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tourments, de fatigues, d'agitations qui l'épuisent, tombant dans le vide ! Successives déceptions qui le déroutent et l’arrêtent. pour reprendre une nouvelle voie pas plus sûre, peut-être plus rude et plus accidentée, et moins aboutissante !
Ah'il a démérité. Dans sa native liberté il s’est détourné @ de la face du Seigneur », et le mal l'a envahi avec ses funestes conséquences, comme le raz de marée qui répand la destruction là où la perle s'ouvre à son passage : il s'est fait nuisible, mortelle, la part de l'héritage que Dieu, après son œuvre, lui avait léguée comme à la plus aimée de ses créatures.
Est-il condamné à une peine irrémissible ? Cette soif, qui le dévore, de séjour heureux ici-bas serat-elle insatiable ? Le Créateur, ‘pour son bonheur, avait inventé la société domestique : il lui donna une épouse. Hélas ! cette compagne ne fut pas fidèle à sa mission, c'est d'elle que l'homme tira ses premicres épreuves. Qu'importe”? celle-ci, après le péché originel, rentra dans son devoir, elle reconstitua la primitive société, elle l'agrandit selon la promesse que le divin Justicier lui avait faite sitôt après le châtiment, et Adam put dormir son dernier sommeil, entouré d'une famille qui le pleurait. O douceur de ce petit foyer, où l'homme s'appuie sur une autre épaule et s’épanche dans un autre sein, où il se complète dans d'autres lui-même !
En récompense de la vertu et d'un sacrifice auquel il avait consenti, le Seigneur promit à Abraham une postérité € aussi nombreuse que les étoiles du ciel et les sables de la mer ». Assurément ce n'était pas là une simple famille où tous. concentrés au
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méme point, en eussent reçu le souffle et la chaleur. « comme les petits rassemblés sous l'aile de la poule », selon la COMparaison du Sauveur. Non, cétait une société dont les membres, dans une envolée d'oiseaux quittant leur nid pour s'aventurer dans le lointain des airs, devaient se disperser par la terre, reliés, cependant. par la communauté de sYmpathies et d'intérêts. L'affection mutuelle sortit donc du toit domestique pour s'étendre sur un plus grand nombre et être comme le ciment d'un édifice «ux plus vastes proportions, la société civile répondant aux besoins de l'homme.
La Sagesse a dit : « Qu'y a-t-il de plus froid qu'un homme seul (1)? » Est-il vrai qu'il existe des êtres qui, rongés d'égoïsme, ou abrutis de passions ou absorbés par le vil métal, ou blasés, désillusionnés. se renferment dans une dédaigneuse misanthropie ? En est-il auxquels s'adresserait cette parole du Psalmiste : € Qui pourrait résister devant la glace de sa face, ante faciem frigoris ejus quis sustinebit(2)? » Oui, et nous les plaignons : nous plaignons surtout ceux qui subissent le froid qu'ils répandent autour d'eux. Mais l'exception prouve la règle générule,
Celui qui a un cœur ne peut nier l'amour. Et cœur qui aime, cœur qui s'épanche. Que l’on imasine le monde sans les relations de l'amitié, fermant li bouche aux confidences, écrasant les plus belles comme les plus douces affections sous le poids de l'indifférence et de l'ironie : et la terre est un lieu
(1) Eecli., 1v, 11.
(2) Ps. cxzvn, 17.
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de supplices, presque un enfer. Qui consentirait à se taire dans la souffrance? Qui serait assez fort pour étoufler l'explosion de ses sentiments”? Si l'ange ne reste pas muet devant les beautés de Dieu, et, dans des cantiques subiimes, publie ses transports; si la Trinité Sainte, dont l'Esprit est de flammes, se dit son amour par le Verbe; si, faits à l'image du Créateur, nous reproduisons. quoique altérés, ses traits distinctifs, nous serait-il possible d'arrêter dans ses élans notre âme qui se communique à une autre àme ?
Jésus, en prenant notre nature, s'est soumis à sCS lois morales, que, d'ailleurs, il avait lui-même traeées : il a aimé, Regardant autour de lui, il se choisit un ami parmi ses disciples, il l'aima au point de lui permettre de s'appuyer sur sa poitrine sainte, et l'Évangile dit de Jean : « Celui que Jésus aimait. » Ce n'était pas un amour silencieux, qui se cache au fond du cœur: non, le divin Sauveur lui confiait ses secrets : la dernière Cène en est la ciaire démonstration. Il avait dit aux Apôtres que l'un d'entre eux le trahirait ; connaissant les intimités de Jean et du Maître, ceux-ci se penchent vers leur compagnon et le prient de lui demander le nom du traître. Ils ne se trompaient pas, puisque Jésus le lui avait dit : il n'avait rien de caché pour lui, son cœur sacré avait senti le besoin de l'homme, de se livrer dans le plus libre abandon.
Jean est le modèle de l'ami constant jusqu à l'épreuve. Quand tous les autres fuyaient, il s'attacha à la croix : aussi le divin Crucifié lui livra-t-il le dernier mot de son testament, testament d'amour par lequel il léguait à l'humanité une mére, la sienne propre.
Où le trouver, cet ami qui est une nécessité de notre cœur ? Où est celui digne d'en porter le nom, ne le jetant pas à tous les vents du ciel et à la maälice humaine, renfermant dans son sein, comme dans un tombeau, les confidences de nos joies et äc nos tristesses, de nos espoirs et de nos désespérances, entrctenant nos illusions pour nous rendre la vie moins trompeuse et moins accablante, nous soutenant de son bras plus fort pour alléger le poids qui nous oppresse ? Le Seigneur rencontra le Cyrénéen sur le chemin du Calvaire ; apparemment, “ulant que l'on peut juger par le silence de l'Évansile, il n'était nullement lié avec lui, peut-être le vilil pour la première fois, quand ses bourreaux l'obligèrent à partager le poids de sa croix. Cepen-
dant, en raison de sa prescience, il le connaissait et Savait qu'il suppléerait à l'abandon des siens.
D'où le tira-t-il ? En dehors de sa familie, de celle qu'il s'était faite des Apôtres et des disciples, même des saintes femmes qui le pleuraient dans la montée du Golgotha.
Où le trouverons-nous nous-mêmes ce nouycau Simon, ce compagnon et cet aide en ces bas lieux, qui nous prête l'appui de ses paroles, de ses larmes, de ses mains, de ses biens, quand le chemin est rude eU difficile, quand l'adversité nous frappe, quand ous sonimes la partie la plus faible dans les luttes du jour, quand les revers de fortune créent le vide iutour de nous, quand nos droits sont foulés aux Pieds, quand on nous arrache la dernièr
e parcelle de
nos légitimes possessions, quand nos talents
gratitude nous ahit et que la trahison nait de ceux que nous avous le plus aimés, en un mot, quand le malheur qui nous accable parait irréparable ? Où le trouverons-nous dans les cruelles séparations, dans l'isolement de l'exil, dans le deuil d'un père, d'une mère adorée, dans les suprêmes adieux d ne épouse, l'agonie d'un enfant aimé que Dieu nous ra vit ?
