BERNARD DE PALISSY
n'apprend à respecter la liberté cl'aiitrui qu'après avoir mille fois souffert dans la sienne. Les prédicateurs du culte nouveau dans les provinces du midi et de l'ouest y étaient traqués comme des bêtes fauves, prenant différents déguisements et métiers pour cacher leur véritable métier de moissonneurs d'âmes; épiés, emprisonnés, ejifermés, traînés sur les routes et conduits dans les villes pour y être jetés au feu des bûchers; prélude sinistre de la Saint-Barthélémy.
Des traits sublimes de foi, de résignation, de dévouement et d'espérance signalaient cette persécution. L'un, évadé de sa prison la veille du supplice, et voyant qu'il n'était pas suivi par ses compagnons de captivité moins adroits que lui, y rentrait pour les consoler jusqu'à la dernière heure. L'autre, le matin du jour de sa mort, éveillait son ami couché sur la même paille, et, lui montrant de la main une splendide aurore d'été sur l'horizon, lui disait : — « Réjouissons- nous! Si le spectacle de « la nature et de la clarté renaissante est si beau ce sur la terre, que sera-ce demain, quand nous «verrons tant de pavillons éternels.'^ » Les plus heureux se réfugiaient sur les écueils et dans les îles (jui bordent les côtes de Saintonge, et venaient, à travers les tempêtes et en bravant la mort, apporter la parole évangéliqueà leurs coreligionnaires.
Palissy, qui se nourrissait de leurs doctrines, décrit avec admiration leur zèle et leur intrépidité: « Ces vieillards n'avoient point d'épée, dit-il, à leur « ceinture, mais un simple bâton à la main, et s'en « alloient ainsi seuls et sans crainte, selon cette
LE CIVILISATEUR. 2il
« parole du Maître : « Vous annouceiez ma loi « allant, venant, mangeant, huvant, couehés, levés, « assis sur le bord des chemins. )) — Ils portoient (c leur nourriture dans leur chemise, car il y en avoit « bien peu de riches dans notre assemblée, et nous (( n'avions pas de quoi leur payer leur salaire. — j.cs « peintres, horlogers, imagiers, orfèvres, libraires, « imprimeurs, et autres, )> dit un historien catholique du temps, « ({ui,dans leurs humbles métiers, ont « cependant quelque exercice d'esprit , furent les « ])remiers à se ])rendre aux idées neuves. »
L'ame poétique et musicale de Palissy était particulièrement séduite par la poésie et par le chant des psaumes, dont les prédicateurs apprivoisaient le peuple des champs. « En les écoutant, dit-il, il ce me sembloit que je me promenois le long des ri- (c deaux d'aunes et de frênes qui voilent le lit des « eaux des ruisseaux, etque j'entendois un peu murce nuu-er les eaux courantes du ruisseau qui couloit « au pied de ces rideaux d'arbres; et, d'autre ])art, « j'entendois la voix des petits oiseaux qui étoient (c sur lesdits aubiers, et lors me veuoit à souvenir « du psaïune cent (juatrième, sur le plan duquel « j'avois dessiné mon jardin, et où le prophète dit « que les ruisseaux passent et murmurent aux valcc lées, au bas des collines, et où il dit aussi que les (C oiseaux font résonner leur voix sur les arbris- « seaux plantés au bord des eaux courantes. Il me « sembloit encore que j'entendois les voix de plu- « sieurs vierges qui gardoient leurs troupeaux, et (f des pasteurs jouant mélodieusement de leurs « flûtes. »
