‹ Le civilisateurChapitre 16 sur 31 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Dieu se cache dans le détail des choses humaines, et il se dévoile dans l'ensemble. Aucun homme sensé n'a jamais nié que les grands événements qui composent la vie historique de Ihumanité ne fussent reliés et coordonnés secrètement par un fil in-

■l.,S CIIIUSTUFHK COLOMB.

visible suspend ii à la main toute-puissante du souverain ordonnateur des mondes, pour les faire eoncourir à un dessein et à un plan. Comment celui qui a donné la lumière à l'œil serait-il aveugle? Comment celui qui a donné la pensée à sa créature serait-il lui-même sans pensée.-'

Les anciens appelaient ce plan occulte, absolu et irrésistible de Dieu dans les choses humaines, le Destin, la Fatalité; les modernes l'appellent la Providence, nom plus intelligent, plus religieux et plus paternel. En étudiant l'histoire de l'humanité, il est impossible de ne pas reconnaître, par-dessus et par-dessous l'action libre de l'homme, l'action souveraine et transparente de la Providence. Cette action d'ensemble et de masses n'exclut en rien la liberté de nos actes, qui fait seule la moralité des individus et des peuples; elle semble les laisser se mouvoir, agir, s'égarer avec une latitude complète d'intention, de choix, du bien et du mal, dans une certaine sphère d'action et avec une certaine conséquence logique de peines encourues ou de rémunérations méritées, selon que leur intention a été plus droite ou plus viciée; mais les grands résultats généraux de ces actes des individus ou des peuples lui appartiennent à elle seule. Elle semble se les réserver, indépendamment de nous, pour des fins divines que nous ne connaissons pas, et qu'elle nous laisse seulement entrevoir quand elles sont presque

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atteintes. Le bien et le mal sont de nous et sont à nous; mais la Providence se joue de nos perversités comme de nos vertus; et de ce bien et de ce mal elle tire avec une égale infaillibilité de sagesse l'accomplissement de son dessein sur l'humanité. L'instrument caché, mais divin, de cette Providence, quand elle daigne se servir des hommes pour préparer ou pour accomplir une partie de ses plans, c'est l'inspiration! L'inspiration est véritablement un mystère humain dont il est difficile de trouver la source dans l'homme même. Elle semble venir de plus haut et de plus loin. Voilà pourquoi on lui a donné un nom mystérieux aussi, et qui ne se définit bien dans aucune langue : génie. La Providence fait naître un homme de génie; le génie est un don : il ne s'acquiert pas par le travail ; il ne s'obtient pas même par la vertu ; il est ou il n'est pas, sans que celui-là même qui le possède puisse rendre compte de sa nature et de sa possession. A ce génie , la Providence envoie une inspiration. L'inspiration est au génie ce que Vaimant est au métal. Elle l'attire, indépendamment de toute conscience et de toute volonté, vers quelque chose de fatal et d inconnu, comme le pôle. Le génie suit cette inspiration qui l'entraîne, et un monde moral ou un monde physique est trouvé !

Voilà Christophe Colomb et la découverte de l'Amérique !

'itiO CHRISTOPHK COLOMB.

Colomb, dans sa pensée, aspirait à compléter le globe qui lui paraissait manquer d'une de ses moitiés. C'était le besoin de l'unité géographique terrestre dont il était travaillé. Ce besoin était également une inspiration de son époque. Il y a des idées qui flottent dans l'air comme des miasmes intellectuels, et que des milliers d'hommes semblent respirer en même temps.

Chaque fois que la Providence prépare le monde, à son insu, à quelque transformation religieuse, morale ou politique, on peut observer presque régulièrement ce même phénomène : une aspiration et une tendance plus ou moins complète à l'unité du globe par la conquête, par la langue, par le prosélytisme religieux, par la navigation, par les découvertes géographiques ou par la multiplication des relations des peuples entre eux, au moyen du rapprochement et du contact de ces peuples que des voies de communication, des besoins et des échanges resserrent en un seul peuple. Cette tendance à l'unité du globe à certaines époques est un des faits providentiels les plus visibles dans les résultats de l'histoire.

Ainsi, quand la grande civilisation orientale des Indes et de l'Egypte semble épuisée de vieillesse, et

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que Dieu veut appeler l'Asie et l'Oocident k une civilisation plus jeune, plus mouvante et plus active, Alexandre part, sans savoir pourquoi, des vallées de la Macédoine, entraînant les regards et les auxiliaires de la Grèce, et le monde connu devient \m sous la terreur et sous la gloire de son nom, depuis rindus jusqu'à l'extrémité de l'Europe.

Quand il veut préparer un auditoire immense au Verbe transformateur du christianisme en Orient et en Occident, il répand la langue, la domination, les armes de Rome et de César des bords du golfe Persique aux montagnes de l'Ecosse, unissant sous nn seul esprit et sous une seule servitude l'Italie , les Gaules, la Grande-Bretagne, la Sicile, la Grèce, l'Afrique et l'Asie.

Quand il veut, quehpies siècles après, arracher l'Arabie, la Perse et leurs dépendances à la barbarie, et faire prévaloir le dogme irrésistible de l'unité de Dieu sur les idolâtries et sur les indifférences de ces parties reculées ou corrompues du monde, il arme Mahomet du Coran et du glaive; il permet à l'islamisme de conquérir en deux siècles tout l'espace compris entre l'Oxus et le Tage, entre le Thibet et le Liban, entre l'Atlas et le Taurus. Une immense unité d'empire répond d'avance à une immense unité d'idée.

Ainsi de Charlemagne en Occident , quand sa monarchie universelle, des deux côtés des AlpesJ,

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prépaie, depuis la Scythie et la Germanie, le vaste lit où la ci\ilisation chrétienne va recevoir et baptiser les barbares.

Ainsi de la révolution Irauoîiise, cette réforme du monde occidental par le raisojiiiement, quand Mapoléon, aussi entreprenant et plus aveugle encore qu'Alexandre, promène ses armées victorieuses sur le continent asservi , constitue un moment la i>rande unité de la France; et, croyant y fonder son empire, n'y jette en effet que les semences de la langue, des idées et des institutions de la révolution.

Ainsi de nos jours, non plus sous la forme de conquêtes, mais sous la forme de communications intellectuelles, commerciales, pacifiques, entre tous les continents et tous les peuples du globe, c est la .science qui devient le conquérant universel au profit et à la gloire de tous. La Providence semble avoir chargé cette fois le génie de l'industrie et des découvertes de lui préparer la plus complète unité du globe terrestre qui ait jamais resserré le temps, l'espace et les hommes en une masse plus rapprochée, plus compacte et plus assimilée. La navigation, limprimeriè, la découverte de la vapeur, cette force économique et irrésistible d impulsion, qui lance l'homme et ses armées, et ses marchandises aussi loin et aussi vite que sa pensée: la construction des chemins de fer qui aplanissent les montagnes en les perçant, et qui nivellent toute la terre; la

découverte des télégraphes électriques, qui donnent aux communications entre les deux hémisphères l'instantanéité de la foudre ; la découverte des aérostats , qui cherchent encore leur gouvernail, mais qui rendront bientôt navigable un élément plus universel et plus simple que l'Océan; toutes ces révélations presque contemporaines de la Providence par l'inspiration du génie industriel, sont des moyens de resserrement, de concentration, de contraction du globe sur lui-même; des instruments de rapprochement, d'homogénéité des hommes entre eux. Ces moyens sont si actifs et si évidents, qu'il est impossible de ne pas y voir un dernier plan de la Providence, un dernier effort vers l'inconnu, et de ne pas en conclure que Dieu prémédite pour nous et pour nos descendants quelque dessein caché encore à notre courte vue; dessein pour lequel il prend ses mesures en faisant avancer le monde vers la plus puissante des unités, l'unité de pensée, qui annonce quelque grande unité d'action dans l'avenir.

