‹ Le citoyen [microforme]Chapitre 2 sur 51 · GALIEN · texte numérisé non relu

GALIEN

prète ton bras à la vicillesse si près de choir, que ta poitrine se soulève aux battements d'un cœur qui s'émeut, sensible aux tristesses d'une autre àme, généreuse pour tes semblables infortunés, pleine de dévouements à la patrie, brûlant de sacrilices pour la plus sainte des causes et, s'il le faut, martyre du Christ. Alors tu seras à l'image de Dieu, alors tes rsembres seront ses membres, puisque par eux ilse prolongera dans l'humanité.

Sais-tu où ton corps se rapproche le plus de lui”? Considère l'Incarnation divine : «Le Verbe s'est fait chair », enfant à Bethléem, adolescent à Nazareth, homme à Jérusalem, homme surtout dans la douleur. Un Dieu qui passe par toutes les épreuves de la vie humaine jusqu'à la mort: Ne serait-il pas juste de dire : un Dieu qui se fait semblable à toi:

Et ce mystère se renouvelle sans cesse et dans tout l'univers. Partout où il v à un autel, il y à Bethléem : Dieu se revêt de notre chair, il est un être corporel, ilest vivant de son humanité sainte. et sile voile qui le couvre s'écartait, il nous apparaitrait « le plus beau des enfant: des hommes ». Telle est la puissance qu'il à communiquée au consécrateur, «choisi d'entre le peuple », que, se penchant sur l'Hostie et x laissant tomber cette parole : « Ceci est mon corps », il engendre un Dieu et le pose dans nos tabernacles avec un corps animé, quoique sans activité, et un sang qui y circule, comme l'onde dans le lit d'un fleuve.

Que disons-nous ? La ressemblance est poussée jusqu'à l'identité : il <e fait nous-même. Il se communique à nous sous la forme d'une réelle nourriture. et, comme les aliments que notre chair s'as-

simile, il nous devient si intime que saint Paul. pénétré de cette «union commune », s'exclamait : « Ce n'est plus moi qui vis: c'est Jésus-Christ qui vit en moi.» Dans l'Eucharistie, Dieu s'humanise et l'homme se divinise.

Notre corps est la moindre partie de nous-mêmes: mais, ne le profanons pas. puisqu'il est« la chair de la chair, l'os des os » de l'Homme-Dieu, ne le traitons pas comme un objet d'ignominie, ne l'abaissons rrossiers et passagers plaisirs qui lui

laissent des traces avilissantes, n'en usons point si-

pas dans le: ;

non comme un instrument de perversion, du moins comme un obstacle au bien. Respect à lui en nous dans ses droits à la vie, respect à lui dans ces mémes droits chez nos semblables. N'y portons jamais une main homicide.

Le corps, qui est matière périssable. à servi à la Rédemption des hommes. Par lni le Christ a sauvé le monde, par lui l'apôtre a traversé les continents. le martyr pour confesser sa foi l'a soumis à la hache du licteur ou à la flamme du bûcher, la vierge l'a consacré à la charité, les petits et les pauvres en ont reçu le pain du jour, les uns celui de l'intelligence, les autres celui de leurs bouches: il s'est penché sur la couche du malade et du moribond. Qui dira les merveilles dont il a eté le véhicule ?

Qui que tu sois. mon frère, si haut ou si bas dans l'échelle de l'humanité, dispose de toutes les facultés dont tu es le moteur, pour les œuvres de bien. Politique, épuise-les dans les veilles à la prospérité de tes concitoyens; avocat. que ta langue se voue au triomphe de la justice: médecin. que tes mains pansent les plaies et que ton doigt levé indique à

l'agonisant sa fin suprème : marchand, courbe-toi sur un comptoir où il n'y ait pas de tromperie ; ouvrier, applique tes bras au métier d'où attendent le bonheur une épouse dévouée et de tendres enfants: laboureur, appesantis-toi sur le sillon, remue la glèbe féconde, richesse d'un peuple; savants, philosophes, poètes, publicistes, faites courir la plume pour qu'elle aille éclairer les esprits etanimer les cœurs; soldat, marche, accablé sous le poids de tes armes, et que ton sang inonde les champs de bataille pour la liberté, l'honneur et la gloire de ton pays; prêtre, le Seigneur t'a devancé, ruisselant de sueur. laissant aux épines du chemin les lambeaux de sa chair, sois le « bon Pasteur », et ‘amène au bercail, sur tes épaules fatiguées la brebis égarée. « Qu'ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent l'Evangile de la paix ! »