Oh ! comme pour Jésus dans sa dernière épreuve, il sort d'entre les hommes ; une circonstance fortuite le met tout près de nous, il nous presse la main, sa parole est sympathique, il s'etablit une communion de sentiments, un échange de pensées «ai se ressemblent, il y a comme un courant qui va de l'un à l'autre, et nos larmes cessent de tomber, un rayon de soleil dissipe les nuages. la vie devient plus supportable, la société nous a fait le plus béau etle meilleur de ses dons : un ami. Il n’est pas commun, le plus souvent il est seul : le triage de l'âme qui nous comprend est long et difficile. Pour nous tirer d'embarras, elle la place sur notre chemin par le plus heureux des hasards. O bienfaisante société, tu es fille de la charité, et, malgré les contradictiens que suscitent tes enfants à ton cœur maternel. tu sais extraire de tes entrailles le plus aimant et le plus dévoué des frères ! Tu m'apprends que, comme ton origine, ton œuvre parmi les hommes est divine.
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La sagesse humaine est limitée, ses prévisions pornées ; un esprit laissé à lui-même s'épuise bientt, le proverbe a dit vrai : Il y a plus de sagesse dans deux têtes que dans une seule. Téméraire celui qui refuserait tout conseil, il aboutirait à l'insuccés, où du moins se risquerait dans des aventures dangereuses, des entreprises souvent désastreuses. Eñt-il la science, il lui manquerait peut-être l'expérience, Ce que l'un ne voit pas, un autre le voit. Pour ne citer que des exemples fameux : qui eût dit aux rois puissants de la France et à Jeurs grands ministres des derniers siècles que le trône croulerait pour faire place à la République, à une démocratie qu'ils méprisaient, eût été traité d'insensé : ils ne prévoyaient pas. Qui eût montré, dans le lointain, à Napoléon, Wat: :loo et Sainte-Hélène et prophétisé la chute de la dynastie qu'il s'était donné tant de peine à édifier, eût reçu un coup d'épée. Londres fit la sourde oreille aux à : »rtissements qui lui venaient de politiques clairvoyants, et ne soup- “onna pas que ses gros navires équipés pour soumettre par le bombardement de Boston une colonie
en révolte, lui rapporteraient la nouvelle de la naissance d'une puissance qu’. un jour, sous le nom d'États-Unis, lui disputera la prépondérance mondiale, Si quelqu'un, sur P?s plaines d'Abraham. avait ‘ssuré à Montcalm, saignant de ses blessures mor-telles, que le peuple français n'était pas vaincu, en \inérique : s'il fût allé à Westminster pour affirmer
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à l'Angleterre que vains étaient ses efforts d'une transformation nationale, et que les soixante mille colons du Canada, abandonnés à eux-mêmes, sans autres armes que leur foi et leur amour de la mèrepatrie, mourraient français et laisseraient une nombreuse postérité qui ne changerait pas de nom; si Louis XV eût entendu de sa bouche : « La Nouvellel'rance est le plus beau joyau de la Couronne, le peuple qui l'habite sera le plus fidèle à la traditio: de ses pères, conservera le plus longtemps les cou tumes francaises. et, en dépit de toutes les persécutions, parlera « le bon et doux parler » de ses ancétres », s'il se fût levé, disons-nous, un tel prophète, que serait-il arrivé ? Le soldat eût expiré consolé, les hommes d'État auraient été détrompés, et la l'rance eût pleuré, au lieu de renoncer avec dédain aux «quelques arpents de neige » de Voltaire.
Les prévisions humaines! Demandez ce qu'elles valent à l'empereur de Russie. 11 commande à plus de 150,000,000 de sujets : en 1904, il a cru se jouer du Japon, petit peuple de vingt-cinq millions, et il a subi la plus honteuse des défaites, suivie d'une révolution intestine qui est à peine étouflée. Que n'eût-il écouté le conseil d'arbitrage international de La Haye dont il fut le plus ardent des fondateurs”? L'enthousiasme qui accueillit Alphonse XIIL, lors de son couronnement, ne doit pas l'illusionner en présence du flot toujours montant et grondant de la révolution : le conseil des grands d'Espagne ne préviendrait pas une catastrophe qui engloutirait la plus célèbre des monarchies.
L'histoire est pleine d'imprévisions : Dieu semble se plaire à enseigner à l'humanité que l'avenir est à Jui seul.
Nous ne voulons pas étendre davantage notre pensée ; mais, on conviendra qu'il serait facile de dériontrer que pour les Juifs ignorant la mission du Messie, pour les Apôtres, un petit groupe non encore illuminé de l'Esprit-Saint, pour les disciples de Jésus, pour Néron et les autres persécuteurs acharnés à broyer dans le sang le grain de sénevé, l'Église ne devait pas traverser tant de siècles et embrasser tant de millions de sujets. La même déception attend les petits tyrans du jour.
Que peut dire du lendemain le politique le plus habile®? Tant de gouvernements, dirigés par des ministres vantant leur prévoyance, sont tombés, do: : a ne parle plus maintenant ! Tant de peuples, dont les chefs veillaient sur leur immortalité, ont disparu de la face de la terre. Infime sagesse, bornce par l'horizon du préser:t !
Que doit-il être de notre conduite qui n'a pas l'histoire pour l'éclairer ? Pourtant, elle a besoin de lumière, quoique concentrée en un foyer plus étroit. L'expérience nous appren : nos erreurs, quelle que lit notre bonne foi. À 1 us avions eu des guides sûrs pour nous ..: . . le chemin à suivre ou nous tirer des mauvais pas, tant de regrets nous cussent été épargnés! Il est vrai, les conseillers infaillibles sont rares, c'est toute une étude ardue que de les bien choisir. Il en est pourtant, et c'est t l'honneur de la société d'en avoir placé un à notre rencontre, quand même ce n'eût été qu'une seule lois, dans une des plus difficiles circonstances de notre vie, |
Notre fin n'étant pas ici-bas et notre âme étant immortelle, le tombeau n'est qu'une porte qui s'ouvre sur une autre vie, la seule véritable, la seule qui ne passe pas, la seule où le bonheur est permanent, chaine d'or dont la maille principale est notre premier acte de vertu, suivi d'autres qui ne doivent s'interrompre. Mais, pour souder lun aux autres, il faut dans l'ordre spirituel plus que le travail du joaillier qui lie l'or à l'or. Celui-ci lutte contre la maticre, et elle se soumet à ses doigts habiles. La vertu livre des combats si terribles que les plus grands héros du monde y ont succombé, combats dont les saints eux-mêmes, pourtant si fermes dans la résistance, nous ont décrit les troubles, les blessures reçues et les issues incertaines. Combien, parmi eux, ont eu le front ruisselant dé sueur, ont consumé de nuits et de jours sous l’aiguillon de la tentation ! Que l'on se souvienne de saint Paul gémissant au milieu des sublimités de son esprit (1).
