G.-E. CARTIER
ET LE CITOY'N
« Comme le dit un viril adage.
« Rien n'est si beau que son pays. »
Le Canadien traverse l'Atlantique, où le soleil se couche dans les flots : il rêve de son immense golfe Saint-Laurent, la lrrge porte de sa patrie ; il entre dans le détroit de Gibraltar, entre les deux bras d'Hercule : aussi grandiose lui apparaît le canal qui sépare Terre-Neuve des côtes du Labrador : il descend le Rhin bordé de pics poussiéreux de ruines illustrées par la légende : il le compare à son fleuve aux hautes falaises où scintillent les clochers de coquets villages ; il croise dans la Méditerranée aux lots azurés : il a souvenance de ses grands lacs, vraies mers intérieures sillonnées par des palais Mottants ; il circule dans l'Archipel grec, tant renommé chez les Anciens, il contearne la ceinture boisée de la Crète; quittant la Syrie, il longe les côtes de l'Asie Mineure, saluant avec respect Cos. Rhodes, Samos, Pathmos : il dit aux voyageurs étonnés : J'ai vu les Mille Iles, le paradis du Canada. » Dans ces pays qu'il visite, il cherche en vain une calaracte comme le Niagara, dont la nappe neigeuse se déploie avec tant d'ampleur et de majesté, il entend le sourd murmure du Montmorency; il s'extasie devant la baie de Naples, qui s'étend paisible entre le Pausilippe et le Vésuve : il admire quand mème le bassin à eaux profondes deut les parois s'appellent Ile d'Orléans, Lévis et Québec; il mesure les hauteurs du Saint-Gothard et du Saint-Bernard, tous deux à la cime couronnée d'une neige perpétuelle, et des Aïpes, dont les aiguilles percent
nues : oh! qu'elles sont tranquilles, qu'elles
reposent la vue, les courbes sinucuses des Laurentides ! Paris l'émerveille : pourtant il n'efface pas sa modeste ville, son sympathique village. :
Il y a là, peut-être, une exagération, mais une picuse exagération qui prouve le charitas patrii sol.
Suivons-le ailleurs. Le voici commodément installé dans une ville américaine, plus commodément qu'au pays natal. Demandez-lui pourquoi il mêle ses larmes au travail si bien rémunéré, pourquoi il exhale des soupirs, quand le salaire du lendemain lui est assuré. et que ses enfants, tous à l'œuvre, soutiendront ses vieux jours, il répondra : « Vous ne ferez pas ici le Canada »,
« Mon pays, mes amours. »
Il vous chantera peut-être cette complainte, à laquelle la musique à donné une àme :
« Un Canadien errant,
« Banni de ses foyers,
« Parcourait en pleurant, « Les pays étrangers (1).5
La terre a cette puissance d'attrait maternel qu'elle semble aux hommes comme si elle les avait rejetés de ses entrailles. L'Église, au temps de l'Avent, parle de cette maternité par ce cantique :
(1) Laissons de côté les fautes contre la règle des rimes,
« Aperiatur terra, ct germinet Salvatorem. »
Que la terre s'ouvre et qu'elle germe un Sav cor.
Qui n'a rêvé d'y rentrer comme à sor terme, icibas? La terre de la patrie, « cette m6 nourricière », eut toute la chaleur vivifiante et toutes jes tendresses de la mère selon la nature : il est instineif à l'homme de la désirer comme le lit du repos linal. En cet instant suprême le berceau et la tombe ont ce rapprochement.
Ouvrons l'histoire des grandes âmes.
L'Égypte fut pour Joseph une terre de gloire ; il clait le premier dans le royaume après Pharaon. Cependant, que dit-il à ses frères, venus de loin, de la patrie, pour chercher, dans la famine, le blé de leur pain”? « Dieu vous visitera et vous établira dans la terre qu'il a promise à nos pères. Emportez mes 0$ avec vous (1). » Consolation dans l'éloignement où le tient son devoir des lieux de son enlance : il reposera parmi ses aïeux !
Thémistocle, qui dispersa les Perses à Salamine et releva Athènes, ne rec ‘it de ses concitoyens qu'ingratitude : ilest banni comme traître à la patrie. Avec le roi ennemi il en trame la ruine. Mais, près de mourir, il fait taire sa vengeance et ordonne à ses amis d'y porter ses os et de les inhumer secrètement : la terre leur sera plus légère qu'en pays d'exil.