Ainsi était préparé l'esprit du quinzième siècle à quelque étrange manifestation humaine ou divine, quand naquit le grand homme dont nous allons raconter l'histoire. On attendait quelque chose ; l'esprit humain a ses pressentiments. Ce sont les vagues prophéties des réalités qui s'approchent.

Au printemps de l'année 1471 > an milieu du jour, par un soleil l)rùlant qui calcinait les chemins de l'Andalousie, sur une colline à environ une demi-lieue du petit port de mer de Palos, deux étrangers voyageant à j)ied, leurs chaussures usées par la marche, leurs habits, où Ton voyait les vestiges d'une certaine aisance, souillés de poussière, le front baigné de sueur, s'arrêtèrent et s'assirent à l'ombre du portique extérieur d'un petit monastère appelé Sainte-Mone de Rahida. Leur aspect et leur lassitude imploraient d'eux-mêmes l'hospitalité. Les couvents de franciscains étaient, à cette époque, les hôtelleries des voyageurs pédestres à qui la misère interdisait d'aborder d autres asiles. Ce groupe des deux étrangers attira l'attention des moines.

L'un était un homme à peine parvenu au milieu de la vie, grand de taille, robuste de formes, majestueux de pose, noble de front, ouvert de physionomie, pensif de regard, gracieux et doux de lèvres. Ses cheveux, d'un blond légèrement brun dans sa première jeunesse, se teignaient prématurément sur les tempes de ces mèches blanches que hâtent le malheur et le travail d'esprit. Son front était élevé; son teint, primitivement coloré, était pâli par l'étude,

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et bronze par le soleil et la mer. Le son de sa voix était mâle, sonore et pénétrant comme l'accent d'un homme habitué à proférer des pensées profondes. Rien de léger ou d'irréfléchi ne se révélait dans ses gestes ; tout était grave et symétrique dans ses moindres mouvements; il semblait se respecter modestement lui-même, ou n'agir qu'avec la réserve d'un homme pieux dans un temple, comme s'il eût été en présence de Dieu.

L'autre était un enfant de huit à dix ans. Ses traits, pins féminins, mais déjà mûris par les fatigues de la vie, avaient une telle ressemblance avec ceux du premier étranger, qu'il était impossible de ne pas reconnaître en lui ou un fils ou un frère de l'homme mûr.

Ces deux étrangers étaient Christophe Colomb et Diego, son fils. Les moines, curieux et attendris à l'aspect de cette noblesse de visage du père et de cette grâce de l'enfant, qui contrastaient avec l'indigence de leur équipage, les firent entrer dans l'intérieur du monastère pour leur offrir l'ombre, le pain et le repos dus aux pèlerins. Pendant que Colomb et son enfant se rafraîchissaient et se fortifiaient de l'eau, du pain et des olives de la table des hôtes, les moines allèrent informer le prieur de

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1 arrivée des deux voyaj»ein s, et de l'intérêt étraiij^e qui s'attachait à leur noble apparence, en contraste avec leur misère. Le prieur descendit pour converser avec eux.

Ce supérieur du couvent de la Rabida était Juan Pérès de JVIarchenna, ancien confesseur de la reine Isabelle, qui régnait alors avec Ferdinand sur l'Espagne. Homme de sainteté, de science et de recueillement, il avait préféré l'abri de son cloître aux honneurs et aux intrigues de la cour; mais il avait conservé, par cette retraite même, un grand respect dans le palais, et un grand crédit sur l'esprit de la reine. La Providence n'avait pas moins dirigé les pas de Colomb que le hasard , si elle avait eu pour intention de lui ouvrir par une main afHdée, quoique invisible, les portes du conseil, l'oreille et le cœur des souverains.

J^e prieur salua l'étranger, caressa l'enfant, et s'informa avec bienveillance des circonstances qui les forçaient à voyager à pied à travers les routes détournées de l'Espagne, et à emprunter l'humble toit d'un monastère pauvre et isolé. Colomb raconta sa vie obscure, et déroula ses pensées immenses au moine attentif. Cette vie et ces pensées n'étaient qu une attente et un pressentiment. Voici ce qu'on en a su depuis.

Christophe Colomb était le tils piemier-né d'un cardeur de laines de Gènes, métier aujourd'hui infime, profession alors libérale et presque noble. Dans ces républiques industrielles et commerciales de l'Italie, les artisans, fiers de retrouver ou d'inventer des industries, formaient des corporations ennoblies par leur art et importantes dans l'Etat. Il était né en 1^36. Il avait deux frères, Barthélémy et Diego, qu'il appela, plus tard, à partager ses travaux, sa gloire, ses malheurs; il avait aussi une sœur plus jeune que ses frères. Elle se maria à un ouvrier de Gènes. Son obscurité l'abrita longtemps de l'éclat et des infortunes de ses frères.

Nos instincts naissent des premiers spectacles que la nature offre à nos sens dans les lieux où nous voyons le jour, surtout quand ces spectacles sont majestueux et infinis, comme les montagnes, le ciel et la mer. Notre imagination est la contreépreuve et le miroir des premières scènes dont nous sommes frappés. Les premiers regards de Colomb enfiant contemplèrent le firmament et la mer de Gênes. L'astronomie et la navigation entraînèrent de bonne heure ses pensées dans ces deux espaces ouverts sous ses yeux. Il les remplissait de ses rêveries avant de les repeupler de leurs continents et

'im <:musroi»HE oolomb.

de leurs îles. CoMtemplatil', silencieux, pieux d'inclination dès ses plus tendres années^ son j^énie, entant, l'emportait loin et liant dans les espaces, non pas seulement pour découvrir plus, mais pour adorer davantage. Dans l'œuvre divine, ce qu'il cherchait au fond de tout, c'était Oieu.

Son pèle, hoiiiine éclairé et aisé dans sa profession, ne résista pas à la nature qui se manifestait par de si studieux penchants dans son lils. Il l'envoya étudier, à Pavie, la géométrie, la géographie, l'astronomie, l'astrologie science imaginaire du temps, et la navigation. Son esprit dépassa promptement les limites de ces sciences alors incomplètes. Il était de ces âmes qui vont toujours au delà du but où le vulgaire s'arrête, et dit: Assez. A quatorze ans, il savait tout ce qu'on enseignait dans ces écoles; il revint à Gênes, dans sa famille. La profession sédentaire et inintellectuelle de son père ne pouvait emprisonner ses facultés. Il navigua plusieurs années sur les navires de commerce , de guerre, d'expéditions aventureuses, que les maisons de Gênes armaient sur la Méditerranée, pour disputer ses flots et ses ports aux Espagnols, aux Arabes, aux Mahométans ; sortes de croisades perpétuelles où le tralic, la guerre et la religion faisaient,

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de ces marines des républiques italiennes, une école de commerce^ de lucre, d'héroïsme et de sainteté. Soldat, savant et matelot à la fois, il monta sur des vaisseaux que sa patrie prêta au duc d'Anjou pour conquérir Naples, sur la flotte que le roi de Naples envoya attaquer Tunis, sur les escadres dont Gênes combattait l'Espagne. Il s'éleva, dit-on, à des commandements d'obscures expéditions navales dans la marine militaire de son pays. Mais l'histoire le perd de vue dans ces commencements de sa vie. Sa destinée n'était pas là; il se sentait à l'étroit dans ces petites mers et dans ces petites choses. Sa pensée était plus grande que sa patrie. Il méditait une conquête pour l'espèce humaine, et non pour une étroite république de la Ligurie.

Dans les intervalles de ses expéditions, Christophe Colomb trouvait à la fois, dans l'étude de son art, la satisfaction de sa passion pour la géographie et pour la navigation , et son humble fortune. Il dessinait, gravait et vendait des cartes marines; ce petit commerce suffisait péniblement à son existence. Il y cherchait moins le lucre que le progrès de la science. Son esprit et ses sens, continuellement fixés sur les astres et les mers, poursuivaient par la pensée un but entîwu par lui seul.