La grâce de Dieu est un réconfort, selon l'Apôtre, les sacremerts sont des puits de force, la prière « une toute-puissance à genoux »; cependant, comme pour exalter la société, la sagesse avertit l'homme que, laissé à lui-même, il n'est que faiblesse. « Malheur à celui qui est seul! s'écrie-t-elle.
Lorsqu'il sera tombé, il n'aura personne pour le relever (2). » Elle avait dit auperavant : @ Il vaut
(i) I Cor., Xi, me (2) Eceli., IV, 10,
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mieux être deux ensemble que d'être seul, car ils ürent utilité de leur société, Si l'un tombe, l'autre le soutient, »
La vertu de l'homimne est mise à l'épreuve, parce que le royaume à gagner « soufre violence ». Quels instants poignants où l'âme s'ébranle sous l'attaque qui lui vient de toutes parts ! Le cœur se sent défailli, le corps s'anéantir, l'esprit se rendre : les passions ragent, comme l'ennemi en face de l'ennemi qui se défend contre l'envahissement de son terriloire, l'enfer souffle un vent de feu, le monde tend ses pièges; c'est encore la tourmente qui bat les lances du navire pour le désemparer par des flots en courroux. Que ferons-nous dans cette menace d'un naufrage prechain ? Céderons-nous devant l'assaut le plus formidable” Oh! non, prenons celle main que nous tend la société, serrons-la bien fort, c'est celle d'un ami qu'elle envoie à notre ‘ide; ouvrons lui notre âme, disons-lui nos tentalions, marquons-lui une place dans les conseils de notre vie; et d'un mot, surtout per l'exemple d'une vertu ayant toujours triomphé de l'épreuve, il nous relèvera de nos découragements.
Si, hélas ! nous avons glissé sur læ pente, si les armes nous sont tombées des mains, et si le retour doil être complet, appelons un secours qui n'a limais manqué aux âmes les plus déchues : et il sortira de la plus sympathique des sociétés, l'Église.
Cher frère, comme le Seigneur envoya Raphaël auprès du jeune Tobie, elle met à ta droite l’un de tes semblables, « tiré de la foule », et avec onction “tinte, verse dans son âme la science et, La charité. Le prêtre n'est étranger à aucune misère, Sa mission sUde la comprendre et de la soulager, il continue
la grande Miséricorde incarnée, Va cacher tes hontes dans ses éternels secrets, montre-lui tes plaies, gémis devant lui de tes erreurs, laisse-le briser les chaines qui gènent ta marche et retiennent tes bras captifs, proteste de ta fidélité au service de Dieu ; et il t'enveloppera de la plus fraternelle des aflections, d'esclave il te fera libre, il te raffermira contre les « légions » dont parle saint Panl, il ser: l'heureux intermédiaire entre toi et ton Dieu, et tes joies seront d'autant plus douces qu'elles seront l'avant-goût de délices éternelles.
Voilà le confident de tes fautes, voilà le levier dans tes chutes, voilà le soutien dans tes vacillations, la lumière dans tes doutes, le garant de tes belles destinées.
A l'instar de l'Église, la société humaine met aussi sur notre passage de ces âmes à nature tout à la fois douce et virile, patiente et vigoureuse, nous transmettant l'amour du bien et l'énergie qui le traduit dans la conduite, Il est des Samaritains qui ‘amassent le malheureux tombé hors de sa voie et l'y remettent, après l'avoir raffermi dans la vertu.
Pourquoi ces âmes aux bienfaisantes et fortes inspirations sont-elles si peu communes ”? Que! contrepoids, pourtant, elles apporteraient à la’puissance du mal! Le monde ne croirait pas la vertu «un vain nom ». Que de larmes tariraient, que de désespoirs s'arrèteraient, que de courages se ranimeraient ! Prêts aux sacrifices, les liommes souflriaient en silence, que disons-nous ? ils iraient plus fièrement de l'avant, ainsi que le soldat que les actions d'éclat da général rendent plus valeureux. Rien n'est plus propre à pousser le cœur en haut
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que l'élan imprimé par l'ami, Fami dans le vrai sens du mot, Quelque distance qu'il faille parcourir, où le trouverons-nous ? Car, il est quelque part, et il importe de le bien distinguer « entre mille, entre dix mille »,
La société n'attend pas nos recherches, elle crée en lui des sympathies, elle profite de uos malheurs, elle saisit la circonstance, à nos yeux ia plus insignifiante, pour attacher « notre âme à l'âme » de quelque Jonathas,.
On murmure contre elle , on la blâme, ox lui adresse de durs reproches à cause des injustices qui en naissent, les blessures qui nous ont été infligées crient vengeance contre elle, des misanthropes, qui seraient bien prêts à se haïr eux-mêmes, s'ils n'étaient égoistes, l'ont couverte de leur mépris. Il semble qu'elle à engendré tous les maux et n'est digne que de malédictions. N'allons pas jusque-là.
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O grandeur de notre joie! malgré les signes de mort que nous lui voyons, comme à tout ce qui existe ici-bas, elle sera transportée dans un royaume d'immortalité. Oh! sans doute, dans l'éternelle béatitude, supérieure à tous les mérites acquis, l'âme se rassasiera de la plénitude de Dieu, elle en absorbera toutes les splendeurs infinies, en toute ellemème se répandra dans le repos de la jouissance le contentement de lobjet atteint après tant d'épreuves. tant d'actes de vertu, les délices, dont elle sera inondée, ne céderont à aucun autre désir, Sinon à celui d'être renouvelées. Cependant, dans la félicité. aussi bien que dans l'infortune, l'âme ne se ferme pas, elle ne se contient pas en elle-même : il lui faut s'épandre, comme le vase qui déborde : elle se déversera dans le calice d'autres âmes.
Époux, frères, amis, citoyens d'une même patrie,
après nous être séparés dans l'adieu, nous nous rapprocherons, et, dans une extase sublime, nous nous rendrons notre bonheur « plus léger et plus supportable » en nous le disant, en chantant le mème cantique dont les notes variées étonneront le ciel par leur harmonie.
Ce que l'Église appelle la Communion des Saints, c'est la société prolongée indéfiniment, placée dans des régions qui ne passeront pas, aux plaisirs purs, nouée par des liens qui ne feront que les accroitre, puisque le bonheur partagé est redoublé.
Cependant, en attendant la vision de cette société immortalisée et béatifiée. parcourons du regard celle dont nous sommes ici-bas les membres, spectateurs émerveillés, fiers d'en faire partie, y ajoutant, par notre participation, une couleur de plus.