242 BERNARD t)E l'ALISSY.
Mais il décrit bientôt la persécution religieuse et politique qui dissipe ces petits troupeaux : « Je me « retirai secrètement dans ma maison, dit-il, pour « ne pas voir les meurtres, les reniements, les pil- «. lages qui se faisoicnt dans les villes et dans les a campaj,'nes: cependant, deux mois que j'y res- « tai , il me sembla que l'enfer étoit défoncé , « et que tous les démons étoient sortis pour rate vager la terre. De ma maison, je voyois les sol- '( dats courant par les rues l'épée nue au poing, 'c criant : Où sont-ils?... Les petits enfants eux- « mêmes s'assembloient dans une place que je voyois « de la maison où je travaillois de mon métier de « terre, et imitoient les blasphèmes, les batailles et (( les meurtres des hommes. Il me prenoit sou- « vent envie d'en faire vengeance ; mais je récitois « en mon cœur le psaume de miséricorde! »
Palissy revint à Paris pour échapper à ces spectacles : son génie le préserva du massacre de la Saint-Barthélémy, peut-être aussi l'humilité de sa condition et la douceur de son caractère. Jean Goujon, le Michel-Ange de la France, plus envié parce tju'il était plus célèl)re, fut atteint sur son échafaud de sculpteur, en travaillant aux cariatides du Louvre; il tomba, le ciseau à la main, au pied de la statue à laquelle il donnait sa vie. Les j:)rotections de cour sauvèrent Palissy. Il occupa ses loisirs d'abord, et plus tard ses captivités à écrire, de son art, de son âme et de sa foi, les choses, étranges sous la phmie inculte d'ini ouvri<T, cpie nous avons ci-
tées de lui. Le style grandissait en lui avec la sagesse et les années. Nous n'en connaissons point, en français, de plus biblique et de plus moderne à la fois. On y sent les premiers bouillonnements dune source qui va jaillir: c'est une langue qui se moule sur l'âme, et non sur l'antiquité. Ce sont les ignorants qui créent les langues; les savants ne font que les exhumer.
Le principal livre de Palissy dans sa maturité est un recueil de méditations philosophiques, religieuses, artistiques et surtout agricoles, qu'il intitule son Jardin. C'est le Salomon des ouvriers, se reposant au soleil couchant de sa pénible et sainte vie, se remémorant les choses de la nature, de l'art et de l'âme, qui ont laissé leur empreinte dans son imagination et dans son cœur pendant son pèlerinage ici-bas. On y sent le laboureur, le fabricateur de briques et le fabricateur de songes; on y sent surtout l'adorateur du suprême Ouvrier en esprit et en vérité. L'amour de la nature lui en donne l'intelligence, et l'intelligence delà nature lui révèle les lois, les forces, les grâces de la créa lion.
Il se figure que, pour s'abriter contre les persécutions et les guerres civiles de son temps, Dieu lui a permis de se construire un jardin inaccessible aux bruits, aux troubles, aux ravages du monde, une sorte iXÉden dont il est \ Adam ; il rêve qu'après avoir dessiné, planté, semé cet asile, il y donne, à l'ombre de ses vergers et au bord de ses sources, des leçons de culture, de sagesse, de piété et de bonheur aux hommes. Il se peignait ces images de félicité, de liberté et de repos dans les murs de la
4U HKHNAlUi Iti: l'ALISSY.
Bastille de Paris, où le niaréchal de Montmorency et ses autres protecteins du parti opposé le tenaient enfernié pour sa sûreté, autant (pic [nniv le contraindre à sa conversion.
Comme le Créateur lui-même l'a fait dans son œuvre, Palissy répand son Ame dans toute sa création imaginaire, et il convie tous les animaux vivants, intelligents et aimants à l'habitation et à la félicité de l'homme. Il y associe même les plantes, (pi'il dépeint comme susceptibles d'un certain degré incomplet d'intelligence et d'amour.
