GARNEAU
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qu'ils poursuivaient la route encore non tracée, et dont le désert eût été préférable aux attaques incessantes des barbares indigènes ! Combien de fois se reportèrent-ils par le cœur vers leurs chers absents, qui les pleuraient, sans doute, sous le toit paisible de Bretagne, de Normandie, du Poitou, et encore plus loin !
Que faisaient-ils pour <e ranimer, pour persévérer
dans leur travail d'expansion de la patrie en ces contrées dont ils ambitionnaient de faire don à la France ? Ils déposaient la hache du colon, abandonnaient la charrue au milieu des champs, interrompaient un sillon, essuyaient de leurs mains robustes leurs fronts ruisselants et, traversant des espaces qui n'étaient marqués par aucun sentier, allaient retremper leurs forces à la chapelle rustique qu'ils avaient élevée à la hâte, et dans le sein des missionnaires, leur seuls pères et amis. Puis ils en revenaient plus courageux et se remettaient à l'ouvrage. Groupés autour des Hébert et des Couillard, ils ensemencçaient le plateau de Québec et faisaient de « Montréal une école d'industrie et de civilisaion (1)». Et, lorsqu'ils rentraient au village, ils entendaient les ordonnances royales à tête découverte; et les exhortations des chefs temporels et spirituels, s'unissant dans un même but, allégeaient le poids de leurs travaux et les rendaient plus ‘lertes : ils étaient prêts à tout. Ils furent citoyens modestes, mais dignes d'être les modèles de leur postérité, parce qu'ils étaient citoyen chrétiens.
Ils furent de vrais citoyens, ces délaissés de 1763,
QG) 1bid,, 1, 134.
qui restérent attaches 4 leurs villages et à leurs prairies. Obligés de changer d'allégeance, soitparee que la France s'était retirée, soit que a fortune de la guerre leuravait été contraire, soit que la Providence leur préparait d'autres destinées, ils furent les chrétiens des premiers âges. Is furent de vrais citoyens, les héros de Carignan se fixant au pays abreuvé du sang de leurs compagnons d'armes, aimant mieux se donner tout entiers à la formation d'un peuyle, en Amérique, que de se consumer en des luttes inutiles et funestes à la monarchie, en Europe. Vénérables ancêtres dont l'esprit de saerilice, le travail désintéressé et le dévouement à la patrie naissante s'expliquent par cette définition des chrétiens de saint Paul, € vivant de la foi », n'en recevant d'autre loi », « Y puisant leur gloire », «n'y trouvant d'autre force (1) ».
Grâce à Dieu, cette piété ancestrale, source des grandes œuvres, n'est pas tout à fail tarie chez les nôtres : elle est encore vive dans des âmes simples que nos gouvernements auraient tout intérêt à reconnaitre, soutenir et favoriser, parce qu'elles sont les plus utiles à leur pays, celles que Fapôtre colonisateur, Mgr Labelle, désignait par ces pa roles : € Plantez une chapelle en pleine forêt, et vous verrez se grouper autour d'elle un essaim de colons. »
Qui n'a admiré le tableau qui à rendu Millet justement célèbre? Qui ne s'est recueilli à la vue de cet homme des champs. suspendant, avec la compagne de ses jours, la récolte des fruits de la terre,
@) Epitre aux Romains, 117 2 IV, 90, 27.
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pour réciter PAngelus? La cloche, dont le son loinain glisse dans les vallons et se disperse dans la plaine, retentit jusqu'en son âme, arrèle pour ainsi dire ses facultés et rafraichit ses membres lassés, Cest aussi une voix du ciel qui l'anime à poursuivre sa tâche, Oh! qu'il aime reporter son regard vers le clocher qui plane sur tous les tes presque etlacés par la distance! Comme, après sa pieuse invocation, il met plus de cœur au travail d'où les siens tireront plus d'aisance et de joie !
