DEUXIÈME PARTIE
L'aspect de cette flottille, à peine comparable à une expétlition de pêche ou de trafic sur la côte, était bien propre à contraster, dans les yeux et dans l'âme du peuple, avec la grandeur et les périls qu'elle allait si témérairement affronter. Des trois barques de Colomb, une seule était pontée, celle qu'il montait. C'était un étroit et frêle navire de commerce, déjà vieux et fatigué des flots. Les deux autres étaient sans pont, qu'une lame aurait suffi pour engloutir. Mais la poupe et la proue de ces barques, très-élevées au dessus des vagues, com me les galères antiques, avaient deux demi-ponts, dont le vide donnait asile aux matelots dans les gros temps et empêchait que le poids d'une vague embarquée
ne fit sombrer la caravelle. Ces barques étaient montées de deux mâts, l'un au milieu , l'autre en arrière du bâtiment. Le premier de ces mâts portait une seule grande voile carrée; le second, une voile latine triangulaire; de longues rames, rarement et difficilement employées, s'adaptaient, dans le calme, aux bordages bas du milieu de la caravelle, et pouvaient, au besoin, imprimer une lente impulsion au bâtiment. C'est sur ces trois barques d'inégale grandeur que Colomb disposa les cent vingt hommes qui composaient en tout ses équipages. Lui seul y montait avec un visage serein, avec un regard assuré, avec un cœur ferme. Ses conjectures avaient pris, depuis dix-huit ans, dans son esprit, le corps d'une certitude. Bien qu'il eût dépassé ce jour-là plus de la moitié du terme de sa vie, et qu'il entrât dans sa cinquante-septième année, il regardait comme rien les années qui étaient derrière lui : toute sa vie, à ses yeux, était en avant; il se sentait la jeunesse de l'espérance et l'avenir de l'immortalité. Comme pour prendre possession de ces mondes vers lesquels il orientait ses voiles, il écrivit et il publia, en montant sur son navire, un récit solennel de toutes les phases que son esprit et sa fortune avaient parcourues jusque-là pour concevoir et pour exécuter son dessein; il y joignit l'énumération de tous les titres, de tous les honneurs, de tous les commandements dont 11 venait d'être investi par
ses souverains sur ses futures possessions , et il invoqua le Christ et les hommes en protection de sa foi et en témoignage de sa constance, a Et c'est pour « cela », dit-il en finissant cette proclamation au vieux et au nouveau monde, « que je me condamne ce à ne plus dormir pendant cette navigation et l'acte coraplissement de ces choses ! »
Une brise heureuse qui soufflait d'Europe le poussa doucement vers les îles Canaries, dernière halte des navigateurs sur l'océan. Tout en rendant grâce à Dieu de ces augures qui contribuaient à rasséréner ses équipages, il aurait seulement préféré qu'un vent tempétueux l'emportât à plein souffle hors des parages connus et fréquentés des navires. Il craignait avec raison que la vue des côtes lointaines de l'Espagne ne rappelât, par les invincibles attraits de la patrie, les yeux et le cœur des marins irrésolus et timides , qui hésitaient encore en s'embarquant. Dans les entreprises suprêmes, il ne faut pas donner aux hommes le temps de la réflexion et les occasions du repentir. Colomb le savait ; il brûlait d'avoir passé les limites des vagues connues, et d'avoir à lui seul la possibilité du retour, dans le secret de sa route, de ses cartes et de sa boussole. Son impatience de perdre de vue les rivages du vieux
ao.
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continent n'était qtie trop fondée. Un de se» navi* res, la Pintn, dont le gonvernail s'était brisé et fjui faisait eau dîinssn cale, Ini litehcrcher, malgré Ini, les îles Canaries ponr y changer cette embarcation ooFitre une antre. Il perdit environ trois semaines dans ces ports, sans pouvoir y trouver un navire ap|)roprié à sa longue traversée. Il ("ut contraint de radouber seulement la Pinta , et de donner une autre voilure à la I\i/ia, sa troisième conserve, barque lourde et paresseuse qui ralentissait sa marche. Il y renouvela ses provisions d'eau et de vivres. Ses bâtiments étroits et sans pont ne lui permettaient de porter la vie de ses cent vingt hommes que pour un nombre de jours compté.
Après avoir cjuitté les Canaries, l'aspect du volcan de Ténérilfe, dont une éruption enflammait le ciel et se réverbérait dans la mer, jeta la terreur dans l'àme de ses matelots. Ils crurent y voir le glaive flamboyant de l'ange (jui chassa le premier homme de IKden, défendant aux enfants d'Adam l'entrée des mers et des terres interdites. L'amiral passa de navire en navire pour dissiper cette panique populaire, et pour expliquer scientifiquement, à ces hommes simples, les lois physiques de ce phénomène. -Mais la disparition du pic de Ténériffe, quand il s'al)aissa sous l'horizon, leur imprima autant de tristesse que son cratère leur avait inspiré d'effroi. Il était pour eux la dernière borne, le der-
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nier phare du vieil univers. En le perdant de vue, ils crurent avoir perdu jusqu'aux jalons de leur route à travers un incommensurable espace. Ils se sentirent comme détachés de la terre et naviguant dans l'éther d'une autre planète. Une prostration générale de l'esprit et du corps s'empara d'eux. Tls étaient comme des spectres qui ont perdu jusqu'à leur tombeau. L'amiral les rassembla de nouveau autour de lui, sur son navire, releva leur âme par l'énergie de la sienne, et s'abandonnant, comme le poète de l'inconnu, à l'inspiration éloquente de ses espérances, il leur décrivit, comme s'il les avait déjà fréquentés, les terres, les îles . les mers, les royaumes, les richesses, les végétations, les soleils, les mines d'or, les plages sablées de perles, les montagnes éblouissantes de pierres précieuses, les plaines embaumées d'épices qui se levaient déjà pour lui de l'autre côté de cet espace dont chaque lame portait leurs voiles à ces merveilles et à ces félicités. Ces images peintes des couleurs prestigieuses de l'opulente imagination de leur chef enivrèrent et relevèrent ces cœurs affaissés; les vents alizés, soufflant constamment et doucement de l'est, semblaiejit seconder l'impatience des matelots. La distance seule pouvait désormais les effrayer. Colomb, pour leur dérober une partie de l'espace à travers lequel il les entraînait, soustrayait chaque jour, de son calcul de lieues marines, une partie delà distance
parcourue, et trompait ainsi de la moitié du chemin rimapjination de ses pilotes et de ses matelots. II notait secrètement pour lui seul la véritable e^^///?^, afin de connaître, seul aussi, le nombre de vagues qu'il avait franchies, et les jalons de route qu'il voulait cacher comme un secret à ses rivaux. Les équipages, en effet, illusionnés par l'haleine égale du vent et parla paisible oscillation des lames, se figuraient flotter lentement dans les dernières mers d'Europe.
