‹ Le citoyen [microforme]Chapitre 48 sur 51 · G@) GARNEAU · texte numérisé non relu

G@) GARNEAU

(6) Mgr de Ponrpnraxp, eit. par Ferland, Ii, 584.

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aller donner au roi, en faveur de nos pères, le plus

beau des témoignages (1), puis cédant enfin, mais non vaincu; quand on ne le voit jamais séparer les œuvres de la foi de tous ses actes publics et administratifs, parce que, pour lui, dans le Nouveau-Monde, pas de civilisation ni de progrès possibles sans la religion, et que l'existence mème d'un peuple français en Amérique en dépendait ; en un mot, lorsque les longues années de Pierre Rigaud, marqu?s de Vaudreuil, prenant source au Canada et Sy épandant comme un fleuve qui élargit ses rivages en les débordant pour les fertiliser, sont résumées par une juste, impartiale et unanime observation, on arrive à cette conclusion : voilà le civisme chrétien dans sa plus entière expression.

Il ferma la liste des gouverneurs français au Canada, où plutôt il ouvrit celle des gouverneurs canadiens qui, un siècle plus tard, devaient tenir Sa place. Ceux-ci n'eurent pas l'occasion de briller à Spencer Wood (2), comme leurs prédécesseurs au Château Saint-Louis : La Nouvelle-France s'était retirée dans la Province de Québec, ils n'étaient que’ lieutenants-gouverneurs, et la Constitution de 1807 n'en avait fait que des « rois constitutionnels

(n Le lire dans GARNEAU, 11, 380.

(2) Résidence des gouverneurs, Sillery, près Québec,

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régnant, mais ne rouvernant pas »; ils n'ont eu qu'à exécuter les volontés de leurs ministres, mandataires du peuple. Cependant, avant de gravir Ja côte qui prolonge le Cap Diamant, ils ont fait leurs armes, ils ont été dans la mêlée, le champ de bataille parlementaire les a vus debout, luttant pour les droits de leurs concitoyens. Le poste de lieutenentgouverneur semble être une récompense que les partis politiques accordent à de vieux combattants. Puis. ils ont eu la garde de la Constitution. Ce n'était pas une petite tâche que de la conserver intacte, d'arrêter les écarts qui eussent brisé, en un instant, l'œuvre pour laquelle nos pères avaient tant travaillé, et de mettre &« diplomatiquement » à contribution les moyens de progrès pour le pays. que leur expérience leur fournissait. Sans avoir pénétré dans « le Conseil des dieux », il n'est pas téméraire de croire que nombre de lois ont été élaborées, de projets émis, dans la suite menés à bonne fin, par le contact du premier magistrat de la Province et du chef du Cabinet.

Chapleau, qui « régna en 1892, dit, un jour : « Je ne suis que lieutenant-gouverneur, dit-on. Cela est vrai, moins le diminutif : dans ma province, je suis autant que le gouverneur-général à Ottawa, autant que la Reine à Londres. » Il avait raison, puisque constitution il y a, puisque le pacte de la Confédération nous a garanti ce droit d'être maitres chez nous. L'altérer amènerait une révolution. Ce pouvoir de nos gouverneurs canadiens étant bien compris, nous ne consentirions pas à admettre qu'ils ne sont que des machines à signer. La vérité est qu'ils ont été des facteurs importants, et qu'ils

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le peuvent être encore dans l'administration de L'État ; on a tort de croire qu'ils ont engour:li leur dévouement à la cause publique dans un fauteuil bien capitonné : nous en savons plus d'un qui ont prévenu bien des fautes de la part des gouvernants.

Disons-le sans ambages, disons-le parce que cela nous réjouit et fortifie notre thèse : ils ont été des chrétiens déclarés, sans respect humain. Celui dont nous avons plus haut cité le nom s'écriait, dans un de ses plus beaux mouvements oratoires : « Je suis catholique de foi, de cœur et d'âme (r). » L'un d'eux reçut un digne éloge du haut de la chaire sacrée (2). Que nous voudrions les nommer tous! Quel plaisir ce nous serait de rapporter les discours que, en toutes Les circonstances où l’on honorait leur dignité, ils prononcèrent avec une autorité qui émet les principes chrétiens et dicte les sages conseils dont l'Église seule est l'inspiratrice divine.

Leurs successeurs au « Capitole » ont en eux d'imitables modèles. Humblement, nous les prions de porter vers eux le regard de l'artiste en face du tableau original ; nous les engageons à les dépasser dans la copie, lorsque les événements qui intéressent la nation seront plus solennels et plus décisifs. Oui, si le peuple s'égare dans ses voies, s'il est trompé par des politiciens qui abusent de sa crédulité, si ses domaines devaient tomber entre les mains de spéculateurs éhontés, si, au contraire du progrès, il devait reculer, s'il était conduit par une haine voltairienne à mettre la hache à ses institu-

(1) A. Terrebonne.

(2) René-Édouard Caron : Oraison funèbre prononcée à la Basilique de Québec, par Mgr T.-E: IHaukez,.

tions, gardiennes de son berceau, bras puissants qui soulévent ses membres virils, si. pris de la fièvre du siéele, il allait faire la folie de l'enfant prodigue, quitter le giron de l'Église, qui Ini à créé un passé glorieux, et ne plus y voir le gage de son existence nationale, en une terre envahie par les flots d'émigration étrangère et menacée de toutes les erreurs politiques et religieuses : en un mot, au moment du danger, qu'ils usent de sagesse; que, s'inspirant d'un pur patriotisme, ils emploient la diplomatie, une diplomatie éclairée, habile, qui sait détourner les plus grands maux; qu'ils pèsent de toute leur influence sur les deux pouvoirs législatif et exécutif! Si leurs attributions constitutionnelles ne leur permettent pas d'aller plus loin, qu'au moins ils se montrent à la peine! L'exemple du premier magisat entraine les citoyens,

Ministres, législateurs, et vous. jeunes gens aux aspirations politiques, levez les yeux et considérez celte tête napoléonienne, ce regard profond et méditatif, ces lèvres où sexpriment en mème temps la bonté et l'énergie, ce buste large et solide, comme une statue de bronze sur un piédestal de granit. Ces marques sont connues, qui caractérisent « la plus grande figure de la plus belle période de notre histoire », celle de Louis- Hippolyie La Fontaine (1).

