HOMME
adoptant une langue qui m'est pas la leur, ne peuvent faire oublier leur origine, ils ont double honte : outre celle de la trahison, celle d'être traités comme transfuges.
Oh! ne les imitons pas. Nous somimes nous-mémes avec le même principe d'existence, les mêmes lignes de figure, avec des mouvements identiques, avec des habitudes presque innées dans la manière de vivre, avec une imielligence faconnée à un mode particulier et un cœur qui a ses battements à lui. Nous avons tout cela de nos jères, comme Îles enfants d'une famille ; nous sommes une race aussi à part que celles qui se disputent le monde. Et c'est notre joie, notre honneur, notre espoir.
Citoyen, apprends que l'histoire des dévouements à la patrie a commencé par l'amour de la race. L'aimer, cest aimer ses concitoyens ; comme la dit Bessuet, «tout l'amour qu'on a pour soi-même, pour sa famille et pour ses amis, se réunit dans l'amour qu'on a pour sa patrie, où notre bonheur et celui de nos familles et de nos amis est renfermé (1). »
Chez le peuple de Dieu, la tribu n'était pas un lot de terre, mais un groupe d'hommes séparés par le Seigneur lui-même d'autres groupes et formant une classe bien distinete. Or, voici ce que dit Jephté :« Ma tribu avait querelle contre les Ammo-
nites ; ce que voyant, j'ai mis mon àme — c'est-à-
Q) Politique, 90.
dire ma vie — en mes mains, et je leur ai fait la guerre (1). » David veut envoyer Urie se reposer dans sa maison, et celui-ci lui répond: «Tout Israël et Juda sont sous des tentes, Joab et tous les serviteurs de mon roi couchent sur la terre ; et moi j'entrerai dans ma maison pour y manger à mon aise ! Par votre vie, je ne ferai point une chose si indigne (2). »
«€ Malheur à moi! s'écrie Mathathias, chef des Macchabées, malheur à moi! Pourquoi suis-je né pour voir la ruine de mon peuple et celle de la cité sainte? Puis-je y demeurer davantage, la voyant livrée à ses ennemis, et son sanctuaire dans la main des étrangers ? Son temple est déshonoré comme un homme de néant, ses vieillards et ses enfants sont massacrés au milieu de ses rues, et sa jeunesse à péri dans la guerre... De libre elle est devenue esclave... Comment après cela pourrions-nous vivre (3)? » La ville dévastée et les citoyens opprimés, décimés, la terre et la race unies dans la désolation, voilà la patrie en ruine. Et les Macchabées reléveront l'une et l'autre.
Le brave Juda de la même famille harangue ainsi ses soldats : &« Prenez vos armes et remplissez-vous de courage ; portez la guerre chez ces nations assemblées contre nous. Il vaut mieux mourir que le voir périr notre peuple et notre sanctuaire... A Dieu ne plaise que nous fuyions devant l'ennemi! Mourons en gens de cœur pour nos frères (4). »
(1) Livre des juges, x, 1.
(2) I: Livre des Rois, x1, 10, 11.
(3) E Macch., 11, 7, 8.
Ci) lbid., 58 et suiv.; 1x, 10,
Da ne PRO ad LE SE VE LA ES à mA, M A DS 9
Pour les animer au combat, il leur montre donc le temple menacé de destruction, etle peuple, de maux, A ses veux la patrie, c'est la ville avec son éditice sacré et ses habitants auxquels ils tiennent par le sang.
Lorsque les Romains se levaient pour la défense de la patrie, ils s'alignaient sans doute pour protéger les monuments qui leur avaient coûté tant de travail et proclamaient la splendeur de leur ville; mais, de la pointe de leurs épées, ils défendaient, comme un rempart, leurs épouses, leurs fils et leurs vieillards.
Dans la « Chanson de Roland », la France respire avec ses héros, elle est vaillante, glorieuse avec eux. Que dit Roland, au moment fatal où il se
fait cerner par l'innombrable armée des Sarrasins”?
«A Dieu ne plaise que la douce France ne tombe jamais dans le déshonneur !.… La France ne perdra
pas aujourd'hui son honneur. » C'était la voix du sang qui jaillissait de sa bouche : il ne le voulait pas humilié dans une surprise où ia valeur est étouflée sous le nombre.
Olivier, de tous ses chevaliers le plus digne de lui, est à ses côtés, blessé à mort. Il S'écrie : € O ma douce France, tu vas done être veuve de tes meilleurs soldats !» Puis, lorsque la vie s'échappe de sa blessure, il s'adresse à sa chère Durandal : «Tu as été longtemps au poing d'un brave tel qu'il n'y en aura jamais en France, la terre libre... Que Dieu n'inflige pas à la France la honte de te laisser prendre ! »
Charlemagne arrive aussi rapidement que le permet son coursier, Mais il arrive Lrop tard, et, à la
ET LE CITOYEN 9 vue de son neveu, dont la paupitre est fermée, il semit en pleurant : € 1lest mort, celui qui étaittoujours à notre tête. Ah? ma France, te voilà orpheline ! »
Qu'est-ce que la patrie qui est privée de ses péres, se désole de leur disparition, n'attend plus de secours que de ses bras ? Qu'est-ce que la patrie
qui a des larmes et aussi des espoirs ? La terre ne
peut ni se réjouir ni pleurer, seul le peuple a une àme qui s'exalte et S'attendrit : c'est la race.