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Vn naufrage, à la suite d'un combat naval et de l'incendied'une galère qu'il montait- dans la rade de Lisbonne, le Hxa en Portugal. M se piécipita dans la mer pour échapper aux flammes; se saisit, d'une main, d'une rame, et, nageant de l'autre main vers la côte, il atteignit le rivage. liC Portugal, saisi tout entier alors de sa passion des découvertes maritimes, était un séjour convenable à ses inclinations. Il espérait y trouver des occasions et des moyens de s'élancer à son gré sur l'Océan ; il n'y trouva que le travail ingrat du géographe sédentaire, l'obscurité et l'amour. En allant, chaque jour, assister aux offices religieux dans l'église d'un couvent de Lisbonne, il s'éprit d'attachement pour une jeune recluse dont la beauté lavaitliappé. C'était la lille d'un noble Italien attaché au service de Portugal. Son père l'avait confiée aux religieuses de ce couvent en partant pour une expédition navale lointaine. Elle s'appelait dona Felippa de Palestrello. Séduite elle-même par la beauté pensive et majestueuse du jeune étrangei' qu'elle voyait chaque jour assidu aux services de l'église, elle ressentit l'amour qu'elle lui avait inspiré. Tous deux sans parents et sans fortune sur une terre étrangère, rien ne pouvait contrarier l'attrait qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre; ils s'unirent par un mariage, sur la foi de la Providence et du travail, seultdot de Felippa et de son amant. 11 continuait, pour

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nourrir sa belle-mère, sa t'emme et lui, à faire des cartes et des globes recherchés, à cause de leur perfection, par les navigateurs portugais. Les papiers de son beau-père, qui kii furent remis par sa femme, et ses correspondances avec Toscanelli , fameux géographe de Florence, lui fournirent, dit-on, des notions précises sur les mers lointaines de l'Inde, et les moyens de rectifier les éléments alors confus ou fabuleux de la navigation. Entièrement absorbé dans sa félicité domestique et dans ses contemplations géographiques , il eut un premier fils qu'il appela Diego, du nom de son fière. Sa société intime ne se composait que de marins revenant des expéditions lointaines, ou rêvant des terres inconnues et des routes non frayées sur l'Océan. Son atelier de cartes et de globes était un foyer didées, de conjectures, de projets, qui entretenait sans cesse son imagination de quelque grand inconnu sur le globe. Sa femme, fille et sœur de marins, partageait elle-même ces enthousiasmes. En contournant sous ses doigts ses globes, et en pointant ses cartes d'îles et de continents, un vide immense avait frappé les yeux de Colomb au milieu de lOcéan Atlantique. La terre semblait manquer, là, du contre-poids d'un continent. Des rumeurs vagues, merveilleuses, terribles, parlaient à l'imagination des navigateurs de cotes entrevues du sommet des Açores, dites immobiles ou flottantes, qui se montraient par der;

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temps sereins, qui disparaissaient ou qui s'éloignaient quand des pilotes téméraires cherchaient à en approcher. Un voyageur vénitien, Marco Polo, qu'on regardait alors comme un inventeur de fables, et dont le temps a reconnu depuis la véracité, racontait, à l'Occident, les merveilles des continents, des États et des civilisations de la Tartarie, de l'Inde, de la Chine, que l'on supposait se prolonger là où s'étendent en réalité les deux Amériques. Colomb lui-même se flattait de trouver, à l'extrémité de l'Atlantique, ces contrées de l'or, des perles et de la myrrhe, dont Salomon tirait ses richesses ; cet Ophyr de la Bible, recouvert depuis des nuages du lointain et du merveilleux. Ce n'était pas un continent nouveau, mais un continent perdu qu il cherchait. L'attrait du faux le menait à la vérité.

Il supposait dans ses calculs, d'après Ptolémée et d'après les géographes arabes, que la terre était un globe dont on pourrait faire le tour. Il croyait ce globe moins vaste qu'il ne l'est de quelques milliers de lieues. 11 s'imaginait, en conséquence, que l'étendue de mer à parcourir pour arriver à ces terres inconnues de l'Inde était moins immense que les navigateurs ne le pensaient. L'existence de ces-terres lui semblait confirmée par les témoignages étranges des pilotes qui s'étaient avancés le plus loin au delà des Açores. Les uns avaient vu flotter sur les vagues des branches d'arbres inconnus en

Occident; les autres, des morceaux de bois sculptés, mais qui n'avaient pas été travaillés à l'aide d'outils de fer ; ceux-là, des sapins monstrueux creusés en canots d'un seul tronc, qui pouvaient porter quatre-vingts rameurs ; ceux-ci, des roseaux gigantesques ; d'autres, enfin, des cadavres d'hommes blancs ou cuivrés dont les traits ne rappelaient en rien les races occidentales, asiatiques ou africaines. Tous ces indices flottants de temps en temps à la suite des tempêtes sur l'Océan, et je ne sais quel instinct vaguequi précède toujourslesréalitéscomme l'ombre précède le corps quand on a le soleil derrière soi, annonçaient au vulgaire des merveilles, attestaient à Colomb des terres existantes au delà des plages écrites par la main des géographes sur les mappemondes. Seulement il était convaincu que ces terres n'étaient qu'un prolongement de l'Asie, remplissant plus d'un tiers de la circonférence du globe. Cette circonférence, ignorée alors des philosophes et des géomètres, laissait aux conjectures l'étendue de cet Océan qu'il fallait traverser pour atteindre à cette Asie imaginaire. Les uns la croyaient incommensurable; les autres se la figuraient comme une espèce d'éther profond et sans borne, dans lequel les navigateurs s'égarent, comme aujourd'hui les aéronautes dans les déserts du firmament. Le plus grand nombre, ignorant les lois de la pesanteur et de l'attraction qui rappelle les corps au

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centre, et admettant néaninoins'déjà la rotondité du i>lobe, croyaient que des navires ou des hommes portés par le hasard aux antipodes s'en détacheraient pour tomber dans les abîmes de l'espace. Les lois qui gouvernent les niveaux et les mouvements de l'Océan leur étaient également inconnues. Ils se représentaient la mer, au delà d'un certain horizon, bornée par les îles déjà découvertes comme une sorte de chaos liquide , dont les vagues démesurées s'élevaient en montagnes inaccessibles , se creusaient en gouffres sans fond, se précipitaient du ciel en cataractes infranchissables qui entraîneraient et engloutiraient les voiles assez téméraires pour en approcher. Les plus instruits, en admettant les lois de la pesanteur et un certain niveau dans les espaces liquides, pensaient que la forme arrondie du globe donnait à l'Océan une pente vers les antipodes, qui emporterait les vaisseaux vers des rivages sans nom, mais qui ne leur permettrait jamais de remonter cette pente pour revenir en Europe. De ces préjugés divers sur la nature, la forme, l'étendue, les montées et les descentes de l'Océan, se composait une terreur générale et mystérieuse qu'un génie investigateur pouvait seul aborder par la pensée, et qu'une audace surhumaine pouvait seule affronter de ses voiles. C'était la lutte de l'esprit humain contre un élément ; pour le tenter, il fallait plus qu'ini homme.

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L'attrait invincible du pauvre géograjjhe vers rette entreprise était le véritable lien qui retenait tant d'années Golond) à TJsbonne comme dans la patrie de ses pensées. C'était le moment où le Portugal, gouverné par Jean II, prince éclairé et entreprenant, se livrait, dans un esprit de colonisation, de commerce et d'aventures, à des tentatives navales incessantes pour relier l'Europe à l'Asie, et où Vascode Gama, le colon portugais, n'était pas loin de découvrir la route maritime des Indes par le cap de Bonne-Espérance. Colomb , convaincu qu'il trouverait une route plus large et plus directe en s'élancant droit devant lui vers l'ouest, obtint, après de longues sollicitations, une audience du roi , pour lui révéler ses plans de découverte et pour lui demander les moyens de les accomplir au profit de la fortune et de la gloire de ses Etats. Le roi l'écouta avec intérêt. La foi de cet inconnu dans ses espérances ne lui parut pas assez dénuée de fondement pour la reléguer au rang des chimères. Colomb, indépendamment de son éloquence naturelle, avait l'éloquence de sa conviction. Il émut assez le roi pour que ce prince chargeât un conseil composé de savants et de politiques, d'examiner les propositions du navigateur génois.