G)« Ses contemporains trouvaient qu'il ressemblait à Napoléon Le, L'on rapporte due, dans une visite aux Inva-

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Le plus accompli des hommes d'État serait celui qui le réincarnerait. Les jeunes qui subissent la tentation de la vie publique recherchent un idéal : lequel peut leur être offert plus digne d'imitation S'ils poursuivent l'estime de leurs compatriotes comme la récompense du bien qu'ils leur auront fait, il n'en est pas qui puisse mieux les encourager que celle qui lui fui marquée à ses funérailles. € Autour de son cercueil, dit son historien, sur le bord de sa tombe, éclata soudain le concert des regrets universels, expression de la gratitude populaire, solennelle, grandiose, émouvante oraison funébre de la nation en pleurs. » Voilà une couronne plus durable que les immortelles tressées sur une tête illustre. Que ne la méritez-vous, citoyens honorés de la confiance du peuple qui, pourtant, en est si souvent avare !

La Fontaine a forcé l'admiration d ses adversaires ; les gouverneurs anglais, pour lesquels il avait été si sévère, n'ont pu la taire à l'occasion. Lord Elgin dit, un jour, » qu'il était véritablement un grand politique, qu'il n'avait, à son sentiment, commis aucune erreur grave ». Il arrive rarement que l'un des nôtres reçoive semblable témoignage de la part de ces dignitaires étrangers à notre ace.

lides en 1853, quelques vieux grognards, demeurants des guerres de l'Empire, ne purent s'empêcher de dire en le voyant:« Tiens, voici l'empereur ressuscité. » La première fois que lady Bagot, épouse du gouverneur, qui avait connu l'empereur, vit La Fontaine, elle dit à son entourage : « Vraiment, si je ne savais que Bonaparte est mort, je croirais que c'est lui qui vient d'entrer au salon. » La Fonlaine et son lemps, 179, M.-A. DECELLES.

308 L HoMMt

Un homme qui l'a connu, approché, étudié, et dont les appréciations sont frappées au coin de la justesse et de l'impartialité, a résumé en ces quelques mots le jugement qui doit en être porté : « Combattre pour la conquête des droits les plus sacrés de loyaux concitoyens et, ces droits une fois assurés, dépenser les énergies à la réforme des lois fondamentales de l'État, à la création d'un organisme qui garantissait la vitalité netionale, à la consolidation de l'harmonie et de la concorde, telle fut sa mission, tel fut le labeur intense de sa vie publique. La perspective du lemps, qui grandit le vrai mérite et détruit la fausse gloire, permet à la postérité, qui a recueilli les bénéfices de ce labeur. d'émettre un jugement équitable sur l'entreprise d'un homme qu'applaudissaient ses contemporains... L'inépuisable activité, le dévouement inlassable et fécond de La Fontaine ont eu. il est vrai, pour théâtre, une scène bien modeste : mais qu'un homme de caractère vienne à briser les fers de dix millions où de cent mille compatrictes, je prix et le mérite de son intervention demeurent également inestimables, Aussi, le nom de La Fon:taine se doit-il inscrire à côté des grands libérateurs des peuples (1). »

Les deux grands partis politiques qui divisent le Canada lui ont rendu hommage : « IL est avéré que libéraux et conservateurs se réclament de La Fonlaine. » Sir Wilfrid Laurier, en maintes circonstances, a déclaré tenir sa politique de lui et de Cartier, Cette sincérité est digne de mention.

Quelle fut la source de ce « dévouement inlas-

QG) M, A. DEGELLES, 185.

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sable et fécond » ? Est-ce € un bon naturel »°? Est-ce l'humanitarisme, cette vertu nouvelle que l'on veut prêcher dans les écoles neutres ? Mais, même chez les paiens, le sacrifice à la patrie s'inspirait des dieux : ils se disaient poussés par une main mystéricuse, ils attendaient dans l'Élysée la récompense de leur civisme. L'on sait, d'ailleurs, ce que valent les motifs purement humains, l'on sait ce qu'ils produisent : l'égoïsme, l'intérêt, l'orgueil. Hélas! l'expérience est là qui nous prouve que le dévouement à la plus sainte des causes se paye cher, que l'ambition s'arrête où iln'y a pas d'espoir de richesses et d'honneurs.

L'homme d'État était inséparable du chrétien en La Fontaine. « Le courage des convictions s'alliait dans son âme à l'accomplissement des devoirs civiques, ainsi que des devoirs religieux ©anadien et catholique, toujours et partout, il se plaisait à reudr: hommage à ses croyances jusque dans les moindres détails de la vie privée (1). » Le vénérable évêque Bourget, de Montréal, dans l'oraison funèbre qu'il prononça, le 2 mars 1864, parle ainsi de sa grande foi religieuse : « En se sentant frappé du coup qui allait l'enlever, il s'est armé de ce signe de salut (le signe de la croix) et a invoqué le nom de Jésus dont il est dit que quiconque invoque ce nom béni sera sauvé. Il ne faut pas s'en étonner, car il se faisait une gloire de faire sur lui ce signe de salut, même à la table des gouverneurs, tout exprès pour qu'on sût qu'il tenait à passer pour cat.olique. C'est aussi pour cette raison qu'il lui est arrivé de se prosterner en pleine rue devant le

(1) Hbid., 184.

Saint-Sacrement que l'on portait publiquement pour la communion des malades. Nous devons aussi rendre hommage à son cœur, car nous savons, de source certaine, que ce n'était pas sans verser des larmes de compassion sur les misères qu'abritent nos institutions et sans v répandre les bienfaits de Sa charité, qu'il faisait la visite des asiles et hospices consacrés à soulager toutes les souffrances, »

Puisse-t-elle avoir des imitateurs cette charité, aujourd'hui que l'on soumet à l'impôt le soin qui se prodigue aux malades, aux intirmes et aux vieillards ! Puisset-elle en avoir aussi, cette foi sans honte, en présence de ce respect humain qui ferait croire à l'indifférence religieuse dans nos assemblées !

La Fontaine, tu fus grand homme, parce que tu fus grand chrétien. Que ton souvenir vive perpétuellement dans une postérité qui se nourrisse de tes patriotiques pensées, se fortilie de ton courage et s'immole du même dévouement, fût-elle soumise aux épreuves que furent les tiennes ! Que tu réapparaisses en nos concitoyens sortis du peuple pour nous diriger et nous gouverner! Et que ton àme plane sur nos collèges pour y faire éclore les continuateurs de ton œuvre de liberté nationaleet d'activité fertile en bieniuits !

