CHAPITRE VIII
Lorsque les prêtres chrétiens se furent bien agités, bien débattus, bien gourmandes pour arranger leurs sacrements du mieux qu'il leur fut possible, et cependant assez mal, les gens raisonnables espéraient qu'ils *e tiendraient tranquilles, et qu'on pourrait letre enfm en paraissant en tout de leur avis: le sage, comme le grand homme, sait sacrifier à la paix. Pas du tout : ils abandonnèrent des chimères pour en adopter d'autres.
Ils reconnaissent une Providence qui régit tout, et ils blasphèment cette Providence en admettant qu'elle accorde lagrâce à quelques
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êtres privilégiés, et qu'elle larefuse à la presque totalité des humains. Mais pourquoi Dieu refuse-t-il sa grâce aux uns, et l'aceorde-t-il aux autres? que ne la donne-t-il à tous? ce serait bien plus équitable. « J'en conviens, « répond saint Thomas; mais comment justi- « fier certaines choses, certaines actions faites « par certaines gens, si la grâce ne leur est * pas refusée ? Et ce fameux passage de l'E- « vangile : Multi sunt vocati, pauci vero electi? « peut-on le supprimer ? — Ah ! c'est pour « justifier un passage que vous avez imaginé « la grâce ! — Sais doute, monsieur. Nous ne « nous sommes jamais entendus là-dessus; « mais nous avons la grâce, et beaucoup d'es- « pèces de grâce, avec des divisions et des « subdivisions. Nous avons la grâce intérieurg « la grâce médicinale, la grâce extérieure, la « grâce de santé, la grâce cooépérante, la « grâce suffisante, la grâce congrue, la « grâce piévenante, et quelques grâces en- « core sur lesquelles Soto Toumeli, Molina « ont écrit, et très longuement Lisez saint « Thomas et Cajétan, qui sont aussi clairs « que les autres. » Voltaire, qui a beaucoup plus d'esprit que moi, mais qui aime comme moi la plaisanterie, définit les effeto de la grâce par une comparaison diabolique.
Le roi de Maroc, Mulei-Ismaël, eut, dit-il. cinq cents enfants; il leur donna à dîner à tous, et il leur parla ainsi à la fin du repas :
« Je suis Mulei-Ismaël, qui vous ai engendrés pour ma gloire, car je suis fort glorieux. Je vous aime tous tendrement; j'ai soin de vous comme une poule couve ses poussins.
« J'ai décrété qu'un de mes cadets aurait le royaume de Tafilet; qu'un autre posséderait à jamais Maroc ; et pour mes autres cliers enfants, au nombre de quatre cent quatre vingt-dix huit, j'ordonne qu'on en roue la moitié et qu'on brûle l'autre, carjesuisle seigneur Mulei-Ismaël. »
Pendant q'i'on disputait sur la grâce, il y avait grand bruit au sujet des images. Ces Chrétiens, qui trouvaient d'abord que le cœur était le seul temple digne de Dieu, parce qu'ils étaient pauvres, avaient bâti Sainte- Sophie de Constantinople aussitôt qu'ils l'avaient pu, et ils trouvèrent très bon d'avoir de beaux tableaux et de belles statues dès qu'ils purent les payer. Les uns prétendaient que le culte des images était idolâtre, les autres soutenaient que non ; et en dépit du parti de l'opposition, les églises furent décorées de l'image de Dieu le père, portant belle barbe grise, de celle de son cher fils pendu à un gibet, et comme on ne savait comment peindre le Saint-Esprit, on en fit un pigeon.
L'empereur Léon, qui n'aimait ni les pigeons, ni les gibets, ni les barbes grises, les supprima de son autorité privée ; mais en 787, Irène, veuve de Léon, impératrice très chrétienne qui fit crever les yeux à son fils, rétablit les images, qui depuis se sont maintenues, et c'est à elle que nous devons nos petites vierges, nos petits bons-dieux et nos agmis dei, très jolies bagatelles. Hist. des Conciles.