'iJH CHRISTOPHE COLOMB.

et de lui faire un rapport sur les probabilités de son entreprise. Ce conseil , composé du confesseur du roi et de quelques géographes d'autant plus accrédités dans sa cour qu'ils s'écartaient moi ns des préjugés vulgaires, déclara les idées de Colomb chimériques et contraires à toutes les lois de la physique et de la religion.

Un second conseil d'examen, auquel Colomb en appela avec la permission du roi, aggrava encore cette première décision. Toutefois , par une periidieignoréeduroi, ses conseillers communiquèrent les plans de Colomb à un pilote, et firent partir secrètement un navire pour tenter à son insu la route qu'il indiquait vers l'Asie. Ce navire, qui avait cinglé quelques jours au delà des îles Açores, revint épouvanté du vide et de l'immensité de l'espace qu'il avait entrevu, et confirma le conseil dans le mépris des conjectures de Colomb.

Pendant ces inutiles sollicitations à la cour de Portugal, l'infortuné Colomb avait perdu sa femme, l'amour, la consolation et l'encouragement de ses pensées. Sa fortune, négligée pour ses perspectives de découverte, était ruinée; ses créanciers s'acharnaient sur les fruits de ses travaux, saisissaient ses ^'lobeset ses cartes, et menaçaient même sa liberté.

Beaucoup d'années avaient été perdues ainsi dans l'attente; son âge mùr s'avançait, son enfant grandissait; les extrémités de la misère étaient le seul patrimoine qu'il envisageait, au lieu d'un monde qu'il avait entrevu pour lui. Il s'évada nuitamment de Lisbonne, à pied, sans autre ressource que l'hospitalité sur sa route, et tantôt menant son lils Diego parla main, tantôt le portant sur ses robustes épaules, il entra en Espagne, décidé à offrir à Ferdinand et à Isabelle, qui y régnaient alors, cet empire ou ce continent refusé par le Portugal.

C'est en poursuivant ce long pèlerinage vers le séjour mobile de la cour d'Espagne, qu'il était arrivé à la porte du monastère de la Rabida, près de Palos. Il se proposait de se rendre d abord à la petite ville de Huerta, dans l'Andalousie, habitée par un frère de sa femme, de déposer son fils Diego entre les mains de ce beau-frère, et d'aller seul subir les lenteurs, les hasards, et peut-être les incrédulités à la cour d'Isabelle et de Ferdinand.

On assure qu'avant de se rendre en Espagne, il avait cru devoir, comme Italien et comme Génois, offrir d'abord sa découverte à Gènes, sa patrie, et au sénat de Venise: mais que ces deux républiques, occupées d'ambitions plus rapprochées et de rivalités plus urgentes, avaient répondu à ses sollicitations par des froideurs et des refus.

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Le prieur du monastère de la Ilabida était plus versé dans les sciences relatives à la navigation , qu'il n'appartenait à un homme de sa profession. Son monastère, d'où l'on voyait la mer, et voisin du petit port de Palos^ un des plus actifs alors de l'Andalousie, avait mis le moine en société habituelle avec les navigateurs et les armateurs de cette petite ville, uniquement adonnée à la marine. Ses études, pendant qu'il avait habité la capitale et la cour, avaient été tournées vers les sciences naturelles et vers les problèmes qui s'agitaient alors dans les esprits. Il s'émut d'abord de pitié, et bientôt après d'enthousiasme et de conviction dans ses entretiens du jour avec Colomb, pour un homme qui lui parut si supérieur à sa fortune. Il vit en lui un de ces envoyés de Dieu, qui sont repoussés du seuil des princes ou des cités, où ils apportent dans des mains indigentes des trésors invisibles de vérités. La religion comprit le génie, une révélation qui veut comme l'autre ses fidèles. Il se sentit porté à être un de ces fidèles qui participent à ces révélations du génie, non par la découverte, mais parla foi. La Providence envoie presque toujours un de ces croyants aux hommes supérieurs pour les empêcher de se décourager de l'incrédulité, de

la dureté ou des persécutions du vulgaire: ils sont la plus sublime forme de l'amitié, les amis de la vérité méconnue, les confidents de l'avenir impossible.

Juan Pérès se sentit prédestiné par le ciel à devenir, du fond de sa solitude, l'introducteur de Colomb dans la faveur d'Isabelle, l'apôtre de son grand dessein dans le monde. Ce qu'il aima dans Colomb, ce ne fut pas seulement son dessein , ce fut lui-même, ce fut la beauté, le caractère, le courage, la modestie, la gravité, l'éloquence, la piété, la vertu, la douceur, la grâce, la patience, l'infortune noblement portées, révélant dans cet étranger une de ces natures marquées par mille perfections de ce sceau divin qui défend d'oublier , et qui force à admirer un homme unique. Après le premier entretien , le moine ne donna pas seulement sa conviction à son hôte, il lui donna son cœur, et, chose plus rare, il ne le lui retira jamais. Colomb eut un ami.

Juan Pérès engagea Colomb à accepter pour quelque jour un asile, ou du moins un lieu de repos, dans l'humble monastère pour lui et pour son enfant. Pendant ce court séjour, le prieur communiqua à ses amis de la ville, voisins de Palos, l'arri-

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vée et les aventures de J'hôte dont il était visité. Il les pria de venir au couvent s'entretenir avec l'étranger de ses conjectures, de ses intentions et de ses plans, afin d'apprécier si ses théories concordaient avec les idées expérimentales des marins de Paîos. Un liomme éniinent , ami du «prieur, le médecin Fernandez et un pilote consommé de Palos, Pierre de Velasco, vinrent passer, sur l'invitation du moine, plusieurs soirées au couvent, écoutèrent Colomb, sentirent leurs yeux dessillés par ses entretiens, entrèrent avec la chaleur d'esprits droits et de coeurs simples dans ses idées, formèrent le premier cénacle où toute foi nouvelle se couve dans la confidence de quelques prosélytes, à l'ombre de l'intimité, de la solitude et du mystère. Toute grande vérité commence par un secret entre des amis, avant d'éclater à haute voix dans le monde. Ces premiers amis conquis à ses convictions par Colomb dans la cellule d'un pauvre moine lui furent peut-être plus chers que l'enthousiasme et l'applaudissement de l'Espagne entière, quand le succès eut consacré ses prévisions. Les premiers croyaient sur la foi de ses paroles, les derniers ne croyaient que sur la foi de ses découvertes accomplies.

Le moine, confirmé dans ses impressions parlepreuve de ses idées sur la science du médecin Fernandez et sur l'expérience du pilote Vélasco, se passionna avec eux pour son hôte. Il l'engagea à laisser son enfant à ses soins dans le monastère de la Rabida, à se rendre à la cour pour offrir sa découverte à Ferdinand et à Isabelle, et à solliciter de ces souverains l'assistance nécessaire à l'accomplissement de ses pensées. Le hasard rendait le pauvre moine un introducteur naturel et puissant à la cour d'Espagne. Il l'avait habitée longtemps, il avait eu l'oreille et la conscience d'Isabelle, et, depuis que son goût pour la retraite l'avait éloigné du palais , il avait conservé des rapports d'amitié avec le confesseur nouveau qu'il avait donné à la reine. Ce confesseur, ministre de la conscience des rois à cette époque, était Fernando de Talavera, supérieur du monastère du Prado, homme de mérite, de crédit et de vertu, devant qui toutes les portes s'ouvraient dans le palais. Juan Pérès remit à Colomb une lettre de chaude recommandation pour Fernando de Talavera. Il lui fournit l'équipage convenable pour se présenter décemment à la cour, une mule, un guide, une bourse desequins, et, fembrassant sur le seuil du monastèrCj il le recommanda, lui et son dessein,

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au Dieu qui inspire et aux hasards qui servent les

grandes pensées.