Le voici « le continuateur presque immédiat de La Fontaine » (1). Il est plus rapproché de notre (4) M. A. Decyrres : Cartier et son écinips, VI Nous

recommandons à ceux qui se destinent à la vie publique d'étudier les deux derniers ouvrages de cet auteur.

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temps — de près de quarante années =, fu généraion qui l'a connu n'est pas encore tout à fait éteinte (1), elle vit dans les « jeunes d'autrefois », dont le plus honoré (2) disait de lui : « Peu d'hommes on! roux compris la situation de la race francaise. Peu d'hommes ont eu un sens plus lucide des devoirs que cette situation impose, » Son historien, que l'on n'a pas accusé de partialité, l'a presque étudié sur le vif, De quelque lunette, bleue ou rouge ou incolore que l'on se serve, il n'est personne qui ne considère Georges-Étienne Cartier comme l'un des plus grands citoyens que le Canada ait produits. Dans les détails, l'opinion peut ditférer : mais, dans la note dominante, il y a accord,

Fut-il aussi grand citoyen chrétien et, à ce titre, est-il à souhaiter que nous ayons encore des Cartier ?

Dieu pèse, à la balance de sa justice, les actes de ia Vie intime, il ne permet pas aux humains de les votimer à leurs poids. En vertu de quel droit le feraient-ils, eux qui ne savent «s'ils sont dignes de

haine ou d'amour »°? Mais il a laissé à la postérité celui de mesurer les œuvres, dont la portée s'étend jusqu'à elle, qui l'ont faite ce qu'elle est, ces œuvres qui entrent dans le domaine de l'histoire,

L'œuvre de Cartier, c'est le Canada tel qu'il est constitué aujourd'hui. S'il ne fut pas le père exclusifde la Confédération, «la forme lui en revient (3) ».

QG) Le pere de lautcur, M. Joseph Adolphe de Foy, fit son Stage de droit sous La Fontaine, Berthelot (plus tard juge) el Cartier, I fut plusieurs années secrétaire privé de Sir Georges, qui en fit le premier Assis! it-Procnreur Général de la province de Québec, lors de la Confédération,

C2) Sir Wilfrid LAURIER : Ibid,, 152,

(©) Ibid., 82.

fo L'HOMME

L'œil sévère de la critique l'a observé. Les uns prétendaient qu'il nous livrait pieds et poings liés à des ennemis aux trois quarts plus nombreux que nous : notre nationalité française serait noyée, disaient-ils, nous courrions des dangers pour notre religion, celle qui avait écarté les désastres dont nous fmes menacés après 1760, Il n'était donc ni Canadien ni chrétien.

Quelle fut sa conduite avant les conférences de Québec et de Londres ? IL s'adressa aux chefs spirituels de la nation, communiquant son projet aux évêques. Ceux-ci l'approuvèrent en des mandements adressés à leurs ouailles, et le clergé fut unanime à les suivre. C'est fort de cet appui qu'il emporta cette constitution, charte de nos libertés politiques et religieuses. N'était-ce pas là l'acte d'un homme d'État chrétien ? Nous voudrions en voir encore de tels qui, dans les questions qui touchent à nos intérêts spirituels, consultent nos vrais pères, ceux qui ont reçu des Laval, des Briand, des Plessis, le dépôt inaliénable de notre existence comme peuple fran- ‘ais et catholique sur ce continent.

Qui sait? Si l'on avait écouté les conseils du sage el bon archevêque Taché, elle eût peut-être été évitte cette lutte acharnée qui éclata au Manitoba, entre les descendants de ceux qui en avaient été les fondateurs, et les émigrés anglais qui mettaient à leur profit leurs travaux et leurs peines, celle qui souleva, en 1890, une population tout à coup spoliée de ses droits, qui divisa les ‘atholiques eux-mêmes et ébranla la Constitution.

Ce n'est pas chez nous que l'on doit crier à l'émarcipation du « joug clérical ». Si joug il y a, il est

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doux et paternel. Pour être affranchi, il faut être esclave : autre chose est de subir rie 10i de wêne, de contrainte, d'oppression, de tirannie, avire chose, d'être placé sous une influcce inspirée par l'intelligence, l'expérience et l'am r Dane cette dernière alternative, il n'y a pas esclavage, mais plutôt une liberté bien comprise et bien dirigée. Ainsi l'entendit Cartier : voilà pourquoi il s'honora de l'approbation de son œuvre de la part de la hiérarchie ecclésiastique et fut fort devant sa conscience et celle du peuple.

La Confédération n'est pas le plus parfait des systèmes constitutifs — où en est-il de parfaits — 2 mais succédant à l'Union des Canadas qui, heureusement, ne fut que passagère, et créant notre autonomie provinciale, elle nous garantissait « nos institutions, notre langue et nos lois », au moment où nous étions encerclés par les provinces anglaises de l'Est et de l'Ouest. Le vrai Canada, rétréci par l'immigration européenne et les Loyalistes qui, dans la guerre de l'Indépendance américaine, ne voulurent pas bri:2r avec la Métropole et se réfugièrent à Ontario, se retira dans la province de Québec avec une liberté que ne connut pas la Nouvelle-France, disons plutôt aucun pays du monde.

Nos institutions. Définissant les droits que nous assurait la Constitution de 1867, Cartier disait : « Aux gouvernements locaux ont été dévolues les affaires provinciales : pénilenciers, hôpitaux, maisons de charité (1). » Or, nos maisons de charité, nos écoles de réforme, nos hôpitaux, nos asiles de

(1) lbid., gr.

toutes les misères sont entre les mains de religieux ct religieuses : ils sont chrétiens dans toute la force du mot. Il ne dépend que de nous de leur conserver ce caractère. Non seulement n'allons pas les laïciser, mais puisons plutôt dans le trésor public les ressources qui les soutiennent et les développent selon les besoins. Ainsi le bien ne naïîtra pas uniquement d'une vertu civique, philanthropique, mais de cette vertu chrétienne, la charité, qui va du corps, dont elle cicatrise les plaies, à l'âme qu'elle conscle, purifie et relève par les douces espérances d'un lieu où n'abordent pas les douleurs. Qui ne connaît l'aimable, la bienfaisante influence de la « bonne Sœur » sur les membres souflrants de la société ? De quel parfum de vertu elle les embaume ! Ils lui rendent un témoignage de gratitude par des larmes d'adieu, après une maladie dont elle a épié toutes les phases dans des veilles prolongées. Que d'enfants, futurs citoyens, confiés à la paternelle discipline des Frères de la Charité et aux soins empressés des orphelinats, ont pu éviter le danger de devenir le déshonneur de la patrie !