Pendant qu'on disputait .tout cela, on dis-
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cutait encore sur le carême. Jésus avait dit à ses apôtres : Prenez ce qu'on vous donnera. Saint Luc, chap, 10, v. 8. Saint Paul avait écrit aux Corinthiens, chap. 8 : Ce qu'on mange n'est pas ce qui rend agréable à Dieu. Si nous mangeons, nous n'aurons rien de plus devant lui, ni rien de moins si noas ne mangeons pas. Il était difficile de trouver dans ces deux passages l'institution du carême, et bien des gens n'en voubiient pas. On leur répondait que le carême avait été visiblement institué par Jésus-Christ, qui jeûna quarante jours dans le désert. Ils répliquaient que ce jeûne ne coûtait rien à Jésus, qui avaient deux natures ; que c'était sûrement la nature divine qui faisait carême, parce qu'il n'est pas de la nature humaine de résister à un jeûne absolu de six semaines. Malgré les opposants, le carême passa; on mit les mutins à la raison en les brûlant, et quand il n'y eut plus de mutins, on permit à tout le monde de faire gras, avec la permission d'un curé, qu'on obtenait sur un certificat de médecin, et dont on se passe fort bien aujourd'hui.
Pendant qu'on attachait à l'habit d'Arlequin de nouvelles pièces grossièrement cousues, de graves docteurs méditaient profondément sur le plus ou le, moins d'énormité des péchés, sur les pénitences plus ou moins graves qui peuvent les expier. Ils firent de leurs méditations un métier ignoré jusqu'alors, et depuis, ces messieurs sont connus sous la dénomination de casu istes. Personne n'a montré une expérience aussi consommée en ce genre
que le révérend père Sanchez ; il avait essayé de tout. 11 demande Utrum liceat extra vas naturale semen emittere ? — De altéra fasmind cogitixre licet in coït cum siuX uxore ? — Seminare consulto ; separatim ? — Congedi cum uxore, sine spe seminandi ? — Impotentiœ, tactibus et illectbris opitulari? — Se retrahere quando muliier seminavit ? — Virgam alibi intromittere, dum in vase debito semen effundat ? Il discute : Utrùm virgo Maria semen emiserit in copidatione cum Spiritù Sancto ?
Il y a dans le révérend P. Sanchez beaucoup d'autres gentillesses du même genre, et je suis bien fâché de ne pouvoir traduire celles-ci en français.
Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'on nous dit, sans rire, que le christianisme, que vous avez vu former pièce à pièce, est scellé du sang des martyrs, morts selon les livres chrétiens, avant la tenue da premier concile de Nicée; et vous savez ce qu'on a fait depuis ce temps-là. Apparemment que le sang des martyrs a tout scellé, par un effet rétroactif. Voyons un peu ce que c'est que ces martyrs.
Saint Polyeucte s'avise d'entrer dans un temple au moment des sacrifices; il renverse tout, il bat le pontife; on le punit, on fit bien. Un Chrétien déchire et foule aux pieds publiquement un éditde l'empereur Dioclétien; on le punit, et ses frères ,en font un saint. Qu'il soit saint là-haut, à la bonne heure, puisque tout s'y fait de travers; mais ici-bas, quand on trouble l'ordre public, on doit être puni.
Nous li&ons dans l'histoire ecclésiastique que Novatien disputait à Corneille le siège épiscopal de Rome; que Novat disputait à Cv-prien celui de Carthage.Les partisans de ces quatres dignes prêtres assassinaient leurs adversaires à la plus grande gloire de Dieu. L'empereur Dé-ius, qui n'aimait pas les assassins, fit punir tous ceux dont on put se saisir, eties schismatiques des quatre côtés crièrent à la persécution, et leurs enfants crièrent à la persécution, et nos chers abbés crient encore à la persécution, et les bonnes femmes, leur éc'no, crient encore que Décius, dont elles nont pas lu Thistoire, fut un monstre.