C'était sous le ciel de la Méditerranée, le plus azuré des ciels. Le navire «qui portait notre fortune » se livrait passage à travers les flots, comme le soc qui ouvre un sillon dans un sol rafraichi. La Grèce avec le parfum de son antiquité embaumait notre souvenir, Athènes dessinait au loin une ligne capricieuse, dont l'Acropole fermait l'extrémité, les vapeurs qui montaicntdes rivages du Pirée servaient de cadre au tableau. Nous voguions à travers les iles de l'Archipel autrefois si agité, aujourd'hui sans murmure. La Crète était silencicuse sous la couronne de neige qui abritait ses monts. Sans le souffle de Ta machine et lebruissement dusillage, la paix qui était en nous n'eût pas ététroublée. Toutes nos facultés étaient comme suspendues au calme majestueux d'une mer qui pourtant, un jour, engloulit la flotte de Xerxès, au repos solennel des terres qui en ressortaient, el au scintillement joyeux qui, ‘u-dessus de nos têtes, souriait au firmament. Ce nélait pas une réverie, c'était une méditation.
Nous étions en extase devant la splendeur de l'ordre, comme saint Augustina définila beauté. Ces lots ne se révoltent pas; quand ils se gonflent, c'est qu'ils respirent : ils sont dans l'ordre. Ces iles ne se léplacent pas, elles restent là où les ont vues les héros antiques : elles sont dans l'ordre, La voûte céleste a les mêmes courbes, d'un point de l'horizon à l'autre elle se déploie en unetente sans plis : elleest ins l'ordre, Quelques planètes blanchissent en des
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reflets d'argent et prêtent leur douce clarté au nautonier : elles sont dans l'ordre. Soit que dispersées, comme une semence de blé, soil que rassemblées en constellations, soit que s'étendant en une large voie, soit que s'enfonçant et à peine visibles sous un grain d'or, les étoiles se reflètent dans Île miroir de l'œil : elles sont dans l'ordre. Le soleil, centre de lumière. brillant plus vivement sur d'autres faces de notre globe, allume ces diamants : il est dans l'ordre. Un mouvement universelemporte tous ces mondes et nous avec eux dans le plus régulier et le moins sensible des entrainements : ilest dans l'ordre. Le vaisseau plonge dans les eaux profondes sa proue pour la relever bientôt ; il se berce en cadence, les secousses qu'il ressent ont les mesures d'un orchestre sous la baguette de l'artiste : il est dans l'ordre. L'équipage veille, chacun est à son poste, depuis le capitaine galonné jusqu'au petit mousse : il est dans l'ordre. Notre âme repose dans une douce quiétude, les bruits d'un monde lointain ne la troublent plus, la paix de la nature l'envahit comme l'air frais et saturé de sel marin qui dilate notre poitrine : elle est dans l'ordre.
Voilà l'image de la société, la voilà telle qu'elle nous apparaissait dans notre muette contemplation, lorsque les membres qui la composent ne sortent pas de la sphère qui leur a été tracée, lorsque les astres de première grandeur, c'est-à-dire les chefs de la nation, distribuent la lumière suivant les lois de l'attraction, lorsque le sujet, le prolétaire, le serviteur le plus humble dans sa condition ne disputent pas le pouvoir à une autorité nécessaire à tout groupement el partout bienfaisante, lorsque
les révolutions, comme des flots de tempôète, ne soulèvent pas les masses pour engloutir dans le sang les saintes traditions d'un long passé d'expérience et faire monter à la surface, avec les brusqueries de l'orage des idées nouvelles, des systèmes opposés aux habitudes d'un peuple, lorsque les différentes classes s'entendent et se rendent justice, lorsque la famille, petite société sous le toit, est une constellation dont le père est l'astre “dirigeant, lorsque chacun se tient dans les bornes de ses talents et noutrepasse pas les limites d'une ambition permise, lorsque, au magasin, à l'usine, au bureau, l'un commande et l'autre obéit, ainsi que sur le navire qui vogue sans crainte sur la hante mer, lorsque les consciences ne s'émeuvent pas de la tempête soulevée par la malice, l'envie, la calomnie, et dorment Cu paix.
Et cette attraction d'un centre entrainant l'univers dans un mouvement régulier et sans heurt figurait la charité qui doit tenir ensemble tous les membres de la société, nous mettait en mémoire cette page (que nous avions lue de Tolstoi :
«Le mal vient de ce que les hommes croient que cerlaines situations existent où l'on peut agir sans ‘our envers les hommes, tandis que de telles siluations n'existent pas. Envers les choses on peut ‘$ir sans amour : on peut, sans amour, fendre le bois, battre le fer, cuire les briques ; mais, dans les apports d'homme à homme l'amour est aussi indisbensable que l'est, par exemple, la prudence de l'homme avec les abeilles. La nature le veut ainsi, Cestune nécessité de l'ordre des choses. Si l'on voulait laisser de côté la prudence quand'on a affaire
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aux abeilles on nuirait à celles-ci et on se nuiraïit à soi-même, Et, pareillement. il n'y a pas à songer à laisser de côté l'amour, qu: nd on a affaire aux hommes. Et cela n'est que juste, car l'amour réciproque entre les hommes est l'unique fondement possible de la vie de l'humanité. Sans doute un homme ne peut pas se contraindre à aimer, comme il peut se contraindre à travailler: mais de là ne résulte point que quelqu'un puisse agir envers les hommes sans amour. surtout si lui-même a besoin des autres hommes (1). »
Hélas ! les hommes sont sourds à ces conseils. Il en est même qui cultivent la charité comme une belle fleur, qui bornent leur vœu à souhaiter que la société ne se détériore pas davantage. Pourtant, n'est-il pas désirable qu'il y ait plus que des droits à resperter ? Cela, oui : mais aussi, mais de plus, le bien à répandre, puisque «le bien st expansif de sa nature », mais le bonheur à créer autour de soi, des âmes à améliorer, des cœurs à consoler, des esprits à éclairer, des corps à réchaufter, des familles à pacifier, des peuples à assagir, des nations à unir, une humanité à parfaire dans la fraternité.
Rève. dira-t-on. Rève, avouons-le, dans la tristesse de notre âme. Mais faut-il jamais désespérer ? Ne se réalisera-til pas avant la fin du monde”? Sommes-nous sur la terre pour nous entre-dévorer ? Celle-ci n'est-elle qu'un lopin que se disputent des Romulus et des Rémus ? La discorde est-elle née avec nous ?
QG) Résurrection, p. 434 Sans être tolstoïste, il nous est e l
bien permis de tirer de l'auteur ce qui sert à noire these.
Que les hommes « de bonne volonté » se lévent, el Cpaix sur la terre » ! « Qu'ils préchent à temps, à contretemps » ! Qu'ils soient les dignes apôtres d'une mission de charité ! Qu'ils resserrent les liens qui rassemblent les citoyens et les nations : Sublime vocation que n'entendent que ies âmes hautes »t pures ! Travail gigantesque, semblant dépasser les forces humaines, que l'achèvement de cet édifice qui s'étend sur tout le monde, où, dep'is la pierre fondamentale jusqu'au couronnement, toutes les parts se tiennent dans l'ordre pour éclater en spler.deur. Nous ne le verrons pas, les années seront longues, des siècles s'écouleront peut-être, avant qu'un tel spectacle soit donné. Hevreux les yeux qui en seront les témoins! L'humanité alors aura remonté à sa source, où ses premiers pères n'étaient qu'une seule chair, caro una, et aussi qu'un cœur, cor unum.