Le colon canadien, dont les bras sont trop rares pour proliter d'un des plus grands et plus riches pays du monde, ne sent-il pas décupler ses forces à l'ombre de la plus modeste chapelle”? Ainsi les premiers «€ habitants (1) » se pressaient autour de Notre-Dame de Recouvrance, ou s'y rapprochaient par la pensée, lorsqu'ils s'étaient enfoncés dans la forêt. O divine religion qui fait les pionniers, ces citoyens auxquels la nation doit son existence, car tout peuple est né et a grandi en un coin de terre qu'ils ont remué de leurs mains laborieuses !
Le soldat est à l'avant-poste de la patrie, il veille à ses portes pour en défendre l'entrée à l'ennemi,
Mais là ne se bornent pas ses ambitions: iltrépigne, quand ilest attaché à la frontière, il brûle de combattre en pays voisin, de pénétrer dans Finconnu.
@) Nom donné aux résidents de «@ Fhabitation de Oné
de conquérir de nouvelles terres, d'agrandir le domaine national et d'ajouter à la gloire de ses armes. L'histoire des peuples n'est-elle pas celle de leurs conquêtes?
Telle à été la nôtre. A l'armée des citoyens colonisateurs se joignit celle des « citoyens militants », leur épée précéda la charrue, elle en fut l'aide et la protectrice; le colon se frayait un passage dans la forêt, semait sous ses pas, et moissonnait en toute sécurité parce que le soldat se tenait non loin de lui. D'ailleurs, tout colon était soldat : à l'occasion, il saisissait l'arme, cachée dans le guéret ou sous les gerbes de blé, ou, ce qui arrivait souvent, il livrait ses sillons à son épouse et à ses enfants pour suivre le drapeau.
Combien de territoires ont été marqués à la pointe de l'épée ! Combien de villes, grandes aujourd'hui, ont'été tracées comme celle de Romulus! La découverte du Canada, la fondation de Québec, l'établissement de Montreal, la prise de possession des trois quarts de l'Amérique du Nord, ce n'était pas «le vol de l'héritage d'Adam », selon le mot de Francois Er, c'était la conquête à main armée de la civilisation sur la barbarie, du Christianisme sur l'idolàtrie. Ceux qui la faisaient comprirent qu'ils accomplissaient une mission divine; et ils s'avancaient vers l'Ouest pour «Christ, roi de France », selon la devise de Jeanne d'Are.
Ils se taillaient une patrie. plutôt ils prolongeaient la patrie natale. Is allaient, suscitant en tous lieux qu'ils foulaient de nombreux et terribles ennemis, étonnés de leur subite apparition, comme s'ils fussent sortis de terre, émerveillés, terrifiés de leur
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tudaceel de leur force, pendant que se multipliaient les obstacles qui naissent d'un climat auquel on n'est Pas accoutumé, de montagnes qui coupent le passage, de rivières aux cours apides à traverser, de cascades «éviter, de plaines à franchir. Les soldats de Turenne el de Condé ont combattuen meilleures conditions ; la connaissance du champ de bataille, les difficultés prévues longtemps à l'avance, les moyens déjà trouvés de s'en tirer avantageusement, leur assuraient presque la victoire.
[n'en fut pas ainsi de nos ancètres, soldats marchant à l'aventure; ils n'étaient pas de ces héros imaginaires, chantés par les poètes, où inventés, montés de toutes pièces par quelques historiens peu scrupuleux de la vérité, Quelque chose de plus sublime, nous dirions même d'incompréhensible à
des esprits pourtant instruits des grandes actions de l'humanité, inspire à l'observateur de leurs faits la plus haate admiration.