Il aurait voulu leur dérober également un phénomène qui déconcertait sa propre science à deux cents lieues de Ténériffe. C'était la variation de l'aiguille aimantée de la boussole, dernier et selon lui infaillible guide, qui chancelait lui-même aux limites d'un hémisphère infréquenté. Il porta seul en lui-même, pendant quelques jours, ce doute terri ble. Mais ses pilotes, attentifs comme lui à l'habitacle, s'aperçurent bientôt de ces variations. Saisis du même étonnement, mais moins raffermis que leur chef dans l'inébranlable résolution de braver même la nature, ils crurent que les éléments euxmêmes se troublaient ou changeaient de loi au bord de l'espace infini. Le vertige qu'ils supposaient dans la nature passa dans leur ame. Ils se communiquèrent
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en pâlissant leur doute, et abandonnèrent les navires au hasard des flots et des vents, seuls guides qui leur restaient désormais. Leur découragement consterna tous les matelots. Colomb, qui cherchait en vain à s'expliquer à lui-même un mystère dont la science d'aujourd'hui recherche encore la raison, eut recours à cette puissante imagination, boussole intime dont le ciel l'avait doué. Il inventa une explication fausse, mais spécieuse pour des esprits sans culture, des variations de l'aiguille aimantée. Il l'attribua à des astres nouveaux circulant autour du pôle, dont l'aiguille attirée suivait les mouvements alternatifs dans le firmament. Cette explication, conforme aux principes astrologiques du temps, satisfit les pilotes, et leur crédulité rendit la foi aux matelots. La vue d'un héron et d'un oiseau du tropique , qui vinrent le lendemain voler autour des mâts de la flottille, opéra sur leur sens ce que l'explication de l'amiral avait opéré sur leur pensée. Ces deux habitants de la terre ne pouvaient vivre sur un océan sans arbres, sans herbes et sans eaux. Ils leur apparurent comme deux témoins qui venaient certifier , avant le témoignage oculaire, les méditations de Colomb. Ils voguèrent avec plus d'assurance sur la foi d'un oiseau. La température suave, égale et sereine de cette partie de l'océan, la limpidité du ciel, la transparence des lames, les jeux des dauphins autour de la proue, la tiédeur de l'air, les
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parfums que les vagues apportent de loin et cpi'elles semblent transpirer en écnmant, les Inenrs plus vives des constellations et des étoiles dans la nuit, tout semblait, dans ces latitudes, pénétrer les sens de sérénité comme les Ames de conviction. On respirait les présages du monde encore invisible. On se souvenait des jours resplendissants, des astres amis, des ténèbres encore lumineuses des printemps de l'Andalousie. « Il n'y manquait, écrit Colomb, a que le rossignol. »
rv.
La nier aussi commençait à rouler ses présages. Des plantes inconnues flottaient fréquemment sur les lames. Les unes, disent les historiens de cette première traversée, étaient des plantes marines qui ne croissent que sur les bas-fonds voisins des rivages; les autres, des plantes saxillaires que les vagues n'enlèvent qu'aux rochers; les autres, des plantes fluviales ; quelques-unes, fraîchement détachées des racines, conservaient la verdure de leur sève; l'une d'elles portait un crabe vivant, navigateur embarqué sur une touffe d'herbe. Ces plantes et (!es êtres vivants ne pouvaient pas avoir passé beaucoup de jours sur l'eau sans se faner et sans mourir. Un oiseau de l'espèce de ceux qui ne s'abattent j)as sur les vagues, et qui ne dorment
LE CIVILISATEUK Sïli
jamais sur l'eau, traversa le ciel. D'où venait-il ? où allait-il? le lieu de son sommeil pouvait-il être éloigné? Plus loin, l'océan changeait de température et de couleur, indices de fonds variés; ailleurs, il ressemblait à d'immenses prairies marines dont les vagues herbues étaient fauchées par la proue et ralentissaient le sillage; le soir et le matin, des brumes lointaines, telles que celles qui s'attachent aux grandes cimes du globe, affectaient à l'horizon les formes de plages et de montagnes. Le cri de terre était sur le bord de toutes les lèvres. Colomb ne voulait ni trop confirmer ni trop éteijidre ces espérances qui servaient ses desseins en ranimant ses compagnons. Mais il ne se croyait encore qu'à trois cents lieues de Ténériffe, et, dans ses conjectures, il ne trouverait la terre qu'il cherchait qu'à sept ou huit cents lieues plus loin.
Cependant il renfermait en lui seul ses conjectures, sans amis parmi ses compagnons dont le cœur fut assez ferme pour égaler sa constance, assez sûr pour contenir ses secrètes appréhensions. Il n'avait, dans cette longue traversée, d'entretien qu'avec ses propres pensées, avec les astres et avec Dieu dont il se sentait le confident. Presque sans sommeil , comme il l'avait dit dans sa proclamation d'adieu
au vieux monde, il passait les jours, dans sa chambre de poupe, à noter en caractères intelligibles pour lui seul les degrés , les latitudes , les espaces qu'il croyait avoir franchis ; il passait les nuits sur le pont, auprès de ses pilotes, à étudier les astres et à surveiller la mer. Presque toujours seul comme Moïse conduisant le peuple de Dieu dans son désert, imprimant à ses compagnons par sa gravité pensive, tantôt un respect, tantôt une défiance, tantôt une terreur qui les éloignaient de lui ; isolement ou distance qu'on remarque presque toujours autour des hommes supérieurs d'idées et de résolution à leurs semblables, soit que ces génies inspirés aient besoin de plus de solitude et de recueillement pour s'entretenir avec eux-mêmes, soit que les hommes inférieurs qu'ils intimident n'aiment pas à les approcher de trop près, de peur de se mesurer avec ces hautes natures, et de sentir leur petitesse devant ces grandeurs morales de la création.
La terre si souvent indiquée ne se montrait néanmoins que dans les mirages de ses matelots; chaque matin dissipait devant les proues des navires les horizons fantastiques que la brume du soir leur avait fait prendre pour des côtes. Ils allaient plongeant toujours comme dans un abîme sans bord et
sans fond. La régularité et la constance même du vent d'est qui les secondait sans qu'ils eussent à orienter une seule fois leurs voiles depuis tant de jours, était pour eux une cause de trouble d'esprit. Ils commençaient à se figurer que ce vent régnait éternellement le même dans cette région du Grand Océan, ceinture du globe, et qu'après les avoir fait descendre avec tant de facilité vers l'ouest, il serait un insurmontable obstacle à leur retour. Comment remonteraient-ils jamais ce courant de vents contraires autrement qu'en louvoyant dans ces espaces .î^ Et s'il leur fallait louvoyer pendant des bordées sans fin pour retrouver les côtes du vieux monde , comment leurs provisions d'eau et de vivres, déjà à demi consommées, suffiraient-elles aux longs mois de leur navigation en arrière .f' Qui les sauverait de l'horrible perspective de mourir de soif et de faim dans leur longue lutte avec ces vents qui les repoussaient de leurs ports? Beaucoup commençaient à calculer le nombre de jours, de rations inégales à ces jours, à murmurer contre une obstination toujours trompée dans leur chef, et à se reprocher à voix basse une persévérance de dévouement qui sacrifiait les vies de cent vingt hommes à la démence d'un seul!
Mais, chaque fois que le murmure allait grossir jusqu'à la sédition, la Providence semblait leur envoyer des présages plus convaincants et plus inat-
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tendus pour les changer en espérances. Ainsi, le 20 septembre, ces vents favorables, mais alarmants par leur fixité, varièrent et passèrent au sud-ouest. Les matelots saluèrent ce changement, bien que contraire à leur route, comme un signe de vie et de mobilité dans les éléments, qui leur faisait reconnaître une palpitation de l'air sur leurs voiles. Le soir, de petits oiseaux des races les plus frêles, faisant leur nid dans les arbustes et dans les vergers domestiques, voltigèrent en gazouillant autour des mâts. Leurs ailes fragiles et leurs gazouillements joyeux n'indiquaient en eux aucun symptôme de lassitude ou d'effroi comme dans des volées d'oiseaux qui auraient été emportés malgré eux bien loin sur la mer par un coup de vent. Leurs chants, semblables à ceux que les matelots entendaient autour de leurs charmilles, dans les myrtes et dans les bois d'orangers de l'Andalousie, leur rappelaient la patrie et les invitaient à de prochains rivages. Ils reconnurent des passereaux qui habitent toujours les toits des hommes. Les herbes plus épaisses et plus vertes sur la surface des vagues, imitaient des prairies et des champs avant la maturité des gerbes. La végétation cachée sous l'eau apparaissait avant la terre. Elle ravissait les yeux des marins lassés de l'éternel azur des flots. Mais elles devinrent bientôt si touffues, qu'ils craignirent d'y entraver leur gouvernail et leur quille, et d'être retenus captifs dans
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ces joncs de l'océan , comme les navires de la mer du Nord dans les glaces. Ainsi , chaque joie se changeait bien vite en alarmes : tant l'inconnu a de terreur pour le cœur de l'homme. Colomb, comme un guide cherchant sa route à travers ces mystères de l'océan > était obligé de paraître comprendre ce qui l'étonnait lui-même, et d'inventer une explication pour chaque étonnement de ses matelots.