Je sais bien qu'on trouve dans la Légende dorée des martyrs d'un genre étonnant. On y fait jouer un grand rôle à l'empereur Adrien, lequel, selon l'histoire, gouvernait, tant bien que mal, l'univers connu, et se délassait de ses travaux au milieu d'une cour empressée de lui plaire. Savez-vous à quoi il s'amuse, dans la Légende dorée? Il fait fendre un Chrétien depuis le front jusqu'au bas du ventre ;i] fait ouvrir le frère de celui-là depuis les épaules jusqu'aux hanches; il fait rompre vif le troisième gfrère de ces deux-là; il fait percer le quatrième frère à l'estomac ; il fait percer le cœur à un cinquième, égorger le sixième, et fourrer dans la poitrine du septième un paquet d'aiguilles ; enfin il fait noyer sainte Symphorose, leur maman.
L'auteur de la Légende, dom Ruinart, bénédictin, ne savait seulement pas qu'aucun de ces supplices n'était en usage ebez le&
Romains : dom Ruinart méritait d'être capucin.
Vous trouverez aussi dans la Légende qu'Antonin-le-Pieux fit mourir sainte Félicité et ses sept enfants, car les grandes saintes ont toujours sept enfants.
Vous y trouverez sept vierges d'Ancyre, dont la plus jeune a soixante-neuf ans, condamnées à être violées par les jeunes gens le la ville; et les jeunes gens de la ville roulant, comme de raison, il reste démontré lue Dieu prend soin de la pudicité de ses vierges.
Vous y trouverez sainte Perpétue s'ébattant toute nue contre un coquin qui voulait... vous savez bien, et sainte Perpétue, devenue tout à coup homme, et homme vigoureux, rosse son adversaire.
Vous y trouverez saint Symphorien déclaré coupable de lèse-majesté divine et humaine, quoique les Romains ne connussent pas cette formule-là.
Vous y trouverez un petit bonhomme nommé saint Romain, à qui l'on coupe la langue, et qui jase comme un merle après Topération.
Vous y trouverez mille et une aventures plus impertinentes les unes que les autres.
« Mais, monsieur, le livre que vous citez « n'est pas canonique. — Je le sais bien, ' l'abbé. Il n'en est pas moins vrai que c'est « dans cette rapsodie-là que la canaille étua die l'histoire des martyrs. »
J'oppose à la liste aussi prodigieuse que fausse de vos martyrs un témoignage irré-
cusable : c'est ce passage d'Origène, contemporain, et Chrétien aussi follement zélé qu'un autre. Voici ce qu'il dit, livre III de son ouvrage contre Celse : « Il y a eu très peu de martyrs, et encore de loin en loin. Cependant les Chrétiens ne négligent rien pour faire embrasser leur religion à tout le monde; ils courent dans les bourgs, dans les villes, dans les villages. >»
« Mais toutes ces fables absurdes fussent- < elles vraies, qu'en résulterait-il ? — La mort a des martyrs prouve la vérité de la religion, « car on ne meurt pas pour l'erreur. — Vous « n'y êtes pas, l'abbé ! on meurt pour son parti, « et non pour la vérité; on meurt, parce qu'il '< y a des imbéciles opiniâtres d'un côté, et « des barbares de l'autre. Regardez-vous « comme des martyrs les réformés que vous <£ avez charitablement grillés à petit feu? « regardez-vous comme des martyrs les os- « manlis qui se font tuer pour conquérir au « Prophète une partie de l'Asie et de l'Afrique? « et pensez-vous que ces gens-là crussent « mourir pour l'erreur? Les réformés et les « Turcs ont trouvé bon d'en faire des saints << comme vous avez béatifié les vôtres. Mon « cher ami, pas de religion qui n'ait sesmar- « tyrs et ses miracles ; pas de sectateur qui << ne défende sa secte au nom de son Dieu, et '< cela prouve seulement que partout on trouve a des moyens de persuader la canaille et de « la faire aboyer, quand les chefs temporels « sont canailles eux-mêmes.
