‹ Le civilisateurChapitre 14 sur 31 · HKRNARD DR PALIS8Y · texte numérisé non relu

HKRNARD DR PALIS8Y

nues. Moïse délivra son peuple de la servitude des Ej^yptiens, parce rpioii ne donnait pas aux llél)renx, condamnés à ce travail servile, la paille nécessaire :i lier les briques qu'ils façonnaient pour les Pyramides. I^es Grecs, qui n'avaient au tond d'autre culte que l'adoration du beau dans toutes les lipjnes et dans toutes les formes, et qui se résument dans Platon, l'adorateur de l'idée, estimaient si haut l'art en apparence vulgaire du potier, fju'ils élevèrent des statues et frappèrent des nu piailles en l'honneur des premiers pétrisseurs d'argile. Corœbus d'Athènes, inventeur de la poterie, Dibutade de Sicyone, inventeur de la terre cuite au ffu, Talus, inventeur des tours au moyen desquels on arrondit les pieds des vases, doivent leurs noms à ce métier. Phidias lui-même, le divin statuaire, donna des modèles de coupes aux ouvriers de terre de son temps.

Sans doute il y avait en ce genre des chefs-d'œuvre dans la Grèce, mais le temps, les convulsions sociales, les invasions, les incendies les ont détruits. Ils sont rentrés dans la terre, d'où ils étaient sortis. Les seuls moiinments usuels de la poterie qui nous aient été conservés ont été découverts dans les tombeaux : les séj)ulcres sont les meilleurs gardiens de toutes choses.

Les Étrusques, peuple cpii habitent l'Étrurie, aujourd'hui la Toscane, portèrent cet art à une telle perfection et en multiplièrent tellement les vases, les coupes, les amphores, les urnes cinéraires, que le sol qui les a portés les rend aujourd'hui oar milliers dans les fouilles, et qu'on croi-

LE aVlLlSATEUH. 213

rait que et; peuple, qui fournissait toutes les nations de terres cuites, était elle-niênie une nation de potiers.

Les Romains les imitèrent sans les égaler. On montre encore aux portes de Rome un monticule artificiel nommé le mont Testaccio^ formé tout entier des balayures de la poterie romaine, dont les fragments étaient jetés en monceanx dans ce lieu, comme pour attester à l'avenir l'immensité de la capitale de ce peuple et l'éternité de sa durée.

A la chute de l'empire romain, l'art de pétrir, de façonner, d'orner, de sculpter, de vernir, de peindre la terre cuite, disparut avec tous les autres. Le christianisme, au commencement, repoussait les arts trop intimement liés à l'idolâtrie. Temples, statues, tombeaux, urnes, vases, coupes profanes, il ])roscrivit tout, pour recréer un monde nouveau. Les Grecs de Byzance conservèrent seuls, par tradition, quelques procédés de cette industrie de leurs pères ; ils les exercèrent à Damas, la première des villes manufacturières de l'Orient, dont les vases vernissés et peints se répandirent comme un luxe royal dans le monde. Ces terres cuites étaient cependant grossières et sans grâce; on y sentait la décadence d'une industrie perdue.

Mais pendant que l'Occident créait, perdait et s'efforçait de retrouver la poterie, le vieil Orient fabriquait à notre insu, depuis des milliers d'années, les porcelaines transparentes peintes et colorées, luxe séculaire des Chinois et des Japonais. Ils étaient parvenus à une telle perfection de pâte, de formes, de couleurs dans cette industrie, ([ue

•Jli HI.KNAHI) l)i; l'AUSsV.

nous jKniNoiiSii jx'ini' aiijonrd liui rl\alisei' aN(< tii\ en les imitant, et (jne, si l'on prenait poui mesure (l<i la civilisation matérielle la prioritt- (le l'art de fiuonner larj^^ile, il faudrait humilier rOceidcnt devant lOiient. Les annales les plus reculées de la Chine ont perdu même la date de 1 invention des porcelaines. Il y a des mystères d'antiquité dans une tasse à thé ou dans uneli{j;urine de dieu ou de déesse du céleste empire. 1 /CS premiers géop^raphes arahes qui parlent de la (Ihine, à j)eiue entrevue il v a mille ans par les navii^ateius des mers de l'Inde, racontent que dans les villes de cet empire merveilleux il n y a « aucun art « plus estimé que celui de j)Otier de terre et de des- (c sinateur de paysages sur la j)orcelaine; qu ils « remplissent l'Inde, la Perse et l'Arabie de vases « de terre transparents d'une ininutable beauté, « et que plusieurs millions d'hommes n'ont pas " d'autre occupation ni d'autre gloire, de[)uis u des éjioques immémoriales, que de fabriquer la « porcelaine.... Le Japon dépasse encore les Chi- « nois en un vernis (pi'on nomme laque. Ce verjiis « découle d «m aibre dont on fend l'écorce au « printemps, pour en recueillir la sève dans de pe- « tites coquilles. On le dessèche ensuite sur des « fils de coton, on le presse entre des pierre^ pe- « santés, on l'infuse dans dos huiles purifiées; puis a on retend et on le polit jusqu'à ce qu'il ait la « splendeur du cristal. On peint alors sur ce vernis « solidifié des figures ou des fleurs en or, et on « recouvre la peinture d'un second vernis trans- « parent qui défie la flamme. »