Napoléon, sur les côtes escarpées de Sainte- Ilélène, sur « ce rocher qui le dévore », plonge un “il sombre et profond dans un horizon enveloppé
Q) Gen., 1, 23, 24.
de brumes ; les mystères d'une mer large et insondable qui le tient captif se dissipent, il revoit, dans son esprit torturé de souvenirs, les rivages de la France: d'un bond, il traverse les hameaux troublés de son nom, les champs de manœuvres où ses soldats regrettent et pleurent leur Empereur, les villes, témoins de ses triomphes ; Paris se lève devant lui avec ses toits étincelants et ses tours majestueuses. Et il traine de longs jours, de plus longues nuits, la chaine des ennuis, des chagrins, des humiliations. Enfin, il tombe pour la dernière fois, le grand conquérant. Mais, sur sa couche de définitive défaite, d'où l'on ne se relève pas, en face de la mort victorieuse, il ramasse toutes ses forces, presque épui-
sées, pour dicter son impériale volonté. Il n'a plus
rien à donner, lui qui distribuait des couronnes, sinon ses restes. Il se dresse à demi et trace cette ligne dans son testament : € Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine. »
Quand on pénètre sous le dôme des Invalides, quand, appuyé sur la balustrade de marbre poli par le coude de tant de visiteurs, on se penche, terrassé de tant de grandeur passée, pour se fixer à la tombe qui garde dans l'immobilité cet autre Alexandre, devant lequel & la terre se tut », cet autre César, qui rendit l'Empire sans bornes, Napoléon enfin, dont le nom est inscrit en sanglants caractères
Des bords du Tanaïs au sommet du Cédar, Sur le bronze et le marbre. et sur le sein des braves (1),
(1) LAMARTINE : Bonaparte.
une pensée saisit l'âme : il dort « au milieu de ce peuple français qu'il à tant aimé »; il est réalisé, ce vœu gra -é sur les portes de la voûte fuébre.
Jeanne d'Are est condamnée à la peine du feu. C'en est donc fait de son désir de revoir Domrémy et «ses chères brebis ». Avant de monter au bûcher qui s'allume sur la place de Rouen, une pensée traverse son esprit pour l'attrister : elle ne dormira pas au pays de là-bas, la terre natale.
Mème quand elle est défigurée et méconnaissable, la patrie ne perd pas sa force d'attraction, tant il est vrai que l'amour ne nait pas de la seule contemplation de la beauté. Exemple frappant que celui des Juifs transportés en masses sur les rives de l'Euphrate.
Quels attraits présente Jérusalem réduite en poudre par l'ennemi”? Rasés ses murs assis sur des collines, d'où ils embrassaient la série de montagnes Sévasant vers l'est, et, au sud, cou‘ant vers l'Arabie, et la vaste plaine de leurs champs dorés par les blés et grouillants de leurs riches troupeaux, et le Jourdain qui laissait apercevoir son lit, avant de se précipiter dans le Lac aux eaux mortes. Effacées les habitations en groupes épars, qui servaient comme de cour à la reine des cités. Croulés dans la cendre les palais somptueux, demeure et orgueil de tant de rois, conquérants, sages du monde. Où êtes-vous, David, Salomon ? Le temple aux colonnes de porphyre, aux voûtes resplendissantes, aux parois de bois précieux apportés du Liban, aux pavés de marbre creusés par les genoux de la foule pieuse tournée ‘vers le Saint des Saints, n'est plus qu'un amas in- ‘escriptible de débris couchés pêle-mêle. Le pied se
blesse dans les voies où se promenaient des triomphateurs. Seules quelques humbles pierres, soutenant des toits plats, ont été épargnées par l'incendie où oubliées par le fer pour indiquer, ironie du sort, la Ville « brillante de clartés ».
Cependant, léblouissante Babylone n'enlève pas de In mémoire des exilés la terre sacrée, où règne « l'abomination de la désolation », la terre dont ils ont été violemment arrachés, la terre qui lient leurs ämes rivées à ses parcelles qu'un vent soulève en tourbillons de poussière. € Assis et pleurants sur les bords du fleuve. ils se souviennent de Sion (1). » Ils ne chantent plus. « leur langue est attachée à leur palais », leurs Iyres sont suspendues aux saules du rivage étranger, Qils en perdent l'usage », dit Bossuet, « Jérusalem, s'écrient-ils, si jamais je puis C'oublier. puissé-je m'oublier moi-même (2) ».
Ceux qui, plus heureux ou moins infortunés,
n'ont pas été déracinés du sol où git la patrie, y
puisent encore espoir el consolation. € Seigneur », disentils, cilest temps que vous ayez pitié de Sion. Vos serviteurs en aiment les ruines mêmes et les pierres démolies : et leur terre natale, toute désolée qu'elle est, a toute leur tendresse et toute leur compassion (3). » En attendant l'heure de la délivrance et de la résurrection, ils promènent une existence malheureuse à travers les marbres brisés, l'or souillé, les bois émiettés du temple. Leur patrie est Loute dans une colonne renversée, dans la borne du
(0) PES CXNXNENUT (2) Ibid.