Si, vu d'un œil pur, le corps nous apparait si splendide, malgré ses imperfections, que sera-t-il lorsqu'il aura secoué la poussière du tombeau és Compagnon inséparable de l'âme, s'étant couvert de mérites, ayant rayonné le bien autour de lui, Dieu, dans sa justice et sa munificence, l'appellera au partage de gloire de celle qui, intelligence et volonté, le dirigea dans ses actes. Mortel ici-bas, il Sera immortel là-haut: corruptible, il deviendra incorruptible, de charnel il sera spirituel. Il portait les taches de la fange dont il avait été pétri, l'astre le plus brillant n'aura pas plus d'éclat que lui; il touchait la matière par tous les côtés, Dieu sera plus proche de lui. Son front se couronnera d'illuminations plus vives que le diamant aux reflets de feu ; son œil plus limpide que le cristal sera le

| miroir de la majesté divine: de sa bouche pleine de

| sua vité jailliront les éternelles louanges à l'Infini : les sacrés concerts, dont les génies n’ont pas entendu les premières notes, frapperont ses oreilles à jamais ravies; de la fumée qui montera « des encensoirs d'or que balancent les Anges » s'épandra le plus doux et le plus délicieux des parfums: vers le trône de l’Agneau seront tendues dans une prière

| toute d'amour ses mains si souvent jointes devant

| les tabernaeles et ouvertes à l'aumône: ses pieds seront aussi agiles que les ailes des Chérubins et des Séraphins pour le porter sur le siège étincelant que lui aura réservé le Tout-Puissant.

Cela arrivera, c'est un dogme. Mais, que pouvons-nous en dire? Ce n'est pas cela. c'est mieux que cela, quelque chose d'insaisissable à l'intelligence humaine, qui déplace, sans les fixer jamais. les bornes de l'imagination, qui n'a son expression dans aucune langue. O temps où nous ne serons plus

mystères à nous-mêmes, où nous comprendrons l'homme

ixaminons-le de plus près et rendons-nous bien compte de cette parole : « Faisons l'homme à notre image et ressemblance. » Quelle estime de nousmêmes en ressortira plus grande, plus juste et plus vraie ! Et quel encouragement à nous rapprocher de notre type ! Les hommes s'en éloignent, soit par l'ignorance de la réelle beauté de leur être, soit par ia iâcheté dans ies devoirs qu'elle impose, soit par

la malice qui renverse ce qui es' debout pour coucher des ruines.

Le corps est notre part la moins noble ; l'âme lui est autant supérieure que l'esprit à la matière. Ah! si elle n'avait pas perdu le souvenir de son extraction, si le souffle qui déposa dans notre sein le germe de la vie était encore chaud, si le moment où nous apparûmes devant le Créateur achevés, complétés par l'union de l'âme avec le corps, était présent à notre pensée, si « nous nous connaissions nous-mêmes », quelle serait notre élévation à nos propres yeux !

Regards en haut! Voici l'âme. Mais, d'où vientelle? D'où venons-nous”?

Notre acte de naissance est ainsi inscrit dans l'histoire du monde : « Le Seigneur, ayant formé l'homme du limon de la terre, répandit sur sa face un souffle de vie et l'homme devint âme vivante (1). » Dieu lui-même a tracé ces lignes. Notre âme est donc issue de son sein désireux de génération. Je te salue, à mon âme, puisque je suis par toi. L'univers te contemple comme la mani'estation extérieure de l’Auteur de toutes choses. Tu en es la respiration, et cette haleine est pure, elle est esprit, et, dans son élan plus rapide que la lumière, traversant l'espace qui la sépare de son but, elle y va droit, s'y attache et se fait une avec la matière. Voilà l'homme.