Les formes de ces vases, les figures, les sculptures et les peintures qui les décorent, n'attestent pas moins d'imagination, de goût, de grâce, de l'esprit et de la main, que la pâte dont ils sont pétris n'atteste d'invention et de patience. Les anses des tasses sont tantôt des branches d'arbustes garnies de leurs feuillages, tantôt des animaux rampants^ cariatides animées, dont les pattes supportent les bords, et dont la c[ueue s'enroule au pied de la coupe. Ici, c'est une chatte et son petit, accroupis sur un roc évidé, dont la cavité contient l'eau ou le parfum liquide. Là, c'est un mendiant qui chante pour solliciter la pitié et la goutte de thé qui tombera du vase dans la main de l'homme rassasié; ailleurs, des coqs perchés sur un arbre en fleur; un oiseau couché, dont le bec distille le liquide; une femme entourée de ses eufants, au milieu de fruits et de feuilles; un singe jouant avec une orange qui échappe de ses doigts; une tasse en forme de fleur entr'ouverte, la tige forme l'anse; un vieillard, semblable à Tantale, élève la tête au bord de la coupe, dont l'eau déborde sans tomber jamais sur ses lèvres; une autre, imitant nn lotus épanoui que sa feuille soutient sur l'eau ; une grappe de raisin rongée par un petit écureuil; mille autres caprices de décoration qui font d'un dressoir du Japon ou de la Chine un véritable musée d'art et d'imagination, où toutes les fantaisies de la nature sont reproduites en j^orcelaine. Que de siècles n'a-t-il pas fallu pour qu'un métier, si vulgaire en apparence, devînt le luxe et l'industrie principale de tant de millions d'hommes!

210 IJLHNAKO DE FALISSV.

-Aîaisces merveilles (lel'Orient restaient encore iiioonnues à l'Oecident dans le quatorzième siècle. La Faïence vernissée y parait pour la première fois dans les pavés de l'Alliambra de Grenade et dans les mosquées des Maures en Espagne. C'est par l'Arabie que cet art s'introduit en Europe. Ce n'est qu'un siècle plus tard que le fameux Lucca délia Robia, ce Palissy toscan, s'illustra par les faïences émaillées en Italie. Sculpteur en terre cuite, il parvint, après des travaux obstinés, à colorer et à vernisser ses groupes d'un émail blanc, imperméable aux éléments qui rongent l'argile. Les villes industrieuses de Florence et de Faenza, d'où vient le nom de faïence, lui durent leur exportation et leur renommée. T^a peinture s'empara bientôt de cet émail comme d'une toile impérissable, et les tableaux des plus grands maîtres furent copiés, calcinés et perpétués sur ces disques de faïence. La sculpture voulut rivaliser avec la peinture, et gi'oupa ses statuettes et ses bas-reliefs autour des vases, des coupes, des aiguières et des plats de cette argile solidifiée.

Ilf.

L'art du potier en était là (piand Bernard de Palissy fabriquait ses tuiles, ses briques et ses amphores pour contenir l'eau, le vin et l'huile dans sa tuilerie. Mais que pouvait savoir de ces secrets de l'artiste le pauvre ouvrier ignorant, sans modèles, sans livres et sans guides dans un hameau de paysans aussi rudes (|ue lui, au milieu des marais et des bois de la Saiuton^e? Et cej)endant l'art, qui s'atta-

cha partout cFabord au culte des dieux, coiiune s'il était ])i essé de retourner à sa source et de se diviniser lui-même en se mêlant aux choses saintes , apparut au jeune potier à travers les splendeurs des dessins gothiques des vitraux coloriés de son église. Il comprit que ce verre qui laissait passer les rayons de soleil dans le temple, et qui incrustait les merveilleuses scènes de la Bible et de TEvangile, n'était qu'une terre et un sable plus pétris par la main de l'homme, plus épurés et plus solidifiés par le feu, et devenus transparents comme le cristal de roche par des procédés semblables à une magie de l'ouvrier. De ce jour, la terre qu'il maniait si bien lui parut de la boue; son imagination se représenta une magie à imiter, d'autres à découvrir. Il quitta la tuilerie de son père, et il se mit en apprentissage chez des artisans verriers, alors assimilés à la noblesse par la science et la dignité de leur métier.

L'art de la vitrerie ne consistait pas seulement à fondre le verre, mais à le découper en losanges j)our l'enfermer en compartiments dans l'ogive des cathédrales ou des chapelles, et le couvrir de peintures représentant les paysages, les animaux , les personnages, les mystères du ciel chrétien. Les vitraux étaient le poëme des yeux pour le peuple qui fréquentait les églises. Ils chantaient aux regards des paysans la création du monde , les délices du paradis terrestre, les fleuves, les arbres, les lions, les agneaux, les oiseaux, compagnons de l'homme, les miracles de la révélation, les supplices du Calvaire, les martyres du cirque, les résur-

248 MEHJs'AHb [)L l'ALlS.SY.

rections, les assoniptioiis des victimes de la loi nouvelle; puis les eieu\ ouverts, le Père de l'éternité, le Fils verbe et miséricorde du Père, l'Esprit sous la forme de la eolombe volant de l'un à l'autre pour constituer l'unité, et répandant de sa poitrine étineelante des rayons pour semer partout la lumière et l'amour; enfin lésâmes heureuses, figurées par d'innombrables visages ailés formant des orbes semblables aux étoiles échelonnées dans le firmament, et jouissant du rayonnement divin dans la demeure du Père.

Bernard de Palissy, pour se rendre capable de l'art rpi'il avait adopté, profita des heures do la injit et du superflu de son salaire pour s'instruire dans toutes les sciences du calcul et de la main qui se rapportaient à son métier. Son esprit, à la fois ardent et infatigable, se forma en même temps que ses doigts. Il apprit promptement la géométrie, le dessin, la peinture, la sculpture élémentaire. Les sujets de ses dessins l'entraînèrent bientôt aux livres sacrés et aux livres profanes, feuilletés pour y chercher des scènes, des tableaux, des allégories. Il devint, à son insu, lettré, poète, théologien, philosophe, politique. En étudiant un seul métier avec la passion de le porter aussi loin que ses facultés, il toucha à. toute chose: il ne voulait former en lui qu'un artisan, il forma un homme. C est le caractère de tout vrai génie, d'aspirer toujours à être universel : les prétendues limites qui séjjarent un métier d'un autre métier sont les bornes de la pensée. Ee génie les franchit presfjue toujours ])Our arriver à l'ififini, vrai champ de l'esprit hu-

niaiu. Dans cet infiiji, tout se tient et tout se complète. L'univers n'est qu'un art immense qui ébauche, qui sculpte, qui dessine, qui peint, qui écrit, qui chante, qui révèle le beau, c'est-à-dire Dieu. C'est ainsi que Palissy comprenait le sien. On va voir qu'à la fin de ses jours il façonnait la pensée dans son esprit comme, jeune, il façonnait l'argile dans ses mains, et que son style, moulé sur la nature, n'avait ni moins de couleurs, ni moins de relief, ni moins de vigueur et de grâce que ses groupes ou ses tableaux. En devenant potier, il était devenu poète et écrivain.