Comment expliquer leur « militarisme », puisqu'on nous impose ce nom aujourd’hui ? Qu'est-ce qui les poussa toujours plus loin dans leurs courses audacieuses, presque téméraires ? Qu'est-ce qui les tint fermes et invincibles devant les indigènes ? Qu'estce qui oblige les historiens ét ‘angers, comme Parkman, à louer en eux la valeur fran ‘aise et à leur décerner comme une couronne épique ? Le civisme stüimulé par une foi robuste et à toute épreuve. Ils croyaient au roi, parce qu'ils croyaient en Dieu : ils combattaient pour le premier, parce que leurs vicloires tournaient à la gloire de celui-ci. 44 majorem Dei gloriam, leur criaient les missionnaires, leurs inséparables compagnons, et ils Sélancaient, comme
l'aigle qui dans les airs ne connait pas de résistance.
Le soldat est citoyen: cependant son civisme ne consiste pas à jeter tranquillement un vote dans une urne électorale, mais à peser du poids de son sabre dans la balance des intérêts sacrés de la patrie. Il est la © légion fulminante » qui défend Rome en avancçant la limite de l'empire. Étant soldats chré. liens, les nôtres étaient done citoyens chrétiens, Voilà le secret des merveilles qu'ils accomplirent,
Comme les guerriers de Constantin ou les Croisés de Godefroy de Bouillon empoignant leurs armes, ils invoquaient le Dieu des batailles, ils se signaient, ainsi que les chevaliers qui de leur lance tracaient une croix dans l'espace avant de voler à l'assaut. Quel beau sujet pour un peintre que cette scène ra pportée par notre historien : les soldats de Rouville «S agenouillant derrière les arbres qui les dérobent aux regards de l'ennemi, font une courte prière et s’élancent à l'attaque du fort » (aujourd'hui Haverhill). Auparavant, leur chef « les avaitexhortés se réconcilier, S'ils avaient eu ensemble quelque ditférend (1) ».
À Carillon, pendant la mêlée, les trois mille six cents miliciens de Montcalm s'animaient à la bravoure en jetant un regard de confiance vers le drapeau qui flottait au-dessus de leurs têtes. Les quinze mille hommes d'Abercromby n'eurent pas de plus fort adversaire que cette symbolique pièce de soie; les trous de projectiles et les déchirures d'armes blanches qu'elle montre sont autant de plaies béantes qui le proclament.
(1) GARNEAC : /bid., 11, ou,
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Qu'est-ce qu'il v avait sur ce drapeau, source d'inspiration poétique (1)? Aux quatre coins, le fleur de Is de la maison royale régnante, au ecatre sur l'une des faces, l'écusson de la France surmonté du coq gaulois, symbole de l'État, et, sur Faure, une image peinte de la Vierge tenant dans ses bras l'Enfant-Jésus, symbole de la religion (2). Intercalons ici une légende que l'on a appelée « naïveté touchante ». On raconte que pendant Ta bataille, qui dura six heures, la Vierge Marie ne cessa de prêter à nos soldats « sa divine et réelle protection ». La réalité est de l'histoire, Pour nous, chrétiens, f ‘appés de la protection que la Mère de Dieu n'a cessé d’accorder à ses enfants pieux, nous n'hésitons pas à croire à son intervention dans cette circonstance si décisive du sort de nos ancètres, N'a-t-elle pas recu dans une autre solennelle circonstance le titre de Secours des Chrétiens ?
Au musée des armures attenant au palais du roi, à Madrid, dans une vitrine spécialement consacrée à la bataille de Lépante, fameuse par la victoire de Don Juan d'Autriche, un objet précieux à touché nos Yeux jusqu'aux larmes : la bannière que Pie V a remise entre les mains du généralissime des armées chrétiennes et que celui-ci fit hisser sur le vaisseau amiral pour qu'elle fût mieux en vue de ses soldats. La Vierge y porte le divin Enfant, et la croix 4 domine en maîtresse, En cette journée du 3 octobre 1591, le miracle fut éclatant, puisque, à l'issue de la rencontre avec les Turcs, à des centaines de milles otelle avait lieu, le Pape, ouvrant sa fenétre et
@) L'ode de Crémaszie : Le drapeau de Carillon, @) « Courrier des Etats-Unis », 13 mars 190$.