Citons de plus entre autres institutions, « qui doivent à Cartier leur organisation (1) », les écoles normales. Placées sous la direction de l'Église, ce sont de véritables pépinières d'instituteurs et d'institutrices qui s'en vont jusqu'aux confins de nos ‘ampagnes pour enseigner avec la grammaire, l'arithmétique, la géographie et l'histoire, le catéchisme, «le grand livre de l'homme d'Étai ».

Nos lois. Notre Code Civil, qui devrait être appelé,

(1) ibid, 71.

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ET LE CITOYEN 4os

selon son historien, « Code Cartier », comme l'on dit &« Code Napoléon », est-il chrétien? On en a douté, quoi qu'il en eût dit lui-même : « Le Code eivil et la Constitution sont basés sur le Catholicisme. Pourquoi y avons-nous mis les dispositions qu'on y trouve relativement à l'observation des fêtes de l'Église, à la profession religieuse, au mariage, à l'administration des biens de l'Église, à la réparation et à la construction des églises et surtout à la dime, si ce n'est pour mettre la société religieuse à l'abri des entreprises du pouvoir civil (r) ?

Ce code a été jugé à Rome : » on a fait de son ensemble un bel éloge (2) ». « Il diffère sur plusieurs points de tous les codes de cette civilisation toute nouvelle, et dans sa forme qui est meilleure, et dans son fond qui est resté exempt de la plupart de leurs | erreurs. Aucun des codes que nous venons de nommer ne s'attache à la doctrine et à la discipline de l'Église catholique, ou du moins ne les respecte à l'égal de celui-ci (3). »

Ce séra au perpétuel honneur de Cartier — et il en tirait gloire à juste titre — d'avoir parachevé et rendu parfait@au Canada français l'organisation de l'Église comme société indépendante, et de luiavoir assuré la plénitude de sa liberté par cette loi qui donne l'existence civile aux paroisses érigées canoniquement.

Le vrai chrétien combat. Cartier subit cette

(1) lbid., 136.

(2) Archevèque Ne de Québec : Lettre adressée au clergé, le 31 mai 1850

(3) De Angelis, professeur de Droit canon à l'Université de Rome.

épreuve, et elle fut grande. H l'a rencontrée face à face, sans reculer ni désarmer.,

Nous personnifiant dans les luttes d'où devait sortir notre autonomie, que serait-il arrivé s'il eût lâché prise ? Notre conscience de peuple façonnée par l'Église n'aurait-elle pas été non seulement outragée, mais, avec le temps, pervertie ? Que voulaient alors nos ennemis? Ils s'attaquaient aux écoles séparées, aux institutions religieuses, à la hicrarchie catholique, rempart de notre nationalité. Le cri du fanatisme soulevé par Georges Brown et Mc Dougall était : No popery., no french domination. Le nombre est puissant, et les provinces anglaises et protestantes de l'Ouest le faisaient valoir. Hélas! pourquoi faut-il écrire que des nôtres, alors égarés par les erreurs de la Révolution française et pris d'une haine aveugle contre l'homme qui, au Parlement, se faisait notre plus ardent défenseur, s'alliérent aux clear grits ? Cartier » ne plia pas sous le souffle de la tempête (1) ».

Sur les bancs du séminaire, nous avons entendu l'oraison funèbre prononcée sur sa tombe, à demifermée, par des lèvres qui ne devaient pas tarder à être épiscopales (2); et notre jeune intelligence ne s'ouvrait pas tout entière au jugement que l'on en portait et qui fut ratifié dans la suite, plus tôt qu'on ne le pensait, par nos hommes politiques. Aujourd'hui que nous avons mûri par l'étude et l'ex périence, nous reconnaissons que, dans un des moments psychologiques de notre histoire, Cartier vint à notre

() Lbid., 54, 55.

(2) Mgr Cazean, Vicaire général de l'archevèque Bailiargeon et du cardinal Taschereau. /bid., 69.

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rescousse, ctque la Confédération ne fut pas le déluge qui submergea notre religion et notre nationalité, Dans les conventions où se discutaient nos droits, sa parole n'avait pas les envolées de Chapleau, ni la chaleur de Mercier, ni l'élégance de Laurier, ni non plus l'entraînement de Papineau, alors déjà disparu ; mais elle était une arme de conviction profonde, d'énergie indomptable, de foi irrésistible, et elle nous tailla tels que nous sommes. Fortunés, deux fois fortunés, dirons-nous, si nous savons nous maintenir en cet état, le meilleur sur un continent où dominent tant d'éléments qui nous sont étrangers et scuvent hostiles !

Le clergé, inquiet au milieu de ces disputes qui devaient décider du sort d'un peuple dont la Providence lui avait confié la garde et auquel il s'était donné tout entier, dès les premiers jours du Canada, n'eut pas dans ses sollicitudes de pasteur attaché à son troupeau, de plus sage, de plus dévoué conseiller que lui. Tel fut l'aveu d'une autorité ecclésiastique. « Nous suivions ses conseils, disait-elle, et nous obtenions tout ce que nous demandions (1) ».

Mais il n'est pas de gloire pure aux yeux de tous : combien l’on découvre de taches dans le granit choisi du plus beau monument ! On lui a reproché son intervention dans la dispute, qui se fit acrimonieuse, au sujet de la division de la paroisse Notre-Dame de Montréal. Disons seulement qu'il n'était pas en mauvaise compagnie avec les Sulpiciens, et que Rome ne déclara pas qu'il eut tort dans l'émission d'une opinion qui avait trait au droit civil.