Nous venons de Dieu. Mon frère, n'aie de doute sur l'excellence de ton origine, sois-en fier, plus fier que les princes, comtes et barons exhibant les par-

(1) Genèse, 5, =.

chemins jaunis de vétusté où se lisent les noms de leurs ancêtres. Misérables et ravalés, ces prétendus savants qui voient en toi la descendance d'une bête infecte. Ils n'ont pas épelé le premier mot de l'histoire de l'homme, ou, dans leur dégradation, ils l'ont effacé, aimant mieux se trainer dans la fange que de planer au-dessus d'elle, comme « l'Esprit qui était porté sur les eaux (1). » S'ils avaient eu le sentiment de leur dignité, comme ils auraient été humiliés de leur doctrine! Mais « les aveugies ne voient pas ».

Nés de Dieu, que sommes-nous"? Non pas, certes, des dieux, non pas mème une parcelle de l& -ubstance divine; nous le sentons à nos inclinations qui descendent, quand nous ne réagissons pas contre le courant; l'expérience de nos faiblesses et de nos misères date de trop longtemps pour y prétendre. Hélas ! le grain de poussière attaché à notre nature oppose un contrepoids à l'élan qui le poussait vers les hauteurs. Cependant, en se t'ansmettant à nous par ce qu'il a de plus intime, le souffle, le Tout- Puissant a rendu l’homme intelligent (2), il l’a fait semblable à lui.

Cherchons nos points de contact avec la Trinité Sainte, nous serons étonnés qu'il v en ait tant, et en tirerons une juste gloire.

Le Père est l'Étre, comme il s'est défini : Ego sum qui sum (3). Nous sommes, et à un degré de perfection qui ne saurait être soupçonné dans la brute

(1) Genèse, 1, 2.

(2) Jos, xxxH, 8.

{3} Exode, nr, 14.

Ne à

pat MG Et ages

ET LE CITOYEN à

exclusivement douée de la vie sensitive. Le Fils

est, à l'instar du Père, intelligence, mais intelligence manifestée par la parole : de là son nom de Verbe. Or, qu'est-ce que la parole, sinon l'expression d'idées et de jugements ? Qu'est-ce que le Verbe, sinon la plus parfaite expression d'idées infinies et de jugements infaillibles ? Quelle similitude peut-il exister entre Lui et nous ? Les conceptions de notre esprit sont si bornées et la pesée de nos décisions fait si souvent défaut ! Ainsi se révèle notre déchéance, d'épais nuages s'étendent entre nous et la vérité pure ; nous ne sommes pas tout à fait dans les ténèbres, mais dans un jour voilé, jour d'automne, où le ciel est gris et ne laisse échapper qu'une clarté terne et diffuse. Notre ressemblance avec l'être divin est relative, disons celle du plus large et du plus étroit, celle de l’astre du jour et de l'astre de la nuit.

Cependant, nous pensons. Quel est l'homme, si retiré dans les obscurités de l'ignorance, qui n'ait ses moments de lueur”? Il suffit que son œil tombe dans l’intérieur de sa conscience ou se suspende dans les espaces, pour croire à un monde invisible, pour -oir un Dieu, principe de toutes choses, et reposer ses aspirations vers une fin toujours désirée. Les sauvages de l'Amérique n'avaient pas entendu la parole du missionnaire, et, déjà, dans les plaines éthérées, ils suivaient les esprits de ceux

qui avaient été les compagnons de leur solitude. Ils

allaient loin dans l'au-delà : le grand Manitou gouvernait tout, ct, dans les champs infnis où il habitait, que d'heureuses chasses promises à celui « qui n'avait pas fait de mal à son frère »! On n'éteint pas

les étoiles du ciel, comme l'on veut (1). Les athées pratiques sont rares, il n'en serait pas « si la raison raisonnait ».

Nous jugeons. L'être le moins abstrait prononce des sentences. Il y à des maximes populaires qui sont marquées au coin de la sagesse. Ne disons-nous pas de gens sans culture qu'ils sont doués « d'un gros bon sens »? C'est parce que nous Savons l'homme jouissant de la faculté de juger que nous attendons la justice de nos concitoyens.

