TROISIÈME PARTIE
Isabelle et Ferdinand , informés de son retour et de leur conquête par le message que leur amiral avait envoyé de Lisbonne, l'attendaient à Barcelonne avec des triomphes et des munificences dignes de la grandeiu' de ses services. \iH noblesse des P^spagnes y accourut de toutes les provinces pour lui faire cortège. Il y entraentrionq^hateur et en roi des royaumes à venir, fjps indiens ramenés par l'escadre, comme une preuve vivante de l'existence d'autres races humaines sur ces terres découvertes, marchaient en tête du cortège, le corps peint de diverses couleurs, et orné de colliers d'or et de perles; les animaux et les oiseaux, les plantes inconnues, les pierres précieuses recueillies sur ces rivages, étaient étalés dans des i}assins d'or et portés sur
im «JHHISTOPHK COLUiMIi.
la tète par des esclaves noirs ou maures. La foule avide se pressait, les rumeurs fabuleuses couraient sur les pas des officiers et des compagnons de gloire de l'amiral. Colomb, monté sur un cheval du roi richement caparaçonné, jjaraissait ensuite, escorté d'une nombreuse cavalcade de courtisans et de gentilsfiommes. Tous les regards se concîentraient sur cet homme inspiré de Dieu qui avait soulevé le premier le rideau de l'Océan. On cherchait dans ses traits le signe visible de sa mission, on croyait l'y voir. lia beauté de ses traits, la majesté pensive de sa physionomie, la ^igueur de l'éternelle jeunesse jointe à la gravité des années déjà mûres, la pensée sous l'action, la force sous les cheveux blancs, le sentiment intime de sa valeur joint à la piété envers Dieu qui l'avait choisi entre tous , la reconnaissance envers ses souverains qui lui rendaient en honneurs ce qu'il leur apportait en conquêtes, faisaient en ce moment de Colomb, disent les spectateurs de son entrée à Barcelone, une de ces figures de prophètes et de héros bibliques, sous les pas de qui le peuple jetait les palmes du prodige et de l'adoration, a Nul ne se mesurait «à lui, disent-ils; tous sentaient en lui le plus « grand ou le plus favorisé des honnnes. )> Isabelle et Ferdinand le recurent sur leur trône, voilé du soleil par un dais d'or. Ils se levèrent devant lui comme devant un envoyé du ciel. Ils le firent asseoir ensuite au niveau de leur trône, et ils écoutèrent le récit solennel et circonstancié de ses voyages. A la hn du récit, que l'éloquence et la poésie qui découlaient habituellement des lèvres de l'amiral avaient
coloré de son inépuisable imagination et allumé de son saint enthousiasme, le roi et la reine, émus jusqu'aux larmes, tombèrent à genoux et entonnèrent, comme une pieuse exclamation, le Te Deum, hymne de la plus grande victoire que le Tout-Puissant eût jamais accordée à des souverains.
Des courriers partirent à l'instant pour porter à toutes les cours de l'Europe la grande nouvelle et le nom triomphal de Colomb. L'obscurité qui avait jusque-là entouré sa vie se changea en un bruit et en un éclat de son nom qui remplirent la terre. La découverte du pauvre géographe de Cordouefut l'entretien du monde. Colomb ne laissa ni enfler son âme par ces honneurs décernés à son nom, ni humilier sa modestie par les jalousies qui commençaient à s'élever autour de sa gloire. Un jour qu'il avait été invité à la table de Ferdinand et d'Isabelle, un des convives, envieux de ces honneurs décernés au fils d'un cardeur de laine, lui demanda astucieusement s'il pensait que nul autre que lui n'aurait découvert cet autre hémisphère dans le cas oii il ne serait pas né. Colomb ne répondit point à la question, dans la crainte de dire trop ou trop peu de lui-même. Mais, prenant un œuf entre ses doigts, il s'adressa à tous les convives, et les invita à le faire tenir sur un bout. Nul n'y put parvenir. Colomb alors écrasa l'œuf par une des extrémités, et, le posant sur son ovale brisé, montra à ses rivaux qu'il n'y avait aucun mérite dans une idée simple, mais que nul cependant ne pouvait la soupçonner avant qu'un premier inventeur en eût donné l'exemple aux autres, renvoyant ainsi
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à l'inspirateur suprême le mérite de son entreprise, mais revcnflirpiaiit en mémo ten»ps pour lui seul l'honneur <le la piimnuté. (^et apulojijue devint depuis la léponsede tout hommeélu de la Providence poiu- montrer une route à ses semblables, et poui' y monter le pjemier, sans être toutefois plus fçrand, niais plus favorisé de l'inspiration (j ne ses frères.
Les honneurs, les titres, les dotations futures des terres dont il irait achever la découverte et la eon((uète devinrent, dans des traités formels avec la cour, l'ananage de Colomb, fl obtint la viceroyauté, l'administration et le (piart des richesses ou profinits de toute nature des mers, des iles et des continents où il irait planter la croix de l'Eglise et le drapeau des lispagnes. L'archidiacre de Sévi! le, Fonséca, fut, sous le titre de patriarche des Indes, chargé des préparatifs et des armements de la nouvelle expédition que Colomb allait conduire à de plus vastes con(juétes. Mais, de ce jour, Fonséca devijitle rival occulte du grand uavigate'.jr; et, comme s'il eût été jaloux de ravaler le génie fjuil était chargé de seconder, en paraissant prodiguer à Colond) les moyens, il lui suscitait les obstacles. Ses lenteurs et ses prétextes réduisirent à dix-sept navires l'escadre destinée à reporter l'amiral de l'autre côté de l'Atlantique.