() Mgr Antoine Racine, premier évèque de Sherbrooek,

On lui a reproché encore son attitude dans la question, qui troubla le pays, des écoles du Nonveau-Brunswick, Pourquoi le juger plus sévèrement que les têtes dirigeantes de la partie dont les intérêts étaient lésés ? Son historien rapporte ainsi cet incident : « Pendant que se plaidait aux Communes celte cause importante, les évêques du Nouveau- Brunswick, présents à Ottawa, Jaissaient leurs défenseurs se démener à qui mieux et sans les prévenir, sans consulter ceux qui étaient allés au feu pour eux, eflectuaient tranquillement un compromis avec le gouvernement de cette province (1).» Un double motif inspira Cartier dans ce grave débat : le respect de la Constitution — il suivit en elle la plus haute autorité judiciaire de l'Empire britannique, chargée de l'interpréter — et la conservation des droits de ses compatrictes, qui eussent été violés, s'il avait été permis de faire annuler cette Constitution qui les leur garantissait,

L'entrée de cette province dans la Confédération n'ajoutait pas, mais retenait des droits acquis. Or, pourquoi les catholiques n'avaient-ils pas songé à la protection de leurs écoles confessionnelles, avant de s'y engager ? Courte vue de la politique humaine ! « L'évèque du Nouveau-Brunswick a écrit des lettres en faveur de la Confédération », s’écria Cartier au Parlement, le 22 mai 1872, « mais, n'a jamais réclamé une protection spéciale pour ses ouailles. « Pouvait-on raisonnablement exiger de lui plus de clairvoyance que de ce prélat ? »

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eu en vue particulièrement les siens, nous du Canada Français. L'intervention du Parlement, où la majorilé élail anglaise et protestante, dans nos affaires provinciales était à craindre. Ce n'était pas pour un jour que nos ancêtre, avaient livré de si rudes combats pour notre autonomie. Il nous semble que c'est le meilleur patriotisme, éclairé par la ‘aison, qui parlait par sa bouche, lorsqu'il disait à ses amis du Bas-Canada : « Vou devriez être les derniers à demander lintervent du gouvernement central en cette circonstance. Que font en ce moment les partisans du désaveu de la loi du Nouveau-Brunswick, sinon demander au Parlement de placer l'instruction publique sous la haute main du gouvernement fédéral, et s'exposer aussi à voir les protestants de la Province de Québec invoquer un jour l'intervention d'Ottawa pour faire modifier son système scolaire ? Lors de la discussion du projet de la Confédération, j'ai pris uu soin extrême, à raison de nos idées en celte matière, de placer le contrôle des écoles en dehors d'Ottawa (1). » Rien n'était plus vrai : la suite a prouvé que le Parlement fédéral n'est pas une fabrique d'écoles séparées.

Il ne croyait pas à l'injustice, parce qu'il était « france et sans dol », selon sa devise. Il n'aurait pu soupçonner celle si grande dont nos compatriotes ont été victimes au Manitoba. Il avait confiance dans le peuple : dirons-nous que ce fut son « côté naïf » ? Dans son discours sur le projet de la Confédération, le 7 février 1865, 11 disait : « Est-il possible de croire que le gouvernement général ou les

(1) Zbid., 120.

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41o L'HOMME

gouvernements locaux pourraient se rendre coupables d'actes arbitraires à l'égard des minorités ?.. Sous le système de la fédération qui laisse au gouvernement central le contrôle des grandes questions d'intérêt général, auxquelles les différences de races sont étrangères, les droits de race ou de religion ne pourraient être méconnus. »

Mais nous nous laissons entrainer à un plaidoyer. Nous espérons, cependant, que l'on ne suSpectera pas nos sentiments : ils sont au-dessus de toute coterie. D'ailleurs, comme nous l'avons dit, tous les partis politiques qui prétendent par des voies diverses « faire le bonheur du peuple », se réclament de Cartier. Faut-il donc attendre le siècle où au moins le demi-siècle pour célébrer le souvenir d'un grand homme *? Les esprits aux pensées larges devancent ce moment. En 1908, à la veille des élections présidentielles où tous ses efforts devaient tendre au succès de son parti, le président Roosevelt, à la nouvelle de la mort de Cleveland, l'âme du parti démoc ‘atique, ordonna que les drapeaux fussent mis en berne sur les édilices publies et lança une proclamation officielle fixant un deuil national, parce que les États-Unis venaient de perdre « l’un de leurs plus illustres citoyens », Ce n'est pas se diminuer, c'est plutôt se grandir que de rendre hommage aux mérites d'un adversaire qui fit honneur à ses concitoyens.

Pour nous, dans notre affection nationale et la fierté que nous puisons dans notre histoire, recherchons chez nous — au contraire de certains de nos écrivains, animés toutefois d'excellentes intentions qui vont quérir leurs modèles à l'étranger — des

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hommes qui appuient notre proposition, à savoir

que le cioyen chrétien sait se dévouer à la patrie. On juge les hommes à l’œuvre, comme l'arbre à son fruit. (Ju'importent, dans ce cadre qui entoure les traits d'une grande vie, les misères inhérentes à la nature hrmaine ? Le Seignevr en fit peu de cas dans le choix des douze ministres de son divin gouvernement,.

Pour revenir à la source, l'Église a présidé à la formation intellectuelle et morale de nos hommes les plus remarquables. Cartier fut élève de Saint- Sulpice de Montréal. Nos séminaires ont été ces terres fécondes où nos esprits les plus distingués et nos âmes les mieux trempées ont pris naissance et développement. Depuis la fondation par le premier évèque du Canada du séminaire de Québec, d'où ils sont sortis, il n'est aucun citoyen marquant qui ne leur doive son éducation.

IL est certes délicat de rappeler des noms modernes. Pourtant, l’un d'eux tombe de notre plume : Honoré Mercier. Le Collège des Jésuites de Montréal n'eut pas d'élèves plus attachés que lui à l'Alma Mater. Voilà comment on explique son audacieuse entreprise dans le « règlement des biens des Jésuites », par lequel, en vertu d'une réclamation toujours renvoyée jusqu'à lui, il distribuait quelques milliers de dollars ($ 300.000) à nos institutions enseignantes. Cette somme ne couvrait pas toute la dette contractée par le pays; mais, comme on se

trouvait dans l'impossibilité d'y donner enticre satisfaction, elle agréait à la partie intéressée,

Le respect humain, la plaie des minorités au milieu de l'arrogance du nombre, ne retint pas Mercier : il n'eut pas honte de sa foi nationale et religieuse, il en fit une éclatante profession à Baltimore, Maryland, au centre de la fondation du premier diocèse catholique aux États-Unis.

Nos hommes publics, à si peu d'exceptions près qu'il ne vaut pas la peine d'en parler, furent chrétiens déclarés. Tels, d'ailleurs, ils devaient être : autrement, leur règne n'eût été que d'un jour, là où l'Église, avec l'eau baptismale, pénétra l'âme du peuple de ses divins enseignements et lui inspire l'horreur de tout ce aui est antichrétien.