On ne sait quel instinct vague porte l'enfant de génie et l'artisan ambitieux de perfections, à quitter de bonne heure son pays natal et à voyager. Ils pensent sans doute, l'un et l'autre, qu'ils trouveront au delà de leur horizon matériel un nouvel horizon moral, dans lequel leur apjKiraîtront des choses inconnues. Le changement de lieux correspond à cette inquiétude naturelle de l'time qui cherche on ne sait quoi de plus parfait; et puis chaque ville et chaque contrée s'incorporent, pour ainsi dire, plus spécialement une partie (juelconque de l'art, de l'industrie, des métiers de l'homme. Ici on forge mieux le fer, là on étame niieux le cuivre; au midi la soie, au nord le lin, au centre la faïence, à l'est les métaux, à l'ouest les laines, aux Pyrénées le cristal, à Lyon les fabriques. Le climat, les productions naturelles, les éléments, les eaux, les traditions, les habitudes des lieux, se prêtent plus ou moins à chacune de ces industries humaines; le fiis tient son secret du père, l'art se

-2!20 lil-.H.N Mil» [)L Ï'.\\A^S\.

localise, et il laiit, si l'on veut atteindre a sa perfection, aller l'étiulici- sur place. De là la routiitne de ce tour du monde ou de ce tour de France par lequel, depuis Homère et Pythagore, lorsc[u'un simj)le ouvrier de chacpie profession commence la vie du philosophe, du poëte et de l'artisan, il se donne, de villes en villes et de peuples en peuples, le sj)ectacle du monilc avant de se donner lui-Diême en spectacle et on modèle à son art.

Bernard de Palissy alla travailler de villes en villes jusqu'à Tarbes, située sur u\\ plateau en face des Pyrénées, où florissait alors la peinture sur verre. Bientôt, attiré par la scène pittoresque qu'il avait sous les yeux, il se sentit peintre à l'aspect de ce tableau de la nature; il laissa pour un temps l'argile et le verre, et parcourut les gorges et les sommets de ces montagnes, où le suprême artiste semble s'être joué avec toutes les cimes, toutes les vallées, toutes les forces et toutes les grâces de la création. Si Bernard de Palissy n'était qu'ouvrier en entrant dans ce labyrinthe des Pyrénées, il en sortit peintre et poëte. Tl se dégoûta de l'uniformité de l'atelier de Tarbes, et, voyageant comme dessinateur et faiseur tVimages , il gagna ainsi sa vie, en perfectionnant sa main et en élargissant ses idées. Il parcourut, en peignant, toutes les provinces de France, depuis iMarseille jusqu'en Flandre et aux bords du Rhin ; ses courses à travers les montagnes des Pyrénées et des Alpes, et l'attention [)articulière qu'il portait aux différentes qualités de la terre, des rochers, des sables, des eaux, pour tout ramener à sa première pro-

fessioii , l'avaient rendu naturaliste. Il employait ses heures de loisir à errer dans les prairies et dans les bois, à scruter le lit des fontaines, à surprendre dans les joncs et les hautes herbes ac[uatiques les reptiles, les scarabées , les insectes qui peuplent les bords des sources; à gravir les montagnes, à pénétrer dans les gorges inaccessibles et dans les cavernes, comme pour y épier les secrets de Dieu. Les vastes horizons qu'on découvre des lieux élevés, les limites variées du ciel, la vie des feuilles, des prés, se peignaient et s'incrustaient délicieusement dans ses yeux, pour se reproduire plus tard sous sa main. Solitaire enfant de la seule nature, elle était son maître et sa palette à la fois. Il s'enivrait de l'extase, de la vérité et de la naïveté de ses impressions; et de cette absence du maître dans ce commerce direct de Palissy avec la nature, devait éclore un art nouveau.

Mais si un instinct éloigne dans la première jeunesse l'ouvrier de son pays, un autre instinct l'y ramène quand il a vu ce qu'il avait à voir. Quoique l'homme soit un être nomade, il a cependant, comme l'arbre, des racines invisibles dans le cœur et dans la mémoire, qui le retiennent ou le rappellent à son berceau. Ces racines sont les souvenirs, les tendresses, les regrets, les reconnaissances qui relient l'homme à cette souche qu'on a|)pelle famille et patrie. Là est son sol nourricier; la il se rappelle un père, une mère, des frères, des sœurs, des compagnons d'enfance, des visages, des voix, des sourires qu'il a aimés avant de parcourir le monde, et que rien, depuis, n'a effacés de sa mémoire.

■1-2'i HLHNAHU l»K l'Al.lSS'i.

Ces rêves du voyageiii" et de l'ouvrier iiuissent par devenir une douce maladie de sa pensée, dont la içuérison n'est pour lui que dans le pays de ses tendresses; ils l'attirent à son insu, et par un cercle qui se rétrécit toujours, vers le village ou le toit de sa naissance. Il (init par y rentrer pour y reposer son cœur. Ce désir est d'autant plus invincil)le, que l'homme qui l'éprouve est plus sensible. Les images deviennent des passions dans l'âme des poètes ou des artistes.