Cependant, le génie aventureux des Espagnols de cette épo(jue , l'esprit de prosélytisme religieux et l'esprit de chevalerie précipitèrent sur ces vaisseaux \\\\ granti nombre de religieux, de gentilshommes et d'aventuriers, [)ressés, les uns, de porter la foi, les autres, de rapporter la re-
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nommée et la fortune , en s'élançant les premiers dans ces contrées qui élargissaient l'imagination humaine. Des ouvriers de tous les métiers, des cultivateurs de toutes les zones, des animaux domestiques de toutes les races, des graines, des plantes, des ceps de vigne, des arbres à fruits, des roseaux à sucre, des échantillons de tous les arts et de tous les commerces européens furent embarqués sur les navires de transport pour essayer le ciel, féconder le sol, tenter les hommes de ces nouveaux climats, et pour leur arracher l'or, les perles, les parfums, les épices de l'Inde, par des échanges contre les choses de peu de prix en Europe. C'était la croisade de la religion, de la guerre, de l'industrie, de la gloire et de la cupidité; pour les uns, le ciel ; pour les autres, la terre; pour tous, l'inconnu et le merveilleux.
Le plus illustre de ces compagnons qui s'embarquèrent avec Colomb, était .^lonzo de Ojeda, autrefois page d'Isabelle, le plus beau, le plus intrépide et le plus aventureux des chevaliers de cette cour. Son cœur et ses sens débordaient tellement de courage, qu'il en portait le fanatisme jusqu'à la démence. C'était lui qui, un jour qu'Isabelle était montée au sommet de la tour démesurée de Séville, appelée la Giralda, pour en admirer l'étonnante élévation, et pour contempler d'en haut les rues et les maisons de la ville, semblables à une fourmillière à ses pieds, sélanca sur une poutre étroite qui débordait des créneaux; et, pirouettant sur un seul pied, à l'extrémité de cette solive, exécuta des prodiges d'adresse et d'audace sur l'abîme, ponr
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[)laire à sa souveraine, sans que le vertige de la mort présente troulilat ses yeux on intimidât son cœur.
Le 25 septembre i^i)3, la flotte sortit de la baie de Cadix. Des cris de joie de tous les rivages étaient l'augure de ce second départ, qui ne semblait destiné qu'à un long triomphe. Les deux fils de Colomb accompagnèrent leur père jusqu'au vaisseau amiral; il les bénit et les laissa en Espagne, pour que la meilleure moitié de sa vie restât du moins abritée des périls qu'il allait affronter. Trois grands vaisseaux et quatorze caravelles composaient l'armée navale. L'Océan se laissa franchir aussi facilement que la première fois. La flotte découvrit, le 2 novembre, la Guadeloupe , croisa au milieu des îles Caraïbes, baptisa cet archipel de noms empruntés à des souvenirs pieux ; et, touchant bientôt après à la pointe d'Hisjjaniola, aujourd'hui //r-r/V/, Colomb fit voile vers le golfe où il avait construit le fort et laissé ses quarante compagnons. Il revenait à la fois plein d'anxiété et d'espérance; la nuit couvrait le rivage quand il jeta l'ancre dans la rade. Il n'attendit pas le jour pour s'assurer du sort de sa colonie. Une salve de ses canons retentit sur les flots pour avertir les Espagnols de son retour. Mais le canon du fort resta muet; l'écho seul de ces solitudes répéta le salut de rEuroj)e au nouveau monde. Le lendemain, au lever du jour, il aperçut le rivage désert, le fort détruit, les canons à demi enfoncés sous ses ruines, les ossements des Espagnols blanchissant sur le sable, le village même des caciques aban-
donné; le petit nombre de naturels qui se montraient de loin,- au bord des forêts, semblaient hésiter à s'approcher, comme s'ils eussent été retenus par le sentiment d'un remords ou par la crainte d'une vengeance. Le cacique, plus confiant dans son innocence et dans la justice de Colomb, qu'il avait appris à aimer, s'avança enfin, pleura sur les crimes des Espagnols, qui avaient abusé de l'hospitalité de ses sujets pour opprimer les naturels, enlevé leurs filles et leurs femmes, réduit leurs hôtes en servitude, et suscité enfin la vengeance de sa tribu. Après avoir immolé un grand nombre d'Indiens, et incendié leurs cases, ils avaient été immolés eux-mêmes. Le fort incendié, recouvrant leurs ossements, était le premier monument du contact entre ces deux familles humaines, dont l'une ap- 2:)ortait à l'autre la servitude et la dévastation. Colomb pleura sur les crimes de ses compagnons et sur les malheurs du cacique. Il résolut d'aller chercher une autre plage de débarquement et d'établissement sur les côtes de l'île.
Parmi les jeunes Indiennes captives des îles voisines, prisonnières abord, la plus belle d'entre elles, Catalina, avait charmé les yeux d'un cacique qui avait visité le vaisseau de Colomb. Un complot d'évasion avait été tramé entre ce cacique et l'objet de son amour dans ce langage des signes que les Européens ne comprenaient pas. La nuit où Colomb déploya ses voiles-, Catalina et ses compagnes , trompant la vigilance de leurs tyrans, se précipitèrent dans la mer; poursuivies en vain par les canots des Européens, elles nagèrent vers le rivage où le jeune
:]ij() <:Hms'jY»FiiK columi;.
raci(jue avaitalliinii* un fou pour les j»;uid('r. Les deux amants, réunis parée prodij^e d'auclaee et de force, se réfuiifièrent dans les forêts à l'abri de la eolère des Européens.