Tu penses, à mon frère, je ne veux rien de plus pour voir en toi le flambleau de l'Éternel, pour honorer en toi la souveraine Intelligence, quelque diminuée qu'elle soit. Ne va pas lui couper les ailes; c'est l'aigle qui, d'un coup. senlève aux sommets des caps altiers et plane majestueusement dans les airs, mais qu'un plomb meurtrier peut abattre dans la plaine. Secoue la poussière qui l'appesantit, et qu'elle soit libre de monter, c'est-àà-dire, dégage ta pensée de la matière, et elle prend son vol.

L'hcmme est fait pour penser € comme l'oiseau pour voler ». Hélas! combien peu pensent! Ils s'imaginent, parce qu'ils sont absorbés par « les affaires », par cles spéculations », par la Bourse, ou encore par les plaisirs, la recherche de toutes sortes de jouissances, qu'ils pensent. Erreur, ce n'est pas là penser, c'est être préoccupé. Ne pensent pas, ceux qui s'attachent à l'argent et aux sens, ils descendent, ils se trainent dans un terre à terre qui finira

{1} Contrairement à M. Viviani, ministre du Travail, en France, en 1907.

par se dérober sous eux, et ils tomberont dans le vide. Use des choses en toute liberté ; qu'elles ne te lient pas comme l’esclave retenu dans les fers, et que ton esprit en soit le maître, quittant. quant il le veut, son royaume pour gravir dans des cieux dont l'atmosphère lui est plus douce et moins pesante.

« Ce que vous dites là, nous répondra-t-on, n'est pas € pratique »! Vous demandez trop d’un être ‘doué d'une âme, il est vrai, mais aussi d'un corps. L'homme n'est pas uniquement esprit, il est attiré vers la terre par la masse de la chair : les nécessités de la vie, don de Dieu, l'obligent au matériel travail qui lui gagne son pain et le vêtement qui le protège contre les rigueurs des climats: il doit avoir la prévision de la faiblesse de l'âge avancé et amasser pour y subvenir. Il lui faut un toit où il trouve le confort, adoucissement à ses souffrances. Puis, ne lui sera-t-il pas permis de se procurer quelques plaisirs, légitimes distractions à ses soucis et récompenses à ses labeurs ? Ensuite, a-t-il le temps de s'élever, d'entretenir son esprit de choses « purement théoriques »°? Cela convient aux poëtes, rêveurs étrangers à ce bas-monde, et aux philosophes qui étayent des thèses où le commun des mortels ne mord pas. L'ouvrier qui n'a que son outil à la main. le marchand qui doit tous ses instants à ses acheteurs, le médecin dont le sommeil est interrompu par l'appel auprès du lit de ses malades, l'avocat qui a toute la responsabilité d'une cause confiée à sa conscience et à son habileté, le capitaliste dont la fortune croulerait en un instant, S'il perdait une minute d'attention, le politique qui

snnéérssssttiantte donmiénine commente di

n'a en tête que des tarifs à remanier, des chemins de fer à tracer, des canaux à ouvrir, tant de projets à exécuter et d'électeurs à satisfaire, croÿez-Vous que tout ce monde-là puisse se tirer aisément des occupations absorbantes du jour et du souci du lendemain ? Croyez-vous qu'il a le loisir de s'arrêter aux questions qui dépassent le rayon visuel ordinaire ? Soyez pratique avant tout, et ne flottez pas dans les nuages. »

Pourtant, si l’on veut nous suivre, on verra que le voyage en si hautes régions n'est pas trop périlleux et se fait en des conditions faciles.

