CHAPITRE IV
Nous avons vu le Seigneur, châtiant son peuple d'une main, le caressant de l'autre ; toujours mécontent de sa créature et de lui,
essayer tous les moyens de rendre son ouvrage passable, et, dépité de n'y pouvoir réussir, noyer ses enfants, les faire égorger, et revenir sincèrement à eux.
Ce fut pendant un de ces bons moments que le Seigneur imagina d'envoyer son fils sur la terre ; car vous savez que le Seigneur a un fils, quoique les auteurs sacrés des Juifs ne le connussent pas.
Le Seigneur se persuada que si son fils se faisait homme et mourait, ce qui était inévitable en sa qualité d'homme, soit qu'il mourût en public ou dans son lit, le Seigneur se persuada que les autres hommes ne pécheraient plus, et l'expérience lui a appris que cette nouvelle spéculation ne valait pas mieux que les autres ; car nous péchons tant que nous pouvons; il est même certains péchés qui nous paraissent très jolis.
Voilà donc Dieu bon ce jour-là, qui fait mourir Dieu innocent, pour apaiser Dieu juste. C'est là le vrai sens des paroles de l'Eglise, et FEglise, conduite et inspirée par le Saint-Esprit, donne souvent dans le galimatias.
Des méchants reprochent à Dieu d'avoir proscrit une religion établie par lui-même, et d'en avoir révélé une autre. Moi, qui suis de bonne foi, je conviens que Dieu ne voulait rien changer du tout, ainsi que son fils le déclare dans saint Matthieu: « Je ne suis pas venu pour abolir la loi, mais pour faccomplir. »
Ce sont les prêtres chrétiens, qui, de leur autorité privée, ont condamné la religion
juive, qui était celle des apôtres, et de ceux qui leur ont immédiatement succédé, ainsi que nous le verrons plus loin; et ils ne pensent pas qu'ils ajoutent, par là, à la bizarrerie, à la versatilité déjà reconnues dans le Seigneur.
Mais il faut que je déclare que si je crois que Jésus ne venait point changer la loi, je ne vois pas trop ce qu'il venait faire.
Lactance, très justement indigné que les hommes continuassent à pécher malgré le sacrifice de l'agneau sans tache, voulut modestement accorder l'existence du péché avec les qualités qu'on prête à Dieu : il est adroit comme tous ceux qui veulent expliquer des choses inexplicables.
Ce Lactance a fait un livre intitulé : De la colère de Dieu, et, au ch.xii, il se propose des difficultés, qui donnent de terribles armes contre lui et messieurs ses confrères. C'est un malheur d'être fessé ; mais c'est une duperie de fournir les verges.
Il suppose qu'Epicure lui dit : Ou Dieu veut ôter le mal de ce monde, et il ne le i peut ni ne le veut; ou enfin, il le peut et le veut.
S'il le veut et ne le peut pas, c'est impuissance ; s'il le peut et ne le veut pas, c'est méchanceté; s'il ne le peut et ne le veut, c'est impuissance et méchanceté; s'il le veut .et le peut, pourquoi y a-t-il du mal sur la terre? Voilà l'argument le plus serré que puisse proposer ue incrédule? Savez-vous comment Lactance se répond à lui-môme? 11 dit que Dieu permet le mal; mais qu'il nous
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a donné la sagesse, avec laquelle on acquiert le bien. Ou Lactnnce est un imbécile, ou il se moque de nous. Revenons.
Quând il fut arrangé, entre le père et le lUs, qui ne font qu'un, que l'un des deux se ferait homme, il fut question de savoir sur quelle famille on enterait le céleste bambin. Dieu le père pouvait l'envoyer tout fait et tout grand, comme il avait créé le premier liomme; mais Dieu, qui ne hait pas certaines ronfitures, ainsi que nous l'avons vu dans le j rophète Ezéchiel, trouva plaisant de colloquer son fils, pendant neuf mois, entre de l'urine et quelque chose de pis.