« Vous vous déchaînez contre quelques « empereurs qui ont véritablement châtié
a quelques fidèles insolents, perturbateurs et « meurtriers, et saint Jean Ghrysostôme ap- « pelle Théodose, le pieux, le clément, le « saint, le grand Théodose. Qu'a-t-il fait pour " mériter ces titres pompeux? Les habitants « d'Antiochc lui demandent une diminution « sur l'impôt, et il en fait périr la plus grande a partie. Une autre fois il fait massacrer (( quinze mille hommes à Thessalonique, et « saint Jean Ghrysostôme ne parle pas de ce cela : mais il appelle Théodose grand, pieux, « clément, parce que Théodose était cona substantionnel, et qu'il persécuta verte- « ment les anticonsubstantionnels; saint Jean " Ghrysostôme montre le petit bout d'oreille, '( et vous aussi. »
Si vous n'aviez vu, cher et bénévole lecteur, que chaque secte a ses martyrs et ses miracles, si vous n'étiez persuadé que des hommes qui disputent toujours ne disputent pas sur les éléments d"Euclide, ne seriez-vous pas convaincu que ces Chrétiens, qui font tant de bruit de leurs martyrs, vivaient entre eux dans la plus entière union? Mais hélas î je vous l'ai déjà dit : dès le premier siècle du christianisme on comptait environ cinquante hérésies ou schismes, et cela presque au moment où le Saint-Esprit s'était communiqué avec toutes ses lumières et l'abondance de ses grâces, comme dit le catéchisme. Saint Pierre reniant Dieu-Jésus fut le premier schismatique; saint Paul, refusant de baptiser les Corinthiens et coupant le prépuce de son disciple, fut le premier hérétique. C'est pour ce crime affreux de saint
Paul que cinquante mille malheureux ont été brûlés par l'Inquisition, convaincus par elle de judaïsme, ou detre hérétiques; et l'Inquisition n'a pas tort, car pourquoi ces malheureux-là ne reçoivent-iJs pas la religion à mfôure qu'on l'arrange, et aussitôt qu'on leur présente la pièce nouvelle de l'habit d'Arlequin ?
Je vous ai cité comme premiers hérétiques ou schismatiques les Galiléens, les Nazaréens, les disciples de Jean, les Corinthiens, les Théodosiens, et tant d'autres dont les noms riment à rien.
Il est indubitable que le siège de l'empire ayant été transporté àConstantinople, l'Eglise grecque avait la suprématie sur toutes les autres, et le patriarche de cette Eglise était le souverain pontife de la chrétienté. Les papes, qui profitaient, pour s'agrandir, de l'absence des empereurs, s'agrandirent au point de ne vouloir céder en rien au patriarche de Gonstantinople. C'est dans cette capitale, ou dans les villes voisines, que se tenaient les conciles. Le pape ne manquait pas d'y envoyer des commissaires que depuis on a nommés des légats, ce qui veut dire quelque chose de moins. Ces commissaires étaient plus ou moins impertinents, selon que les circonstances leur étaient plus ou moins favorables, et au concile de Ghaicédoine, en 451, naquirent les divisions qui amenèrent Je schisme des deux Eglises, que le Saint- Esprit inspirait alors toutes deux, ce qu'elles croient fermement encore chacune en leur faveur; que le Saint-Esprit n'inspire plus ni
l'une ni l'autre, ce qu'elles se reprochent mutuellement, et toutes deux pourraient bien avoir raison.
Les deux Eglises séparées, le patriarche ne ménagea plus .le pape, qu'il considérait comme un simple évoque soumis à sa discipline. Dans le concile convoqué, en 680, par Gonstantin-le-Barbu, le patriarche condamna le pape Honorius l" comme M onothélitej c'està-dire soutenant que Dieu-Jésus n'a qu'une volonté.