Assurément, notre intention n'est pas de transporter notre planète au fond du firmament, de conduire nos concitoyens au quatrième ou au cinquième ciel. Il serait insensé de croire que, comme l'ermite Siméon Stylite, l'homme doit s’isoler sur une colonne et attendre des oiseaux la nourriture. Il n'est pas un ange qui quitte à son gré la terre pour remonter dans les cieux. Prenons garde au mot du philosophe : « Qui fait l'ange fait la bête. »

Mais enfin, au milieu de tant de choses qui l'attirent comme un aimant, n'aura-t-il pas quelques moments de répit? Ne s'arrêtera-t-il pas pour s'écarter dans un autre monde que celui « des affaires », afin de penser ? Sera-t-il tellement étourdi par les plaisirs qu'il ne s'en reposera”? Est-il donc vrai qu'il soit perdu dans une absorptior complète par la matière ?

Nous avons vu l'ouvrier, après sa journée de huit ou neuf heures de travail, s'appliquer à la lecture d’un journal à sensations, où tous les crimes les plus récents étaient annoncés en caractères épais d'encre ;

nous avons vu l'avocat et le médecin fumer oisivement le cigare en attendant la consultation ; nous avons vu le marchand, sitôt le magasin fermé, passer ses veillées au club; nous avons vu le père de famille s'attabler au « salon », et le jeune homme mesurer la longueur du trottoir ou siffler au théâtre. D'où vient que les romans sont publiés à des milliers d'exemplaires, que les « magazines » à dix centimes nous encombrent ? Ils ont donc des lecteurs. Et l'on dit qu'on n'a pas le temps de lire et de penser !

Le bon livre est le meilleur ami, le conseiller le plus sage, le compagnon le plus agréable ; il est aussi le dispensateur d'une nourriture qui satisfait l'esprit et remplit le cœur. Avec un tel guide, les sentiers se gravissent sans efforts, qui conduisent au point où l'horizon des idées s'agrandit. Faites le choix d'auteurs qui vous parlent; il n'en manque pas qui, flattant le goût par les agréments de la littérature, insiruent dans l'âme quelque chose de substantiel qui développe ses facultés et la rend capable d’élévation, comme les dirigeables dont uu gaz sub- {1 gonfle les parois pour les porter au-delà des nuées. Dieu, qui voulait l’homme grand, a inspiré le génie : il n'a pas été parcimonieux dans ses moyens.

Qu'est-ce que le Dimanche, sinon le jour de la pensée ? Nous supposons que vous l'observez, comme tout être qui comprend et accomplit son devoir à l'égard de son Créateur et Maître. Parmi la foule qui se presse dans le temple, vous avez votre place, peut-être derrière une colonne ; la série des cérémonies du culte liturgique vous échappe, mais vous inclinez le front sous la puissance de la parole

évangélique qui se dirige de la chaire à vous. Pieusement recueillis, ne vous oubliez-vous pas alors”? N'étes-vous pas comme ravis au royaume de l'intelligence «illuminée des clartés divines »°? Faitesvous enfants de catéchisme, Ces novices de la vie cherchent à connaitre le Dieu de leur première Communion pour l'aimer, avant de Je recevoir dans leurs poitrines. Comme leur regard est attaché au regard du Maitre! Comme ils en boivent la sainte et pure doctrine ! Petits. ils se haussent, leur vive imagination contemple les sacrés mystères. Qui ne se souvient de ces religieux transports de la naïve enfance ? Sans doute les impressions de l'âge mûr ne sont pus les mêmes qu'à l'âge tendre; mais, celles-là, pour être moins sensibles, n'en sont que plus solides et plus durables, parce qu'elles se raisonnent.

Gardez-vous celles qui ont envahi votre àme dans le temple? Hors du seuil, les « repassez-vous dans votre cœur », comme la Vierge heureuse de ce que l'on disait de son Fils ? Hélas ! affligeant spectacle que l'observation du Dimanche en nos villes ! La divine semence est tombée sur la pierre et ne produit rien, ou dans le chemin où les oiseaux viennent la cueillir; ilen reste à peine le souvenir. Cette figure est du Seigneur. Pour mieux préciser, la parole évangélique a été prodiguée à une àme ouverte à tous les vents, vents des distractions

multiples, des joies terrestres, des rires fous, vents des passions troubles et violentes, vents de l’égoisme et de la cupidité. Aux discou:s et aux agissements d'un grand nombre de chrétiens, croiait-on qu'ils l'ont entendue peu de temps aupara-

vant” Que disons-nous”? Ils vont à l'encontre de ce qu'elle leur a prescrit, et le repos du Dimanche, « vepos dans le Seigneur ». n'est qu'agitation et désordre, « Ils ne pensent pas dans leur ceur », un nuage épais s'étend sur leur intelligence et créve en un orage qui séme des ruines. Est-ce là l'homme, type du Verbe”? £t homo factus est. Ou, pour rappeler son origine, est-ce là l'homme « fait à l'image de Dieu »”°?