(( Sur les parois de mes cavernes de rochers, il y « aura,» dit-il, songeant ;i ces objets qu'il a si souvent reproduits dans ses compositions d'argile et d'émail , « nond)re d'espèces d'herbes et de « mousses inscul])ées, comme sont les scolopen- « dres, les cheveux de Vénus, les adiantes et au- « très espèces d'herbes, et au-dessous desdites « herbes et mousses, il y aura un grand nombre (c de lézards et insectes qui ramperont le long des « roches, les uns en haut, les autres en travers, K les autres descendant en bas, faisant leurs gestes, « attitudes et plaisants contournements; et tous « lesdits animaux seront insculpés et coloriés si « j^jrès delà nature, que les autres insectes, lézards « et couleuvres naturels, les viendront souvent ad- « mirer, coinme tu vois qu'il y a un chien insciilpé « dans mon atelier de potier, que plusieurs chiens « se sont mis à gronder contre, pensant cju'il fut « naturel; et du rocher suinteront plusieurs ruis- « selets d'eau (jui tondjeront dans le bassin, où il « y aura poissons naturels, grenouilles et tortues.
Ll-: ClVILlSA'lhLK. 245
« Et au-dessus de cette gi'otte ouvtrte au ciel, je a planterai, en façon de corniche, un grand nombre ce d'à Jiépines et autres arbrisseaux portant leurs « fruits jjour la nourriture des oiseaux, lesquelles « aubépines et autres arbustes seront cause que « ceux qui se pourmènerout eu icelles allées auront « ordinairement le plaisir de diverses chansonnet- « tes qui parles oiseaux seront dites sur ces arbris- (c seaux. îl y a deux causes qui rendront les oiseaux « amateurs de dire leurs chansonnettes en ce lieu. « La première cause est le soleil , qui dès le matin « jettera ses rayons sur les arbrisseaux; la seconde « est que les oiselets trouveront ordinairement « quelque chose à se repaître sur les branches, (c Pour mieux les accoutumer en ce jardin, je jetce terai en tem|)s d'hiver des graines de plusieurs « semences sur la terre, afin qu'ils trouvent à man- (c ger (juand la saison aura rendu les arbres stéc( riles....
ce Et ceux qui se pourmènerojit au-dessus de ces ce galleries, et s'appuieront sur l'accoudoir pour se ce récréer, auront les arbustes et les oiselets sur leur ce tête; et, voulant regarder la beauté du jardin et ce ce qui s'y fera, ils auront de la senteur de ceree tains violettes, marjolaines, basilics et autres ce espèces d'herbes, abritées, par les rochers^ des « froideurs du nord et de l'ouest. Ces montagnes ce exposées au midi et au matin, échauffées tout le ce jour par le soleil, rendront la nuit leur chaleur ce à ces plantes, herbes et arbres, et les fruits en sece ront plus savoureux et à meilleurs goûts... De « plus, celles qui demaiuleront l'humidité seront
UO ntHNAHl) DE l'ALISfciY.
(c plantées le lonj» des rnisseanx qui sortiront de « ces rochers et nionlai^nes, et ces petits ruisseaux «feront, en allant, nn çjrand ruisseau; certaines « circulations formeront des îles propres à Fjonrff rir des herbes aquatiques, et poui- airoser clia- « cune, je creuserai un grand nombre de branches « de sureau qui s'engenceront l'une au bout de Tau- « tre; et j'en présenterai un bout aux suintements « des roches, et je les soutiendrai sur de petites (( fourches en bois plantées en terre, qui porteront « mes petits canaux à chaque place que je voudrois « mouiller. Et pour que le pied des hommes ne foule « et ne gâte pas les herbes, entre le rocher et les « plantes auxquelles je conduirai l'eau, mes aque- « dues de sureau seront percés tout le long de pecc tils trous fpii laisseront pleuvoir comme une rosée (c perpétuelle sur les herbes. »
Puis après une longue et amoureuse description de ses montagnes, cavernes, rochers, parterres, vergers, entremêlée de réflexions merveilleusement pieuses et d'élans de l'âme à Dieu: «En me retirant « des labeurs de cette terre, s'écrie-t-il, je n'ai ft trouvé en ce monde autre délectation que de «construire et cultiver mondit jardin; tellement « que depuis ce temps-là je n'ai fait que rêver à l'e- « difieation d'icelui.... Et la semaine passée, comme « i'élois en mon lit endormi, il me sembla que moii «jardin étoit déjà fait comme j'ai dit ci-dessus, et «que je commençois déjà à en manger les fruits; «et me sembloit qu'en passant le matin par ledit « jardin, je considérois les merveilleuses choses que « le souverain Maître a commencé à faire à nature. »
LE CIVILISATEUR. 2i7
Palissy sort de là pour s'élever aux considérations les plus surnaturelles, mais lesplus vraies, sur les lois morales de toute la création, visibles pour un génie religieux et pliilosophique dans les lois physiques delà végétation et de l'animalité. H épau- (îhe sa charité sur les animaux, il prête son intelligence aux végétaux, aux rochers eux-mêmes , aux sources, à l'Océan ; il fraternise de l'âme avec l'âme universelle, dont il voit les actes, dont il plaint la sensibilité, dont il entend la plainte ou la joie dans toute la nature.