Plus tard, l'Eglise grecque excommunia et déposa , par contumace, le pape Nicolas I". L'Eglise romaine, assez forte alors pour disputer le gâteau, se donna le petit plaisir d'anathématiser à son tour l'Eglise grecque dans un petit concile convoqué dans Tassez petite église de Saint-Jean-de-Latran.
Vous croyez peut-être que les membres de l'Eglise romaine s'entendirent parfaitement lorsqu'ils eurent abandonnés l'Eglise mère? Pas du tout. Jean XXII fut déclaré hérétique, pour avoir assuré que les saints ne jouiraient de la vision béatilique qu'après la résurrection.
C'était un grand coquin que ce Jean XXII, ainsi que nous le verrons plus tard ; mais je crois qu'il ne se trompait pas en prétendant qu'il n'y aurait pas de vision béatifique avant la résurrection. Il pou\ait ajouter qu'il n'y en aura pas davantage après.
Alexandre VI et quelques-uns de ses confrères commirent bien quelques peccadilles; mais ils ne furent jamais coupables d'hérésies, parce que le vol, le viol, l'empoisonne-
ment, le meurtre, l'inceste, ne sont pas hérésie.
Vous croyez, sans doute, qu'il n'y a jamais eu qu'un pape à la fois, parce que le Saint Esprit sait bien qu'il n'en faut nommer qu'un ? Pas du tout : plusieurs fois il y a eu trois papes, dont deux sans doute étaient hérétiques et schismatiques, et je ne saurais dire lesquels, parce que j'ignore vraiment qui des trois le Saint-Esprit avait nommé.
Vous croyez peut-être qu'un pape, en possession paisible de la tiare, laissait reposer en paix la cendre de son prédécesseur? Pas du tout : Etienne VII fit exhumer Formose, et voulut qu'on mutilât son cadavre. Etienne punissait-il Formose du crime d'hérésie, ou en était-il lui-même entaché ?
Nous comptons, de compte fait, quarante schismes qui ont souillé la papauté. Des quarante, vingt-sept ont fait couler beaucoup de sang ; mais ce n'est pas la faute des serviteurs de Dieu, c'est celle de ceux qui veulent bien croire au pape.
Luther et Calvin étaient sans doute de mauvais moines, et un mauvais moine ne saurait être un bon prêtre ; mais ils prêchèrent des hommes fatigués du joug papal, et voilà encore deux grandes hérésies dans l'Eglise romaine, toujours conduite par le Saint-Esprit.
Un jeunejacobin suisse, nommé Yetzer, était mal avec son prieur; son prieur l'empoisonna dans une hostie saupoudrée d'arsenic. Yetzer, fortement constitué, résista à la violence du
poison, et se plaignit à l'évêque de Lausanne. Le saint prélat, indigné qu'un moinillon osât se plaindre de son supérieur, voulut quon imposât silence au plaignant en le suffoquant dans une chemise de soufre. Les Bernois appelèrent du jugement, firent apostasier Yetzer, et apostasièrent avec lui : encore une hérésie, au grand déplaisir de notre saintpère le pape.
Henri VIII, semblable au roi David, détestait l'adultère; supérieur au roi David, il détestait la fornication. Jamais il ne coucha avec une jolie femme qu'elle ne fût légitimement à lui ; il avait un moyen sûr de se défaire de celles dont il était las, il leur faisait couper le cou. Le pape Clément VII eut le courage de s'opposer à cette manière de convoler à de nouvelles noces; mais il ne s'attendait point à ce qui arriva. Henri VIII se fit pape de l'Angleterre et de l'Irlande. Encore une hérésie.
Je ne finirais pas sur la nomenclature des hérésies qui sont toutes consignées dans l'Histoire de la Religion réformée, dans l'Histoire ecclésiastique, etc. ; mais ce qu'il y a de drôle, c'est que tous ces hérétiques-là s'accusent mutuellement d'hérésie, et les réformés vont plus loin encore que le pape; ils prétendent qu'il est visiblement l'antechrist.