XÏV.

Colomb, péntUréde reconnaissance pour ce premier et généreux ami qui ne l'abandonna jamais des yeux et du cœur, et à qui il renvoya toujours depuis Torigine de sa fortune, s'achemina vers Cordoue. C'était la résidence actuelle de la cour, il marchait avec cette confiance dans le succès qui est l'illusion, mais aussi l'étoile du génie. Cette illusion ne devait pas tarder à se dissiper et cette étoile à se voiler. Le moment où l'aventurier génois venait offrir un monde à la couronne d'Espagne, semblait mal choisi : Ferdinand et Isabelle, loin de songera conquérir des possessions problématiques au delà des mers inconnues, étaient occupés à reconquérir leur propre royaume sur les Maures d'Espagne. Ces musulmans conquérants de la Péninsule, après une longue et prospère possession, se voyaient enlever une à une les villes et les provinces dont ils avaient fait une patrie. Vaincus partout malgré leurs exploits, ils n'occupaient plus que les montagnes et les vallées qui entouraient Grenade, capitale et merveille de leur empire. Ferdinand et Isabelle employaient toute leur puissance, tous leurs efforts et toutes les ressources de leurs deux royaumes unis,

h arracher aux Maures cette citadelle des Espagnes. Unis par un mariage politique que l'amour avait cimenté, et qu'une gloire commune illustrait, l'un avait apporté en dot le royaume d'Aragon, l'autre le royaume de Castille à cette communauté de couronnes. Mais, bien que le roi et la reitie eussent confondu ainsi leurs provinces séparées en une seule patrie, ils conservaient néanmoins une domination distincte et indépendante sur leur royaume héréditaire. Ils avaient leur conseil et leurs ministres à part pour les intérêts réservés de leurs anciens sujets personnels. Ces conseils ne se confondaient en un seul gouvernement que dans les intérêts patriotiques communs aux deux empires et aux deux époux.

La nature semblait avoir doué ces deux souverains de formes, de qualités et de perfections du corps et de l'âme, diverses mais presque égales, comme pour compléter l'un par l'autre le règne de prestige, de conquête, de civilisation et de prospérité qu'elle leur destinait. Ferdinand, un peu plus âgé qu'Isabelle, était un guerrier accompli et un politique consommé. Avant l'âge où l'homme apprend par la triste expérience à connaître les hommes, il les devinait. Son seul défaut était une certaine incrédulité et une certaine froideur qui viennent de la défiance et qui ferment le cœur à l'enthousiasme et à la magnanimité.

284 CHUISTOPHI-: COIX»MB.

Mais ces deux vertus cjui lui manquaient à un certain degré, étaient compensées dans ses conseils par Ja tendresse d'âme et par l'abondance de cœur et de génie d'Isabelle. Jeune, belle, admirée de tous, adorée de lui, instruite, pieuse sans superstition, éloquente, pleine de ïtu pour les grandes choses, d'attrait pour les grands hommes, de confiance dans les grandes pensées, elle imprimait au cœur et à la politique de Ferdinand l'héroïsme qui vient du cœur et le merveilleux qui vient de limaguiatioji. Elle inspirait, il exécutait. L'une trouvait sa récompense dans la renommée de son époux, l'autre sa gloire dans l'admiration et dans l'amour de sa iémme. Ce règne à deux, qui devait devenir presque fabuleux pour l'Espagne, n'attendait pour s'immortaliser à jamais entre tous les règnes, que l'arrivée de ce pauvre étranger qui venait inqjlorer l'entrée du palais de Cordoue, la lettre d'un pauvre moine à la main.

Cette lettre, lue avec préveiJtion et incrédulité par le confesseur de la reine, n'ouvrit à Colomb qu'une longue perspective d'attente, de refus d'audience et de découragement. Les hommes n'ont d'oreilles pour les pensées hardies que dans la so-

LE CIVILISATEUR. 28j

litnde et dans le loisir. Dans le tumulte des affaires et des cours, ils n'ont ni bienveillance ni temps. Colomb fut repoussé de toutes les portes, « parce ce qu'il était étranger, dit l'historien Oviedo, con- « temporain de ce grand homme, parce qu'il était « pauvrement vêtu , et parce qu'il n'apportait « aux courtisans et aux ministres d'autre re- (c commandation que la lettre d'un moine fran- « ciscain solitaire, depuis longtemps oublié des ce cours. »

Le roi et la reine n'entendirent même pas parler de lui ; le confesseur d'Isabelle, par indifférence ou par dédain , trompa complètement l'espoir que Juan Pérès avait mis en lui. Colomb, obstiné comme la certitude qui attend l'heure, ne s'éloigna pas de Cordone, afin d'épier déplus près un moment plus propice. Après avoir épuisé dans l'attente la bourse modique de son ami, le prieur de la Rabida, il gagna misérablement sa vie dans son petit trafic de globes et de cartes, jouant ainsi avec les images d'un monde qu'il devait conquérir. Sa vie rude et patiente, pendant ces nombreuses années, ne laisse entrevoir au fond de son obscurité que la misère, le travail et les espérances trompées. Jeune et tendre de cœur, il aima cependant et il fut aimé pendant ces années d'épreuve; car un second fils, Fernando, naquit vers ce temps d'un amour mystérieux, que le mariage ne consacra jamais,et dont il rappelle la nié-

lÈé CHRisrnpMK roi,oMR.

moire et le reniorrls t^n [)aroles touchantes dans son testament. Il éleva ce fils naturel avec autant de tendresse que son autre fils Diego.

Sa grâce et sa dignité extérieure transpiraient cependant à travers son humble profession. Les personnages distingués de qui son commerce scientifique le rapprochait quelquefois, recevaient de sa personne et de ses entretiens cette impression d'étonnement et d'attraction , prophétie électrique d'une grande destinée dans une médiocre condition. Ce trafic et ces entretiens lui firent insensiblement des amis à Cordoue, et jusque dans la cour. Parmi ces amis dont l'histoire a conservé les noms pour les associer à la reconnaissance du monde futur, on cite Alonzo de Quintanilla, contrôleur des finances d'Isabelle; Geraldini, précepteur des jeunes princes ses fils, et Antonio Geraldini, nonce du pape à la cour de Ferdinand; enfin Mendoza, archevêque de Tolède et cardinal, homme d'un tel crédit qu'il était appelé le troisième roi d'Espagne.

L'archevêque de Volède, d'abord effrayé de ces

LE OIVILISATEUH. 287

i]ouveautës géographiques qui semblaient, à tort, contredire les notions sur le mécanisme céleste contenues dans la Bible, fut bientôt rassuré par la piété sincère et supérieure de Colomb. 11 cessa de craindre un blasphème dans des idées qui agrandissent l'œuvre et la sagesse de Dieu. Séduit par le système, charmé par l'homme, il obtint une audience de ses souverains pour son protégé. Colomb, après deux années d'attente , parut à cette audience avec la modestie d'un humble étranger, mais avec la confiance d'un tributaire qui apporte à ses maîtres plus qu'ils ne peuvent lui donner. « En pensant à « ce que j'étais, écrit-il lui-même plus tard, j'étais « confondu d'humilité; mais, en songeant à ce que « j'apportais, je me sentais l'égal des couronnes : je «n'étais j)lus moi, j'étais l'instrument de Dieu, « choisi et marqué pour acconq)lir un grand des- « sein. ))

XVIJI.