'(Nulle nature, dit-il, ne produit son fruit sans K extrême travail ou douleurs. Je dis aussi bien les « natures végétatives que les sensibles et raisonnacc blés. Si la poule devient maigre pour faire éclore « ses poussins, si la chienne souffre en mettant bas « ses petits, jeté puis assurer que les plantes souf- « frent en produisant leurs fruits...
« J'étois une fois dans les îles de la Saintonge. « J'aperçus une vigne plus chargée de fruits que « toutes les autres : m'enquérant de la cause, on me « répondit qu'elle étoit chargée à mort. Je deman- « dai ce que l'on vouloit dire. J'appris alors qu'on « lui avoit laissé plus de rameaux que de coutume, « parce qu'on vouloit l'arracher après la cueillée; « mais qu'autrement on n'auroit pas voulu permet- « tre qu'elle fût chargée si abondamment. Ce qui « veut dire que si on laissoit faire aux vignes ce « qu'elles voudroient, elles se tueroient à cause de « l'abondance des fruits qu'elles s'efforceroient de « produire... Bien des fois j'ai contemplé des arbres « et plantes qui se sentoient mourir, et qui, avant de
^2i8 iU'.HNAUlJ l»E l'ALISSY.
« mourir, se liatoieut cicilciirir rt (lc*))rofiuire grai- « nés et fruits avant le temps accoiitiimé... Que se- « roit-ce si je parlois des hommes? »
Plus loin, il eontemple dans son jardin « les ra- (( meaux des vignes, des pois et des courges, lesc[uels « seml)loient avoir connoissance de leur débile na- « tnre ; car, ncpouvaiit se soutenir d'eux-mêmes, ils « jetoieut certains petits l)ras comme filaments en « l'air, et, trouvant quelques petites branches, ils « venoients'y liei*, suspendus et attachés... Quelque- « fois aussi, passant par les jardins, je voyois plu- <c sieurs de ces rameaux qui n'avoient rien à quoi « s'ap|)uyeretjetoient leurs petits bras en l'air, j)en- « sant saisir quelque chose pour se soutenir. l>ors « je venois leur tendre certaines branches pour ai- « derà leur foiblesse; et un matin l'ayant fait ainsi, (c je trouvai le soir que ces j^lantes avoient jeté et « entortillé leurs bras autour de ces appuis. Et, tout <( émerveillé de la providence de Dieu, je me rappe- « lois cette parole : que les oiseaux même y ont i)art, « et ne tombent pas sans sa volonté!...