La foule accourue aux bords du Jourdain pour entendre Jean-Baptiste, le Précurseur du Messie, S'en retournait silencieuse et pensive. Vous qui êtes venus vous asseoir au pied de la chaire sacrée, quittez-la, inelinés sous le poids de la méditation. Ce n'est pas Qun roseau fragile » que vous avez vu s'agiter, mais «un roseau pensant », vous entrainant, sous le mme souffle qui le courbe, à la réflexion. Laissez-vous subir cette influence.

N'imitez pas ces descendants des Puritains que l'intolérance britannique a poussés vers les rives hospitalières de l'Amérique, qui se barricadent derrière leurs portes, le Dimanche, pour dévorer les « Sunday editions » des grandes feuilles de Boston, New-York, Chicago, et n'en sortent, le lendemain, que pour se prosterner plus profondément devant le dieu Money. Véritable déluge que ces volumineuses éditions. Quelle pâture jetée sur tous les seuils, un jour où l'âme a besoin d'une nourriture plus substantielle ! Si elles ne suintaient que l'indifférence, ce serait peut-être un moindre mal: mais elles répandent la perversion. Qu'attendre du récit détaillé des scandales encore chauds, de la publication de romans sans mœurs, de portraits

nest enter sntie mme 4 cncmans

d'actriceset d'autres personnages ejusdem farinæ à poses douteuses ? Et c'est là la lecture pour le jour de la pensée sainte, pour le jour où l'homme est reppelé à lui-même dans une atmosphère pure et dégagée des miasmes de la matière. Et cela tiert lieu de la Bible que le protestantisme voulait imposer à ses adeptes. Et l'Évangile est peu lu, et le beau livre de L «Imitation de Jésus-Christ» est ignoré.

Que les pensées qui ont frappé votre esprit du- “ant une prédication, ou sont nées dans votre âme. alors que vous adoriez Dieu, dominent toute votre semaine : et, en même temps que vous serez instruments ajoutés au métier, compteurs au bureau. esclaves peut-être de vos clients, en tous cas travaiiieurs «dessus ou dessous », de corps ou d'esprit, toujours soumis à la « loi de peine et d'expiation ». vous serez hommes par l'élévation de la partie principale et constitutive de votre nature, semblables à l'arbre dont les racines plongent dans le sol et le sommet grandit sans rencontrer d'ahstacles. Tous les jours, au milieu de ses soldats, l'empereur Constantin s'arrachait au bruit des camps, et, près de l'autel où se célébrait le saint sacrifice, se rapprochait du « Dieu des armées ». Tous les matins, saint Louis, roi de France, comme Moïse sur le Sinai, entrait en communication avec le Dieu de l'Eucharistie. Ainsi encore l'illustre chancelier d'Angleterre Thomas Morus. Combien d'autres puisérent dans le recueillement la science de l'homme, avec les devoirs que lui impose sa propre dignité ! Ils se sentaient élevés, au contact de la dignité, et toute leur vie était faite d'honneur et de bien.

Il apparait quelquefois de ces hommes qui éton-

Jn-

nent d'autant plus par la profondeur de leurs pensées que leurs heures sont comptées pour les affaires temporelles. Ils sont des phares brillants dans la nuit sombre, sur la mer agitée où nous voguons, cherchant l'orientation. Guidons-nous sur eux, afin de pouvoir piloter d'une main ferme notre frèle embarcation sur l'océan du monde et l'empêcher d'y sombrer. Lorsque leurs lumières sont renfermées dans un livre. ouvrons-le comme on découvre dans les ténèbres la lentille d'un fanal.