Le Christ a vécu juif, et vous faites brûler les Juifs; il a vécu pauvre, et vous êtes riche; il a payé le tribut, et vous exigez des tributs ; il a été soumis aux puissances, et vous êtes devenu puissant; il marchait à
pied, et vous allez en carrosse; il mangeait tout ce qu'on lui donnait, et vous nous défendez de manger une côtelette le vendredi; il défendait à Pierre de tirer l'épe'e, et vous, vous avez une armée de trente cents hommes. Donc, faisant tout le contraire de ce que faisait le Christ, vous êtes l'antechrist.
C'est un grand malheureux que ce Voltaire? Quel dommage qu'il ait toujours raison !
Moi, j'avoue que je ne sais pour qui prendre parti, de l'antechrist ou des hérétiques. Je crois que je resterai neutre jusqu'à ce qu'il plaise au Saint-Esprit de m'inspirer, et s'il a cette bonté, je le supplie surtout d'être d'accord avec lui-même.
En attendant cette inspiration, je trouve très bon qu'on persécute les hérétiques, c'està dire ceux qui ne sont pas de l'avis des plus forts, car les plus faibles ne persécutent jamais. Je trouve fort bon qu'au seul nom d'hérétique on entre en fureur; c'est par là qu'on parvint à fêter dignement le grand saint Barthélemi. Notre bon roi saint Louis disait à Joinville : « Quand un laïque entend médire de la religion chrétienne, il doit la défendre, non seulement de paroles, mais à la bonne épée tranchante, et en frapper les médisants à travers le corps, tant qu'elle peut entrer. » Ducange, page i. Il a mis le jargon de Joinville en français.
Il est fâcheux que saint Louis détestât plus les infidèles que les médisants de son royaume, à qui il pouvait imposer silence. Il ne fût pas mort de la peste sur la côte-
d'Afrique, s'il n'eût été plaider à coups de sabre, devant des gens qui ne l'entendaient point, la cause de Dieu, qui ne l'en chargeait point.
A propos d'hérésies, quelles bévues j'allais faire! J'ai jeté un coup d'oeil sur celles qui ne présentent qu'un fatras insipide, bù on ne trouve pas le mot pour rire, et j'en laisse une bien ridicule, bien drôle, et qui peut nous égayer un peu. Il y a des gens qui disent : Dieu m'a fait un estomac pour digérer, des mains pour saisir les objets, des
jambes pour marcher, et certaine chose
vous savez bien, afin que je ne m'en serve pas.
Les apôtres, au contraire, disaient : Dieu m'a donné tous mes membres, même certaine chose vous savez bien, afin que je
m'en serve. Et ils s'en servaient et beaucoup. Tenir une conduite opposée à la leur, c'est hérés'ie, incontestablement.
Or, saint Paul ne se servait pas de certaine chose illicitement. S'il manqua la demoiselle Gamaliel, dont il était éperdument amoureux, il se maria à une autre, à ce que dit positivement saint Clément d'Alexandrie. Stromat.,\ib. m. Le même saint nous apprend que saint Pierre avait des enfants. Stromat. lib. VII.
Nous lisons dans les Actes des apôtres, ch. xxr, que les tilles de saint Philippe prophétisaient, ce qui ne prouve pas qu'elles aient prophétisé, mais ce qui prouve que saint Philippe était marié.