« J'aperçus aussi certains arbres fruitiers , les- « quels il sembloit qu'ils eussent quelques connois- « sauces, car ils étoient soigneux à garder etàpro- « téger leurs fruits, comme la femme son petit « enfant. Parmi ces j)lantes, les vignes, les courges, « s'étoient posées et contournées certaines feuilles « dont ils couvroient leurs fruits, craignant que le « froid ne les endommageât. Les rosiers etgroseil- (c liers, afin de se défendre contre ceux qui vou- « droient ravir leurs fleurs et germes, avoient mis « au-devant des armures et éjiines pirpiantes. Je vis
« le froment et autres blés, à fjui le Tout-Piiissaiit « avait donné la sagesse de vêtir leurs fruits siexcel- « leninient, que Saloinon ne fut jamais si bien vêtu « avec toute sa sagesse. Toutes ces choses me donce noient occasion de tomber sur ma face et d'ado- « rer le Vivant des vivants, qui a fait de telles choses « pour l'utilité et le service de l'homme! — La « terre seroit bénie, s'écrie-t-il alors, si l'homme y « travailloit ! w
Le potier devient lyrique, et le cantique du prophète se mêle au travail de ses mains: « Jl n'y a ce trésor pareil aux petites herbes des champs, ce même les plus méprisées! »
Si la nature que nous appelons inanimée, par ignorance sans doute et par faiblesse de vue, lui fournit de tels hvmnes, qu'on juge des im[)ressions qu'il recevait de la contenq;)lation des animaux, deschamps, et des merveilles delintelligence de l'homme!
(c Quand je sortois du jardin, dit-il, pour aller c( me pourmener à la prée qui penche vers la rivière, f( étant là, je voyois jouer, gambader et folâtrer « certains agneaux , moutons, brebis, chèvres et ce chevreaux, ruant, sautelant et faisant plusieurs ce gestes et mines étranges; et mêmement me ce sembloit que je prenois grande délectation à « voir certaines brebis dépouillées , lesquelles « sentant le temps nouveau (le printemps), ayant ce laissé leurs vieilles robes, elles faisoient mille ce sauts et gambades en ladite pj'ée. Je voyois cerce tains autres béliers qui se reculoient bien loin ce l'un de l'autre; et puis, courant d'une vitesse en
250 UKUNAH!) HK PALISSY.
« grande roideur, ils se venoient IVapper des cornes « l'un contre l'autre. Je voyois aussi des clièvres « (jui, se levant des deux pieds de derrière, se heurte toient les cornes d'une grande violence; aussi <f je voyois les petits poulains et les petits veaux « qui se jouoient et f'olàtroient auj)rès de leurs « mères... Toutes ces choses me voyoient d'un si « grand plaisir, (|ue je m'écriois en moi que les « hommes étoient bien fous d'ainsi mépriser les «lieux champêtres et l'art d'agriculture, lequel (c nos pères anciens, gens de bien, et même les pro- K phètes, ont bien voulu exercer, voire même garder « leurs troupeaux.... ^
VlJl.
Hélas! c'était dans les murs et dans les fossés d'une prison, séparé de sa femme par le tombeau et de ses enfants par la captivité; des horizons de la Seine parla proscription, des outils et du travail de son art par la vieillesse, de ses frères en religion par le martyre, que Palissy écrivait ces (;hoses, et se consolait dans sa ])ensée de sa ruine, du cachot, et de sa mort prochaine. Ces feuilles éparses , longtemps oubliées, enfin recueillies, forment deux volumes, véritables trésors de sagesse humaine, de piété divine, de génie éminent, de naïveté, de force et de couleur de style. Il est )nq:)ossible, après les avoir lus, de ne pas proclamer ce pauvre ouvrier d'argile un des plus grands écrivains de la lansrue française. IMontaii^ue ne le dépasse pas en liberté, J. J. Rousseau en sève, la Fontaine en grâce, Hossuet en énergie
lyrique. ]1 rêve, il médite, il pleure, il décrit et il chante comme eux.