Ferdinand entendit Colomb avec gravité, Isabelle avec enthousiasme. Elle conçut au premier regard et aux premiers accents, pour cet envoyé de Dieu, une admiration qui allait jusqu'au fanatisme, un attrait qui ressemblait à la tendresse. La nature avait donné à la personne de Colomb la séduction (jui enlève les yeux, autant que l'éloquence qui

288 CHRISTOPHE CÛLOiMB.

persuade l'esprit. On eût dit qu'elle le destinait à avoir pour premier apôtre une reine, et que la vérité dont il allait doter son siècle, devait être reçue et couvée dans le cœur d'une femme. Isabelle fut cette femme. Sa constance en faveur de Colomb ne se démentit ni devant les indifférents de sa cour, ni devant ses ennemis, ni devant ses revers. Elle crut en lui dès le premier jour, elle fut sa prosélyte sur le trône, et son amie jusqu'au tombeau.

Ferdinand, après avoir entendu Colomb, nomma un conseil d'examen à Salamanque, sous la présidence de Fernando de Talavera, prieur du Prado. Ce conseil était composé des hommes les plus versés dans les sciences divines et humaines des deux royaumes. Il se rassembla dans cettecapitale littéraire de l'Espagne, au couvent des dominicains. Colomb y reçut l'hospitalité. Les prêtres et les religieux décidaient alors de tout en Espagne. La civilisation était dans le sanctuaire. Les rois ne régnaient que sur leurs actes, les idées appartenaient aux pontifes. L'inquisition, police sacerdotale, surveillait, atteignait, frappait jusqu'autour du trône, tout ce qui encourait la tache d'hérésie. Le roi avait adjoint à ce conseil des professeurs d'astionomie, de géographie, de mathématiques et de toutes les sciences professées à Salamanque. Cet auditoire n'intimidait pas Colomb ; il se flattait d'y être jugé par ses pairs, il n'y fut jugé que par ses contempteurs. La pre-

mière fois qu'il comparut dans ia grande salle du monastère, les moines et les prétendus savants, convaincus d'avance que toute théorie qui dépassait leur ignorance ou leur routine, n'était que le rêve d'un esprit malade ou superbe, ne virent dans cet obscur étrangerqu'un aventurier cherchant fortune de ses chimères. Personne ne daigna l'écouter, à l'exception de deux ou trois religieux du couvent de Saint-Etienne de Sala manque, religieux obscurs et sans autorité, qui se livraient dans leur cloître à des études méprisées du clergé supérieur. Les autres examinateurs de Colomb le confondirent par des citations de la Bible, des prophètes, des psaumes, de l'Évangile et des Pères de l'Église, qui pulvérisaient d'avance, par des textes indiscutables, la théorie du globe et l'existence chimérique et impie des antipodes : Lactaiice, entre autres, s'était expliqué formellement à cet égard dans un passage que l'on opposait à Colomb. « Est-il rien de si ab- « surde, avait ditLactance, que de croire qu'il y a ce des antipodes ayant leurs pieds opposés aux noce très, des hommes qui marchent les talons en l'air (( et la tête en bas , une partie du monde où tout « est à l'envers, oii les arbres poussent avec lesraci- (c nés en l'air et les branches en bas?» Saint Augustin avait été plus loin, il avait taxé d'iniquité la seule foi dans les antipodes, « car, disait-ii, ce serait « supposer des nations qui ne descendent pas d'A-

i90 CHRISTOPHK COLOMB.

'c dam, or la Bible dit (jiie tous les hommes des- '( cendent d'un seul et même père, w D'autres docteurs, prenant une métaphore poétique pour un système du monde, citaient au géographe ce verset du psaume où il est dit que Dieu étendit le ciel sur la terre comme une tente, d'où il résultait, selon eux, que la terre devait être plate.

Colomb répondait en vain à ses interlocuteurs avec une piété qui n'excluait pas la nature; en vain, les suivant respectueusement sur le terrain théologi{{ue, il se montrait plus religieux et plus orthodoxe qu'eux, parce qu'il était plus intelligent et plus enthousiaste de l'oeuvre de Dieu. Son éloquence, que passionnait la vérité, perdit toutes ses foudres et tous ses éclairs dans les ténèbres volontaires de ces esprits obstinés. Quelques religieux parurent seuls émus de doute ou ébranlés de conviction à la voix de Colomb. Diego de Deza, moine de l'ordre de Saint-Dominique, homme supérieur à son siècle, qui devint plus tard archevêque de Tolède, osa combattre généreusement les préjugés du conseil et prêter sa parole et son autorité à Colomb. Ce secours inattendu ne put surmonter l'indifférence ou l'obstination des examinateurs. Les conférences se multiplièrent, sans amener de conclusion. Elles languirent enfin et lassèrent la vérité par des délais qui sont le dernier refuge de l'erreur. Elles furent interrom-

pues par une nouvelle guerre de Ferdinand et d'Isabelle contre les JMaures de Grenade. Colomh ajourné, attristé, méprisé, éconduit, soutenu par la .seule faveur d'Isabelle et par la conquête de Diego de Deza à sa théorie, suivit misérablement la cour et l'armée de campement en campement et de ville en ville, en épiant en vain une heure d'attention que le tumulte des armes l'empêchait d'obtenir. La reine cependant, aussi fidèle à la faveur secrète qu'elle lui portait que la fortune lui était adverse, continuait à bien espérer de ce génie méconnu et à le protéger. Elle faisait réserver à Colomb une maison ou une tente dans toutes les haltes de la cour. Son trésorier était chargé d'entretenir le savant étranger, non en hôte importun qui mendie des secours, mais en hôte distingué qui honore le royaume et que les souverains veulent retenir à leur service

Ainsi s'écoulèrent plusieurs années, pendant lesquelles le roi de Portugal , le roi d'Angleterre et le roi de France, ajant entendu parler par leurs ambassadeurs de cet homme étrange qui promettait un nouveau monde aux rois, firent tenter Colomb par des propositions d'entrer à leur service. La tendre reconnaissance qu'il avait vouée à Isabelle et l'amour qu'il portait à dona Béatrix Fn-

292 r.HRISTriPHE COl.OMB.

riquez de Coi doue, déjà mère de son second Hls l^'ernando, lui firent écarter ces offres et le retinrent à la suite de la cour. Il réservait à la jeune reine un empire en retour de sa bonté pour lui. Il assista au siège et à la conquête de Grenade; il vit Boahdil rendre à Ferdinand et à Isabelle les clefs de cette capitale, les palais des Abencérages et la mosquée de l'Alliambra. FI fit partie du cortège des souverains espagnols à leur entrée triomphale dans ce dernier asile de l'islamisme. Il voyait au delà de ces remparts et de ces vallées de Grenade d'autres conquêtes et d'autres entrées triomphales dans de plus vastes possessions. Tout lui semblait petit, comparé à ses pensées.

La paix qui suivit cette conquête, en 1492, motiva une seconde réunion d'examinateurs de ses plans à Séville, pour donner leur avis à la couronne. Cet avis, combattu en vain comme à Salamanque par Diego de Deza, fjit de rejeter les offres de l'aventurier génois, sinon comme impies, au moins comme chimériques et compromettantes pour la dignité de la cour d'Espagne, qui ne pouvait autoriser une entreprise sur d'aussi puérils fondements. Ferdinand, influencé néanmoins par Isabelle, adoucit la dureté de cette résolution du conseil en la communiquant à Colomb. Il lui fit espérer qu'aussitôt après la tranquille possession de l Rspagne par l'expulsion achevée des Maures, la

LE CIVILISATKCR. 20:;

cour favoriserait de ses subsides et, de sa niaiiue l'expédition de découverte et de conquête dont il l'entretenait depuis tant d années.

En attendant, sans trop d'illusions, l'accomplissement toujours ajoiuné des promesses du roi et des désirs plus sincères d'Isabelle, Colomb tenta deux grands seigneurs espagnols, le duc de Medina-Sidonia et le duc de Medina-Celi, de faire à leurs frais cette entreprise. L'un et l'autre possédaient des ports et des navires sur la côte d'Espagne. Ils sourirent d'abord à ces perspectives de gloire et de possessions maritimes pour leur maison, puis ils les abandonnèrent par incrédulité ou par indifférence. L'envie s'acharnait sur Colomb , même avant qu'il l'eût méritée par un succès; elle le persécutait, comme par anticipation et par instinct, jusque dans ses espérances; elle lui disputait ce qu'elle appelait ses chimères. Il renonça de nouveau avec larmes à ces tentatives. La froideur des ministres à l'écouter, l'obstination des moines à repousser ses idées comme une impiété de la science, les vaines promesses et les éternels ajournements de la cour le jetèrent, après six années d'angoisses, dans un tel découragement, qu'il renonça définitivement à toute sollicitation nouvelle auprès des souverains de l'Espagne, et cju'il résolut

d'aller offrir son empire au roi de France, dont il

aNait reçu quelques provocations.