Palissy avait emporté de son j)ays natal, en partant pour son tour de France, une de ces images vivantes qui le rappelait daus la patrie. Son àme, recueillie et religieuse, n'était pas de celles qui laissent évaporer une première fleur d'amour au vent du monde. Il se maria, et fonda une famille sur une ])etite propriété et sur un travail assidu. Cebojdieur fut, pendant ces premières années de repos, la distiaction de son génie. L homme qui possède ce qu'il aime oublie facilement la gloire. L'ambition n'est (jue le vide; un cœuiplein ne s'agite plus. Mais les enfants survenaient aussi nombreux que les aimées, et l'ambition, morte en lui, renaissait pour eux et avec eux. Il fallait pourvoir aux nécessités d'une vie qui se nuiltipliait par autant de vies qu'il y avait d enfants autour de sa table et de vieillards autour de son foyer. Il chercha d'abord à y subvenir en s'employant comme géomètre à l'arpentage des terres delà Saintonge, sous les hommes du fisc qui venaient, au nom du roi, limiter et mesurer les héiitages pour rim[)ôt. Ce travail ne l'éloignait pas de l'objet constant de son étude, la terre. En arpentant, il sondait l'ar-

i^ile, il pesait le sable, il pulvérisait le caillou, il méditait ces mélanges et ces combinaisons d'éléments dans le creuset, propres à produire les découvertes fortuites de matière, de pâte, de couleur, de vernis, qu'il roulait dans sa pensée depuis l'âge de la truelle. Un fragment de tesson de faïence de Luca délia Robia, qu'il avait ramassé dans les balayures de quelque château pendant ses voyages, faisait travailler son esprit, comme la pomme tombant de l'arbre fit travailler celui de Newton; comme la branche du lierre garnie de ses feuilles encore vertes, et flottant sur l'Océan, fit augurer un continent aux premiers navigateurs, compagnons de Christophe Colomb.

Lassé de ce métier lucratif mais temporaire et stérile d'arpenteur, il rentra dans sa maison auprès de sa femme, décidé à tout tenter pour elle et pour ses chers enfants, et à inventer ou à mourir à la peine. Il faut lire dans ses propres pages, passionnées de la fièvre de son amour et de sa volonté, le récit de ses méditations de ses jours et de ses veilles, de cette période de sa vie, comparable aux douleius d'un enfantement.

ce Hélas! dit-il dans son livre intitulé de l'Art de ce terre, il est vrai que je n'avois pas beaucoup de ce biens; mais j'avois la renommée de bien faire la ce portraiture des biens, et on m'appeloit pour desee siner les plans de terre dans les partages et les ce procès. J'étois assez savant dans l'art de la verrece rie, et ne me mis à l'art de terre qu'après avoir

<m HKRNAHI) lH-: PALIS8Y.

« été assuré de vivre qut'hjue temps sans gagner, ce J'ai enduré beaucoup d'ennuis et de pauvreté en « le cherchant, cliargé cjue j'étois de femme et d'encc f'ants. Je n'avois moyen d'aller apprendre ledit art « en aucune boutique, ni d'entretenir aucun service teur pour m'assister Sachez qu'il y a vingtce cinq ans, me fut montrée une coupe de terre tource née et émaillée d'une telle beauté, que dès lors ce j entrai en dispute avec nia propre pensée pour ce découvrir un émail; et je me mis à chercher les ce émaux, sans savoir de quelles matières ils se com- « posoient, comnie un honime cjui tâte en touchant. ce Je pilois, en ce jour-là, de toutes les matières que ce je pou vois penser; et les ayant pilées et broyées, «e j'achetois une quantité de pots de terre; et, après ce les avoir mis en pièces, j'en enduisois les morte ceaux des matières que j'avois broyées; je notois <e les drogues que j'avois employées dans chacun de ce ces essais |)Our mémoire; puis, ayant fait un four- <e neau à ma fantaisie, je mettois cuire mesdites ce pièces, pour voir si mes drogues pourroient faire ce quelque couleur. Or, parce que je n'avois jamais ce vu cuire de terre, ainsi je ne réussissois jamais, (( lois même que mes mixtions eussent été boiuies, « parce que aucunes fois la chose avoit trop chauffé,

c( l'autre trop peu Or, m'étant maintes fois abusé

ce ainsi avec grands frais et labeurs, j'étois tous les ce jours à piler et broyer nouvelles matières , et ce construire nouveaux fourneaux avec grande déee pense d'argent, et consonnnation de bois et de

ce temps

« Quand j'eus flotté et tâtonné ainsi plusieurs

« années, ainsi imprudemment avec tristesse et soute pirs, à cause que je ne pouvois parvenir à mon « intention, j'achetai de nouveau plusieurs vais- « seaux de terre, et, les ayant rompus en pièces, « j'en couvris trois ou quatre cents tessons d'es- « sais d'émail, et je les |)ortai en une poterie dis- « tante d'une lieue et demie de ma demeurance, « avec requête auxdits potiers qu'ils me permis- « sent de cuire lesdites épreuves dedans.

« Dieu voulut qu'ainsi que je commençois à perte dre courage, et que, pour le dernier coup, je « m'étois transporté à une verrerie, ayant avec moi « un homme chargé de plus de trois cents sortes «d'épreuves, il se trouve une desdites épreuves « qui fut fondue dedans quatre heures après avoir « été mise au fourneau, qui me causa une joie telle, «que je pensois être deveiui nouvelle nature, et (c pensois dès lors avoir une perfection entière de « l'émail blanc. Mais je fus fort éloigné de ma pente sée : cette épreuve étoit fort heureuse d'une part, « mais bien malheureuse de l'autre : heureuse en « ce qu'elle me donne entrée à ce que je suis parte venu, et malheureuse en ce qu'elle n'étoit mise te en dose ou mesure requise. Je fus si grand bête te en ces jours-là, que soudain que j'eus fait ledit te blanc qui étoit singulièremeiit beau, je me mis à ee faire des vaisseaux de terre, combien que jamais ce je n'eusse cogneu terre; et ayant employé l'espace « de sej)t ou huit mois à faire lesdits vaisseaux, je « me pris à ériger un fourneau sejublable à ceux « des verriers, lequel je bâtis avec un labeur indite cible : car il falloit que je maçonnasse tout seul,

±2i\ UKRNAHD DE PALISSY.