Il touchait alors à ces dernières heures de la vie où la voix de l'âme prend plus de mélancolie et de solennité, comme les bruits du soir dans une nature qui va s'éteindre et se taire. Son ancien patron avait pitié- de ce vieillard prêt à mourir dans les chaînes , et à changer seulement de toml)eau. Le roi Henri III alla le visiter dans sa prison, désirant 1 affranchir, et mettre sa grâce au prix d'une légère complaisance de sa foi. — « Mon bon « homme, lui dit le roi, il y a quarante-cinq ans (( que vous êtes au service de ma mère et de moi; « nous avons enduré que vous ayez vécu en votre « religion parmi les feux et les massacres. Main- « tenant je suis tellement pressé par ceux des (c Guises et par mon peuple, que je me vois cow- « traint de vous livrer entre les mains de mes « ennemis , et que demain vous serez brûlé si vous « ne vous convertissez. » — Le vieillard s'inclina, attendri par la bonté du roi, humilié de sa faiblesse, mais inébranlable dans la foi de ses pères, — (c Sire, répondit-il , je suis prêt à donner mon a reste de vie pour l'honneur de Dieu» Vous m'avez « plusieurs fois dit que vous aviez pitié de moi, « et moi j'ai pitié à mon tour de vous qui avez pro- (c nonce ces mots : Je suis contraint ! Ce n'est ce pas parler en roi, sire! et ce sont paroles que a ni vous, ni les Guises, ni votre peuple, ne pource ront jamais me faire prononcer. Je sçais mou- « rjr! »
Les courtisans qui accompagnaient le roi, au lieu
'2:rl lihHNAUl) IM. I'AIJ>>^.
d'adiDiier, s'indiiijnèient. — « Voyez 1 uihuleiitl s'é- « criaieiit-ils; ne dirait-on pns ([iTil a lu Séiuviuo Pt « qu'il parodie,' le mot du [iliilosoplie : « Celui qui «sait niouiir ne sait jamais être contraint!»
Henri III, meilleur (jue sa cour, en considération de ses belles œuvres qui décoraient ses palais, et en mémoire de sa mère, ne consentit pas à cc'der Palissy aux Guises, et laissa la vieillesse et la nature achever le condamné. Il expira martyr volontaire dans les cachots de la Bastille, et ne retrouva la liberté fjue dans la mort.
Sa gloire parut longtemps ensevelie avec lui; elle ne fut exhumée de l'oubli avec ses œuvres cpie dans le dernier siècle, par Faujas de Saint-P'ond, Fontenelle, Buf'f'on ; dans celui-ci par M. Cap, (pii recueillit, classa, commenta ses œuvres; et enfin, tout récemment, par un jeune honniie dont l'ame et l'imagination se passionnèrent, par ressemblance de nature, pour l'art, la [)oésic et le martyre de Palissy, M. Alfred Dumesnil. Nous leur devons les jnatériaux de la statue d'argile du potier de terre.
Bernard de Palissy est le plus parfait modèle de l'ouvrier. C'est par son exemple, plus que par ses œuvres, (ju'il a influence sur la civilisation, et qu'il mérite une place à part parmi les hommes dont le nom a grandi le nom de l'humanité. Qu'il fût resté inconnu et routinier dans la tuilerie de son père à pétrir ses tuiles; ([u'il n'eût jamais purifié, façonné, émail lé sa poignée de J)oue; que ses groupes naïfs, ses reptiles ran)j)ants, ses limaçons baveux, ses grenouilles humides, ses lé/ards éveillés, ses
herbes et ses mousses tren]pées de pluie n'eussent jamais décoré les fonds ou les bords de ces plats, de ces aiguières, de ces salières, ornements aussi bizarres que minntienx des tables et des dressoirs du seizième siècle; certes, rien n'aurait manqué à l'art de Phidias, de Michel-Ange, à la porcelaine de Sèvres, de la Chine, de Florence ou du Japon; mais sa vie aurait manqué à l'admiration et à l'imitation de l'homme de métier. C'est le patriarche de l'atelier, le poète du travail des mains dans les temps nouveaux ; c'est le potier de terre de l'Odyssée, de la Bible, de l'Évangile, la parabole faite homme pour ennoblir et diviniser toute profession, même la plus tiiviale, pourvu qu'elle ait le labeur pour mérite, le progrès et l'art pour mobile. Dieu pour un.