Les calmes de la ligne les jetèrent dans la consternation. Si tout, jusqu'au vent, mourait dans ces parages, qui rendrait le souffle à leurs voiles et le mouvement à leurs vaisseaux? La mer tout à coup se gonfla sans vent : ils crurent à des convulsions souterraines à son lit. Une immense baleine se montra endormie sur le dos des vagues: ils imaginèrent des monstres dévorant les nefs. L'ondulation des vagues les emportait sur des courants qu'ils ne pouvaient surmonter faute de vent : ils se figurèrent qu'ils approchaient des cataractes de la mer, et qu'ils allaient être entraînés dans les abîmes et dans les réservoirs oii le déluge avait étanché ses mondes d'eau. Ils se groupaient, sombres et irrités, au pied des mâts; ils se communiquaient à plus haute voix leurs murmures; ils parlaient de forcer les pilotes
à virer de bord, de jeter raiiiiral à la mer, comme un insensé qui ne laissait de choix à ses compagnons qu'entre le suicide ou le meurtre. Colomb, à qui les regards et les murmures révélaient ces complots, les bravait par son attitude ou les déconcertait par sa confiance.
La nature vint à son secours en faisant souffler de nouveau les vents rafraîchissants de l'est et en aplanissant la mer sous ses proues. Avant la fin du jour, Alonzo Pinzon, qui commandait la Pinta, et qui naviguait assez près de l'amiral pour qu'il pût s'entretenir avec lui bord à bord, jeta le premier cri de Terre! du haut de sa poupe! Tous les équipages, répétant ce cri de salut, de vie et de triomphe , se jetèrent à genoux sur les ponts et entonnèrent l'hymne de Gloire à Dieu dans le ciel et sur la terre!
Ce chant religieux , premier hymne monté au Créateur du sein de ce jeune océan, roula lentement sur les vagues. Quand il eut cessé, tout le monde monta aux mâts, aux hunes, aux cordages les plus élevés des navires, pour prendre possession par ses propres yeux du rivage entrevu par Pinzon , au sud-ouest. Colomb seul doutait; mais il aimait trop à croire pour contredire seul le délire de ses équipages. Bien qu'il ne cherchât sa terre à lui qu'à l'ouest, il laissa gouverner au sud pendant toute la nuit, aimant mieux perdre un peu de sa route pour complaire à ses compagnons, que de perdre la po-
pularité passagère due à leur illusion. Le lever du soleil ne la dissipa que trop vite. La terre imaginaire de Pinzon s'était évanouie avec la brume de la nuit. L'amiral reprit la route de ses pensées vers l'ouest.
vm.
L'océan avait de nouveau aplani sa surface; le soleil sans nuage et sans limite s'y réverbérait comme dans un second ciel. Les lames caressantes couronnaient la proue de légères écumes. Les dauphins, plus nombreux, bondissaient dans le sillage; toute la mer semblait habitée; les poissons volaient, s'élançaient et retombaient sur les ponts des navires. Tout semblait se concerter avec Colomb dans la nature pour entraîner par un espoir renaissant ses matelots qui oubliaient les jours. Le i" octobre, ils s'imaginaient n'avoir fait que six cents lieues hors des parages fréquentés des navigateurs : le livre d'estime secret de l'amiral en accusait plus de huit cents. Cependant tous les signes du voisinage des terres se multipliaient autour d'eux, mais point de terre à aucun horizon. La terreur rentra dans leur âme. Colomb lui-même, sous son calme apparent , se troubla de quelque doute; il craignit d'avoir passé sans les voir à travers les îles d'un archipel , de laisser derrière lui
Mi) CHKISruFHE CULOiMB.
I extieiiiité d<* I Asie qu'il chercliait, vt deségtHcr inaititenant dans quelque troisième océan.
lia plus lépfère de ses barques, la Nina, (|ui naviguait en avant-garde, le 7 octobre, hissa enlin son pavillon de découverte, el tira luicoup de canon de joie pour annoncer une côte aux deux autres vaisseaux. En s'approcha nt, ils recoiniurent que la I\ina avait été déçue par un image. Le vent, en l'emportant dans les airs, emporta leur courte joie. Elle se changea en consternation. Rien ne lasse le cœur des hommes autant que ces alternatives de fausses joies et de déceptions amères. Ce sont les sarcasmes de la fortune. Les reproches recommencèrent à éclater sur tous les visages contre l'amiral. Ce n'était plus seulement leurs fatigues et leurs divisions que les équipages imputaient à leur guide, c'était leur vie sacrifiée sans espoir; le pain et l'eau allaient manquer.
Colomb, déconcertéparl'inmiensité de cet espace, dontil avait cru enfin toucher les bornes, abandonna sa route idéale tracée sur sa carte, etsuivit deux jours etdeux nuits le vol des oiseaux, pilotescélestesque la Providence semblait lui envoyer au moment où la science humaine défaillait en lui. F/instinct de ces oiseaux, se disait-il, ne les dirigerait pas tous vers ce point de l'horizon, s'ils n'y voyaient pas un rivage. Mais les oiseaux même semblaient, aux yeux des matelots, s'entendre avec le désert de l'océan
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et avec les asti es menteurs pour se jouer de kurs navires et de leurs vies. A la fin du troisième jour, les pilotes, montés sur les haubans à l'heure où le soleil dévoile en s'abaissant le plus d'horizon, le virent se plonger dans les mêmes vagues d'où il se levait en vain depuis tant d'aurores. Ils crurent à l'inlîni des eauK. l.e désespoir qui les abattait se changea eji sourde fureur. Qu'avaient-ils à ménager maintenant avec un chef qui avait trompé la cour, et dont les titres et l'autorité, surpris à la (confiance de ses souveraijis, allaient périr avec ses illusions? T^e suivre plus loin, n'était-ce pas s'associer à son crime? L obéissance ne finissaitelle pas là où finissait le monde .^ Restait-il un autre espoir, s'il en i estait, que de retourner les proues vers l'Rurope, de lutter en louvoyant contre ces vents, complices de l'amiral, et de Tenchaîner lui-même h son mât poui* cju il fût l'objet de la malédiction des mourants, s il fallait mourir, ou pour le livrer à la vengeance de l'Espagne, si le ciel leur permettait jamais d'en revoir les ports? Ces murmures étaient devenus des clameurs. L'intrépide amiral les contint par l'impassibilité de son visage. Il invoqua contre les séditieux l'autorité, sacrée pour des sujets, des souverains dont il était investi. Il invoqua le ciel même, juge en ce moment entre eux et lui. Il ne fléchit pas; il offrit sa vie en gage de ses promesses; il leur de-
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manda seulement, avec l'accent d'un prophète qui voit ce que le vulgaire ne voit que par son âme, d'ajourner de trois jours leur incrédulité et leur résolution de retour. 11 fit serment, serment téméraire, mais politique, que si dans le cours du troisième soleil la terre n'était pas visible à l'horizon, il se rendrait à leurs instances, et il les ramènerait en Europe. Les signes révélateurs du voisinage d'îles ou de continents étaient si visibles aux yeux de l'amiral, qu'en mendiant ces trois jours à ses équipages révoltés, il se croyait certain de les conduire au but. Il tentait Dieu en assignant un terme à sa révélation, mais il avait à ménager des hommes. Les hommes, à regret, lui accordèrent ces trois jours, et Dieu, qui l'inspirait, ne le punit pas d'avoir trop espéré de lui.