Les Dieux qui ne font qu'un, décidèrent ou décida que l'un d'eux ou la moitié du tout, descendrait directement de David, par l'adultiîre Bethsabée, l'impudente Ruth, l'incestueuse Thamar, et la prostituée de Jéricho. Nos Dieux aiment le gâchis dans tous les genres.
Il y avait à Nazareth un pauvre charpentier, nommé Joseph, qui était sûrement de la famille de David. C'est lui que Dieu choisit pour être son père. Ah ! si nous avions pu choisir les nôtres, nous serions pour le noins empereurs.
Voilà donc Dieu le fils descendu du ciel, (■ est-à-dire, descendu de nulle part, puisque nous savons que ce qu'pn appelait et ce qu'on appelle encore le ciel, n'est que l'espace dans lequel roulent tous les globes. Le voilà établi chez Marie, et y séjournant probablement sans dégoût, puisque l'Évangile ne nous dit pas qu'il mît de l'ambroisie dans l'anus de sa
belle-maman, ni du nectar dans sa vessie, ce dont il était bien le maître.
Arrêtons-nous à quelG[ues particularités assez remarquables. L'Évangile donne un frère à Jésus. Or, ce frère n'était pas du chef de Marie, qui n'eût pas été vierge lorsqu'elle épousa Joseph, ou qui eût cessé de l'être, si elle eût fait un second enfant, sans que Gabriel s'en fût mêlé. Il est donc clair que Joseph épousa Marie en secondes noces. Or, il est assez extraordinaire que Joseph, qui n'était prévenu de rien, et qui avait goût à la chose, puisqu'il se remariait, laissât sajeune moitié tranquille : il est assez extraordinaire que la brune Marie, qui ne doutait point de ses hautes destinées, ne réveillât pas le bonhomme, selon l'usage des brunes. Il faudrait, pour expliquer cela, que l'ange Gabriel fût venu leur dire, à tous les deux, au moment des épousailles : Abstenez-vous jusqu'à nouvel ordre. Il ne leur dit rien, et Marie est vierge, lorsqu'il entre chez elle par la fenêtre, et qu'il lui tourne un compliment, auquel Marie répond : Fiat mihi secundum verbiim iuum. Je ne vois pas trop pourquoi Joseph n'eût pas un peu d'humeur, lorsqu'il vit sa femme grosse sans qu'il s'en fût mêlé, éàt enfin Gabriel ne daigna pas lui apparaître, à lui. Il est très louable d'avoir confiance eu sa femme ; mais il faut avoir une foi biéû robuste pour croire, sur parole, que les anges viennent lui faire des enfants.
Quoiqu'il en soit, les premiers Chrétiens reconnurent Joseph pour le père de Jésus. Eusèbe et saint Epiphane s'étendent même, avec
complaisance, sur les restes de sa parenté. Ils nous apprennent que Joseph avait un frère nommé Gléophas; que la vierge avait une sœur nommée aussi Marie, que ce Gléophas épousa, et qu'agissant, eux, tout bêtement, tout charnellement, ils firent saint Jude et saint Jacques-le-Mineur. Ces deux saints étaient doublement cousins-germains du bon Dieu ; et si on trouve jamais de leurs descendants en Allemagne, on en fera sans doute les premiers barons chrétiens.
Il a plu aux successeurs des apôtres de renoncer à bien des opinions de leurs devanciers, et c'est au sujet de la naissance de Jésus qu'ils commencèrent à n'être plus d'accord. Les divisions datent de loin.