Nous, du temps présent, dont le dernier sommeil plus hàâtif aura clos les paupières, nous nous endormirons dans l'espoir de la vision éternelle de la plus immense et de la plus glorieuse société, la « Cité permanente », où se réuniront générations passées, générations que nous aurons vues, géréralions à venir, s'embrassant, pour ne plus se sépa-
rer, dans le sein du Dieu d'amour, Deus charitas est.
Ea Patrie,
[L est bien vrai de dire que nous vivons en des temps de surprises et d'étonnements. Mais ici, nous ne sommes pas en face d'une merveille qui excite notre admiration. Hélas! l'une des plus grandes aberrations de l'esprit humain jette le trouble dans nos âmes : on nie la patrie.
Surprise et étonnement ne sauraient exister pourtant. On est dans la voie de la négation : pourquois y arrêter ? On nie Dieu, on nie la famille qu'il a créée, on nie la société qu'il a organisée : on devait aller jusqu'à nier la patrie.
L'histoire du monde ancien et moderne a frappé de réprobation, a repoussé d'horreur les traitres à la patrie ; et ces êtres dépourvus du plus noble des sentiments se réfugiaient dans une conscience honteuse, ils avaient soin de se dérober aux yeux de leurs concitoyens, leurs trames s'ourdissaient dans l'ombre. et. lorsque leur forfait était mis à jour, ils protestaient de leur innocence, ils n'osaient lever la paupière : et on les bafouait. on ar “achait de leurs poitrines les décorations dont ils s'enorgueillissaient, leur épée était brisée sur la place publique (1). Le stigmate ne s'effaçait pas : le rouge. qui leur montait jusqu'aux cheveux, les aceusait ; dans l'exil, où
Ga) Tel Dreyfus, au temps où nous avons vécu.
ils étaient condamnés, ils balbntiaient devant leurs goôliers. De l'au-delà, ils rejetaient le déshonneur, et leurs de -cendants changeaient de nom.
Aujourd'hui, que la pudeur est synonyme de simplicité, l'antipatriotisme lève la tête, et ses lèvres ont un coin de dédain, quand il n'y a pas mépris et haine pour ceux qui croient encore à la patrie, les «naïfs »! Il s'affirme dans des affiches, aftronte les tribunaux, et, quand il ne rage pas, sourit aux condamnations, paie les amerides, car quelques-uns de ses adeptes sont millionnaires (1), et pose en martyr dans les préaux de prison.
En France, ilest érigé en système, un système qui prèche l'antimilitarisme, c'est-à-dire, !e désarmement en face de l'ennemi, « qui n'est qu'après tout qu'un frère ». « Ne fais pas couler le sang d'un homme, dit-il au soldat ; tu serais fratricide. » Il est devenu un facteur, dont il faut s'occuper, comme du tarif. Au Parlement, il a ses représentants, son chef (2), 1l a sa chanson. il s'enseigne aux écoles (3), les enfants ont entendu cette étrange doctrine : il ny a plus de nations, les hommes ne sont que d'une méme famille, quels que soient les distances qui les séparent, les accidents de terrain ou de « aissance». Disparaissez, frontières: écroulez-vous, montagnes : il n'y a plus de Pyrénées. A nous votre ‘nain, vous qui ne parlez pas la même langue que nous, vous qui ne cultivez pas le même sol, qui n'avez ninos mœurs, ni nos traditions. C'est fini les
(1) Bebel, en Allemagne.
©} En France, Jaurès.
(3) Hervé el ses disciples.
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disputes : fini, la diversité des intérêts, la divergence des idées. Embrassons-nous. Plus de sensiblerie sur la terre natale, cela est bon pour les poîtes. La source du sang qui coulait dans les veines des enfants de la famille nationale est tarie : désormais, rien que l'humanité, Allons plus loin que les bornes de nos champs, au-delà du fleuve qui coule entre deux rives autrefois ennemies ; perçons des tunnels qui nous mettent de plain-pied avec nos voisins, effacons les lignes imaginaires de délimitation des territoires, enlevonsles bornes. Vive l'internationalisme! Pourquoi nous entretuer? À bas le militarisme qui arme le frère contre le frère : Patrie, tu n'es qu'un vain mot.
« Le France est le cerveau de l'humanité, a dit Veuillot, toute opinion qui s'y forme trouve de nombreux disciples et fait promptement son choix funeste ou glorieux. » Telle est la raison du développement si rapide de cette doctrine, d'ailleurs, en théorie, captivante, en dehors de ses lignes. Elle à séduit, en Europe, plus d'esprits que l'on ne Sy attendait. Fait étonnant, elle à franchi les Alpes dès ses premiers pas, et, dans l'empire de Guillaume I, elle a enrôlé de nomoreux adeptes sous son drapeau... blane, peut-être, puisque Île blanc n'est pas une couleur, et qu'en prendre une, même rouge, c'est créer un parti : noir serait bien, le noir n'étant pas non plus une couleur et signifiant le
deuil, ici le deuil de la patrie morte sous les coups
de la grande fraternité humaine et victorieuse des préjugés de nationalité.
Elle a tenu la Russie dans son étreinte antimilitariste. Lorsque, en 1904, Îles adversuires de fa
guerre contre le Japon eurent protesté contre le sang versé pour Qune si petite cause », en Mandchourie, elle leur transmettait, par le télégraphe, les plus chaleureux applaudissements pour leur inanition. elle se réjouit avec eux de la défaite, et les Russes, révolutionnés par elle, jetérent l'écume’ des lâches à la face des glorieux vaincus de Port-Arthur, de Moukden et de la mer du Japon.
Notre jeune äme, se pénét antde l'histoire, s'exaltit des actes héroïques que présentait le Vicux- Monde pour la glorification de la patrie. Le feu de notre patriotisme se ravivait, nous aimions davantage la nôtre, et, 6 illusion d'un âge sensible aux pius imaginatives impressions ! nous révions d'un avenir où il n'y eût rien à épargner pour la servir, « La Chanson de Roland » nous rendait vaillant. « La Jérusalem délivrée » du Tasse nous disait d'être chrétien comme Godefroy de Bouillon, et nous avions un culte profond pour Charlemagne. Que disons-nous ? Napoléon nous transportait, lorsqu'il faisait la France, terre de nos ancêtres, la conquérante de l'Europe. Oui, illusion de la jeunesse qui voyait, sur les bords de l'un des plus beaux fleuves du monde, une France nouvelle s'élevant « comme un arbre dont les branches se multiplient et étendent leurs feuilles protectrices sur les pays d'alentour », selon la poétique expression de l'un de nos plus grands orateurs (1) ».