Ruiné de fortune, abattu d'espérances, épuisé d'attente, et le coeur iirisé par la nécessité de s'arracher à l'amour qui l'attachait à dona Béatrix, il partit de nouveau de Cordoue à pied, sinon avec les perspectives de l'avenir, du moins pour aller retrouver son fidèle ami, le prieur Juan Pérès, au monastère de la Rabida. Il se proposait d'y reprendre son fils Diego, qu'il y avait laissé, de le ramener à Cordoue, et de le confier, avant son départ pour la France, à dona Béatri\, mère de son fils naturel, Fernando. Les deux, frères, élevés ainsi par les soins et dans l'amour de la même femme , contracteraient l'un pour l'autre cette tendresse fraternelle, seul héritage qu'il eût à leur laisser.

Des larmes coulèrent des yeux du prieur Juan Pérès, en voyant son ami à pied, vêtu plus misérablement encore que la première fois, frapper à la porte du monastère, attestant assez, par le dénûment de ses habits et par la tristesse de son visage, l'incrédulité des hommes et la ruine de ses espérances. Mais la Providence avait caché de nouveau le ressort de la fortune de Colomb dans le cœur de l'amitié. La foi du pauvre moine dans la vérité et

dans l'avenir des découvertes de son protégé, au lieu de l'abattre, le roidit, l'indigna et l'obstina charitablement contre ses disgrâces. Il embrassa son hôte, gémit et pleura avec lui; mais, rappelant bientôt toute son énergie et toute son autorité, il envoya chercher au palais le médecin Fernandez, l'ancien confident des mystères de Colomb, Alonzo Pinzon, riche navigateur de ce port, et Sébastien Rodriguez, pilote consommé de Lépi. Les idées de Colomb, déroulées de nouveau devant ce petit conseil d'amis, fanatisèrent de plus en plus l'auditoire. On le supplia de rester, de tenter encore la fortune, de conserver à l'Espagne, quoique incrédule et ingrate, la gloire d'une entreprise unique dans l'histoire. Pinzon promit de concourir de ses richesses et de ses vaisseaux à l'armement de la flottille immortelle, aussitôt que le gouvernement aurait consenti à l'autoriser. Juan Pérès écrivit, non plus au confesseur de la reine, mais à la reine elle-même, intéressant sa conscience autant que sa gloire à une entreprise qui rejetterait des nations entières de l'idolâtrie à la foi. Il fit parler la terre et le ciel , il trouva la persuasion et la chaleur dans la passion de la grandeur de sa patrie et dans l'amitié. Colomb, découragé, se refusant à porter cette lettre à une cour dont il avait tant éprouvé les lenteurs et les inattentions, le pilote Rodriguez se chargea de la

296 CHRisTorm- mLOMn.

porter Ini-mèniP à Grenade, où la cour résid.iit alors. Jl partit, accompagné des vœux et des prières du couvent et des amis de Colomb à Palos. lie rpiatorzième jour après son départ, on le vit revenir triomphant au monastère. La reine avait lu la lettre de Juan Pérès; elle avait retrouvé à cette lecture toutes ses préventions favorables pour le Génois. Elle mandait à l'instant le vénérable prieur à la cour, et elle faisait dire à Colomb d'attendre au couvent de la Rabida le letour du moine et la résolution du conseil.

Juan Pérès, ivre du bonheur de son ami, fit seller sa mule sans perdre une heure, et se mit en route la nuit même, seul, à travers les pays infestés par les JMaures. Il sentait que le ciel protégeait en lui le grand dessein qu'il avait en dépôt dans son ami. II arriva : les portes du palais s'ouvrirent à son nom; il vit la reine; il ralluma en elle, par l'ardeur de sa propre conviction, la foi et le zèle qu'elle avait conçus d'elle-même pour ce grand œuvre. La marquise de Maya , favorite d'Isabelle, se passionna par enthousiasme et par piété pour le protégé du saint religieux. Ces Jeux cœurs de femme, allumés par l'éloquence d'un moine pour les projets d'un aventurier, triomphèrent des résistances de la cour. Isabelle envoya à Colomb une somme d'argent prise sur son trésor secret pour qu'il achetât une mule et des vêtements, et qu'il

80 rendît immédiatement à la cour. Juan Pérès, restant auprès d'elle pour soutenir son ami de ses démarches et de son crédit, fit passer ces heureuses nouvelles et ce secours d argent à la Rabida par un mesfsager, qui remit la lettre et la somme au médecin Fei nandez de Paies pour être transmises à Colomb.

Colomb, ayant acheté une mule et pris un serviteur, arriva à Grenade, et fut admis à débattre ses plans et ses conditions avec les ministres de Ferdinand, k On voyait alors, écrit un témoin « oculaire, un homme obscur et inconnu suivre « la cour, confondu par les conseillers des deux fc couronnes dans la foule des solliciteurs importe tuns, repaissant son imagination dans le coin des « antichambres du pompeux projet de découvrir « un monde; grave, mélancolique et abattu au mite lieu de l'allégresse publique, il semblait voir avec « indifférence l'achèvement de cette conquête de « Grenade , qui remplissait d'orgueil un peuple et « deuxcours: cet homme étaitChristophe Colomb! »

Les obstacles cette fois vinrent de Colomb. Sûr du continent qu'il offrait à l'Espagne, il voulait, par respect pour la grandeur même du présent qu'il allait faire au monde et à ses souverains, stipuler, pour lui et pour ses descendants, des con-

-.M»8 CHRISTOPHK r.OLOMB.

«litions dignes, non de lui-même, mais de son œuvre. En man(|uant d'un légitime orgueil, il aurait cru manquer de foi en Dieu et de dignité en sa mission. Pauvre, seul et éconduit, il traitait en souverain des possessions qu'il ne voyait encore que dans ses pensées. «Un mendiant, disait Fer- « nandez de Talavera, chef du conseil, fait les con- « ditions d'un roi aux rois. » Il exigeait le titre et les privilèges d'amiral, 1;» puissance et les honneurs de vice-roi de toutes les terres qu'il adjoindrait par ses découvertes à l'Espagne, la dîme à perpétuité, pour lui et pour ses descendants, de tous les revenus de ces possessions. « Singulières exigences « d'un aventurier, s'écriaient ses adversaires dans « le conseil, qui lui attribueraient préalablement le « commandement d'une flotte et la possession d'une « vice-royauté sans limites, s'il réussit dans son en- « treprise, et qui ne l'engage en rien s'il ne réussit « pas, puisque sa misère actuelle n'a rien à perdre. » On s'étonna d'abord de ces exigences, on finit par s'indigner; on lui offrit des conditions moins onéreuses à la couronne. Du fond de son indigence et de son néant il refusa tout. Lassé, mais non vaincu par dix-huit ans d'épreuves, depuis le jour où il ])ortait en lui sa pensée et où il l'offrait en vain aux puissances de la terre, il aurait rougi de rien rabattre du prix du don que Dieu lui avait fait. Il se retira respectueusement des conférences avec les

commissaires de Ferdinand, et, remontant seul et nu sur sa mule, présent de la reine, il reprit le chemin de Cordoue, pour se rendre de là en France.