Après avoir établi Dieu le père, on avait imaginé le Verbe, qui n'a point été créé par le père; qui est consubstantiel au père; qui est en tout l'égal du père, ce qui n'est pas très clair ; en troisième lieu, on inventa le Saint-Esprit. C'est ce troisième Dieu qu'on donne pour père au second, parce que cela parut plus noble que de le faire descendre d'un homme. Malheureusement les Evangiles ne disent rien de cette paternité du Saint-Esprit, et on s'embrouille quelquefois dans la subtilité des distinctions. On nous c&te que le Saint-Esprit procède du père et du fils. 11 est assez drôle que le Saint-Esprit soit le père de celui dont il procède. Je ne vois guère que cette difficulté; car pourquoi trouverais-je extraordinaire que le Saint- Esprit ait fait un enfant, lorsque Jupiter en a tant fait?
LE GITATEUR 69
Jésus naquit comme tous les autres hommes, et plus misérablement que la plupart d'entre eux, car il jeta son premier cri de douleur dans une étable, entre un âne et un bœuf. La famille de David, le protégé de Dieu, était singulièrement déchue, et la brune Marie n'eut que les douleurs de la maternité. Pauvre époux que le Saint-Esprit!
Cependant la naissance de Dieu le fils était quelque chose d'assez considérable, pour que Dieu le père daignât la manifester par quelque petit miracle, lui qui en fait plus qu'on ne lui demande. A la mort de Jésus, la terre tremble, le soleil s'éclipse, les défunts sortent du tombeau, et lorsque le Sauveur du monde naît pour accomplir son très inutile sacrifice, les arbres ne sont pas plus verdoyants, la nature n'est pas plus riante, le soleil plus brillant; rien de ce qui existe ne manifeste la joie universelle dont tous les êtres doivent être pénétrés. Les choses suivent leur train ordinaire, et cependant trois mages ou trois rois, ce qui n'est pas la même chose, puisque mage veut dire sage, et que Dieu ne donne pas toujours la sagesse aux rois comme il la communiqua à son bienaimé Salomon, trois mages ou trois rois, qui ne sont avertis par rien, pas même par quelque fusée volante, devinent, je ne sais comment, que le fils de Dieu est né, partent, je ne sais d'où; et, comme dans ce temps-là, les étoiles tombaient fréquemment dans la mer, on jugea qu'on pouvait les déplacer sans inconvénient, et on trouva très ingénieux d'en
donner une pour falot à ces trois mages ou à ces trois rois.
On peut pardonner aux hommes de ce temps-là, et de l'espèce des premiers chrétiens, d'être d'une ignorance crasse ; mais aux inspirés de Dieu même, aux Pères de l'Église, qui avaient hérité du Saint-Esprit, du chef des Apôtres, cela n'est pas pardonnable, Saint Augustin traite dabsurdité l'idée des antipodes. Lactance dit à ce sujet : Y a-t-il des gens assez fous pour croire qu'il y ait des hommes dont la tête soit plus basse que les pieds?
Ce Lactance dit, Lib. m de ses Instit. : Je pourrais vous prouver, par beaucoup d'arguments, qu'il est impossible que le ciel entoure la terre.
Saint Ghrysostome s'écrie, dans sa quatorzième homélie : Où sont-ils ceux qui prétendent que les cieux sont mobiles, et que leur forme est circulaire ?
Il fallait bien avoir des cieux solides, pour mettre le paradis quelque part. A présent, oi!i le mettrons-nous? Mais lorsque les premières autorités de l'Église déraisonnent ainsi en astronomie, il est permis de soupçonner leurs lumières en métaphysique.
Pendant que je fais cette courte digression, nos mages ou nos rois arrivent à Bethléem, vont droit à l'étable, et adorent le nouveauné, dont l'extérieur et l'entourage n'avaient rien de bien remarquable. On ne sait pas ce qu'ils lui dirent, ni en quel langage ils lui parlèrent; mais ils vinrent, et adorèrent incontestablement, car on sait jusqu'à leurs
noms. Il est vrai qu'on n'est pas toujours d'acGord là -dessus, car on les appelle Athos, Satos, Paratoras; on les appelle Malagal, Gaigala, Siraïam; on les appelle Gaspard, Balthazar, Melcliior; et ces derniers noms ont prévalu, parce qui! s sont plus aisés à retenir.