Eusèbe, livre m, chapitre 29, dit que Nico-
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las, choisi par les apôtres pour être adjointe saint Etienne dans l'apostolat, avait une très belle femme, avec laquelle il ne se mortifiait point à la manière de saint Adhelme, et Nicolas avait raison. ISIais, selon lusage de la plupart des maris qui ont de très belles femmes, Nicolas était jaloux de la sienne, et Nicolas avait tort, car cette maladie-là ne remédie à rien. Les apôtres, qui pensaient comme moi sur larticle de la jalousie, le tancèrent vivement. Contre l'usage des maris jaloux, Nicolas amena sa belle femme au milieu de l'assemblée, et, pour faire voir qm'en véritable apôtre il était maître de lui, il dit ces propres mots à ses confrères : « Que celui qui la voudra l'épouse. »
Eusèbe ne dit pas que personne prit Nicolas au mot; mais l'nistoriette d"Eusèbe prouve non seulement que les premiers successeurs des apôtres se mariaient, mais qu'ils étaient sujets à toutes les faiblesses des maris.
Les apôtres entendaient si bien que leurs -successeurs se mariassent, que Paul écrivait à Tite, cliap. i : « Choisissez pour prêtre celui qui n'aura qu'une femme, ayant des enfants fidèles et non accu&és de luxure. » Il dit la même chose à Timothée, chip, m, v. 2.
Je trouve dans les Constitutions apostoliofiieSy liv. 4, chap. i, ouvrage très postérieur : « L'évêque ne peut avoir qu'une épouse, qui jrrenne bien soin de sa maison. » Il pouvait au moins en avoir une.
Mais le clergé sentit bientôt qu'il ne compterait absolument sur ses membres qu'au-
tant qu'ils se détacheraient de la société pour être tout à fait à lÉglise, et le clergé le sentait bien. Je pense, comme lui, qu'une femme aimable, de jolis enfants, feraient souvent oublier à un bon curé et le pape et ses bulles, et il faut qu'un curé qui fait bien son métier ressemble à une sentinelle, qu'il ait toujours l'œil et l'oreille au guet, qu'il ne reconnaisse personne, et qu'il suive strictement sa consigne.
C'est d'après ce principe que plusieurs évêques proposèrent au fameux concile de Nicée, Tan 325, qu'il ne fût plus permis aux prêtres et aux évêques de coucher avec leurs femmes. Il y avait à ce concile un évèque de Thèbes, nommé Paphniice, surnommé le Martyr, qui s'opposa vigoureusement à la motion. 11 déclara que coucher avec sa femme c'est chasteté, et ramena le concile à son avis. Voyez Sozomène, lib. i, et, Socrate, qui n'est pas le grand Socrate, lib. i.
Le bon saint Paphnuce ne se doutait pas des avantages du célibat ; il n'avait pas d'idée des jolies gouvernantes, des dévotes qui se laissent diriger, et de tout plein de moyens innocents d'apaiser certaines choses... vous savez bien ; moyens qu'on trouve avec le temps, parce que l'esprit humain fait toujours des progrès ; moyens qu'on emploie si évidemment, que lorsque Je célibat fut devenu loi de rigueur, il fut expressément défendu d'ordonner un homme qui ne serait pas au grand complet. Si ce grand complet ne devait servir à rien, il eût été bien plus sage, bien plus simple de mettre nos abbés dans Timpossi-
bilité de pécher, en les arrangeant comme on faisait des prêtres de Cybèle, et beaucoup de maris sont de cette opinion.
D'abord ils auraient la voix plus belle, ce qui rendrait le culte plus auguste; ensuite, il n'y aurait plus de scandale, ce qui est quelque chose, et le grand complet a causé beaucoup de scandale.
Jean X sentait je ne sais quoi au grand complet lorsqu'il, voyait Théodora, femme du marquis de Toscane. Théodora aimait beaucoup les grands complets, et elle fit nommer le porteur de celui-ci pape par son fils Adalbert.
Malheureusement pour Jean X, son grand complet n'était pas du goût de Mazozi, fille de Théodora; elle le fit étrangler, et mit sur la chaire de saint Pierre Jean XI, fils adultérin qu'efie avait eu du pape Sergius 111.