Hélas! déception! le continent, où nous allions puiser les plus sublimes exemples de dévouement à li patrie, que nous avons parcouru en y cherchant
(1) Chapleau, au banquet national à Québec, 188,
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le même esprit, esprit chevaleresque, digne de l'épopée, a changé : ilest devenu la terre où a germé et grandi l'antipatriotisme déguisé sous les noms d'antimilitarisme et d'humanitarisme (1). Et, chose remarquable, c'est depuis que l'on parle de l'humanité, des devoirs fraternels des hommes vis-à-vis les uns des autres, qu'ils sont le plus divisés : le duel à fait place à la guerre, l'armée qui se couvrait d'honneur sur les champs de bataille use sa poudre contre les citoyens en révolte.
D'où vient done que l'on ne connaît plus le sacrifice de soi pour le bien publie, d'où vient que l'axiome reçu est celui-ci : Périsse la patrie plutôt
qu'un principe !.… quand ce principe existe ? Ah!
le moi ne se renonce pius devant les périls qui la menacent, le mot du Prophète est dans les bouches : « Je suis, et il n'y à que moi sur la terre (2). »
Né voyons pas cependant tout en noir : ilest des exceptions. Oui, des cœurs de patriotes battent encore de généreux sentiments, le feu n'est pas tout à fait éteint sur l'autel du sacrifice, des généraux l'ont ranimé, et l'eniretiennent en face de armée ; des ministres se sont démis plutôt que ue céder devant la diplomatie ennemie (3); des officiers décorés. d'humbles soldats n'ont pas voulu tirer sur leurs frèress'opposantà l'inventaire deleurs temples, objets de ec ivoitise de la part d'un pouvoir spoliateur, quelques-uns mirent dans leurs fusils des cartouches chargées à blanc, pour ne pas tuer de
QG) y a pour organe, à Paris, un journal, « L'Humanité ». {2}ls., XLVIL 8 (3) Citons, entr'autres, M. Delcassé, en 1905.
malheureux grévistes qui reverdiquaient leurs droits (1).
Mais, vraiment, y aurait-il tant de soldats en France, si leservice nalitaire n'était obligatoire (2)? En Allemagne, on ne s'y engage que parce qu'on y est poussé, l'épée dans les reins, et l'on marche par la force brutale (3). En Angleterre, les généraux soutiennent leur patriotisme par de gros salaires, et, après quelque acte de valeur plus ou moins douteux, ils recoivent une forte pension de l'État : pour ne citer qu'un exemple, le général en chef de l’armée qui écrasa sous le nombre une poignée de Boers, dont il avait été le jouet près de deux ans, ce qui lui mérita plusieurs milliers de louis sterlings, avec litre décoratif(4). Aux temps héroïques, on se contentait d'une couronne de laurier. Les officiers, comme en Allemagne, font de la milice une carrière d'aristocratie ; ils ne sont pas résolus à s’immoler pour la patrie à bon marché.
Encore une fois, admirons les àmes qui, dans le pays de la bravoure antique, celui de nos pères, se désolent des progrès de l'antimilitarisme, pleurent de l'indifférence, de l'apathie, ou aussi de la crainte de l'ennemi dont un trop grand nombre de citoyens sont pris, âmes élevées et ardentes de chefs d'armée, qui resteraient les derniers au poste d'honneur, leurs régiments décimés; âmes de soldats, épris du devoir, qui ne marchandent pas leur sang ; âmes
(Gi) A Lens, France, 1906.
(2) De trois ans qu'il était, il a été réduit à deux.
(3) Ce n’est un secret pour personne, que dans l'armée allemande, les subordonnés subissent les pires traitements.
(5) Lord KiTcuNER.
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simples de paysans, pour qui l'amour de la patrie est le suprème amour; âmes d'orateurs aux voix chaudes, qui soufflent le plus pur patriotisme, et de publicistes, qui déposeraient volontairement la plume pour prendre l'épée, si la première n'avait pour mission de l'inspirer. Oui, ilest de ces âmes ; autrement, il faudrait désespérer de la nation.
Cette exception faite, nous demanderions à ceux qui professent hautement fidélité et dévouement à la patrie : « Êtes-vous prêts au sacrifice? Quitteriez-vous femmes et enfants, toits et champs, au premier appel? Donneriez-vous sans hésiter vos fils? » On se paie de tant de paroles, aujourd'hui :
Hélas! nous craignons bien que ces familles, d'où sortirent autrefois des héros, en fournissent peu, en nos temps de mollesse, de sensualité et d'égoïsme. Le patriotisme est un feu du ciel; combien de Prométhées seraient assez courageux pour aller ly dérober ?
Où donc la trouver, cette flamme, si elle est sur la terre? Les républiques du Sud de l'Amérique n'en brûlent pas, la guerre civile y règne en permanence. Quand la différence d'opinions politiques ne devrait former que des partis qui, comme aux États-Unis et au Canada, se soumettent à la majorité, on se bat à coups de couteau, et, depuis Garcia Moreno, ou plutôt avant jui, depuis les premières républiques, plusieurs présidents sont tombés sous le bras meurtrier; ceux d'aujourd'hui s'entourent de gardes et, par ce moyen, plusieurs ont échappé à la dague si bien maniée par une main espagnole, comme par une main italienne.
Les États-Unis présentent-ils un beau modèle de
patriotisme? Oh! ils eurent leurs patriotes, de vrais, qui n'ont pas été mus par l'appât des richesses et des honneurs, et ont risqué cent fois leur vie : comme Washington, dont l'opiniâtreté a secoué le joug de l'Angleterre, et qui, après avoir fondé une grande nation, se retira en une si modeste retraite à Mount Vernon, * la manitre de Cincinnatus retournant à sa char: ; comme Lincoln, qui n'ert pour prix de son labeur désintéressé, d'où est née l'union du Noïdet du Sud, qu'une balle qui l'enleva à la reconnaissance que lui témoignaient ses concitoyens ; et combien d'autres, généraux, soldats, orateurs, poètes, historiens, qui se sont épris pour « la terre classique de l'indépendance », selon le mot de Lacordaire !
Mais, qu'est le patriotisme depuis ce temps où les colons, fuyant une mère intolérante, s'étaient réfugiés sur ce sol qu'il baptisèrent du nom de Nouvelle-Angleterre, en souvenir des rivages qu'ils avaient quittés en pleurant : tel Israël en captivité à Babylone (1) ; depuis aussi ce temps de luttes incessantes, qui furent prodigues de sang, où les créateurs des États-Unis traçaient à la pointe de l'épée les limites d'une belle patrie, la patrie de leurs rêves ?
De grâce, que l'on ne nous cite pas la guerre contre l'Espagne, en 1898 : les soldats, marins. ailleurs, fusihiers, se recrutaient, er: grande parlie, parmi des “étrangers, qui faisaient des armes un métier lucratif, qui allaient à Cuba et aux Philippines comme des ouvriers à l'usine.