regardant le ciel, dit aux cardinaux réunis autour de lui : «Laissons le travail et ne pensons plus qu'à remercier Dien de la victoire qu'il vient d'accorder à l'armée chrétienne. » C'est alors que, sans être humainement averti du suceës des Espagnols unis aux Vénitiens, qui avaient répondu à son appel, il ajouta aux litanies qui retentirent sous la voûte de Saint-Pierre, l'Auxilium christianorum, et donna à Marie le nom glorieux de Notre-Dame de la Victoire. Nous rappelons ce fait pour poser la question : pourquoi la Reine du ciel aurait-elle refusé ce seconrs que nos pères imploraient d'elle, quand il leur semblait combattre pour une cause chrétienne ”?
Elle fut pour eux véritablement Notre-Dame des Victoires. C'est ainsi qu'ils l'appelèrent, lorsque, après l'avoir invoquée dans feux des plus difficiles circonstances par lesquelles ils passèrent, ils lui attribuérent une victoire imprévue et une délivrance miraculeuse.
La première, ce fut au siège de Québec par Phipps. Les portes de l'Ouest étaient forcées, « le danger augmentait (1) », le bombardement de la ville était terrible, la résistance eût été impossible «aux hommes de peu de foi ». Pourquoi, durant la nuit du 21 octobre, les vaisseaux ennemis disparurent-ils derrière la falaise de Lévis? Demandez-le aux assiégés descendant à la petite chapelle de la Basse-Ville et chantant l'hymne de l'action de grâces aux pieds de Notre-Dame de la Victoire (2). Ils n'étaient pas
(1) Histoire de !'Hôtel-Dieu de Québec, p: 306.
€) Louis XIV y vit-il un miracle de protection divine, lorsqu'il tit frapper une médaille, commémorant cet événement heureux, avec celle inscription : « Aebecca, liberata,
Si naïfs » qu'on le pense, eux qui étaient au feu et avaient tout à redouter d'assiégeants plus forts et mieux armes,
Ils ne l'étaient pas non plus lorsque, en 1711, l'appellation « de la Victoire » fut changée en celle «des Victoires », après le désastre de la flotte de Walker, quatre fois plus nombreuse que celle qu'ils avaient
à opposer, qui alla se briser contre les écueils du bas du fleuve, Ils croyaient à l'interveniion de la Providence dans les actes importants de leur histoire. C'étaient des citoyens chrétiens. Leurs descendants ne sont pas près de nier leur grande foi : voilà plus de deux siècles que le modeste temple, sis au pied du Cap Diamant, retentit chaque année du cantique de Moïse après l'eagloutissement de l'armée de Pharaon : Cantemus Domino. « On se souvient. »
De nos temps où « le bon Dieu n'a plus affaire à se mêler des choses du monde », où l'on est moins que le musulman, qui a du moins ce proverbe : « Respecte la force, car la force est une manifestation de Dieu sur la terre »; en nos temps où les «grands esprits » sont saisis de pitié pour ces Francais d'un autre âge, qui priaient avant la bataille, creusant leur agenouillement sur le sable d'un rivage, se découvrant en face du ciel au milieu de la plaine, se prosternant derrière un arbre qui les protégeait contre les arquebuses de l'ennemi, ou, en une fois remarquable, ranimant leur courage à la vue d’une image de la Sainte Famille, suspendue au clocher M.D.C.XC ; en exergue : Francia in novo orbe victrix, Qué-
bec délivré, 1690. — La France victorieuse dans le Nouveau- Monde »°”?
So L'HOMME
de la cathédrale, faisant flotter létendard de la Vierge à l'avant d'un canot, leur croiseur à eux, pour passer à travers la flotte des Anglais — ce qui réussit à la Colombière, — il nous est bien permis de dire ce que nous pensons en y ajoutant plus que notre admiration.