Ces hommes qui er -é de si forts lutteurs dans l'arène parlementaire, « debaters » qui étonnaient les Anglais par la logique et la puissance du raisonnement, la profonde conviction d'une parole vigoureuse, une constance invincible, une habileté qui tene't de la diplomatie, ces hommes déjà doués d'un sens pratique vraiment britannique, auxquels le C:aada doit ses conquêtes constitutionnelles et une cre de prospérité (1), ces hommes, canadiens d'origine, français de langue, catholiques de foi, incarnant notre âme, un peuple qui ne serait pas pris du mal de la jalousie les éléverait à l'a pothéose et bénirait les éducateurs qui les lui ont

QG) « Le Canada est, en ce moment, le pays à la mode, Encore quelques années, et les « quelques arpents de neige », qui excitaient le dédain de Voltaire, vont devenir un des plus grands pays et des plus florissants empires de l'univers », Courrier des Etats-Unis, 26 juillet 1908,

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fournis. Soyons justes ; non, ne soyons pas si mesquins que de ne considérer que le côté f& le des mortels, quand nous bénéficions des fruits de leurs travaux; puis, reportons aux maitres qui en ont fait de grands caractères, prêtres, religieux, et aussi laïques, la part de leurs vertus civiques. :

Serait-il superflu de nommer ici Morin, « le plus doux des hommes », Taché, qui se fit écouter de ses adversaires, Chauveau, « l'élégant vreteur de nos fêtes nationales (1), » Langevin, le dernier survivant de notre race parmi les Pères de la Confédération, que la mort vient de faucher ? Saluez les institutions qui les ont rendus capables de monter jusqu'aux plus hautes fonctions de l'État.

Que des politiciens, qui leur doivent tout, la vie intellectuelle et souvent la vie matérielle (2), distribuée gratuitement, par charité, les accusent d'infécondité, de « moyen âge », ce qui, pour eux, siguilie « arriéré, ennemi du progrès, contraire à l'esprit moderne «, laïcisateurs de nos écoies, agissant d'après un mot d'ordre parti de quelque « Ligue d'émancipation », qui nous ignore et n'est pas nationale : voilà ce qui dépasse la conception du citoyen qui n'est ni borgne ni aveugle.

Ceux qui ne sont pas trompés par les erreurs de l'ignorance, ni non plus possédés de la haine de ce qui est chrétien, surtout catholique, ceux qui voient clair et n'ont pas de préjugés, se sont inclinés

(1) I inaugura la nouvelle province de Québec, en étant chef du premier ministère,

(2) Pour ne parler que du séminaire Saint-Sulpice de Montréal, combien, qui n'avaient pour toute richesse que leur diplôme, en ont reçu le pain quotidien!

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devant le fait imposant et merveilleux en résultats de l'éducation dont nos institutions sont le siége. A nos dénigreurs, appliquons ces appréciauons profondes et originales de l'ex-Président Roosevelt : « Les éducateurs religieux de la communauté(l' État) se placent à un rang trés élevé et trés honorable. Nulle autre classe ne fait rien qui approche pareille quantité de labeur désintéressé pour les compatriotes (1). Pour ceux qui sont associés étroitement à eux, cette assertion semblera un truisme assez évident pour être mis parmi les platitudes. Mais il Y à un groupe de l'opinion publique fort loin d'être négligeable, qui, à en juger par les € scours, les écrits et les plaisanteries où il se complait, n'a aucune conception de cet état de choses. Si de telles gens voulaient seulement se donner la peine de suivre jusqu'au bout la vie effective d'un clergy man ou d'un prêtre peinant dur, je pense qu'ils deviendraient un peu honteux de ce ton d'impertinence qu'ils sont enclins à adopter en parlant d'eux (2). »

Nous aurions pu citer plus tôt l'illustre orateur de la tribune française, M. le comte de Mun : mais, l'on se fût hâté de le récuser, le considérant comime trop catholique. Cependant, après le témoignage ci-haut rapporté, il nous est bien permis de répéter ces accents de l'orateur, en lui donnant des notes plus universelles : « Celle qui, pendant quinze siècles, avait, pour ainsi dire, tenu la France entre ses

QG) Qu'aurait-il ajouté, s'il eût connu que les prêtres de nos collèges se contentent du gre Salaire de cent piastres par année, et nos religieux de leur habit et de leur nourriture ?

@) Le Century, octobre 1400,

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bras comme une mère porte son enfant, guidant ses pas à travers les âges barbares, adoucissant peu à peu ses mœurs à mesure qu'elle versait la foi dans les âmes, formant son esprit et cultivant son intelligence, c'était l'Église catholique. Laissez-moi la saluer d'un hommage filial et dévoué, »

Ces paroles éloquentes ne s'appliquent pas seulement à l'Église de France: elles embrassent tous les autres pays où le Christianisme s'est implanté,

Pour parler de notre terre d'Amérique, c'est l'Église

catholique, c'est-à-dire s'étendant par tout Le monde, qui, après avoir civilisé les barhares indigènes et fait des premiers colons de bons ‘itoyens, sut donner à Lous des chefs de peuples selon son cœur.

Pas de civilisation sans civisme : les deux choses se lient, comme les deux mots; l'Église, qui voulait la première parfaite, établie sur les devoirs mutuels, sur le dévouement réciproque, sur le sacrifice commun, sur la sagesse des chefs comme sur la soumission éclairée des membres, en un mot, sur l'harmonie des âmes, s'est donnée à la création de citoyens en tous âges et en tous pays. Ses écoles n'étaient pas seulement des pépinières de savants, mais d'hommes capables de comprendre les intérèts de l'État et disposés à y concourir. Elle est descendue de la chaire des universités où s'élevaient ceux qui se destinaient au gouvernement de leurs semblables, à l'humble tribune qui dominait les bancs où s'asseyaient les petits, ceux qui devaient, un jour, avoir

leur mot à dire, jeter un vote dans l'urne électorale elle démontra à ceux-ci l'importance, la grandeur les responsabilités du rôle qu'ils étaient appelés jouer, en un avenir prochain. :

Bornons-nous à quelques notes tirées de notr histoire.

Il est incontestable qu'au Canada, elle a été 1 premitre et seule éducatrice : elle a, de près d deux siècles, précédé l'État: et, lorsque celuivoulut évoluer de son cru, il eut recours à elle, € encore lui laissa-t-il la préséance.