Au lever du soleil du deuxième jour, des joncs fraîchement déracinés apparurent autour des vaisseaux. Une planche travaillée avec la hache, un bâton artistement ciselé à l'aide d'un instrument tranchant, une branche d'aubépine en fleur, enfin un nid d'oiseau suspendu à une branche rompue par je vent, rempli d'œufs que la mère couvait encore au doux roulis des vagues, flottèrent successivement sur les eaux. Les matelots recueil-
lirent à bordées témoins écrits, parlants ou vivants d'une terre voisine. C'étaient les voix du rivage qui confirmaient celle de Colomb. Avant de contempler la terre des yeux du corps, on la concluait par ces indices de vie. Les séditieux tombèrent à genoux devant l'amiral outragé la veille; ils implorèrent le pardon de leur défiance, et entonnèrent l'hymne de reconnaissance au Dieu qui les avait associés à son triomphe.
La nuit tomba sur ces chants de l'Église qui saluaient un monde nouveau. L'amiral ordonna de carguer les voiles, de sonder devant les navires, de naviguer avec lenteur, redoutant les bas-fonds et les écueils, convaincu que les premières clartés du crépuscule découvriraient la terre sous les proues de ses vaisseaux. Nul ne dormit dans cette nuit suprême. L'impatience d'esprit avait enlevé tout besoin de sommeil aux yeux ; les pilotes et les matelots, suspendus aux mâts, aux vergues, aux haubans, rivalisaient entre eux de poste et d'attention pour lancer le premier regard sur le nouvel hémisphère. Un prix avait été promis par l'amiral à celui qui jetterait le premier cri de Terre ! si la terre en effet reconnue vérifiait sa découverte. La Providence cependant lui réservait à lui-même ce premier regard, qu'il avait acheté au prix de vingt ans de sa vie et de tant de constance et de dangers. En se promenant seul, à minuit, sur la dunette de son
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vaisseau, et en plongeant son regard perçant dans les ténèbres, une lueur de feu passa, s'éteignit et repassa devant ses yeux au niveau des vagues. Craignant d'être trompé par un éblouissement ou par une phosphorescence de la mer, il appela à voix basse un gentilhomme espagnol de la cour d'Isabelle, nommé Guttierez, en qui il avait plus de foi que dans ses pilotes. Il lui indiqua de la main le point de l'horizon où il avait entrevu un feu, et lui demanda s'il n'apercevait pas une lumière de ce côté. Guttierez répondit qu'il voyait en effet étinceler une lueur fugitive dans cette direction. Colomb, pour se confirmer davantage dans sa conviction, appela Rodrigo Sanchez de Ségovie, un autre de ses confidents. Sanchez n'hésita pas plus que Guttierez à constater une clarté à l'horizon. Mais à peine ce feu se montrait-il , qu'il disparaissait pour reparaître dans une émersion alternative de l'océan, soit que ce fût la flamme d'un foyer snr une plage basse, découverte et dérobée tour à tour par l'horizon ondoyant des grandes lames, soit que ce fut le fanal flottant d'un canot de pécheurs, tour à tour élevé sur la crête et englouti datjs le creux des vagues. Ainsi la terre et la vie apparurent à " la fois à Colomb et à ses deux confidents sous la forme du feu dans la nuit du 1 1 au 1 2 octobre i49'-i- Colomb, commandant le silence à Rodrigo et à Guttierez , renferma en lui-même sa vision dans
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la crainte de donner encore une fausse joie et une amère déception à ses équipages. Il perdit de vue la lueur éteinte et veilla jusqu'à deux heures du matin, priant, espérant et désespérant seul sur le pont, entre le triomphe ou le retour dont le lendemain allait décider.
Il était plongé dans cette angoisse qui précède les grands enfantements de vérités, comme l'agonie précède le grand affranchissement de Tesprii par la mort, quand un coup de canon, retentissant sur rOcéau à quelques centaines de brasses devant lui, éclata comme le bruit d'un monde à son oreille, et le fit tressaillir et tomber à genoux sur la dunette. C'était le cri de Terre! jeté par le bronze, signal convenu avec la Pinta , qui naviguait en tête de la flotte, pour éclairer la route et sonder la mer. A ce bruit , un cri général de Terre ! éclata de toutes les vergues et de tous les cordages des vaisseaux. On ferla les voiles, et l'on attendit l'aurore. Le mystère de l'océan avait dit son premier mot au sein de la nuit. Le jour allait le révéler tout entier aux regards. Les parfums les plus suaves et les plus inconinis arrivaient par haleines jusqu'aux vaisseaux avec l'ombre d'une cote, le bruit des lames sur les récifs et le veiU de î.Mre.
Le feu aperçu par Colomb annonçait la présence de riiomme et le premier élément de la civilisation. Jamais nuit ne parut plus lente à dévoiler l'horizon ; car cet horizon, c'était pour les compagnons de Colomb et pour lui-même une seconde création de Dieu.
^ he crépuscule, en se répandant dans l'air, fît peu à peu sortir les formes d'une île du sein des flots. Ses deux extrémités se perdaient dans la brume du matin. Sa côte basse s'élevait en amphithéâtre jusqu'à des sommets de collines, dont la sombre verdure contrastait avec la limpidité bleue du ciel; à quelques pas de l'écume des vagues mourantes sur un sable jaune, des forêts d'arbres majestueux et innommés s'étendaient en gradins sur les étages successifs de l'île. Des anses vertes et des clairières lumineuses dans ces fonds laissaient percer à demi par les yeux ces mystères de la solitude. On y entrevoyait des habitations disséminées, semblables à des ruches d'hommes par leur forme arrondie et par leurs toits de feuillages desséchés ; des fumées s'élevaient ch et là au-dessus des cimes des bois. Des groupes d'hommes, de femmes et d'enfants, étonnés plus qu'effrayés, se montraient demi-nus entre les troncs d'arbres les plus
rapprochés du rivage, s'avançaient timidement, se retiraient tour à tour, témoignant, par leurs gestes et par leurs attitudes naïves, autant de crainte que de curiosité et d'admiration à l'aspect de ces navires et de ces étrangers apportés la nuit par les flots.
Colomb, après avoir contemplé en silence ce premier rivage avancé de la terre si souvent construite dans ses calculs et si magnifiquement colorée dans son imagination, la trouva supérieure encore à ses pensées. Il brûlait d'impatience d'imprimer le premier le pied d'un Européen sur ce sable, et d'y arborer , dans le signe de la croix et dans le drapeau de l'Espagne, l'étendard de la conquête de Dieu et de la conquête de ses souverains par son génie. Mais il contint en lui-même et dans ses équipages cette hâte d'aborder le rivage, voulant donner à cette prise de possession d'un monde nouveau la solennité du plus grand acte accompli peut-être jamais par un navigateur, et appeler, à * défaut des hommes. Dieu et les anges, la mer, la terre et le ciel en témoignage de sa conquête sur l'inconnu.
Il se revêtit de toutes les marques de ses dignités d'amiral de l'océan et de vice-roi des royaumes
futurs; il clé])loya son manteau de pourpre, et, ])renant dans sa main droite le drapeau brodé d'une croix où les chiffres de Ferdinand et d'Isabelle, entrelacés comme leurs royaumes, étaient surmontés de leur couronne, il descendit dans sa chaloupe, et s'avança, suivi des chaloupes d'Alonzo Pinzon et d' \onès Pinzon, ses deux lieutenants, vers le rivage. En louchant la terre, il tomba à genoux pour consacrer, par uu acte d'humilité et d'adoration, le don et la griuideur de Dieu dans cette partie nouvelle de ses œuvres. Il baisa le sable, et, le visage collé sur l'herbe, il pleura. Larmes à double sens et à double augure qui mouillaient, pour la première fois, l'argile de cet hémisphère visité par des hommes de la vieille Europe : larmes de joie pour Colomb, qui débordaient d'un cœur superbe, reconnaissant et j)ieuxî larmes de deuil pour cette terre vierge, qui semblaient lui présager les calamités, les dévastations, le feu, le fer, le sang et la mort que ces étrangers hji apportaient avec leur orgueil, leurs sciences et leur domination! C'était l'homme qui versait ces larmes, c'était la terre qui devait pleurer.
a IVieu éterjiel et tout-puissant », s'écria Colomb <"ii relevant son front de la poussière dans une
prière latine qui nous a été conservée par ses compagnons, « Dieu, qui, par l'énergie de ta pa- « rôle créatrice, as enfanté le firmament, la mer et « la terre! cjue ton nom soit béni et glorifié parte tout! que ta majesté et ta souveraineté univer- « selle soient exaltées de siècle en siècle, toi qui as « permis que, par le plus humble de tes esclaves, « ton nom sacré soit connu et répandu dans cette « moitié jusqu'ici cachée de ton empire! »
Puis il baptisa cette île du nom du Christ, l'île de Saa-iSalvador.