11 est incontestable qu'ils offrirent à Jésus des dons très précieux, car Joseph et Marie furent toujours pauvres, et le Christ vécut d'aumônes.
Il est incontestable enfin que les trois mages étaient trois rois, parce que Tertullien, saint Ambroise et saint Césaire, qui ne les avaient pas vus, nous l'assurent. Au reste, la fête des Rois, que nous célébrons tous les ans, ranime l'amiîié, étouffe les haines, réchauffe ,1a gaieté. Gloire donc à Athos, à Satos et à Paratoras !
On n'avait pas manqué de dire à Hérode qu'un nouveau roi des Juifs venait de naître sur quatre brins de paille. Grande inquiétude du tyran! Mais quand il sut que trois rois, ses confrères, étaient venus visiter son compétiteur, précédés d'une étoile qui ne fut vue de personne, oh ! il ne se posséda plus.
Que croyez-vous qu'il fit? Envoya-t-il des gardes saisir le nouveau-né? cette idée si simple ne lui vint pas même à la tète. Il ordonna qu'on massacrât tous les petits enfants. Hérode aimait àtravailler en grand.
L'Eglise ne voit ici qu'un acte de cruauté ; moi, qui veux favoriser l'Eglise, je trouve un quarteron de miracles. Un roi, élevé par les Romains au trône de Judée, et protégé
par eux, entend dire qu'une pauvre femme vient d'accoucher d'un roi des Juifs, dans une étable, et il n'en rit pas : premier miracle.
Il fait égorger tous les enfants nouveaunés, pour détruire son antagoniste, dont il lui était si facile de se défaire : miracle de rage, d'aveuglement, de sottise.
Jésus échappe à ce massacre : troisième miracle. A la vérité, il n'échappe que pour être crucifié sous Pilate; et puisqu'il voulait mourir pour nous, il pouvait mourir ce jour-là aussi bien que trente ans plus tard.
Quatrième miracle. Aucun auteur romain ne parle de cet événement, unique dans l'histoire du monde. Josèphe, historien juif, contemporain, n'en dit rien, parce que le Saint- Esprit voulait ménager à l'évangéliste Matthieu le plaisir de nous raconter cette petite anecdote.
Cinquième miracle. Hérode trouva des bourreaux pour massacrer quatorze mille enfants. Charles IX en trouva bien, me répondra-t-on. Le cas est différent. Charles IX lit égorger des calvinistes par des catholiques romains, et nous verrons, en avançant, les catholiques romains avoir toujours le miel à la bouche, et le poignard à la main.
Sixième miracle. Les os de ces enfants-là sont arrivés à Cologne sans y avoir été portés... Vous riez? hé! dites-moi qui les y porta?
Septième, huitième, vingtième, trentième miracles, nombre infmi de miracles, ceux que firent, à Cologne, les os de ces petits martyrs.
Malgré les fureurs d'Hérode, Marie, tran-
quille sur le sort de son flîs, le fait circoncire le huitième jour; elle va se purifier au temple, quoique les vierges ne fussent pas dans l'usage de se purifier. Peut-être doutait-elle un peu de sa virginité, et elle n'avait pas tort.
Au reste, cette soumission de Marie aux rites judaïques ne prouve pas du tout qu'elle crut avoir fait un Dieu, né pour tout changer, et je ne vois pas de quelle utilité lui fut le compliment de l'ange Gabriel.
Les Juifs, ainsi que je l'ai dit, Chap. V^, avaient pris des anciens le baptême et beaucoup d'autres choses. Un nommé Jean baptisait dans le Jourdain pour passer le temps ou pour gagner sa vie. Jésus se conforma à l'usage; il fut trouver Jean, et ne le paya probablement qu'en paraboles, car il n'était pas riche, malgré les présents considérables dont Malagal , Galgald et Siraïm avaient chargé son berceau.