« L'éducation des garcons, dit Garneau, fut aban donnée au clergé, qui fut le seul corps enseignant avec les religieux, sous la domination française (1) Nous ne parlerons pas de l'éducation donnée au filles, quoique les Marie de l'Incarnation, les Ma guerite Bourgeoys et leurs descendantes aien imprimé un caractère de civisme à leur enseigné ment et fourni des héroïnes et des femmes, épouse et mères, qui soutinrent de leur mâle énergie le défenseurs de la patrie et souvent les éclairèrent d leurs prévisions plutôt senties qu'étudiées dans le conseils.

Qu'enseignaient-ils au indigènes, les mission naires, dans ces masures qui ne méritaient mêm pas le nom, pourtant modeste, de maisons d'écoles à Tadousac, aux Trois-Riviéres, en 1616? Qu'ense gnaient-ils à la première école de Québec, en 163: à celle qui fut fondée, en 1637, par de Sillery ? San doute, ils préchaient le Christ, ils annonçaient 1 royaume de Dieu; mais aussi, ils disaient le not

(à) List, du Canada, 1, 190.

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ET LE CITOYEN Ab)

du Roy, ils parlaient « du beau royaume de France ». Ils disciplinaient les sauvages ct dressaient les enfants des premiers colons au respect, à l'amour d'un gouvernement protecteur de leurs droits et facteur de leur bonheur, à la charité qui lie les citoyens d'un même pays, et semaient dans les âmes ce germe qui devait s'épanouir dans le plus fort et le plus pur patriotisme. Ils ne séparaient pas la morale évangélique de la morale civique. Quand ils christianisaient, ils ouvraient la porte de la patrie céleste, mais en même temps et à cause de cela, ils préparaient de bons citoyens pour la patrie terrestre. € Le moyen le plus sûr de nous attacher les naturels du pays, écrivait le P. Charlevoix, était de les gagner à Jésus-Christ (1). »

Comme l'Apôtre choisi par le Christ et envoyé par lui pour le continuer, le proloiger dans les nations, le Vénérable de Laval fut, dans l'Amérique du Nord, la personnification de l'Église ; il était l'Église au Nouveau-Monde, Que fit-eile par son ministère? Elle établit des écoles partout où il y avait des intelligences à ouvrir, des cœurs à cultiver: on en vit naître dans ce vaste territoire qu'était le premier diocèse, là où besoin s'en faisait sentir. Ainsi, celle que l'on a appelée « la première école normale du Canada (2), » sise au pied du Cap Tourmente (1668), d'où sortirent, dit un historien, des hommes « d’une telle habileté qu'ils furent souvent employés comme arbitres par le Conseil Souverain » ; ainsi, celle de la Basse-Ville de Québec, d'où

(1) Hist, de La Nouvelle France, 1 XXH.

(2) M. A. Rivard.

"ayonna dans le pays l'influence française, puis d la Pointe-de-Lévy, de Sainte-Famille, de Notre Dame de Foy, et tant d'autres, qui eurent de & beaux résultats que l'illustre ministre de Louis XIV Colbert, écrivit à l'évêque pour le féliciter « de bie: policer la colonie et d'y former des gens capable de servir «€ Dieu et le Prince ».

De quelles sollicitudes l'Église n'entoura-tell pas le peuple! Elle soufflait dans son äme tou ensemble la divinité du Christianisme et la subli mité de la civilisation ; elle lui montrait le chemi: du cielet lui enseignait ses devoirs socisux : oui, i apprenait de sa bouche à devenir colon laborieux découvreur de lacs et de fleuves, fondateur de villes défenseur du sol, guerrier du Roy. O temps admi able de nos ancêtres o4 ne régnait pas l'égoïsme où le nom de citoyen n'avait pas reçu son cachet d la Révolution, mais se manifestait par des actes d désintéressement, de sacritice, de martyre, d'im molation à la patrie ! Ils n'étaient pas à la solde d quelque gouvernement achetant des bras armés : prix élevé, ou sur les ordres de quelque généra étranger. Non. Ils échangeaient leurs travaux € leur sang pour la paix de leurs familles, la sûreté d leurs concitoyens, et la promesse d'une génératio: qui leur survivrait, génération dont nous sommes Comme l'Église de l'empire romain créa la « légio fulminante », la nôtre créa toute une armée d citoyens à la tète solide, aux muscles vigoureux, l'âme ardente et généreuse.

Que n'ayons-nous dégénéré, Forts! Résistant nous serions contre le flot déchristianisant qui nou envahit; avant Île parti passerait fa patrie, ave

, puis de e Notrent de si suis XIV, «de bien ‘apables

ura-t-elle àme tout la sublie chemin NAOUR borieux, le villes, ps admiégoisme, ‘achet de actes de re, d’imsolde de armés à général avaux et sûreté de nération sommes.

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l'État marcherait l'Église, mais sans honteuses concessions, sans reculade du côté des enfants de celle-ci ; notre nombre, inférieur, il est vrai, ne se briserait pas, parce qu'il se serrerait comme un faisceau que tous les efforts ne réussissent pas à désunir et éparpiller.

Il faut à toute nation une classe dirigeante. Ne se préparerait-elle pas de longue main par un soin judicieux, attentif et constant, elle s'imposerait par un coup subit. Quelle calamité, si elle sort de circonstances de hasard, de fortune, de violences, comme au temps de révolutions où le dessous monte à la surface * Quel malheur, si ceux qui s'emparent du pouvoir ne s'y sont pas disposés par une éducation toute spéciale ! Cette éducation a nom humanilé : «elle fait l'homme », le développe, le perfectionne, le met en relief parmi ses concitoyens: et ceux-ci se sentent plus humbles en sa présence, il leur apparaît plus complet et mieux préparé pour !a conduite de Ft.

Voilà po : : en 1965, l'Église de Québec ouvrit aux jeunes ,: qui se destinaient à autre chose qu'à la cléric.use, les portes de son séminaire, dont Pie X a dit qu'il était « le bienfait le plus considé- ‘able » du Canada.