« (jiic je détrempasse mon mortier, que \c tirasse « l'eau pour la détremj)e d'iceluy; aussi me i"alloit-iI « moi-même aller quérir la brique sur mon dos, à « cause (pie je n'avois nul moyen d'entretenir nn « homme pour m'aider en cest affaire. Je fis euire « mes vaisseaux en première cuisson : mais quand « ce fut à la seconde cuisson, je reçus des tristesses f( et labeurs tels, que nul homme ne voudroit croire. « Car, au lieu de me reposer de mes labeurs passés, « il me fallut travailler l'espace de plus d'un mois, « luiit et jour, pour broyer les matières desquelles « j'avois fait ce beau blanc au fourneau des ver- « riers; et quand j'eus broyé lesdites matières, j'en « couvrois les vaisseaux que j'avois faits. Ce fait, je « mis le feu dans mon fourneau par deux gueules, <c ainsi que j'avois vu faire auxdits verriers; mais « c'étoit une chose malheureuse pour moi; car « combien que je fusse six jours et six nuits « devant le fourneau sans cesser de brûler bois « par les deux gueules, il ne fut possible de pou- (c voir faire fondre ledit émail, et étois comme «. un homme désespéré; et combien que je fusse «. tout étourdi du travail , je me vais adviser que «( dans mon émail il y avoit lro]> peu de la matière (c (pii devoit faire fondre les autres : ce que voyant, « je me pris à piler et broyer ladite matière, sans « toutefois laisser refroidir mon fourneau. Par ainsi «j'avois double peine, piler, broyer et chauffer « ledit fourneau.

« Quand j'eus ainsi composé mon émail, je fus «contraint d'aller encore acheter des pots, afin '( d'éprouver ledit émail, d'autant que j'avois perdu

LE CIMLISATELH. 2li7

« tous les vaisseaux (jiie j'avois laits; et ayant ce couvert lesdites pièces dudit émail , je les mis « dans le fourneau, continuant toujours le feu en ff sa grandeur. Mais, sur cela, il nie survint un « autre malheur, lequel me donna grande fâcherie, « qui est que le bois m'ayant failli, je fgs contraint « briller les étapes (étais) qui soutenoient les tailles « de mon jardin, lesquelles étant brûlées, je fus « contraint brûler les tables et plancher de la maice son, afin de faire fondre la seconde composition. « J'étois en une telle angoisse, que je ne saurois ce dire; car j'étois tout tari et desséché à cause du ce labeur et de la chaleur du fourneau: il y avoit (c plus d'un mois que ma chemise ii'avoit séché sur « moy. Encore, pour me consoler, on se moquoit (c de moy, et même ceux qui me dévoient secourir ce alloient crier par la ville que je faisois brûler ce le j)lancher; et par tel moyen l'on me faisoit ce perdre mon crédit, et m'estimoit-on être fol.

ce I^es autres disoient que je cheichois à faire de ce la fausse mon noie, (pii estoit un mal qui me faice soit sécher sur les pieds : et m'en allois par les ce ruestont baissé, comme un homme honteux. Jétois ce endetté en plusieurs lieux, et avois ordinairement ce deux enfants aux nourrices , ne pouvant payer ce leurs salaires. Personne ne me secouroit; mais au ce contraire ils se moquoient de moy, en disant : ce II ce luy appartient bien de mourir de faim , parce ce qu'il délaisse son métier, w Toutes ces nouvelles ce venoient à mes oreilles quand je passois par la ce rue. Toutefois il me resta encore quelque espèce rance qui m'encourageoit et soutenoit, d'autant

-228 HKKNAHl) DE PALISSY.

« (jiie les dernières épreuves s'étoient assez bien « portées, et dès lors en peiisois savoir assez pour « pouvoir gagner ma vie, condnen que j'en iusse f( fort éloigné (comme tu entendras ci-après), et ne « dois trouver mauvais si j'en fais un peu long dis- « cours, afin de te rendre j)lus attentif à ce rpii te « pourra servir.

« Quand je me fus reposé un peu de temps, avec « regrets de ce que nul n'avoit pitié de moy, je dis «à mon âme : Qu'est-ce qui te triste, puisque tu « as trouvé ce que tu cliercliois? Travaille à préce sent, et tu rendras honteux tes détracteurs, .Mais « mon esprit dira d'antre ])art : Tu n'as rien de « quoy poursuivre ton affaire : comment pourras-tu « nourrir ta famille et acheter les choses requises « pour passer le temps de quatre ou cinq mois qu'il « faut auparavant que tu puisses jouir de ton la- « heur? Or, ainsi que j'étois en telle tristesse et dé- « bat d'esprit, l'espérance me donna un peu de cou- « rage ; et ayant considéré que je serois beaucoup « troj) long pour faire une fournée toute de ma « main, pour abréger et gagner le temps, et poui' « plus soudain faire apparoir le secret que j'avois « trouvé dndit émail blanc, je pris un potier com- (c mun, et lui donnois certains |)ortraits, afin qu'il « me fit des vaisseaux selon mon ordonnance; et « tandis qu'il me faisoit ces choses, je m'occupois (c à quelques médailles. Mais c'étoit une chose pi- « toyable; car j'étois contraint nourrir ledit potier « en une taverne à crédit, parce que je n'avois nul K moyen en ma maison. Quand nous eûmes tra- <( vaille l'espace de six mois, et qu'il falloit cuire la

« besogne faite, il fallut faire un fourneau et don- (f lier congé au potier, auquel par faute d'argent «je fus contraint donner de mes vêtements pour (c son salaire.

« Or, parce que je n'avois point d'étoffes (ma- « tériaux) pour ériger mon fourneau , je me pris ce à défaire celui que j'avois fait à la mode des verce riers, afin de me servir des étoffes de la dé- « ponille d'icelui. Or, parce que ledit four avoit (c si fort chauffé l'espace de six jours et nuits, le (( mortier et la brique dudit four s'estoient liqui- « fiés et vitrifiés de telle sorte, qu'en démaçounaut (C j'eus les doigts coupez et incisés en tant d'enc( droits, que je fus contraint manger mou potage (( ayant les doigts enveloppés de drapeau. Quand (C j'eus défait ledit fourneau, il fallut ériger l'autre, ce qui ne fut pas sans grand'peine ; d'autant qu'il (C me falloit quérir le mortier et la pierre, sans au- « cun aide et sans aucun repos.