Oui, sans cette piété, qui fut leur force dans tous les détails et surtout dans les moments les plus solennels de leur vie, qu'est-ce que nos ancêtres eussent été? Des citoyens faibles, timides et lâches, maudissant la mére-patrie qui ne leur envoyait que quelques bribes de secours, alors qu'ils comptaient sur elle, et finit par les laisser à leurs propres ressources dans un pays où tout leur manquait, fermant d'un seul coup pour des intérêts personnels, l'histoire de la France au Nouveau-Monde, n'inscrivant plus dans ses annales les plus beaux actes d'héroisme, passant au camp opposé qui faisait miroiter à leurs yeux les plus brillantes promesses, renoncçant à l'honneur pour un bien matériel. Oui, tels ils auraient été sans leur foi profonde, sans l'espérance en un ciel dont ils attendaient la récompense de leurs verlus civiques.
Même au point de vue humain. cette considération a sa valeur. Notre hiitoire n'eût pas été la mème sans les motifs surnaturels qui les soutensient dans leurs luttes de géants. Nous entendons encore le Te Dem qui bondissait de leurs poitrines sous les voûtes de leurs temples rustiques, au retour d’une expédition couronnée de succès, Ils étaient, eux aussi, des € tapissiers de Notre-Dame », lorsqu'ils attachaient au cintre de la cathédrale les drapeaux enlevés à l'ennemi, pour proclamer qu'ils devaient
de la A CUX, ce qui permis us que
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tout à Dieu et à FAuxiliatrice des chrétiens (1). Si nous avions notre chapelle des Invalides, comme à Paris, où sont suspendus ceux qui rappellent les vietoires de Napoléon, nous irions y louer et bénir nos héros, vrais modèles de dévouement à la patrie.
L'état politique n'a pas été moins prodigue en ciloyens chrétiens. Avec le concours de l'Église, il a fourni des hommes qui ont consacré leur vie à
notre édificatiou nationale. Les gouverneurs francuis qui, dès notre origine, ont renversé des obstacles presque inimaginables dans un pays plus grand que l'Europe à civiliser et organiser comme ceux
qui avaient des siècles d'existence; nos gouverneurs, enfants du sol, qui, dans des limites plus étroites, après l'Union des provinces, continuérent la lignée de leurs prédécesseurs, furent chrétiens en tous leurs actes civils (2).
Pourquoi, étant d'une même famille, frères trop intimes pour croire à la grandeur de ceux qui ressortent parmi nous, les dépouillerions-nous de Fil-
(1) Après la victoire d'Oswégo, le Te Deum fut chanté dans les églises de villes, pendant que l’on attachait à leurs murailles les drapeaux pris sur l'ennemi, comme des trophées propres à encourager les Canadiens, GARNEAU, 11, 258.
(2) Bien entendu, nous séparons les actes publics des actes privés. Ainsi nous jugeons nos hommes d'Etat. Quelles qu'aient été lenrs crreurs dans un domaine, seul ouvert aux yeux de Dieu, il nous apparait qu'ils furent guidés par des principes chrétiens. Nous disons cela, en faisant néanmoins Ja part des exceptions rares qui, heureusement, ont passé sans laisser de traces inetfaçables,
‘No L'HOMME
lusion historique, quand le contraire se manifeste chez toutes les nations, quand les Américains divinisent Washington et placent Lincoln dans l'Élysée, quand la France multiplie les statues pour honorer les fondateurs de la troisième République? La création, la conservation, le développement de la patrie, aux époques presque désespérées pour elle, ne furent-ils pas le fruit du plus prodigieux des dévouements ? Hélas ! pourquoi céderions-nous encore à l'entraînement du parti pris” Pourquoi nierions-nous le bien où il est, déprécierions-nous lorsqu'il faudrait admirer? La critique qui blâme quand même, née de la jalousie, ne ‘produit rien de bon : c'est une mauvaise école pour la génération qui a besoin de s'inspirer des actions ancestrales.