Le cours classique, qui avait donné à la vieille France ses grands ministres, devait fournir à la nouvelle ses meilleurs et plus utiles citoyens, ses hommes politiques éminents. Combien par l'étude

des Grecs et des Latins ont appris la sagesse des peuples passés par le creuset de l'expérience des siècles ! Quelle substance ils tiraient de génies, comme Homère et Virgile, d'orateurs à l'âme populaire, comme Démosthène et Cicéron, d'historiens tels que Nénophon, Tacite, Tite-Live ! Que de pr'r:cipes puisés à des sources chrétiennes, Basile, Jean Chrysostome, Augustin, Bossuet ! C'était une compagnie profitable que celle de Racine, dont la muse adoucit les mœurs, de Corneille qui donne des flammes à l'amour de la patrie, et de Molière qui flagelle les défauts et les ridicules de son temps. En un mot, le cours classique tel qu'on le voulait, tel qu'il était suivi, formait et ornait l'esprit, mürissait le jugement, affermissait la volonté : c'était une école de science et de morale. Celui qui avait passé par toutes ses séries, acquérait une certaine priorité sur ses semblables. Nous en avons vu les résultats. Le séminaire, qui tire son nom de semen, semence, a germé ; lui ct tous les collèges qui s'en sont détachés, comme autant de branches, ont produit les plus beaux modèles de civisme.

Enregistrons ici cette réflexion d'un observateur de passage, mais sérieux, à pronos de Saint-Sulpice : « Ce clergé canadien dispose d'une rare influence. Ce n'est pas le lieu de disser*er sur le fait qui éclate aux yeux de tout visiteur, ni sur ses causes, ni sur ses conséquences. Si l'on questionne à ce sujet, on constate simplement un fait : c'est le clergé qui a fait le Canada français ; c’est le clergé qui, à l'heure où la France abandonnait ses fils, conserva le Canada français. L'anticléricalisme constituerait là-bas un geste de monstrueuse ingratitude doublé

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d'une redoutable sottise, presque un acte de haute trahison. Pour de longues années, ces « messieurs de Saint-Sulpice » seront — moralement — « scigneurs de l'ile de Montréal « et autres lieux (1) ».

Ne serait-ce pas une injustice que de refuser aux Jésuites le titre de premiers éducateurs du pays ? € Ils étaient de ceux qui, par état, devaient être à la tête de l'enseignement (2), » et ce devoir ils l'accomplirent avec un zèle remarquable par ses résultats. Il en est, même parmi nous, que le nom de Jésuite agace et révolte : c’est de la pose, l'on est « si grand esprit » alors! Cela paraît « si français »! Ingrats, qui voulez nous faire de « petites misères », en niant le bien dont vous avez reçu une large part, vous ne diminuerez pas la gloire de René de Rohault qui jeta les fondements du collège de Québec, ni des savants professeurs qui y transmirent leur science à nos modestes ancêtres, ni de ces apôtres décorés des plaies du martyre, revenus de leurs missions lointaines et s'y reposant dans l'éducation des futurs citoyens de la Nouvelle-France, ni de ces jeunes docteurs, qui eussent ajouté un lustre de plus au siècle de Louis XIV dans la mère-patrie, quittant l'enceinte des murs qui se dressaient en face de la cathédrale de Québec pour rechercher et instruire les enfants qui ne pouvaient s'y rendre.

Lorsque, en 1793, les habitants de cette ville et des environs s'adressèrent à la Législature pour que les biens des Jésuites ne fussent pas changés de leur destination, qui était l'éducation, quelle raison

(Gi) M. Louis MADELIN : Courrier des États-Unis, 2 août 1908 (2) GARNEAU : Histoire du Canada, 1, 199.

apportèrent-ils entre autres? « Que le Canada se trouvait presque dépourvu d'écoles publiques depuis la conquête et que ce malheur pouvait être attribué à quelques individus qui convoitaient les biens des Jésuites (1). » C'était une reconnaissance de services rendus par de semblables éducateurs.

Est-ce l'État qui, en ce temps, se chargea de la rude tâche de former ses citoyens, en ce temps où il en fallait de bons, de forts. de dévoués, ne reculant devant aucun sacrifice ? Est-ce l'État, en cet autre, où la soumission à un pouvoir rouveau et peu sympathique ne devait pas être une trahison à l’ancien, mais un concours libre, intelligent et actif pour tirer des circonstances le meilleur parti possible ; en cet autre encore, où nos pères étaient comme pressés de suivre un drapeau dont ils n'aimaient pas les couleurs et dans les plis duquel la Providence avait enveloppé nos destinées, malgré les brises violentes qui l’agitaient ? Qu'on lise notre histoire. et l'on verra d'où sortit ce civisme qui nous sauva dès l'enfance et au milieu des épreuves de l'adolescence nationale.

L'expérience des peuples qui ont apparu sur la surface de notre globe, enseigne que pour vivre, ils doivent secouer l'ignorance qui les tiendrait dans une barbarie fatale, allant jusqu'à les éteindre. comme il arriva pour les tribus sauvages qui ont été anéanties.

Que voulait le gouvernement anglais qui « éloignait de notre peuple tous les moyens de s'instruire (2) »°? Espérait-il par là l'asservir et enfin

(1) Zbid., nr, gx.

(2) Jbid., 1x, 92.

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l'elfacer ? IL oubliait donc les terribles lecons de l'histoire, il ne voyait donc pas dans un avenir, si lointain qu'il. fût, à la tête de bandes d'esclaves armés de haine et de vengeance, ur Veércingétorix qui l'eût forcé de se retirer de toute l'Amérique, en 1555 et 1812? Il Jui fut utile que les Canadiens apprissent à l'école de l'Église leurs devoirs civiques pour lui prouver leur fidélité jurée, par des victoires comme celle de Châteauguay, qui le raffermit en ce continent. Il lui fut indispensable que des hommes. jouissant de la confiance de leurs concitoyens, dressés par une main sacerdotale, les tinssent éloignés des écarts dont il eût été le premier à souffrir. Qui sait si, à cause de la langue et de l'esprit français, bien gardés dans nos institutions, avec leur attachement à la religion, les Canadiens ne seront pas la barrière qui arrétera l'annexion aux itats-Unis ? Les politiques anglais semblent plus que jamais y croire.

L'université est le noviciat où se disciplinent les citoyens en herbe, dont la vocation est d'administrer et de gouverner leur pays. Les parléments ne sauraient être composés que de marchands, d'industriels, d'ouvriers ou de laboureurs. Il faut des légistes pour concevoir une loi et lui donner une forme juste et imposante. Or, les légistes ne s'improvisent pas en un jour, c’est particulièrement dans l'étude approfondie et bien éclairée du passé des nations qu'ils tirent leur esprit d'observation et apprennent en quoi et comment appliquer une expérience plusieurs fois séculaire aux besoins de leur temps. Les dessus de l'humanité ont changé ; mais le fond est toujours le même.

Le code judaïque, dicté par le Seigneur à Moïse,

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