(1) Ps cxxxvE +
Tel est le spectacle qui nous est offert, qu'il est plus difficile aujourd'hui de définir la patrie qu'autrefois, où les citoyens parlaient la même langue, étaient attachés au mème sol, ne formaient qu'une famille issue du mêine sang, gardaient les mêmes traditions, partageaient les mêmes intérêts, ne considéraient le roi et le chef de la république que comme un père auquel était due l'affection, une affection toute filiale, de ses sujets, comme celle vouée à saint Louis réglant les différends sous l'arbre de la paix.
Mais Athènes. celle de Solon et de Périclès, n'est plus: la Sparte d'Agésilas est ensevelie dans la poussière ; Épaminondas ne saurait marquer au juste la Thèbes pour laquelle il reçut un glaive « qui ne s'arrache qu'avec la vie »; et Rome, la Rome des vieux Romains, a disparu en engloutissant dans sa chute les peuples divers qu'elle avait conquis. Où est la Gaule avec son Vercingétorix, et Germanicus, qui à transmis son nom au peuple « germain »°? Les Francs de Clovis se reconnaitraie.t-ils dans leurs descendants”? Charlemagne. se réveillant à Aix-la-Chapelle, ne chercherait-il pas en vain le royaume qu'il embrassait dans sa « douce paternité » ?
La patrie des âges reculés est morte: pourtant, c'était la patrie, la patria qui éelatait dans la bouche de Cicéron (1). L'histoire en a marqué la neissance et les beaux faits qu'elle a accomplis. Pourquoi la patrie nouvelle, la patrie « moderne ».
(1) Gambetta, dit-on, à la tribune française, avait le
secret de prononcer dans toute son ampleur ce mot patrie !
n'en est-elle pas le prolongement ? Ah ! tant et de si profonds abimes séparent les hommes !
Revenons chez nous et demandons-nous de quoi se compose la patrie, aux États-Unis ? D'éléments les plus variés, les plus opposés de caractères, d'ambitions, de goûts, et aussi de nécessités, d’exigences nationales. Les hommes y marchent vers un mème but, la richesse, mais par des lignes paralléles. La fusion des pensées et des sentiments n'est pas encore faite. Quand se fera-t-elle ?
I en est d'un peuple comme d'un fleuve; pour qu'il n'ait pas de courants qui se repoussent, il faut que ses tributaires, venus de lointaines distances, se perdent, en se mêlant, dans les mêmes eaux.
Les États-Unis n'en sont pas rendus là. Les races Y sont de sources diverses. Au Nouveau-Mexique, la descendance est espagnole : à la Louisiane, francaise; au New-Jersey, suédoise (1); à New-York, hollandaise : les deux présidents Van Buren et Roosevelt, et la famille des Van der Bilt en sont issus ; en Pensylvanie, germanique : l'irlandaise s'est mullipliée dans l'Est. De tout ce composite, il y eut quelque mélange ; aussi, l'on peut dire que le sang américain n'esk pas pur : Qil a subi un très fort alliage (2) ». Dans cet « alliage », l'une des races domine. l'allemande, l'irlandaise, même la franraise,
Les éléments étrangers n'ont pas arrêté leur
(@) Longtemps elle y a prévalu; mais elle a dû céder
‘devant les autres courants d'immigration.
(2) P. Leroy-BRAULIRU : Les États-Unis, p. 17. Cet ouvrage
“St rempli de renseignements sur la question de races en ce
Pays.
envahissement, lFémigration en inonde le pays; pour citer une note que nous avons prise, dans la semaine du 15 avril 1906, plus de soixante-cinq mille émigrés ont débarqué à New-York, en deux jours. Nous savons, cependant, que ce nombre a été dépassé depuis.
Quel travail que de passer dans le creuset, pour les brover et les confondre, tant d'hommes si peu ‘approchés d'instinets et de mentalité ? Que: temps faudra-til pour en créer un peuple homogène ? Problème d'autant plus difficile à résoudre qu'il y a des races absolument inassimilables, comme, par exemple, les nègres au nombre de plus de 4.000.000, comme les Chinois. les Japonais, et 300.000 Indiens. Les vrais Américains, qui veulent fonder une patrie, le comprennent si bien qu'ils font des dislinctions entre émigrants € désirables » et «€ non désirables (1) ». Et parmi ceux-ci ils classent les Asiatiques (2), les Africains et les peuples du midi de l'Europe (3) qui, € par nature », ne sauraient se méèler à eux.
Un peuple naitil d'éléments sans sympathie et s'entrechoquant? Le sang fait le tempérament, le tempérament le caractère, et les caractères divergents effectuent l'éloignement, comme la similitude le rapprochement. C'est ce qui explique l'existence de groupes à part, qui, par milliers, sont dispersés sur la surface d'immenses territoires.
Les Allemands en masses compactes vivent dans
QG) l'ndesirable
(2) Au Canada, par une loi passée en 1910, au Parlement, une loi prohibe leur « importation ».
(3 Les Italiens, par exemple.
les États que bordent les grands Lacs ; les Scandinaves s'étendent dans les prairies de l'Ouest; les Irlandais sont près de deux millions dans l'État de New-York, et, dans la ville de ce nom, ac ’aparent presque toutes les fonctions municipales ; dans la Nouvelle-Angleterre, les Canadiens vivent à l'ombre de leurs clochers qui s'élèvent nombreux comme des arbres aux graines fécondes (1); dans le Newilampshire, ils forment le cinquième de la population. Rien n'est plus vrai que cette observation d'un économiste : « L'ancienne terre des puritains, la Nouvelle-Angleterre, ést aujourd'hui ce qu'ilya de moins américain en Amérique. Elle est devenue un capharnaüm où se mélent tous les étrangers, et qui, par un curieux retour des choses, se remplit de «papistes », d'Irlandais et de Canadiens (2). » Ceux-ci célèbrent solennellement leur fête nationale par des processions qui défilent dans les rues, au grand respect des Américains, comme les Irlandais, la Saint-Patrice, les Italiens, la Madone. Il est intéressant de savoir que les Portugais, « qui ne se mélent pas », sont groupés dans la baie de Providence et à Fil River, Mass., où ils ont deux paroisses, et que les Polonais, « qui ne se mélent pas » non plus, envahissent des quarticrs de villes manulacturières, En 1903, les Allemands n'ont pu contenir leur enthousiasme, lors de la visite du prince lenri, frère de Guillaume IT: leurs démonstrations publiques ont prouvé qu'ils se souvenaient du pays
{) A Woonsocket, R. 1, il y a cinq grandes paroisses “anadienzes, avec de superbes institutions, contre deux itlandaises bien inférieures en population.
2) P. Lenoy-Bratziet : Les États-Unis, p. %.
arrosé par le Rhin. À New-York, ils ont d'immenses écoles où l'allemand s'enseigne sur le même pied que l'anglais.
Les Yankees se font de plus en plus rares ; ils ne sont pas plus prévoyants que leurs pères, qui ont commis un crime national en diminuant la natalité. On dirait qu'ils chargent du soin de peupler leur beau pays les étrangers installés chez eux et qui
sont prolifiques. C'est autant de retard dans le
fusionnement du sang.
Ceci étant posé, existe-t-il une patrie, dans le véritable sens du mot, aux États-Unis?