Tel fut Palissy. Né de lui-même, il sent un génie au bout de ses doigts ; il ne jette pas la terre glaise sous ses pieds; il ne méprise pas la vile matière que sa condition a mise dans ses "mains; il s'étudie à la purifier et à l'ennoblir en l'imprégnant de sou âme ; il parcourt le pays avec sa truelle et sa spatide, gagnant sa vie honnêtement de fourneau en fourneau ; puis , quand sa profession n'a plus rien à lui apprendre, il va dans les solitudes interroger le maître des maîtres, la nature, en lui dérobant ses mystères; il en prend l'amour et l'enthousiasme à force de la contempler; il l'égale dans ses formes, dans ses couleurs, dans ses jeux; il transporte la feuille, l'herbe, la mouche, le reptile, l'insecte, le ruisseau, la rosée, l'humidité, la fraîcheur,
2M BhKNAHD DE FALISSY.
le vcMins de la lumière sur un luorct^au de terre, en recliercliant la perfection de l'art , cjui se cache toujours |)our être découvert , et qui se refuse pour élrc ravi ; il rencontre la misère , l'incrédulité , la raillerie de ses contemporains; il s'obstine, il s'acharne: il brûle sa maison pour alimenter son dernier fourneau; il fait violence au génie de l'invention; il manifeste la folie de resjjérance, l'héroïsme du travail: il est récompensé; il triomphe; il s'illustre et il enrichit ses enfants. Mais ces récompenses terrestres , dont il rend grâce à la Providence , ne sont rien pour lui : l'ouvrier est satisfait , l'homme ne l'est pas ; il a soif de la beauté et de la gloire éternelles. Ce qu'il a découvert de plus précieux dans ses contemplations solitaires de la nature , ce n'est pas son art , c'est Dieu , la fin et l'objet de tout art parfait. Il écrit dans ses loisirs ses merveilleuses contemplations; il épanche son intelligence dans ses cantiques , œuvres de sa piété, mille fois plus que dans ses vases, œuvre et jeu de ses mains. Cette âme éclate, sans étude et sans langue, d'un saint enthousiasme. Il s'attache avec une foi hliale au culte alors persécuté de ses frères; il donne sa jeunesse pour sou métier; il donne sa maison pour son art; il donne sa vieillesse, sa liberté, sa vie pour son Dieu; il s'élance de son cachot au ciel sur les ailes de la sainte espérance; il laisse après lui de futiles chefs-d'œuvre sans doute, sendilables aux édifices d'argile, de sable oii de coquillages que les enfants laissent oubliés après eux sur la place où ils ont joué avec d'autres enfants de leur âge; mais il laisse
LE CIVILISATEUR. 2-in
d'éÎ0(|uentes leçons et d'immortels eKemj3les de travail, de patience, de lutte avec l'obstacle, de victoire sur la matière, d'élévation douce, de piété et de vertu, aux artisans de toutes professions. Sa vie veut dire labeur, ses œuvres inventions, sa mort martyre. Son livre devient le catéchisme, non-seulement du métier de terre, mais du métier plus sublime de bien dire, de bien faire et de bien vivre ; son nom est le patron des métiers ingrats, obstinés et victorieux. Palissy conquiert légitimement ainsi une place parmi les grands hommesdans l'obscurité.
Quelques-uns disent : (c Mais il n'a manié que de l'argile ! « Qu'imj)orte ? La grandeur n'est pas dans le métier, elle est dans le caractère. Si un tel homme est petit, qui donc est grand. ^
LAMARTINE
(Toute reproduction ou traduction de cet ouvrage, non autorisées par l'auteur, sont interdites.)
Paris. — Typographie de Firniin Didot frères, rue Jacob, 56,
CHKISÏOPHE COLOMB.