Le nom de Jeanne d'Are rappelle celui de patrie (1). Or, quel sens y attache-t-elle, ainsi que ceux qui ont parlé d'elle ?
ians la fameuse prophétie de Merlin, qui, dit-on, à exercé une grande influence sur sa voca- Lion (2) — à tort ou à raison, peu importe ici —, nous lisons : « Une femme perdra la France, une vierge la sauvera. » Il ne s'agit pas de la terre de France qui eût existé aussi bien sous le sceptre des l’lintagenets que sous celui des Capétiens, mais d'un peuple. Michelet a écrit : « Avec Jeanne d'Are il y eut un peuple, il y eut une France. En elle apparurent à la fois la Vierge et déjà la patrie. »
Elle-même, si elle pleure au souvenir de son village, de ses champs et de ses brebis, personnifie la patrie dans ses concitoyens. Devant ses juges elle dit:« J'ai demandé à mes Voix de bien aider aux Français »; et une autre fois : « Il me semble que ce serait un grand bien pour la France que je fisse comme je faisais avant d'être prise, »
(1) Henry Houssaye, de l'Académie française, émet l’opi-
ion que c'est elle qui le prononça le premier en France, O) Ibid.
I n'est pour ce qui nous intéresse en ce moment de témoignage plus fort et en même temps plus doux que celui de la Pucelle qui fut « la plus gracieuse et la plus fidèle image de la patrie française, l'idéal le plus ravissant de la grande mission de la France (1) ». de «la bonne Lorraine », qui s émeut au récit de « la grande pitié qui est au royaume de France ». de cette enfant qui, chargeant l'ennemi, enlève ses soldats par ce cri: € En avant, Francais, en avant, tout est vôtre ». qui au milieu des horreurs de la guerre, « protège et défend de tout son vouvoir les pauvres gens », qui, descendant de che-
al. soutient la tête des blessés et les aide à mourir, et verse des larmes sur ceux qui ont succombé dens la mêiée, Elle aime sa patrie dans les siens, elle la voit en eux. tout d'abord afiligée, et ensuite déli-
vrée par la Providence des nations choisies.
Pour traverser d'un trait les âges et les pays, arrivons à nous. Quelle est la signification vraie de cet hymne que nous chantons dans un concert de poitrines vibrantes :
«O Canada, terre de nos aïeux,
« Ton front est ceint de fleurons glorieux, « Car ton bras sait porter l'épée,
« Il sait porter la croix.
« Ton histoire est une épopée
« Des plus brillants exploits (2)? »
Assurément ce n'est pas la terre qui a un front,
Ga) Mgr Turixaz, évèque de Nancy : Instr. pastorale, 1883.
(2) Paroles de M. A.-B. Routhier et musique de C. Lavallée, nos deux artistes dans l'harmonie des mots et des noles.
qui à un bras, qui sait portkr l'épée et la croix, ce nest pas elle qui à tracé une épopée, mais nos ancêtres, dont « la valeur de foi trempée » a protégé «nos foyers et nos droits », c'est nous-mêmes qui, aux jours de paix, nous nous faisons illusion sur un avenir sans danger, qui divisons nos forces, quand elles devraient être unies : mais qui, — pourquoi ne pas avoir cette espérance ? — dans les moments de grandes crises nationales, nous lèverions pour la défense de notre race.
n'y a pas au monde un peuple qui ait une histoire plus précise que nous. Nous avons notre généalogie ; l'un de nos plus opiniâtres travailleurs a enregistré l'acte de naissance de notre patrie, ainsi que son développement naturel : chacune de nos famiiles peut remonter à ses péres qui lui ont fait souche dans la Nouvelle-France (1). Partant de là, parcourant les mémoires du P. Charlevoix sur « la Nouvelle France », complétés par Garneau et les « Relations des Jésuites », y ajoutant tant d'autres études puisées à des sources authentiques, nous suvons pas à pas cet enfant que l'on appelle la patrie canadienne.
Nous n'avons pas, comme les Grecs, les Romains, les Frances, une origine qui se perd dans les nuages de la légende, les événements de notre vie natio-
nale n'ont pas été agrandis, comme les leurs, par l'imagir: : sn des poètes et l'exagération des historiens ; rc: de plus positif, de plus sûr que la date de notre naissance, de notre adolescence, de notre
(1} Dictionnaire généalogique des familles canadiennes de Myr Cyprien TANGUAY.
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