Le grand complet de Grégoire VII plut tellement à la princesse Mathilde, qu'elle donna au porteur sa personne et ses biens- Jean XXIII éprouvant la même chose que Jean X, enleva de Naples une femme nommée Catherine et vécut publiquement avec elle.
Alexandre YI, plus que complet probablement, fit quatre fils et une fille à Vanosie, dame romaine, mariée à Dominique Arimano. On prétend que sa fille Lucrèce, très utile à ses quatre frères, le fut aussi à son papa; mais le fait n'est pas prouvé, et je ne crois point qu'un homme que conduisait le Saint- Esprit pût aller jusqu'à l'inceste.
Paul III s'amusait aussi à faire des enfants,
dont il faisait ensuite des cardinaux. Il faut que tout le monde vive.
Ah ! par exemple, Jules III avait, dit-on, un goût fort extraordinaire : il avait pour maîtresse un joli petit garçon, dont il fit un petit cardinal, ce qui fit beaucoup jaser.
Or, comme la conduite des grands influe beaucoup sur celle des petits, les évêques, les prêtres, les moines, et même les moinillons, prirent aussi goût au scandale, et scandalisèrent si bien qu'on fut enfin insensible au scandale. Ces messieurs avouaient leur? petites faiblesses, comme une femme mariée convient, sans façon, qu'elle est grosse. Voltaire cite le testament d'un Groï, évêque de Cambrai, mort en 1517 : il laisse plusieurs legs à ses bâtards, et déclare qu'il tient une somme en réserve pour ceux qu'il espère que Dieu lui fera la grâce de lui donner encore, au cas qu'il réchappe de sa maladie.
Je n'ai pas ouï-dire qu'aucun évêque des derniers temps ait fait de testament de ce genre; mais nous avons vu de nos jours des évêques entretenir des filles de l'Opéra, et on les appelait des prélats de cour.
Cependant il y a toujours eu des esprits de travers qui prennent singulièrement les choses. Au dixième siècle, le prédicateur Maillard disait en chaire: « 0 madame! qui faites le plaisir de M. l'evêque, si vous demandez comment cet enfant de dix ans a eu un bénéfice, on vous répondra que madame sa mère était fort privée de M. l'évèque. »
Le cordelier Menor disait dans un sermon :
« Et VOUS, mesdames, qui faites- à M. l'évêque le plaisir que vous savez, et dites après : Oh ! oh ! il fera du bien à mon fils ; ce sera un des mieux pourvus en l'église, etc. »
Cette manière de réprimer le scandale était bien aussi scandaleuse que le scandale même : mais il y a eu et il y aura toujours scandale d'une espèce ou d'une autre, parce que Dieu ne peut être représenté que par des hommes, et qu'une tiare, une mître et un bonnet carré ne sont pas les éteignoirs des passions. Une danseuse meurt sans confession ; personne ne sait comment elle est morte, il n'y a pas de scandale. Son curé, qui le sait, lui refuse les prières des morts, et il y a scandale, parce que chacun parle, chacun crie tant en prose qu'en vers. On disait au curé : Si les prières sont utiles aux morts, pourquoi les refusez vous à cette danseuse, en dépit de la charité qui vous l'ordonne? Si elles ne sont bonnes à rien, pourquoi les vendez-vous aux autres ? pourquoi les faites-vous payer d'avance, ce qui tient un peu des usuriers et des filles ?Pourquoi avez-vous un tarif, tant par cierge, tant pour le drap noir uni, tant pour le drap noir galonné, tant par prêtre, tant par chantre, tant par serpent? Vous croyez donc que plus on dépense, et plus les prières sont efficaces? Comme c'est traUer les pauvres, que Dieu-Jésus aimait tant! — Ah! répond le curé, je refuse la sépulture par esprit de ma robe, et je la vends parce qu'il faut que je vive. — Hé, parbleu! lui répliquera-t-on,
nous travaillons tous, travaillez aussi. Saint Paul et saint Pierre travaillaient de l'aiguille et saint Pierre et saint Paul vous valaient bien.