‹ Le civilisateurChapitre 13 sur 31 · CINQUIÈME LIVRAISON · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LIVRAISON

« Le nombre de mes années m'a incité à prendre (( la hardiesse de vous dire qii'nn de ces jours je « considérois la couleur de ma barbe, qui me causa « à penser au peu de jours qui me restent pour fief nir ma course; et cela m'a fait admirer les lis et « les blés des campagnes et plusieurs espèces de ff plantes, lesquelles changent leurs couleurs vertes « en blanches lorsqu'elles sont prêtes de rendre

iL\9 m-HNARD Ul-: l'ALISSY.

a leurs IViiits. Ainsi, plusieurs arbres se hâtent « de fleurir cjuancl ils sentent fjur va cesser leur « vertu végétative et naturelle... C'est donc chose « juste et raisoiHiahle (jue chacun s'efïoieedenniltif( plier le talent (juil a reçu de Dieu... Poin-quoi je « nie suis efforcé de mettre en lumière les choses (( (juil a j)ln à Dieu de me faire entendre, alin de (( proliter à la postérité. »

C'est en ces termes qu'un j^auvre potier de terre, parvenu a près de quatre-vingt-dix ans, s'exprime dans la préface des écrits et dialogues avec luimême, dans lesquels il s'entretient de son métier, de ses misères et de sa vie, pour sa consolation et pour l'encouragement des autres. On croit lire une page des Confessions de saint Augustin on de Jean- Jacques Rousseau, un écrivain, un philosophe, un génie de cœur et de style. L'écrivain, le philosophe, le sage, n'est qu'un ouvrier vieilli entre sa truelle et sa l'ournaise, et les mains encore rugueuses de l'argile (juil a maniée toute sa vie. Jamais on ne sentit mieux fpi'en étudiant cet honnnc de néant, que la grandeur n'est pas dans la eonrlitio!i, mais cpielle est dans la nature.

11 se nonnnait Bernard de Palissy. Jeune, il pétrissait la terre grasse et cuisait des briques dans la tuilerie de son père, au village de la Chapelle-Biron, dans le Périgord. Mais la passion de bien iaire ce qu'on fait, qui mène Ihomme réfléchi à faire mieux vjue ce qu'il voit faire, et qui finit par lui mettre en main la clef de toutes les découvertes dans les tra-

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vaux de l'esprit ou de la main, tourmentait ce jeune homme. En maniant sa terre grossière et en contemplant sa brique durcie, rougie, transformée au feu du fourneau, il pensait aux formes, aux reliefs, aux anses, aux ornements, aux figures des vases qui se moulaient déjà dans sa pensée, à la pâte et à l'émail dont il colorerait un jour ses chefs-d'œuvre de poterie.

Le métier du potier en terre, c'est-à-dire le métier de pétrir, de façonner et de cuire la terre au soleil ou au feu, est un des premiers métiers de l'homme. La terre détrempée d'eau dans laquelle le pied laisse son empreinte s'est offerte naturellement d'elle-même, comme un élément tout préparé au jeu ou à l'industrie des premiers habitants du globe. Les vases , les coupes propres à contenir les liquides nécessaires à la soif, aussitôt que l'homme eut cessé de boire à la source comme les troupeaux, furent des suppléments au creux de la main qui approchait le breuvage des lèvres. La poterie, plus perfectionnée, destiaée à la cuisson des aliments, dut suivre de près l'invention du feu. De la première jarre d'argile, ou de la première coupe de terre brute, jusqu'à la pâte colorée des vases étrusques, jusqu'aux porcelaines émaillées de la Chine ou du Japon, et jusqu'aux peintures indélébiles incrustées par la flannne sur les flancs des amphores de Sèvres, on peut mesurer toute l'échelle immense du rude métier à l'art exquis... La plus haute antiquité nous atteste que ce métier employait des mains sans nombre. Babel était une montagne de bri-

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