On escompte l'avenir: c'est là la question. L'avenir est plein de secrets : qui peut les pénétrer ? Les économistes américains le tentent, et ils espèrent que. un jour. les différents peuples qui viennent chercher fortune chez eux se confondront en un seul, grâce à l'uniformité de langue qui s'impose, grâce aux intérêts communs, gràce aux mariages mixtes qui deviendraient moins elairsemés, grâce aux écoles publiques, où les enfants de nationalités diverses s'assoient sur les mêmes banes et participent aux mêmes jeux. Cela est possible, cela s'élabore lentement ; mais un peuple ne nait pas en quelques années, surtout sur un territoire à fron- Lières éloignées où se déverse sans cesse le tropplein des vieux pays.
Que les américanisants ne brusquent pas les choses : la formation d'un peuple ne se fait pas par la violence : témoin la Pologne que ni la Russie ni l'Allemagne n'ont réussi à s'assimiler. En attendant la réalisation de leur rève, il est permis de constater, pour le moment, l'absence d'une patrie, tout en
souhaitant que les peuples qui viennent tirer leur subsistance du sol et de l'industrie des États-Unis, se mettre sous la protection de leurs lois libérales et à l'abri de leur ciel hospitalier, ne se considèrent plus comme étrangers et se dévouent en citoyens conscients de leurs devoirs.
Le drapeau étoilé a ses gloires : au souffle de la brise, qu'il les répande sur la tête de nos enfants serrés autour de sa hampe; mais aussi qu'il embrasse dans ses plis les couleurs que leurs pères, dans le souvenir de la terre natale, leur ont appris à aimer et déployer avec fierté ! Comme le laboureur transporté en des ‘hamps lointains, par-delà les horizons qui lui dérobent le village de ses premiers jours, s'attache à la glèbe qu'il remue, en l'arrosant de ses sueurs, sans renier son berceau ; comme l'ouvricr s'identilie avec son outil et l'applique avec un bras tendu par une force dont il se glorifie comme d'un héritage paternel : comme le fleuve qui roule avec majesté les eaux limpides qui lui viennent des montagnes ignorées des rives qui l'enserrent ; pour parler sans figures, comme l'homme, par amour, se reporte au coin de terre qu'il a quitté pour la subsistance de sa famille et en apprend le nom à ses petits, ainsi ils uniront dans leur cœur la patrie ancestrale et la patrie nouvelle, la patrie adoptive : ils seront Canadiens, ou plutôt, puisque le mot est désormais fixé, Franco-Américains, Irlandais-Amé- “icains, Allemands-Américains. Voilà la patrie américaine fondée.
Nos lignes s'adressent à eux; aussi bien qu'à ceux qui n'ont pas connu les larmes de la nostalgie. Le “lover doit être Là où il a pris racine, là où il s'est
implanté, où il Sest greflé. La grefle doit faire corps avec l'arbre ; autrement elle dépérit et ineurt.
Les Franco-Américains ont émigré aux États- Unis ; peu importe par quels motifs, ou poussés par les nécessités de la vie, ou par le goût du travail industriel, ou par le désir d'un bien-être dont ils étaient privés, ou par de pressantes invitations de
parents, d'amis qui les avaient précédés, qui sait? peut-être par un décret providentiel, qui leur donnait la mission d'y répandre leurs vertus religieuses
et domestiques, comme Jean-Baptiste, leur patron, préchant le royaume de Dieu. En tout cas, ils y sont, et ils ne doivent pas y être comme en pays d'aventure. Voilà pourquoi, dans les considérations suivantes, nous leur apprenons à aimer «le drapeau étoilé » qui les abrite.
La patrie ne souffre pas seulement de l'absence de ses enfants qui sont sortis de son sein; hélas ! ceux qui sont restés à la maison lui causent de vives inquiétudes et versent l'amertume dans son àme. Vivent-ils, en eflet, comme une famille unie? Travaillent-ils à J'unisson à un mutuel bonheur”? Le désintéressement est-il une vertu commune ?
Le lucre qui dévore les voisins des frontières, répandu avec ses inavouables moyens de succés ; la spéculation au détriment de l'État et de la cité, en des circonstances graves justement dénoncée (1): le patronage s'exerçant par une influence payée bien cher: le plus précieux des enfants du sol, le colon, exploité, quand, au contraire, on devrait soutenir
QG) Que lon se rappelle la Commission d'enquête sur administration municipaie de Montréai, en 1gug.
son courage et son travail, travail national, par toutes sortes de faveurs : le domaine publie mis à l'enchère au profit d'étrangers, moyennant de gros- ‘es commissions (1); l'esprit de parti s'étendant comme un chancre sur un corps jeune, dont il serait pour le moins patriotique, sinon moral, de conserver les membres sains; les meilleures intentions et les plus beaux projets étouflés sous le manteau de la jalousie et de la dépréciation ; le respect humain qui a honte de sa foi nationale et de sa langue là où se rencontrent des concitoyens de foi et de langue étrangères ; des mésaventures sur le terrain de la conscience : violation des droits paternels à une école chrétienne pour l'enfant, et tentatives de bouleverser une constitution qui garantissait toutes les libertés (2); voilà un tableau du Canada, qui peut paraitre chargé à de superficiels observateurs, à des « partisans » surtout. Pourtant, nous n'en esquissons que les grands traits.
Où le patriotisme y trouvera-t-il sa place, son rayon de soleil? Il n'est assurément pas tout à fait cleint, il couve sous la cendre, et, à cerlains moments, moments de crise, il jette des étincelles. Cest pour le réveiller, l'exciter par un souffle chaud, que nous disons ce que c'est que la patrice. Hélas ! pourquoi l'expression est-elle si tiède. alors ‘ue notre cœur est si ardent ? Pourquoi est-elle si luible pour traduire à l'extérieur des sentiments si lorts, qu'ils ne peuvent être comprimés dans l'intérieur de notre âme ?
0) Voir les débats parlementaires de Québec, 1908-19, °° Qucstion des écoles du Manitoba, 1890.
Ah! nous n'étions pas le génie qu'il eût fallu à une semblable tâche : nous n'étions qu'un «talent dont Dieu se sert pour faire fructifier les autres ».
A tous les citoyens qui vivent d'une commune vie, comme des enfants sous un toit, nous nous adressons: mais, à vous, en particulier, chers frères par le sang, les traditions, la foi : à vous, à qui sourit le ciel du Canada dans la blancheur de ses hivers et les délices de ses étés: à vous, que le climat des États-Unis a «naturalisés » par son air de liberté et de progrès. Oh !'aimez-la, la patrie, quelle qu'elle soit, ou natale, ou adoptive: soyez-\ citoyens par une affection dont la racine n'a jamais été arrachée du champ paternel, ou par cette autre 1 ‘ansplantée en pays d'émigration, mais fleurissant de reconnaissance : dans l’une et dans l'autre, soyez citoyens par le devoir qui naît d'âmes bien faites.