Ses lieutenants, ses pilotes, ses matelots, ivres de joie et pénétrés d'un respect surhumain pour celui qui avait vu pour eux au delà de l'horizon visible, et qu'ils outrageaient la veille de leur défiance, vaincus par l'évidence et foudroyés par cette supériorité (jui prosterne l'homme, tombèrent aux pieds de l'amiral, baisèrent ses mains et ses habits, et reconnurent un moment la souveraineté et presque la divinité du génie ; victimes hier de son obstination, aujourd'hui compagnons de sa constance, et resplendissants de la gloire qu'ils venaient de blasphémer! Ainsi est faite l'humanité, persécutant les initiateurs, héritant de leurs victoires.
Pendant la cérémonie de la prise de possession, les habitants de l'île, d'abord retenus à distance
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par la terreur, puis attirés par cette curiosité instinctive, premier lien de l'homme à l'homme, s'étaient raprochés. Ils s'interrogeaient entre eux sur les spectacles merveilleux de cette nuit et de cette aurore. Ces vaisseaux manoeuvrant leurs voiles, leurs antennes, leurs vergues comme des membres immenses se déployant et se repliant à l'impulsion d'une pensée intérieure, leur avaient paru des êtres animés et surnaturels, descendus pendant les ténèbres du firmament de cristal qui entourait leur horizon, des habitants du ciel flottant sur des ailes et s'abattant à leur gré sur les rivages dont ils étaient les dieux. Saisis de respect à la vue des chaloupes qui abordaient leur île et des hommes revêtus de tissus éclatants et d'armes où se réverbérait la lumière, ils avaient fini par s'en approcher, comme fascinés parleur toute-puissance. Ils les adoraient et les imploraient avec la naïveté d'enfants qui ne soupçonnent pas le mal sous l'attrait. Les Espagnols, les examinant à leur tour, s'étonnaient de ne retrouver dans ces insulaires aucun des caractères physiques de conformation et de couleur des races africaines, asiatiques, européennes, qu'ils avaient l'habitude de fréquenter. Leur teint cuivré, leur chevelure souple et répandue en ondes sur leurs épaules, leurs yeux sombres comme leur m^r, leurs traits délicats et féminins, leur physionomie contante et ouverte, leur nudité
enfin, et les dessins coloriés dont ils teignaient leurs membres, révélaient en eux une race entièrement distincte des familles humaines répandues sur l'hémisphère ancien , race conservant encore les simplicités et les douceurs de l'enfance, oubliée pendant des siècles dans ce fond ignoré du monde, ayant, à force d'ignorance, conservé la simplicité, la candeur et la douceur des premiers
jours.
Colomb, persuadé que cette île était un appendice avancé sur l'océan des Indes, vers lesquelles il croyait toujours naviguer , leur donna le nom imaginaire d'Indiens, qu'ils ont conservé jusqu'à leur extinction par une erreur de langage survivant à l'erreur du navigateur.
Bientôt ces Indiens, s'apprivoisant avec leurs hôtes, leur montrèrent leurs sources, leurs habitations, leurs villages, leurs canots, leur apportèrent en tribut leurs fruits nourriciers , leur pain de cassave, qui renouvela les vivres des Espagnols, et quelques ornements d'or pur, qu'ils portaient suspendus aux oreilles, aux narines, en bracelets ou en colliers autour du cou et des jambes des femmes. Ils ignoraient le commerce et l'usage de la monnaie, ce supplément vénal mais nécessaire à la vertu de
XJi CURlSTul'HE COLOMB.
I liospitalite; ils recevaieiil eu écliange avec ivresse les moindres objets iisuels des Européens. lia nouveauté faisait à leurs yeux l(^ prix de toute chose. Rare et précieux est le ménie mot par tout l'univers. Les Espagnols, (jui cherchaient le pays de l'or et des pierreries, s'informèrent [)ar signes des lieux d'où venait i\e métal. Les Indiens leur montrèrent le midi; l'amiral et .ses compagnons crurent comprendre qu'il y avait de ce côté une île on un continent des Indes correspojidant par sa richesse et par ses arts aux merveilleux récits de Marco Paolo, le Vénitien. Cette terre dont ils se croyaient maintenant rapprochés était, selon eux, l'île fabuleuse de Cipangii ou du Japon ^ dont le souverain foulait sous ses pieds des planchers formés de plaques d'or. T/impatience de reprendre leur course vers ce but de leur chimère ou de leur avidité les fit remonter promptement sur leurs vaisseaux. Ils s'étaient approvisionnés d'eau fraîche aux ruisseaux de l'île, et leurs ponts étaient chargés des fruits des racines et des cassaves, présents de ces heureux et pauvres Indiens. Ils en amenèrent un avec eux pour apprendre leur langue et leur servir ensuite d'interprète.
En tournant l'île de San-Salvador, ils se trouvèrent comme égarés dans les canaux d un archipel coni-
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posé de plus de cent îles d'inégale grandeur, mais toutes à l'aspect le plus luxuriant de jeunesse, de fécondité , de végétation. Ils abordèrent la plus vaste et la plus peuplée. Ils furent entourés de canots creusés dans un seul tronc d'arbre, et commercèrent avec les habitants , donnant des boutons et des grelots contre de l'or et des perles. Leur navigation et leurs relâches an milieu de ce labyrinthe diles inconnues ne fut pour eux que la répétition de leur atterrage à San-Salvador. La même curiosité inoffensive les accueillait partout. Ils s'enivraient du climat, des fleurs, des parfums, des couleurs, des plumages d'oiseaux inconnus que chacune de ces oasis étalait à leurs sens; mais leur esprit tendu vers une seule pensée, la découverte du pays de l'or, vers cequ ils î-upposaientlextrémité de l'Asie, les rendait moins sensibles à ces trésors naturels et les empêchait de soupçonner l'innnense et nouveau continent dont ces îles étaient les avant-postes sur cet océan. Aux signes et aux regards de ces Indiens qui lui indiquaient une région plus splendide encore que leur archipel, Colomb fit voile vers la côte de Cuba, où il aborda en trois jours de do.uce navigation, sans perdre de vue les îles charmantes de Bahama, qui jalonnaient sa route.