D'où vient l'enthousiasme qui crée les héros, excite les plus pures générosités et pousse jusqu'au sacrifice de soi, sinon de la contemplation d'un passé vu d'un œil admiratif? Raconter un fait en l'embellissant des charmes de la littérature, sans nuire à l'authenticité, chanter la valeur en l'exagérant des ressources de la poésie, citer une parole et la rendre célèbre (1), tracer un portrait avec des lignes qui ne sont pas réalistes, mais relèvent une physionomie, agrandissent un front, creusent une pensée dans le regard, contractent des lèvres énergiques, prêler un geste superbe, ce n’est pas chez l'historien, le poète, le sculpieur, le peintre, un jeu de l'imagination: non, c'est le coup de main du
QG) Comme celle qui est attribnée à l'rontenac, répondant
à l'envoyé de Phipps : « Allez dire à votre maitre que je lui répondrai par la bouche de mes canons, »
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patriotisme, c'est dire aux générations vivantes, actuelles : tels furent vos devanciers, tels vous devez être, votre nom n'entrera dans l'histoire qu'à condition que, comme eux, vous soyez hautes par l'esprit, larges par le cœur, épuisant, dans la plus sublime des charités, celle qui se donne à ses concitoyens, vos dernières forces pour dormir sous le monument au froñtis'ice duquel se lirait cette inscription du Panthéon de Paris : Aux GnrAxbs HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE.
Oui, nous avons notre catalogue de grands hommes. Dans un théâtre moins vaste, mais plus en vue que les forêts d'Amérique, sur une scène plus éclairée que les Canadas-Unis, dominant un sommet plus élevé que la Confédération des Provinees, ils eussent brillé par le coup d'œil qui leur découvrait l'avenir, la sagesse de leurs mesures, la portée de leurs discours et le courage de leur civisme; la France ne les ignorerait pas, elle les compterait parmi ses étoiles et quelques-uns seraient de première grandeur,
Bornons-nous aux noms le plus en évidence.
Champlain fut le premier gouverneur de la Colonic. Pour confirmer ce que nous en avons déjà dit, voici comment en parle le premier historien du Canada, le P. Charlevoix : « Ce qui met le comble à tant de bonnes qualités, c'est que, dans sa conduite comme dans ses écrits, il parut toujours un homme véritablement chrétien. zélé pour le service de Dieu,
plein de candeur et de religion(1). » Son successeur fut un vrai chevalier de Malte. plus par l’action que
@) Cité par Fenzanp : ist, du Canada, 1, 274.
par le titre, « Homme distingué par son courage, sa persévérance el son dévouement, il était encore bon chrétien, administrateur fidèle, zélé défenseur des droits et de Fhonneur de la France (1). » Avec le soldat qu'il entraine à sa suite, Montmagny se failaccompagner du missionnaire, Nous le Voyons descendre du château, où il tient ses conseils, an rivage du Saint-Laurent pour v accueillir les Religicuses hospitalières et les premières Ursulines (0), ant le bien physique, moral et intellectuel de ses subordonnés le préoccupe au milieu de ses iminenses lravaux,
€ Le gouverneur le plus éminent que Louis NIV ait donné à la Nouvelle-France (3) ». « celui dont la seconde administration est la plus gloricuse du Nvie siècle (4) » au Canada, fut le comte de Frontenac. L'histoire l'a jugé. € Dans un corps aussi sain qu'il est possible de l'avoir à cet âge, dit Charlevoix, il conservait toute la fermeté et toute la vivacité d'esprit de ses premicres années, il mourut comme il avait vécu, chéri de plusieurs, estimé de tous, el'avec la gloire d'avoir, sar- presque aucun secours de France, soutenu et augmenté, même, une colonie ouverte et attaquée de toutes parts, qu'il avait trouvée sur le penchant de sa ruine (5). »
Garneau endosse cet éloge. En résumant les faits
(1) 1bid., 259.