(3) Ps, cr, 14, 19.
chemin où ils s'assoient pour donner cours à leurs larmes et à leurs gémissements.
Néhémie a subi le même sort que ses frères ; il à été transporté en pays ennemi. Mais, en Perse, il jouit d'une grande considération auprès du roi. Un jour il paraît abattu en lui présentant à boire. « Pourquoi ton visage est-il si triste, lui dit Artaxerxès, puisque tu n'es pas malade ? — Seigneur, répond-il, comment paraîtrais-je joyeux, lorsque la ville où mes pères ont été ensevelis est déserte et que ses portes sont brûlées®? Si vous voulez me faire quelque grâce, renvoyez-moi en Judée, en la terre du sépulers de mon père, et je la rebàtirai (1). »
Cette grâce lui est accordée, il retourne à Jérusalem. Est-il découragé, déçu dans ses espoirs, moins patriote à la vue de l'amoncellement de ruines qui la couvrent? Renonce-t-il à ses difficiles projets”? Loin de là, il verse de douces larmes, comme l'enfant qui revoit, après de longues années de séparalion, sa mère vieillie et privée de ses anciens charmes ; ct il se donne tout entier à la reconstruction de la ville. I fait appel à ses concitoyens des jours de prospérité disparus. «€ Vous savez notre afiliction, leur crie-t-il, Jérusalem est déserte, ses portes ont été consumées. Unissons-nous pour la rebâtir, alin que, à l'avenir, nous ne soyons plus en opprobre (2). » Et de nouveau Sion renaît. L'amour de la patrie triomphe de l'exil.
(1) Espras, 1, 1 et suiv.
(2) Jbid., 17.
Un spectacle semblable à la déportation des Juifs, et non moins cruel, s'est présenté dans l'histoire de FAmérique. Un jour, c'était le 10 septembre 1755, des milliers d'Acadiens (1), « peuple paisible et inoflensif », vivant à l'ombre de leurs clochers dans les douces joies domestiques et moisscnnant paisiblement les fruits de leurs champs, sont subitement arrachés de la terre natale par une soldatesque au service de l'Angleterre. Pour rendre plus poignante leur douleur, avant de les embarquer sur une mer qui doit les rejeter épars sur ses rivages immenses, on leur permet, on les force presque de contempler leurs maisonnettes, leur église, leurs prairies promettant une abondante récolte, où déjà gisaient inactifs leurs instruments de travail, en leur annonçant que tous leurs biens sont confisqués.
Que disons-nous®? On pousse la barbarie jusqu'à séparer ce que le sang a uni, l'époux de l'épouse, le père du fils, la mère de la fille, le frère de la sœur. Les jeunes marchent, la baïonnette dans les reins, vers des bâtiments qui leur sont réservés, les chefs de familles sont placés sur d'autres, et les femmes et les enfants au-dessous de dix ans entassés pêle-mêle sur d'autres encore, € sans qu'on prenne le moindre soin pour leur commodité », et on lève l'ancre pour
(1)« Quelques-uns disent cinq mille, d’autres sept mille ». Rév. P. Ph. BourGgois : /listoire du Canada.
des cieux étrangers. De l'Acadie à la Caroline, on les sème çà et là, on s'en débarrasse comme de brebis zaleuses, comme de pestiférés capables de répandre l'infection sur les navires.
Le jugement a été porté sur cet acte abominable. Les auteurs anglais eux-mêmes l'ont flétri en termes indignés. L'Angleterre ne lavera pas cette tache de sa couronne. Et c'est elle qui vient maintenant solliciter une flotte de guerre des descenc nts, sauvés du naufrage ou retournés au Canada (1 de ceux qu'elle a brutslement proscrits.
Nous n'entreprendrons pas, nour prouver notre thèse, de décrire le désespoir de ces âmes acadiennes disant un adieu forcé à la terre natale. Un grand poète américain, le plus grand peut-être, l’a fait. Qu'on lise Le plus touchant des poèmes, l'€ Évanvéline » de Longfellow, et l'on versera des larmes à ce récit.
Quelle fut, au début de ce siècle, l'origine de la guerre du Transvaal, où l'Angleterre éprouva des défaites peu honorables, sinon la révolte légitime d'un petit peuple qui ne souffrait pas la violation de son territoire ? Souhaitons qu'il ait plus tard son “popée qui redise aux siècles futurs, comme l’Enéide du peuple romain, avec la vaieur, son attachement 4 un sol qu'il avait fécondé de son labeur et dont des Cecil Rhodes voulurent seuls exploiter les richesses, Krüger, le président de cette république, eut sa statue dans un pavillon spécial à l'exposition de Paris, en 1900; la salle, où elle régnait en laitresse, n'était pas assez vaste pour contenir les
(1) Hs sont à peu pris un quart du million. 1bid,