Lisons et relisons des livres sérieux et utiles, ne gaspillons pas notre esprit dans des lectures frivoles et surtout pernicieuses. Vous jouissez du repos, le soir: vous chômez, le samedi après-midi, et, le lendemain, vous êtes vos maîtres, libres de disposer de votre temps. Assis à votre foyer, tournez des pages qui réparent vos forces intellectuelles et morales.

L'homme cultivé trouve, en toutes cirecnstances, sujet à méditer, méme en celles qui paraîtraient à d'autres insignifiantes. Il arrive quelquefois que des gens pen accoutumés à des considérations profondes saventtirer une philosophie d'occasion. Nous ne nous souvenons pas du mot, mais l'observation est de J. de Maistre.

Plus la nature se développe et s'embellit devant nos yeux, plus nos pensées ont d'élans . Pourquoi les retenir ? Pourquoi ne pas faciliter leur essor ? Spectacle des champs dont les ondes dorées des blés mûrs proclament les largesses et la bonté d'une Providence ; spectacle des forêts pleines de mystères comme le dogme chrétien ; snectacle des montagnes qui sont autant de gradins pour escalader Île

ciel; spectacle de l'horizon lointain qui nous attire vers l'infini; spectacle du ruisseau qui chante sur des roches harmonieuses la gloire de Celui qui lui creusa son lit; spectacle du fleuve qui va se perdre dans le sein de l'Océan, comme nous avançons vers notre fin suprème : spectacle de la mer dont les flots courroucés annoncent la justice divine ; spectacle d'un lac aux eaux tranquilles où se reflète le bleu du lirmament, image de l'âme pure; spectacle même de nos villes parsemées d'usines fumantes d'une activité ininterrompue, qui rappellent la loi du tri vail imposé par le Maitre.

Contraste frappant, c'est par la nuit que là lumière descend dans Fâme. Oh! c'est alors que l'homme n'est pas distrait par les troublantes réalités de la vie, son toit s'efface sous le voile des ténébres. le bruit de la terre devient silence, ses concitoyens qu'il a coudoyés tout le jour, rentrés dans la paix du sommeil, le laissent seul, livré à lui-même. Ou il veille, à la lueur d'une lampe, unique témoin de ses réflexions, la tête reposant <ur une main alourdie par l'outil ou agitée par le remuement de tant de dollars, ou énervée par la plume, ou tremblante encore d'une opération d'où à dépendu la vie humaine, ou fatiguée de commander. Ou il erre dans des sentiers perdus dans l'obscurité.

Quand, à homme, humant l'air parfumé du soir, tu embrasses d'un seul coup, d'une extrémité à l'autre, la voûte qui s'arrondit au-dessv: de toi, plus douce que le dôme d'une cathédrale, quand ton œil, comme un miroir fidéle, reflète le scintillement des étoiles, quand la lune, comme une constante amie, est la compagne de tes <olitaires promenades,

quand de ton œil serutateur tu perces l'au-delà et y vois des mondes qui reculent sans cesse, pense, tu es dans ton domaine, aussi bien que sous ton toit. l'univers t'appartient.

Beautés -cinréhensibles qui éclatent de toutes parts, oitlve imerveillecx qui règle les moindres palpitations du plus peti’ atome flottant dans l'espace, mouvem il perpétue. et sans choc qui nous entraine dans cet ensemble, fécondité inépuisable du Créateur et sagesse infaillible de son gouvernement, obéissance de tant d'êtres libres et intelligents qui peuplen, le ciel des cieux. rêves des champs infinis qui s'étendent plus loin que le dernier des astres, où règne la tranquillité, la possession de soi-même dans la contemplation de la splendeur éternelle, appels de l'âme au repos qui met fin aux troubles qui la bouleversent ici-bas et aux douleurs qui la tourmentent, en un mot nostalgie d'une patrie où nous allons tous : tel est le sublime cantique que te ditune nuit sans nuages. Qui ne l'entend? Même l'oreille la moins exercée en percoit des notes douces d'harmonie, puisque tout homme à la faculté de penser.

Page 1