Isabelle, en apprenant le départ de son protégé, eut comme le pressentiment des grandes choses qui s'éloignaient pour jamais d'elle avec cet homme prédestiné. Elle s'indigna contre ses commissaires qui marchandaient avec Dieu, s'écria-t-elle, le prix d'un empire, et surtout le prix de millions d'àmes laissées par leur faute à l'idolâtrie. La marquise de Maya et le contrôleur des finances d'Isabelle, Quintanilla, partagèrent et animèrent encore ses remords. Le roi, plus froid et plus calculateur, hésitait; la dépense de l'entreprise dans un moment de pénurie du trésor le retenait. « Eh bien! s'écria dans un transport de gé- « néreux enthousiasme Isabelle, je me charge seule a de l'entreprise pour ma couronne personnelle « de Castille! Je mettrai mes bijoux et mes dia- « niants en gage pour subvenir aux frais de Tarte mement! »

Cet élan de cœur d'une femme triompha de l'économie du roi, et, par un calcul plus sublime, acquit d'incalculables trésors de richesses et de provinces à ces deux monarchies. Le désintéressement inspiré par l'enthousiasme est la véritable

300 CHRISTOPHE CULOMi:.

économie des grandes âmes et la véritable sagesse

des grands politiques.

On courut sur les pas du lugitil" : le messager que la reine lui envoya pour le rappeler le rencontra à quelques lieues de Grenade, sur le pont de Pinos, défilé fameux entre des rochers où les Maures et les chrétiens avaient souvent confondu leur sang dans les eaux du torrent qui séparait les deux races. Colomb, attendri, revint se jeter aux pieds d'Isabelle. Elle obtint par ses larmes, du roi Ferdinand, la ratification des conditions exigées par Colomb. En servant la cause abandonnée de ce grand homme, elle croyait servir la cause de Dieu lui-même, ignoré de cette partie du genre humain qu'il allait conquérir à la foi. Elle voyait le royaume céleste dans les acquisitions que son favori allait faire à son empire. Ferdinand y voyait son royaume terrestre. Soldat de la chrétienté en Espagne et vainqueur des Maures , tout ce qu'il ajoutait de fidèles à la foi de Piome avait été ajouté au nombre de ses sujets par le pape; les millions d'hommes qu'il allait rallier au christianisme par les découvertes de cet aventurier lui étaient donnés d'avance en pleine possession par les bulles de la cour de Rome. Tout ce qui n'était pas chrétien, à ses yeux, était esclave de droit; toute partie de l'humanité qui n'était pas marquée du sceau du Christ n'était pas marquée ilu sceau de rhoril-

nie. Elle les donnait ou les troquait au nom de sa souveraineté spirituelle sur la terre et dans le ciel. Ferdinand était assez crédule et en même temps assez politique pour les accepter.

Le traité entre Ferdinand, Isabelle et ce pauvre aventiuùer génois, arrivé à pied quelques années avant dans leur capitale, et n'ayant d'asile que l'hospitalité aux portes d'un monastère, fut signé dans la plaine de Grenade, le 17 avril 1492. Isabelle prit à elle seule, au compte de son royaume de Castille, tous les frais de l'expédition. Il était juste que celle qui avait cru la première risquât davantage dans l'entreprise; il était juste aussi que la gloire et la reconnaissance du succès s'attachassent avant tout autre nom à son nom. On assigna à Colomb le petit port de Palos, en Andalousie , pour centre d'organisation de l'expédition et pour point de départ de son escadre. La pensée conçue au monastère de la Rabida, voisin de Palos, par Juan Pérès et par ses amis dans leur première rencontre avec Colomb, revenait d'où elle était partie. Le prieurdece monastère allait présider aux préparatifs et voir, de sou ermitage, la première voile de son ami se déployer vers ce monde inconnu qu'ils avaient vu ensemble du regard du génie et de la foi.

Des obstacles nombreux, imprévus, en appa-

ronce insurmontables, s'opposèrent de nouveau aux faveurs d'Isabelle et à raccomplissement des promesses de Ferdinand. L'argent manqua dans le trésor royal; les vaisseaux employés à des expéditions plus urgentes s'éloignaient des ports d'Espagne; les marins engagés pour une traversée si longue et si mystérieuse se refusèrent ou désertèrent à mesure qu'on les recrutait. Les villes du littoral, contraintes par ordre de la cour à fournir les bâtiments, hésitèrent à obéir, et désarmèrent les navires condamnés, dans l'opinion générale, à une perte certaine. L'incrédulité, la terreur, l'envie, la dérision, l'avarice, la révolte même, brisèrent cent fois dans les mains de Colomb et des agents de la cour eux-mêmes les moyens matériels d'exécution que la faveur d'Isabelle avait mis à sa disposition. Il semblait qu'un fatal génie, obstiné à lutter contre le génie de l'unité de la terre, voulût séparer à jamais ces deux mondes que la pensée d'un seul homme voulait unir.

Colomb présidait à tout du fond du monastère de la Rabida, où son ami, le prieur Juan Pérès, lui avait donné de nouveau l'hospitalité. Sans l'intervention et l'influence de ce pauvre religieux, l'expédition ordonnée échouait définitivement encore. Tous les ordres de la cour étaient impuissants ou désobéis. Le moine eut recours à ses amis de Palos ; ils se fièrent à sa foi, à ses prières, à ses conseils. Trois

LE ClVrUSATEUK. LIUJ

lières, riches navigateurs de Palos, les Pinson, se sentirent enfin pénétrés de la conviction et de l'espérance qui inspiraient l'ami de Colomb. Ils crurent entendre la voix de Dieu dans celle de ce vieillard solitaire. Ils s'associèrent spontanément à l'entreprise : ils fournirent l'argent, ils équipèrent trois navires appelés alors caravellas , ils engagèrent des matelots des petits ports de Palos et de Moguer, et, pour donner à la fois l'impulsion et l'exemple à la confiance de leurs marins, deux des trois frères, Martin-Alonzo Pinzon et Vincent- Yanès Pinzon, résolurent de s'embarquer et de prendre eux-mêmes des commandements sur leurs vaisseaux. Grâce à cette généreuse assistance des Pinzon, trois vaisseaux, ou plutôt trois barques, la Santa- Maria, la Pinta et la Nina, furent en état de prendre la mer, le vendredi 3 août 1492.

Au lever du jour, Colomb, accompagné jusqu'au rivage parle prieur et par les religieux du couvent de la Rabida, qui bénirent la mer et ses voiles, embrassa son fils laissé aux soins de Juan Pérès, et monta sur le plus grand de ses trois bâtiments, la Santa-Maria. Il y arbora son pavillon d'amiral d'un Océan ignoré et de vice-roi de terres inconnues. Le peuple des deux ports et de la côte se pressait en foule innombrable sur le rivage pour

304 <JHHIST()PHI': COLOMB.

assister à ce départ, cjue les préjuges populaires croyaient sans retour. C'était un cortège de deuil plusqu'un salut d'heureuse traversée ; il y avait plus de tristesse (jue d'espérance, plus de larmes (|ue d'acclamations. Les mères, leslénnnes, les sœurs des matelots maudissaient à voix basse ce funeste étranger qui avait séduit par ses paroles enchantées l'esprit de la reine et qui prenait tant de vies d'hommes sous la responsabilité d'un de ses rêves. Colomb, comme tous les hommes qui entraînent un peuple au delà de ses préjugés, suivi à regret, entrait dans l'inconnu au bruit des malédictions et des murmures. C'est la loi des choses humaines. Tout ce qui dépasse l'humanité, même pour lui conquérir une idée, une vérité ou un monde, la fait murmurer. L'homme est comme l'Océan, il a une tendance au mouvement et un poids naturel à l'immobilité : de ces deux tendances contraires naît l'équilibre de sa nature; malheur à qui le rompt!

LAMARTINE

Fin de la première parlie. La deuxième partie au numéro prochain.

M. RiCHAUU Bejntley, New Burlington stieet, London,est seul autorisé à traduire et à publier le CivUisuieur en anglais.

( Toule reproduction ou traduction de cet ouvrage, non autorisées par l'auteur, sont interdites.)

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