(2) Le troisième des pageants, si bien exécutés en juillet 190$, à Québec, à représenté cette scène.
G) RocuEkmoxTeIX : Les Jésuites et la Nouvelle-France, ui, 94 et 265.
(9) Frontenac el ses amis, par M. E. Myrawo.
@) Cité par FERLAXNR, 11, 310,
ge, SA ‘ncore ‘nseur Avec ny se OVOns Is, au Reli- CS (2), le ses
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y NIV nt la e du ‘ontesain iarlevivaourut né de LUCUN ‘une qu'il
faits
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saillants des deux administrations de Frontenae, il rappelle, ave: l'historien Jésuite, qu à sa mort « la Nouvelle-France lui devai, tout et que l'on s'apercut bientôt du grand vide qu'il y laissait (1) ». On va aujourd'hui jusqu'à le regarder comme « l'un des hommes les plus éminents du xvire siècle (2) ». L'un de nos écrivains, à la plume droite et ardente, par le plus documenté des plaidoyers, a fixé l'opinion sur lui (3). Ses ennemis mêmes, car il en eut, comme tous ceux qui montent plus haut que le commun des mortels, ont reconnu ses Capacités hors ligne et ses mérites, incontestables d'ailleurs. « Il élait, écrit celui qui fut le moins disposé à lui créer une mémoire glorieuse, il était de beaucoup d'esprit, fort du monde et parfaitement ruiné (4). » Oui, ruiné par son désintéressement, ses distributions de “ecours personnels tirés de sa bourse dans un pays que la France laissait dans l'abandon, alors qu'il cit pu, à l'exemple de tant d'autres, se livrer à de lructueuses spéculations et s'amasser des rentes qui l'eussent empêché de mourir pauvre. Il fut pleuré
par les colons et les sauvages, parce qu'il en fut l'ami et le protecteur constant.
Le proclamer chrétien, c'est risquer de soulever un débat : on citerait ses démélés avec l'autorité ceclésiastique, où il se montra plutôt sévère : on 'apporterait les paroles échappées à « l'âcreté de
(1) Zbid., 5, 379.
€) Paroles prononcées en 1867 par M. Léon Dussieux, prolesseur d'histoire à l'Ecole impériale militaire de Saint-Cyr, au cours de lune de ses leçons.
CO M, Ernest Mynaxn : {bid.
(4) Duc be Saixr-Simox : Mémoires, 1,
son humeur, un peu atrabilaire (1)», et des procédés qui ne souflraient pas de résistance. Il nous semble que la condamnation qui naîtrait de circonstances isolées et excessivement difficiles, et embrasserait tous les actes de ses deux administrations, serait souverainement injuste. Nul homme d'État n'a été plus étudié par nos historiens : la vérité doit en sortir, Que de fables, venues on ne sait de quelle source et racontées par des écrivains même de bonne foi, ont été réduites à néant (2)! I faut faire la part de son caractère qui, malgré ses pointes (3), « avait de la fermeté, de la noblesse et de l'élévation (4) », et de sa position de représentant d'une monarchie qui ne reculait devant aucun obstacle, de quelque résistance qu'il fût. La bonne foi n'est pas imputable à crime : il avait la conviction de la droiture de sa conduite (5).
Gouverneur chrétien, il le fut; tous les actes de son administration s'inspirérent du christianisme. Son règne ne fut pas seulement orienté vers la prospérité des œuvres matérielles, mais aussi vers celle des œuvres spirituelles, ou plutôt elles allaient de pair à la même fin. Pour lui, pas de bien assuré sans la religion, l'Église est la grande civilisatrice du monde. Au coureur des bois, au découvreur de
(1) CHARLEVOIx.
(2) Voir l’intéressant mémoire de M. l'abbé Auguste GosskLIN, intitulé : Un épisode,sde l'histoire du théatre au Canada, et lu devant la Société Royale, le 25 mai 1898.
(3) M. E. MyRaxo.