Cuba , avec ses côtes étagées et prolor)gées sans limites, s'adossantà des montagnes qui fendaient le
33 i CHRISTOPHE COLOMB.
ciel, avec ses havres, ses embouchures de fleuves, ses golfes, ses rades, ses forets, ses villages, lui rappela en traits plus majestueux l'antique Sicile. Il resta indécis si c'était un continent ou une île. Il jeta l'ancre dans le lit ombragé d'une vaste rivière, descendit à terre , parcourut les grèves, les forêts, les jardins d'orangers et de palmiers, les villages, les huttes des habitants. Un chien muet fut le seul être vivant qu'il trouva dans ces habitations abandonnées à son approche. Il se rembarqua et remonta avec ses vaisseaux le lit de la rivière ombragée de palmiers à larges feuilles et d'arbres gigantesques couverts à la fois de fruits et de fleurs. La nature semblait avoir pris soin de prodiguer d'elle-même et sans travail, à ces peuplades heureuses, les éléments de la vie et de la félicité sans travail. Tout rappelait l'Eden des livres sacrés et des poèmes. Les animaux inoffensifs, les oiseaux aux plumes de lapis et de pourpre, les perroquets, les piverts, les colibris volaient, criaient, chantaient en nuages colorés de branches eu branches ; des insectes lumineux éblouissaient l'air lui-même ; le soleil tempéré par l'haleine des montagnes, par l'ombre des arbres, par le courant des eaux, y fécondait tout sans rien calciner; la lune et les étoiles s'y réverbéraient pendant les ténèbres dans le lit du fleuve avec des splendeurs et des rejaillissements de clarté douce qui enlevaient ses terreurs à la nuit. Un enivrement général
LE CrVILISATEUR, 335
exaltait l'âme et les sens de Colomb et de ses compagnons. C'éait bien là une nouvelle terre plus vierge et plus maternelle à la fois que la vieille terre d'où ils étaient venus. « C'est la plus belle île, » écrit Colomb dans ses notes, « que jamais l'œil de « l'homme ait contemplée. On voudrait y vivre à «jamais. On n'y conçoit ni la douleur ni la mort! »
L'odeur des épices qui arrivait de l'intérieur jusqu'à ses vaisseaux, et la rencontre des huîtres qui produisent les perles sur le rivage, lui persuadaient de plus en plus que Cuba était un prolongement de l'Asie. Il s'imaginait que derrière les montagnes de cette île ou de ce continent, car il était encore incertain si Cuba tenait ou non à la terre ferme, il trouverait les empires, la civilisation , les mines d'or, et les merveilles dont les voyageurs enthousiastes dotaient le Cathay et le Japon. Ne pouvant joindre les naturels qui fuyaient tous de la côte à l'approche des Espagnols, il envoya deux de ses compagnons, dont l'un parlait l'hébreu et l'autre l'arabe, à la recherche de ces fabuleuses capitales, où il conjecturait que le souverain du Cathay faisait sa résidence. Ces ambassadeurs étaient chargés de présents pour les indigènes. Ils avaient ordre de ne les échanger que contre de l'or, dont ils croyaient que la source intarissable était dans l'intérieur de cette terre.
Les envoyés revinrent aux vaisseaux sans avoir découvert d'autre capitale que des huttes de sau-
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vages et une nature prodigue de végétation , de parfums, de lleuis et de fruits. Ils avaient réussi à apprivoiser, à force de présents, (pjelques-nns des naturels, et ils les ramenaient avec eux à famiral. Le tabac, plante légèrement enivrante, dont les habitants faisaient de petits rouleaux enflammés par le l)OUt j)oui* en as[)irer la fumée; la ponniie déterre, racine farineuse qui se convertissait en pain tout pré])aré dans la cendre; le maïs, le coton filé par les femmes, les oranges, les limons, les fruits innomés de leurs vergers, étaient les seuls trésors qu'ils avaient trouvés autour des habitations disséminées par groupes dans les clairières.
Déconcerté dans ses rêves d or, l'amiral, sur la foi des indigènes mal compris, quitta à regret ce séjour enchanté pour se diriger vers l'est, où il plaçait toujours sa fabuleuse Asie. Il endjarqua quelques hommes et quelques femmes de Cuba plus hardis et plus conliants que les autres, pour lui .servir d'interprètes dans les terres voisines qu'il .se proposait de visiter, pour les convertir à la foi, et pour offrir à Isabelle ces âmes rachetées, selon lui, par sa généreuse entreprise.
Persuadé que Cuba , dont il n'avait pas aperçu les limites, faisait partie de la terre ferme d'Asie , il vogua quelques jours à peu de distance du véritable continent américain sans le voir. Son illusion
LE CA'ILISATEUR. 337
obstinée lui voilait luîe réalité si rapprochée de sa proue. Cepenrlant 1 envie, qui devait empoisonner ses jours, était née daiis l'a nie de ses compagnons lejourmênie oii ses découvertes avaient couronné la pensée de sa vie entière. Amérigo-Vespucci. Florentin obscur, embarqué sur un de ses navires, devait donner son nom à ce monde vers lequel Colombseull'avaitguidé. Vespuccine dut cette fortune de son nom qu'au hasard et à ses voyages subséquents avec Colomb vers ces mêmes parages. Lieutenant subalterne et dévoué de l'amiral , il ne chercha jamais à lui dérober cette gloire. Le caprice de la fortune la lui donna sans qu'il eût jamais cherché à tromper l'opinion de l'Europe, et la routine la lui conserva. Le nom du chef fut déshérité de l'honneur de nommer un monde, le nom du subordonné prévalut. Dérision de la gloire humaine dont Colomb fut victime, maisdontAmerigonefut du moins pas coupable. On peut reprocher une injustice et une ingratitude à la postérité , on ne ])eut reprocher un larcin volontaire an pilote heureux de Florence.
Mais cette envie qui naît dans le cœur des hommes le même jour que le succès, brûlait déjà le cœur du principal lieutenant de Colomb, Alonzo
;î38 CHRISTOPIU: COLOMB.
Pinzon. Commandant la Pinta^ second navire de l'escadre, Pinzon, dont les voiles devançaient plus légèrement les deux autres navires, feignit de s'égarer dans la nuit et disparut aux regards de son chef. Il avait résolu de profiter de la découverte de Colomb pour découvrir lui-même, sans génie et sans efforts, d'autres terres, et, après leur avoir donné son nom, de revenir le premier en Europe usurper la fleur de la gloire et des récompenses dues à son maître et à son guide en navigation.
Colomb s'était trop aperçu depuis quelques jours de l'envie et de l'insubordination de son lieutenant. Mais il devait beaucoup à Alonzo Pinzon: sans lui, sans ses encouragements et sans son assistance à Palos, il ne serait jamais parvenu à équiper ses navires et à engager ses matelots. La reconnaissance l'avait empêché de sévir contre les premières insubordinations d'un homme dont il avait tant reçu. Le caractère tolérant, modeste et magnanime de Colomb le détournait de toute rigueur odieuse. Plein de justice et de vertu , il comptait sur les retours de justice et de vertu des autres. Cette bonté, qu' Alonzo Pinzon avait prise pour de la faiblesse, l'encourageait à l'ingratitude. Il s'élança audacieusement entre Colomb et les nouvelles découvertes qu'il avait résolu de lui arracher.
LE CIVILISATEUH. 339
KVIII.
L'amiral gémit, entrevit le crime, affecta de croire à une déviation involontaire de \aPinta et, cinglant avec ses deux navires au sud-est vers une ombre immense qu'il apercevait sur la mer, il aborda à l'île d'Hispaniola, nommée depuis Saint-Domingue. Sans ce nuage autour des montagnes de Saint- Domingue, qui lui fit virer de bord, il allait rencontrer encore le continent. L'archipel américain en le séduisant, et en l'égarant d'île en île, semblait le détourner à plaisir du but auquel il touchait sans l'apercevoir. Ce fantôme de l'Asie, qui l'avait conduit au bord de l'Amérique, s'interposait maintenant entre l'Amérique et lui , pour lui dérober par une chimère la grande réalité.