Il paraît que Jésus ne se trouva pas bien du baptême de Jean, car il ne baptisa jamais personne, et voilà pourquoi il faut que nous le soyons tous, à peine d'être damnés.
La première jeunesse de Jésus n'offre rien d'intéressant. Sans doute, sanature divine ne pouvait agir qu'à mesure que ses organes corporels acquéraient de la force, ce qui prouve invinciblement en faveur de ces deux . natures, et en faveur de notre âme immortelle, qui, comme celle de Jésus, n'agit que lorsque notre cerveau a pris de la consistance.
La première occasion où le savoir-faire de Jésus se manifesta, est la noce de Gana. Il dit à sa mère: Femme, qu'y a-t-il de corn-
mun entre vous et moi? Ce qui n est pas respectueux du tout, ce qu'il eût pu dire avec vérité cà Joseph, et ce qui eût été déplacé, car lorsqu'on sait certaines choses qui touchent de trop près le mari de sa mère, il n'est pas sage de les lui dire.
Je suis bon diable, et je dirai, pour excuser Jésus, qu'il avait déjà la tête échauffée. Cependant, si le proverbe in vino veritas est vrai, il manquait souvent de respect à madame sa mère, et ce n'est pas en cela qu'est le miracle dont je veux vous entretenir.
Le vin manqua, parce qu'à force de boire les brocs se vident. Or, comme on ne trouve pas de vin dans une ville, Jésus en fit avec de l'eau, miracle d'ivrogne, puisqu'il fut fait pour achever d'enivrer les gens de la noce; mais le fils tient de son père, il aime le jus de la treille : miracle de guinguette, que font tous les jours nos cabaretiers; mars enfin c'est un miracle.
On nous prêche aujourd'hui les mortifications, la tristesse, et il est clair que Jésus était un vivant, un chevalier de la table ronde. Il chantait même quelquefois, à ce que nous apprend saint Matthieu, Ch. xxiv, V. 39. Saint x\ugustin, dans son Epitre 237, à l'évêque Gérétius, nous donne quelques passages de sa chanson favorite : je ne sais où diable il les a pris.
Je veux délier, et je veux être délié.
Je veux sauver, je veux être sauvé.
Je veux engendrer, et veux être engendré.
Je veux chanter; dansez tous de joie, etc., etc.
LE GITATEUR /5
Cette chanson justifie l'aphorisme de Beaumarchais : Ce qui ne vaut pas la peine d'être dit, on le chante.
Vous pensez bien que Jésus, qui avait fait si facilement du vin avec de l'eau, ne s'en tint pas là. Il guérit un paralytique, et l'action est louable. Mesmer, piqué d'émulation, voulut en faire autant par le moyen du magnétisme; un docteur allemand veut en faire autant par le moyen du galvanisme : s'ils deviennent Dieu un jour, on ne manquera pas d'écrire qu'ils ont réussi.
Un miracle plus fort est celui par lequel Jésus chassa le diable du corps d'un possédé. Il y a encore ici multiplication de miracles, les Pères de l'Eglise n'en trouvent qu'un : pauvres gens !
Premier miracle. Jésus guérit un possédé, quoiqu'il n'y ait jamais eu de possédés.
Second miracle. Jésus chasse le diable qui se laisse chasser, quoiqu'il soit souvent plus fort que Jésus, et ce qui le prouve, c'est qu'il le porta sur une montagne, d'où l'on découvre tous les royaumes de la terre, et qu'il lui dit : Je te donnerai tout cela si tu veux m'adorer.
Que de miracles dans un encore ! Un diable assez bête pour croire que le bon Dieu a besoin de ses cadeaux, miracle! Un diable assez bête pour croire que Dieu l'adorera, miracle ! Dieu assez bon pour argumenter avec le diable, miracle! Un point d'un corps rond d'où l'on découvre ce qu'il y a dessous, miracle !