« Ce fait, je fis cuire l'œuvre susdite en prc- « mière cuisson, et puis, par emprunt ou au- «trement, je trouvai moyen d'avoir des étoffes « pour faire des émaux pour couvrir ladite l)eso- (cgne, s'étant bien portée eu première cuisson. « Mais quand j'eus aclieté lesdites étoffes, il me « survint un labeur qui me cuida faire rendre l'esccprit; car après que par plusieurs jours je me ce fus lassé à piler et calciner mes matières , il me « les convint broyer, sans aucun aide, à un mouce lin à bras, auquel il falloit ordinairement deux ce puissants hommes pour le virer. Le désir que « j'avois de parvenir à mon entreprise me fai-

23(1 BKRiNAHU DK l'ALISSY.

« soit l'aire des choses (|iie j'eiisse estimé impossi- « blés.

« Quand lesdites eouleurs furent broyées , je « couvris tous mes vaisseaux et médailles dudit « émail ; puis, ayant le tout mis et arrangé dedans « le fourneau, je commençai à faire le feu, peîisant « retirer de ma fournée trois ou quatre cents livres. « Jeeontiuuai ledit feujuscju'àeeque j'eussequekpie rt indice et espérance que mes émaux fussent fon- « dus, et que ma fournée se portoit bien. Le lende- « main quand je vins à tirer mon œuvre, ayant prête mier ôté le feu, mes tristesses et douleurs furent (c augmentées si abondamment, que je perdis toute « contenance. Car combien que mes émaux fussent fc bons et ma besogne bonne, néanmoins un aeci- « dent était survenu à ladite fournée, lequel avoit « tout gâté; et afin que tu t'en donnes de garde, (c je te le dirai ; aussi après celui-là je t'en dirai un (( nombre d'autres, afin que mon malheur te serve « de bonheur, et que ma perte te serve de gain. « C'est parce que le mortier de quoi j'avois ma- « conné mon four étoit plein de cailloux, les- « quels sentant la véhémence du feu se crevèrent rt en plusieurs pièces, laisant plusieurs pets et toii- (( nerres dans ledit four. Or, ainsi que les éclats « desdits cailloux sautoient contre ma besogne, Té- « mail, qui étoit déjà liquifié et rendu en matière « glueuse, prit lesdits cailloux et se les attacha par « toutes les parties de mes vaisseaux et médailles, « qui sans cela se fussent trouvés beaux.

« Je fus si marri que je ne te saurois dire, et non « sans c^use ; car ma fournée me coùtoit plus de six

ce vingts éciis. J'avois emprunté le bois et les étotcc fes, et si a vois emprunté partie de ma nourriture « en faisant ladite besogne. J'avois tciui en espèce rance mes créditeurs qu'ils seroient payez de l'arec gent qui proviendroit des pièces de ladite four- « née, qui fut cause que plusieurs accoururent dès « le matin quand je commençois à désenfourner, (c dont par ce moyen furent redoublées mes trisce tesses : d'autant qu'en tirant ladite besogne , je « ne recevois que honte et confusion. Car toutes mes « pièces étoient semées de petits morceaux de cail- « loux , qui étoient si bien attachés autour desdits (c vaisseaux et liés avec l'émail, que quand on pasce soit les mains par-dessus , lesdits cailloux couee poient comme rasoirs ; et combien que la besogne ee fût par ce moyen perdue, toutefois aucuns en (C vouloient acheter à vii prix. 3.1ais parce que ce (C eût été un décriement et rabaissement de mon ce honneur, je mis en pièces entièrement le total de ec ladite fournée , et me couchai de mélancolie, « car je n'avois plus de moyen de subvenir à ma ce famille. Je n'avois en ma maison que reproches ; ce au lieu de me consoler, l'on me donnoit des maléee dictions; mes voisins, qui avoient entendu ces ce affaires, disoient que j'étois un fol, et que j'eusse ce eu plus de huit francs de la besogne que j'avois ce rompue. Et estoient toutes ces nouvelles jointes ce avec mes douleurs.

ce Quand j'eus demeuré quelque temps au lit, et ce que j'eus considéré en moi-même qu'un homme ce qui seroit tombé dans un fossé, son devoir seroit ce de tâcher à se relever; en cas pareil, je me mis à

ÛIH BKRNAHl» \)K PALISSY.

« faiie ([uelques [)eintiires, rt j)ar |)liisieiir.s moyens « je pris peine de reeouvrer un peu d'argent : j>uis « je disois en nioi-mênie ((ue toutes ujes pertes et « hasards estoient |)asse/-, et qu'il n'y avoit rien « plus qui me j)ùt enq)escher que je ne fisse de « bonnes pièces : et me prins (comme au|)aravant) « à travailler audit art.

(c Je fis faire grand nombre de lanternes de terre « à certains ])Otiers, pour enfermer mes vaisseaux «quand je les mettois au four; l'invention se « trouva bonne, et m'a servi jusques aujourd'hui. « Mais j'étois si nouveau que je ne |)ouvois di.s- « cerner du trop ou peu de cuisson : ([uand j'a- (( vois appris à me donner garde d'un danger, il (c m'en survenoit un autre, lecpiel je n'eusse jamais fc pensé. Enfin je trouvai moyen de faire quelques <(. vaisseaux de divers émaux entremêlés en manière « de jaspe : cela m'a nourry quelque tenq)s. Mais « quand j'eus inventé le moyen de faire des pièces (( rusti(pies, je fus en j)lus grande peine et en |)lus « d'eunui qu'auparavant. Car ayant fait un certain (C nond)re de bassins, et les ayant fait cuire, mes « émaux se trouvoient les uns beaux et bien fondus, « autres mal fondus, autres étoient brûlez, à cause (C qu'ils étoient composés de diverses matières qui « étoient fusibles à divers degrés : le verd des le- (( zards étoit brûlé premier que la couleur des ser- « pents fut fondue; aussi la couleur des serpents, « tortues, écrevisses, tortues et cancres étoit fon- « due auparavant que le Idanc eût reçu aucune « beauté.