Cette terre neuve , riante , féconde , immense , noyée dans une atmosphère de cristal et baignée par une mer dont les lames roulaient des parfums, lui apparut comme l'île merveilleuse, détachée du continent des Indes, qu'il cherchait à travers tant de distances et de périls, sous le nom chimérique d'île de Cipangù. Il lui donna le nom à' Hispaniola pour la marquer du signe éternel de sa patrie d'adoption. Les naturels simples, doux, hospitaliers, candides et respectueux, accoururent en foule sur le
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rivage, comme an devant de créatures d'une nature supérieure qu'un prodige céleste leur envoyait des bornes de l'horizon ou du tond du firmament pour être adorées et servies par eux à l'égal des dieux. Une population nombreuse et heureuse couvrait alors les plaines et les vallées d'Hispaniola. Les hommes et les femmes étaient des types de force et de grâce. La paix perpétuelle qui régnait entre leurs peuplades marquait leur physionomie d'une impression de douceur et de bonté. Leurs lois n'étaient que les instincts bienveillants du cœur, passés en traditions et en coutumes. On eût dit un peuple enfant dont les vices n'avaient pas eu encore le temps de se développer et que les inspirations d'une innocente nature suffisaient à gouverner. Ils connaissaient de l'agriculture, de l'horticulture et des arts tout ce qui est nécessaire à l'administration, à l'habitation, aux premières nécessités de la vie. Leurs champs étaient admirablement cultivés, leurs cases élégantes, groupées en villages au bord de forets d'arbres à fruits, dans le voisinage des fleuves ou des sources. Leurs vêtements, sous un ciel tiède, qui ne leur faisait éprouver ni les extrémités de l'hiver ni celles de l'été, ne consistaient qu'en ornements destinés à les embellir, en tissus de coton, en nattes et en ceintures suffisants pour voiler leur pudeur. Leur gouvernement était simple et naturel conjme leurs idées. Ce-
LK CIVILISATELH. 3il
tait la famille agrandie par la suite des générations, mais toujours groupée autour d'un chef héréditaire qu'on appelait le cacique. Ces caciques étaient les chefs, non les tyrans de leur tribu. F^es coutumes, constitutions non écrites, mais inviolables et protectrices comme une loi divine, régnaient sur ces petits rois. Autorité toute paternelle d'un côté, toute filiale de l'autre , contre laquelle la révolfe semblait inconnue.
Les naturels de Cuba que Colomb avait embarqués avec lui pour lui servir de guides et d'interprètes sur ces mers et sur ces îles commençaient à comprendre la langue des Européens. Ils entendaient à demi celle des habitants d'Hispaniola, branche détachée de la même race humaine. Ils établirent ainsi des rapports d'intelligence prompts et faciles entre Colomb et le peuple qu'il venait visiter.
Les prétendus Indiens conduisirent sans défiance les Espagnols dans leurs maisons , leur présentant le pain de cassave, les fruits inconjius , les poissons , les racines savoureuses , les oiseaux apprivoisés, au riche plumage, au chant mélodieux, les fleurs, les palmes, les bananes, les limons , tous les dons de la mer, du ciel, de la terre, du climat. Ils les traitèrent en hôtes, en frères,
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presque en dieux. « La nature, dit Colomb, y est « si prodifijue, que la propriété n'y a pas créé le sen- « timent de l'avarice ou de la cupidité. Ces hommes « paraissent vivre dans un âge d'or, heureux et « tranquilles au milieu de jardins ouverts et sans « bornes, qui ne sont ni entourés de fossés, ni dite visés par des palissades , ni défendus par des a murs. Ils agissent loyalement l'un envers l'autre, « sans lois, sans livres, sans juges. Ils regardent « comme un méchant homme celui qui prend plaire sir à faire mal à un autre. Cette horreur des « bons contre les méchants paraît être toute leur « législation. » Leur religion n'était aussi que le sentiment d'infériorité, de reconnaissance et d'amour envers l'Etre invisible qui leur avait prodigué la vie et la félicité.
Quel contraste entre l'état de ces heureuses populations au moment où les Européens les découvrirent pour leur apporter le génie de l'ancien monde, et l'état où ces malheureux Indiens tombèrent en peu d'années après cette visite de leurs prétendus civilisateurs! Quel mystère de la Providence que cette visite inattendue de Colomb à un nouveau monde , où il croit apporter la vertu et la vie , et où il sème à son insu la tyrannie et la mort!
Le pilote de Colomb, en cherchant à oénétrer
successivement dans toutes les anses et dans toutes les embouchures de fleuves de l'île, échoua pendant le sommeil de l'amiral. Le vaisseau , menacé d'être submergé par les lames mugissantes, fut abandonné par le pilote et par une partie des matelots qui, sous prétexte de porter une ancre k terre, s'enfui-^ rent à force de rames pour gagner l'autre navire, croyant Colomb livré à une mort inévitable. L'énergie de l'amiral sauva encore , non le navire , mais ses compagnons. Il lutta contre les brisants jusqu'au démembrement de la dernière planche, et, plaçant ses hommes sur un radeau , il aborda en naufragé sur cette même côte oii il venait d'aborder en conquérant. Il y fut rejoint bientôt par le seul navire qui lui restât. Son naufrage et son infortune ne refroidirent pas l'hospitalité du cacique dont il avait été l'hôte quelques jours avant. Ce cacique, nommé Guacanagari, premier ami et bientôt première victime de ces étrangers, versa des larmes de compassion sur le désastre de Colomb. Il offrit sa demeure, ses provisions, ses secours de toute nature aux Espagnols. Les débris du naufrage, les richesses des Européens , arrachés aux flots et étalés sur la grève, y furent préservés, comme des choses saintes, de toute violation, et même de toute importune curiosité. Ces hommes, qui ne connaissaient pas la propriété pour eux-mêmes , semblaient la reconnaître et la respecter dans des hôtes mal-
.î'ii aiHlSTOFHE CHLOMH.
Iieurecix. Colomb s'attendrit, clans ses lettres au roi et à la reine, sur la générosité sans clForts de ce peuple. « Il n'y a point dans l'univers, écrit-il, « une meilleure nation et un nieilleurpays. Ils aiment (( leurs voisins comme eux-mêmes ; ils ont toujours « un langage doux et gracieux , et le soiuMre de la <c tendresse sur les lèvres. Ils sont nus, il est vrai, « mais vêtus de leur décenct^ et de leur candeur. » Colomb, après avoir établi avec le jeune cacique des relations de la j)Ius tendre et de la plus confiante hospitalité, reçut de lui en présent quelques ornements d'or. A la vue de l'or, la physionomie des Européens exprima tout à coup tant de passion, d'avidité et de férocité dans le désir, que le cacique et ses sujets s'étonnèrent et s'alarmèrent par instinct, comme si leurs nouveaux amis avaient changé subitement de nature et de dispositions envers eux. Cela n'était que trop vrai : les compagnons de Colomb ne cherchaient que les richesses fantastiques de l'Orient, pendant que lui -même cherchait une partie mystérieuse de l'univers. La vue de l'or les avait rappelés à leur convoitise; leur visage était devenu âpre et violent comme leur pensée. Le cacique, apprenant que ce métal était la divinité des Européens, leur expli([ua, en leur montrant les montagnes qu'il y avait derrière ces sommets, une région d'où lui venait en abondance cet or. Colomb ne douta plus d'avoir enfin remonté jusqu'à la
source de ces richesses de Salonion , et préparant tout pour son retour rapide en Europe, afin d'y annoncer son triomphe, il construisit un tort dans le village du cacique, pour y laisser une partie de ses compagnons en sûreté pendant son absence. Il choisit paniii ses officiers et ses matelots quarante hommes d'élite et les mit sons le commandement de Pedro de Araiia. lis étaient chaigés de recueillir des notions sur la région de î'or, et d'entretenir les Indiens dans le respect et dans l'amitié des Espagnols. Il partit, pour revenir en Europe, comblé des dons du cacique, et rapportant tons les ornements et toutes les courornies d'or pur qu'il avait pu se procurer pendantsa relâche, par des dons ou par des échanges avec les naturels.