A la vérité, Jésus se venge des espiègleries
du diable, il l'envoie dans deux mille cochons, et c'est bien un miracle que Satan soit dans deux mille corps à la fois. A la vérité, cela n'est pas plus inconcevable que Dieu tout entier dans trente mille hosties. C'est bien un miracle qu'un troupeau de deux mille cochons dans un pays où il était défendu d'en manger. C'est bien un miracle que Dieu fût distrait au point de ruiner le propriétaire de ces deux mille cochons, qui n'étaient pour rien dans ses démêlés avec le diable.
Encore une kyrielle de miracles dans celui de la multiplication des cinq pains, et des deux poissons. C'est un miracle que Jésus, qui prêchait commodément dans les carrefours de Jérusalem, voulût aller dans le désert, où il pouvait n'avoir pas d'auditoire.
C'est un miracle que cinq mille hommes l'y suivissent, pour entendre ce qu'ils avaient déjà entendu, car tous les sermons finissent par le même refrain. C'est un miracle qu'Hérode, si chatouilleux, ne s'aperçut pas de cette émigration. C'est un miracle que cinq mille hommes qui se jettent dans un désert sans prendre de provisions. C'est un miracle que, de leur desserte, on remplit douze corbeilles, parce qu'il est miraculeux que les hommes qui pensent à porter douze corbeilles dans- un désert ne s'aperçoivent pas qu'elles sont vides.
Le plus grand de tous les prodiges, sans doute, c'est que les Juifs, témoins de tous ceux-ci, ne fussent pas convaincus de la divinité de celui qui les opérait. C'est pourtantun
grand moyen qu'un miracle, pour forcer les opinions. Si, un beaujour d'été, je vous disais à midi : Je suis Dieu, et je vous le prouve en faisant coucher le soleil, certes le préfet de police ne me ferait pas arrêter, et le président du tribunal ne me ferait pas pendre. Si j'étais moins pieux, je déclarerais tous ces miracles apocryphes; je m'appuierais sur ce qu'aucun trait de la vie de Jésus n'échappait au gouvernement, quand il portait quelque intérêt. Par exemple, Jésus fait une crânerie : il va dans le parvis du temple, il en chas?e, à coups de fouet, ceux qui, de temps immémorial, y vendaient des animaux pour les sacrifices, et le gouvernement trouva cela très mal, et fit arrêter Jésus peu de temps après, et le gouvernement ne sait pas qu'il fait du vin, qu'il guérit les possédés, qu'il ressuscite des morts; qu'une partie des habitants de la ville le suit dans le désert, et qu'il leur fait faire grande chère avec rien. Le gouvernement le fait mourir comme un homme ordinaire, et alors la terre tremble, le soleil s'éclipse ; les morts sortent de leurs tombeaux, et le gouvernement ignore cela, et aucun acte public n'en parle !
Et ce peuple, qui a laissé mourir celui qui Tavait étonné toute sa vie, qui a même demandé sa mort, n'est pas converti par le bouleversement général de la nature. Le seul miracle que Jésus dut faire est précisément celui qu'il ne fit point, et de quoi eût servi que les Juifs fussent convaincus de sa divinité, puisqu'il n'était pas venu pour abolir la loi, mais pour l'accomplir?
Et Dieu se fâche contre son peuple, parce qu'il a fait mourir son fils, et il était convenu qu'il mourrait. Etait-ce en Judée qu'il fe|,llait qu'il naquît, si ses juges devaient être Qoupables d'un crime que les deux Dieux avaient combiné dans leur sagesse? Que n'ai lai.t-il naître chez un peuple réprouvé, dont un crime de plus n'eût rien ajouté à la colère dtfi, Seigneur, parce que sa colère est sans borne. Galimatias, galimatias !