DR TT
Tr
1i0 L'HOMME
aux «terres de la barbarie », quand, de la Méditeranée, ils se portaient à l'Adriatique, ils n'avaient à la bouche qu'un mot, «doux comme du miel » : charitas patri soli. Hs donnaient leur sang pour défendre leur ville de la profanation des impies qui osaient en fouler la terre sacrée. Au retour d'une expédition, qui les en avait éloignés, ils descendaient dans ia poussière de ses routes pour la saluer d'enthousiasme, comme plus tard les Croisés se
prosternant à la vue de Jérusalem.
Blämerions-nous ce culte presque religieux de la terre ? Mais, c'est lui qui a fait leur force, c'est lui qui les a tant de fois conduits à la victoire: ils y puisaient le motif de leurs sacrifices et du déploiement de leur valeur, comme, longtemps après eux, ces bons Bretons s'armant du pie et de la fourche pour repousser l'ennemi de leurs champs.
Les Romains de la royauté et de la république étaient plus rapprochés des jours où, dans l'âme, S'ouvrit la nature avec ses sentiments que l'on pourrait dire innés. Alors, comme on le verra même chez les barbares, ils obéissaient à une loi gravée dans leur cœur, Famour jaloux du territoire.
Qui fut l'auteur de cette loi, puisque toute loi suppose un législateur ? Dieu lui-même, lorsqu'il créa les nations.
Sur l'ordre du Seigneur, qui voulail meltre son obéissance à l'épreuve, Abraham a consenti au plus grand sacrifice, celui du sang : il a levé la main pour immoler son fils. Quelle récompense digne de sa vertu lui ‘+ promise ? Une terre où «ses enfants seront nombreux comme les étoiles du firmament». « Je ferai sortir de toi une grande nation», dit Île
Seigneur, ajoutant peu après : «Je don ‘ celte terre à La postérité (1). »
I tint parole, Lorsqu'il introduit les Israélites dans la terre promise, il leur en vante la richesse. il l'appelle cune bonne terre, une terre grasse et abondante, qui ruisselle de tous côtés de lait et de miel (2) », comine pour les animer à s'y fixer, à ne la quitter jamais, à lui consacrer leurs bras et leur souffle,
La patrie est donc tout d'abord le sol. Elle est la nourrice qui donne de sa substance ; elle est plutôt une mère qui engendre, porte la nourriture à des lévres insatiables, soutient des premiers pas, puis les affermit; elle ouvre l'aurore de ses montagnes pour déverser la lumière, et son soleil du midi répand la chaleur. Son printemps apporte la renaissance, son été couve sa fécondité, son automne fait ses largesses et son hiver épuise ses dons. Voilà pourquoi, accoutumés qu'ils étaient à recevoir de sa munificence, les hommes l'ont aimée passionnément, charitas patrii soli.
La fleur rejette son parfum, la beauté autour d'elle épand l'amour : aussi ils n’ont pas voulu d’autre spectacle que celui que présentait la terre natale, rien ne dépassait les lignes dont elle s'encadrait, le cadre fñt-il privé de la dorure la plus éblouissante.
La patrie est belle: mais, ce n’est pas seulement le rivage bruyant d'une vaste mer,‘ce n’est pas seulement la ville perchée sur un roc altier qui domine un fleuve, ee n'est pas seulement un village fertilisé
(1) Genèse, XIE, 2, 7:
(2) Exode, 11, $.
par une rivière aux eaux limpides, ou assis sur les bords d'un lac dormant d'un doux sommeil, ce n'est pas seulement la villa posée au sommet d'une col: line, d'où l'horizon s'élargit sans cesse à la vue, ce n'est pas seulement le toit tranchant sur une plaine qui fuit à l'œil. Oh! non. Gest cela, sans doute ; mais c'est autre chose encore, C'est lhumble chaumière ombragée par une épaisse forêt, €'est le champ creusé par la charrue et arrosé des sucurs du laboueur, c'est la source cachée qui suinte cristalline, où l'on s'abreuve en passant, c'est le puits où descend le vase qui se remplit, c'est quelques mottes de glaise que l'on a remuées, quelques taches de verdure souriantes de gaîté, c'est un petit coin où l'on a enfoui ses pensées, ses premières amours, où l'on s'est épanché le front, où l'on a peut-être pleuré, espéré, c'est un petit rien qui fait qu'on l'aime. Mais, c'est la patrie !
La patrie, c'est Athènes fière de sa couronne ciselée dans le marbre du Parthénon ; mais, c'est aussi les champs fertiles de Lacédémone ; c'est le Caire avec ses temples somptueux, mais aussi celte plaine un moment effacée par les débordements du Nil: c'est Paris et ses monuments, mais encore la Bretagne et ses hameaux ; c'est aujourd'hui la turbulente cité de Boston, c'était, il : a trois siècles, Plymouth aux rives sauvages, où l°s Pélerins respiraient à l'aise : c'est Québec et son Cap Diamant, c'est aussi la prairie où le blé mûrit au pied de la souche que le colon n'a pas encore déracinée. Un patriote, homme d'État (1), l'a chantée :