f( Toutes ces fautes m'ont causé un tel labeur et

« tristesse d'esprit,qu'auparavant que j'aie eu rendu (c mes émaux fusibles à un même degré de feu, j'ai « ciiidé entrer jusques à la porte du sépulcre : ainsi « en me travaillant à tels affaires je me suis trouvé « l'espace de plus de dix ans si fort écoulé en ma « personne, qu'il n'y avoit aucune forme ni appaf( rence de bosse aux bras et aux jambes : ainsi <(. étoient mesdites jambes toutes d'une venue ; « de sorte que les liens de quoi j'attachois mes « bas de chausses étoient, soudain que je clie- « minois, sur les talons avec le résidu de mes « chaussures. Je m'allois souvent pourmener dans (( la prairie de Xaintes, en considérant mes mi- « sères et erniuis; et, sur toutes choses, de ce « (ju'en ma maison même je ne pouvois avoir nulle « {)atience , ni rien faire qui fût trouvé bon. J'é- « tois méprisé et moqué de tous. Toutefois je fai- « sois toujours quelques vaisseaux de couleurs di- ((. verses, qui me nourrissoient tellement quellement. (c li'espérance que j'avois me faisoit procéder en « mon affaire si virilement, que plusieurs fois, pour (C entretenir les personnes qui me venoient voir, je « faisois mes efforts de rire, combien que, intérieu-

(c rement, je fusse bien triste

« J estois toutes les nuits à la merci des pluies (C et vents, sans avoir aucun secours, aide ni concc solation, sinon des chats-huants qui chantoient « d'un côté, et les chiens qui hurloient de l'autre; « parfois il se levoit des vents et tempêtes qui (( souffloient de telle sorte de dessus et de dessous ce de mes fourneaux , que j'étois contraint quitter (C de tout, avec perte de mon labeur. Et me suis

lU IJKRNAHI) ni; PAMSSY.

« trouve plusieurs fois qu'ayant tout (juitté, n'ayant « rien de sec sur moi à cause des pluies qui étoient K tombées, je m en aliois couclier à la minuit ou au (f point du jour, accoutré de telle sorte comme un « honnne que l'on auroit traîné par tous les bour- « biers de la ville : et en m'en allant ainsi retirer, « j'allois bricollant sans chandelles , et tombois (c d'un côté et d'autre, connue un homme qui se- « roit ivre de vin, reiiq)li de grandes tristesses: <f d'autant qu'après avoir longuement travaillé, je « voyois mon labeur perdu. Or, en me retirant ainsi « souillé ettrenqDé, je trouvois en ma chambre un«" « seconde persécution jjire que la première, c|ui me « fait à présent émerveiller que je ne suis consumé a de tristesse. »

Dieu et l'art, qui veulent être vaincus, l'un par la patience de l'homme, l'autre par le travail, lui cédèrent enfin, à un âge déjà avancé, la*victoire. Sa renommée se répandit avec ses œuvres, et le ))rix qu'il recevait de ses terres émaillées, de ses sculptures en argile, releva sa maison et sa famille. La gloire et la fortune visitèrent ensemble, quoique tard, ses fourneaux. Ses ouvrages ébauchés d'abord, imparfaits, mais où l'on sent la sève naissante d'un nouvel art né de lui-même et non d'aucune routine, décorèrent bientôt les châteaux et les ])alais. Paris, où Catherine de Médicis avait appelé le génie, les arts, avec les conceptions de l'Italie, l'attira comme il avait attiré les grands sculpteurs de ce siècle, Iran Cousin, (Irrii)nin Pilon, Jean Goujon, fnmille de Raphaël

et de Michel-Ange. Les grands l'accueillirent, les petits l'envièient ; le maréchal de Montmorency le protégea, Catherine de Médicis lui donna un emplacement pour ses fourneaux dans une partie du sol qu'occupe aujourd'hui le palais des Tuileries. Elle allait l'y voir travailler, à l'exemple des princes de sa famille à Florence, cpii vivaient dans l'atelier et dans la familiarité des artistes, ces princes de la nature, du travail et du génie.

Ce fut à cette époque heureuse et honorée de sa vie, qu'il fit ses innombrables chefs-d'œuvre de poteries en relief et de plats décorés de figures, d'animaux, de reptiles, d'insectes, de scarabées, de plantes et de fleurs, qui, après avoir été enfouies trois siècles dans les catacombes domestiques des maisons riches, en ressortent aujourd'hui au prix de l'or, comme des trésors perdus de dessin, de grâce, de naïveté, pour être établis dans les musées des palais et dans les dressoirs des hommes opulents, qui ennoblissent la richesse en faisant de leur demeure les archives de l'art.

Une salle du Louvre est dédiée presque en entier aux minutieuses merveilles de Palissy. Le voisinage des toiles de Raphaël et des marbres de Michel-Ange, n'éteint pas la gloire du potier de terre. On s'arrête, retenu par l'attrait de la naïveté et de la vérité, devant ces plats sculptés oii des couleuvres en relief, aux spirales écaillées, font crisper les doigts qu'elles attirent par les couleurs, et qu'elles repoussent parla vérité. A côté de la couleuvre endormie, qui repose sa tête en fléchissant le cou sur les anneaux de sa queue, on voit la noire écre-

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visse, cette araignée des eaux , tendre ses longues serres connue poin* pincer les écneilset s'inernster dans les fentes dn rocher. A coté d'elle, les poissons argentés anx nageoiies ouvertes s'élancent coinme par nn ressort intérieiu', dirigeant leur fuite ra- |)ide à travers les joncs, par un léger frémissement de leur queue, gouvernail de cette nef vivante, f^e coquillage aux volutes cannelées, send)lable à une j)étrilicatiou de la vie aninuile, ou à une animalité commençante de la pierre, se colle au fotid de l'eau, comme pour fermer sa demeure solitaire à ses ennemis. La grenouille, contractant ses membres élastiques, se teint en vert pour se confondre avec les plantes qui bordent le ruisseau ; elle ouvre ses larges yeux, dresse sa tête, et semble jjréte à bondir j)our échappera la couleuvre. Su ries rebords du jjlat, de jeunes lézards aux pattes étendues et à la longue queue, sinueuse comme les labyrinthes des plantes entre lesquelles ils se glissent, penchent la tête pour écouter le bruissement des brins d'herbes ou des grains de sable. Le fond de l'eau et les bords sont tapissés de mousses humides ou de larges feuilles d'herbes aquatiques, aplaties et collées au sol [)ar le poids des gouttes de rosée, dont la trans|Kirence se reflète sur leurs vernis.