En côtoyant les contours de l'île il rencontra son infidèle compagnon Alonzo Pinzon. Sous prétexte d'avoir perdu de vue l'amiral, Pinzon avait fait route à part. Caché dans une anse profonde de l'île, il était descendu à terre, et, au lieu d'imiter la douceur et la politique de Colomb, il avait ensanglanté ses premiers pas. L'amiral, en retrouvant son lieutenant, feignit de se contenter de ses excuses, et d'attribuer sa désertion à la nuit. 11 ordonna à Pinzon de le suivre avec son navire en Europe. Ils reprirent ensemble la mer, impatients d'annoncer à l'Espagne la nouvelle de leur merveilleuse navigation. Mais l'Océan, qui les avait portés complai-
346 CHRISTCiPHE GOLOiMB.
samment par les vents alises, de vague en vague à la côte d'Amérique, semblait, avec ses vents et ses flots contraires, vouloir les repousser obstinément de la terre qu'ils brûlaient de revoir. Colomb , grâce à ses connaissances en navigation et à ses notes d'estime dont il gardait le secret à ses pilotes, savait seul la route et évaluait seul les vraies distances. Ses compagnons se croyaient encore à des milliers de lieues de l'Europe qu'il pressentait déjà le voisinage des Açores. 11 les aperçut bientôt. Des coups de vent terribles, des nuages amoncelés, des éclairs et des foudres tels qu'il n'en avait jamais vu s'allumer dans le ciel et s'éteindre dans la mer, des vagues montagneuses et écumantes faisant tourbillonner ses navires, insensibles à la voile et au gouvernail, ouvrirent et refermèrent pendant six jours et six nuits son tombeau et celui de ses com pagnons aux portes de leur patrie. Les signaux que se faisaient les deux vaisseaux dans les ténèbres disparurent. Ils crurent à la perte l'un de l'autre en flottant chacun au gré d'une éternelle tempête entre les Açores et la côte d'Espagne. Colomb, qui ne doutait pas que la Pinta ne fût ensevelie avecPinzon dans les abîmes, et dont les voiles déchirées et le gouvernail livré aux lames ne dirigeaient plus l'esquif, s'attendait à chaque instant à sombrer sous une de ces montagnes d'eau qu'il gravissait et redescendait avec leur écume. II avait fait
le sacrifice de sa vie, mais il ne pouvait sans désespoir faire le sacrifice de sa gloire. Sentir le mystère de la découverte qu'il rapportait au vieux monde enseveli pour des siècles avec lui si près du port, était une dérision si cruelle de la Providence qu'il ne pouvait y plier même sa piété. Son âme se révoltait contre ce jeu du sort. IMourir en touchant du pied seulement le rivage de l'Europe et après avoir déposé son secret et son trésor dans la mémoire de son pays , c'était une destinée qu'il acceptait avec joie ; mais laisser un second univers mourir, pour ainsi dire, avec lui, et emporter au tombeau le mot enfin trouvé de cette énigme du globe que les hommes, ses frères , chercheraient peut-être en vain pendant autant de siècles qu'il leur avait été dérobé, c'était un million de morts en une ! Il ne demandait à Dieu, dans ses vœux à tous les sanctuaires d'Espagne, que de porter du moins à la côte, avec ses débris, les preuves de sa découverte et de son retour. Cependant les tempêtes succédaient aux tempêtes, le vaisseau était rempli d'eau ; les regards hostiles , les murmures irrités ou le silence morne de ses compagnons lui reprochaient l'obstination qui les avait ou séduits ou forcés à cette fatale traversée. Ils regardaient cette colère prolongée des éléments comme une vengeance de l'océan , jaloux qu'un homme trop audacieux lui eût dérobé son mvstère. Ilsparlaient
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de le jeter à la mer pour obtenir, par une éclatante expiation, l'apaisement des flots.
Colomb , insouciant de leur colère, mais uniquement préoccupé du sort de sa découverte, écrivit sur parchemin plusieurs courtes relations de sa découverte, enferma les unes dans un rouleau de cire, les autres dans des caisses de cèdre, et jeta ces témoignages à la mer pour que le hasard les fît flotter un jour, après lui, jusqu'au rivage. On dit qu'une de ces bouées abandonnées aux veuts et aux flots fut l)allottée pendant trois siècles et demi sur la surface, dans le lit ou sur les grèves de la mer, et que le matelot d'un navire européen, en embarquant du lest pour son vaisseau, il y a quelque temps, sur les galets de la côte d'Afrique en face de Gibraltar, ramassa une noix de coco pétrifiée, et l'apporta à son capitaine comme une vaine curiosité de la nature. Le capitaine, en ouvrant la noix pour s'assurer si l'amande aurait résisté au temps, trouva, renfermé dans récorce creuse, un parchemin sur lequel était écrit en lettres gothiques, déchiffrées avec peine par un érudit de Gibraltar, ces mots : « Nous ne pouvons « résister un jour de plus à la tempête ; nous sommes « entre rEspngne et les îles découvertes d'Orient. « Si la caravelle sombre, puisse quelqu'un recueil- <( lir ce témoignage. Christophe Colomb. »
LK CniLISATEUK. 349
1 /Océan avait gardé trois cent cinquante-huit ans ce message et ne le rendait à l'Europe qu'après que l'Amérique colonisée, florissante et libre rivalisait avec le vieux continent. Jeu du sort, pour apprendre aux hommes ce qui aurait pu rester caché tantde siècles, si la Providence n'avait pas défendu aux vagues de submerger dans Colomb son grand messager !
XXTIÎ.
Le lendemain on cria Terre! C'était l'île portugaise de Sainte-Marie, à l'extrémité des Açores. Colomb et ses compagnons en furent repoussés par la jalouse persécution des Portugais. Livrés de nouveau à toutes les extrémités de la faim et de la tempête pendant de longs jours, ils n'entrèrent que le f\ mars dans l'embouchure du Tage, où ils jetèrent enfin l'ancre sur une côte européenne, mais rivale des Espagnols. Colomb , présenté au roi de Portugal , lui fit le récit de ses découvertes, sans hii dévoiler la route, de peur que ce prince n'y devançât les flottes d'Isabelle. Les Portugais de iacour de Jean II, roi de Portugal, conseillèrent à ce prince de faire assassiner le grand navigateur, afin d'ensevelir avec lui son secret et les droits de la couronne d'Espagne sur les terres nouvelles. Jean II s'indigna de cette lâcheté. Colomb , honoré par lui, envoya par terre \\\\ courrier à ses souve-
rains, pour leur annoncer son succès et son prochain retour par mer h Palos. Il y débarqua le i5 mars, au lever du jour, au milieu d'une population ivre de joie et d'orgueil, qui s'avançait jusque dans les Ilots pour le porter en triomphe à terre. Il tomba dans les bras de son ami et de son protecteur, le pauvre prieur du couvent de la Rabicla, JuanPercs, qui seul avait cru en lui et qu'une moitié du globe récompensait de sa foi. Colomb se rendit, pieds nus et processionnellement, à l'église du monastère, pour y rendre grâces de son salut, de sa gloire, de la conquête de l'Espagne. Un peuple entier le suivait en le bénissant à la porte de cet humble couvent où il avait demandé, seul, à pied, avec son enfant, quelques années auparavant, l'hospitalité des mendiants. Jamais homme parmi les hommes n'a rapporté à sa patrie et à la postérité une telle conquête depuis l'origine du globe, excepté ceux qui apportèrent à la terre la révélation d'une idée ; et cette conquête de Colomb n'avait coûté jusque-là ni un crime, ni une vie, ni une goutte de sang, ni une larme à l'humanité. Les plus beaux de ses jours furent ceux qu'il passa à se reposer dans son espérance et dans sa gloire au monastère de ]ixRaùida, près de son hôte et de son ami le prieur du couvent, et dans les embrassements de ses fils.
Et comme si le ciel eût voulu mettre le comble à sa félicité et le venger de l'envie qui le poursuivait, Alonzo Pinzon, commandant de son second navire, entra le jour suivant avec là Pinta dans le port de Palos, où il espérait devancer son chef et lui dérober les prémices du triomphe. Mais trompé dans son coupable dessein, et craignant la punition de sa désertion révélée par l'amiral, Pinzon mourut de douleur et d'envie en touchant le rivage et en voyant le vaisseau de Colomb à l'ancre dans le port. Colomb était trop généreux pour se réjouir, encore moins pour se venger, et la jalouse Némésis des grands hommes semblait expirer d'ellemême à ses pieds.
LAMARTINE
Fin de la deuxième partie, — La troisième partie au numéro prochain.
M. Richard Beintley, New Burlington street, London, est seul autorisé à traduire et à publier le Civilisateur en anglais.
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ANNÉE 1429 DE J.-il.