C'est le monde sous-fluvial des eaux, sur])ris par l'œil de l'homme, en écartant les feuilles, les tiges, les joncs du marécage, et transporté sur l'argile, aussi vrai de formes, aussi nuancé décailles, aussi éclatant de couleurs, que si une ménagère, en lavant son dressoir, avait enfoncé un do ses plats dans le lavoir, et l'avait retiré rem-

pli jusqu'aux bords de sable, de coquilles, de débris d'herbes et d'animaux aquatiques. Le filet d'un pêcheur vidé, tout palj)itantet tout ruisselant sur le sable et transvasé dans un bassin d'argile, voilà les plats de Palissy.

Quelquefois il sculpte et il peint, en groupes coloriés, des scènes de l'histoire, de la Fable, de la Bible, de l'Evangile; quelquefois des scènes naïves de la vie rurale : la nourrice qui donne le sein et qui sourit à l'enfant ivre et rassasié de la source vivante de toute vie ; quelquefois Vénus jouant avec les Amours; ailleurs, c'est une jeune fille qui a surpris la nichée de petits chiens , et qui les emporte dans un pan de son tablier pour les faire admirer : leurs petites têtes étonnées débordent des fentes de la toile, et la mère, tendre, inquiète, mordille, en suivant ses petits, les plis de la robe de la jeune fille. Celle-ci la regarde et la rassure par un sourire.

Mais les chefs-d'œuvre de Palissy, devenu artiste plus consommé par la contemplation des grandes toiles, des grands marbres pendant son séjour à Paris sous Catherine de Médicis, décorent les musées domestiques du prince Soltikof, à Paris; de M. Rothschild, à Londres; de M. Sauvageot, de M. Rallier, enfin de M. Sellières, qui a voué un culte à la mémoire de ce grand artisan, et qui a fait de sa demeure un musée de ses œuvres. C'est chez M. Sellières, au château de Mello, qu'on admire le grand bassin des Eléments, où la terre a imité les délicatesses du métal ; le combat des C'entaures et des I^apithes, monument unique de

-2ns BERNARD DK PALISSV.

l'atelier de Pallssy ; le relief de Persée et d'Andromède, celui de la fejnîiie adultère, celui de la vendange et des })lats h jour festonnés d'aral)es(jues , dont des tnari^uerUes en fleur éniaillent et senihlciit parfunici' les Lords, devise parlante de (juelque amour royal ou chevaleresque insjDiré à l'artiste. 11 est beau de voir la passion désintéressée de l'art, dans des hommes de luxe, attribuer ainsi des prix énormes à des morceaux de terre cuite (pii gardent seulement l'empreinte des doigts d un pauvre artisan! Le Jiiétier ainsi devient or, et l'or devient art, k la gloire de l'homme de gont et au bénéHce de l'ouvrier; échange mutuel entre le luxe et le travail, et la fortune qui les ennoblit tous les deux!

Nous devons à M. Sellières la clef des musées de Palissy.

Mais cette gloire, cette faveur des cours, cette popularité de ses ouvrages dans toute la France et jusqu'en Espagne et en Italie, cette fortune, re])os (le ses vieux jours et héritage de ses enfants, ne «contentaient pas l'ouvrier de terre. Il sentait qu'il avait en lui une autre œuvre à façonner, son àme. Comme Socrate, statuaire en marbre, c'est en Iiiimème qu'il s'efforçait de tailler sa propre statue, par la ressemblance avec le divin modèle de toute perfection, jjar la sainteté de sa vie, et, s'il était nécessaire, par le martyre. La vie immortelle, à mesure qu'il avançait en âge, l'occupait plus que la vie mortelle. Dès son enfance, et pendant tout le cours de ses apprentissages, de ses voyages et de

ses luttes corps à corps avec la terre, ia passion de Dieu l'avait travaillé, soutenu et consolé. C'est cette passion dont il trouvait la satisfaction dans la solitude des forêts, sur la cime des montagnes et au bord des mers. Elle lui faisait rechercher les lieux déserts pour s'abîmer plus en silence dans la contemplation des formes et de la vie des rochers, de la structure et de la végétation des plantes, du réseau souterrain des eaux, de l'organisation et des mœurs des animaux Il en sait des secrets merveilleux, à la gloire de Celui qu'il appelle le grand mécanicien, le grand constructeur, le grand animateur des mondes. Cette contemplation pieuse et passionnée des choses de la terre devait porter nécessairement une âme si complète à la divination des choses d'en haut. Tout vrai génie monte sans cesse, et en montant il rencontre Dieu.

Palissy croyait l'avoir rencontré, et il vivait dans un perpétuel commerce avec l'esprit invisible qui seul lui rendait raison des choses visibles. C'était le temps où la Réformation, née des abus introduits par les Médicis dans l'Église catholique, préludait à la liberté de penser, tout en voulant rester fidèle au dogme principal du christianisme, et où la foi d'autorité et la foi de raisonnement luttaient avec le fer et le feu, l'une pour conserver, l'autre pour conquérir le monde des âmes. La famille de Palissy et lui-même étaient de la religion réformée; ils subissaient les persécutions de la religion dominante. Il y a dans l'homme une tyrannie naturelle : quand il ne peut pas asservir au nom des princes, il aime asservir au nom de Dieu. Il

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