‹ Le civilisateurChapitre 19 sur 31 · HT · texte numérisé non relu

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Colomb, abordant de nouveau sui- u»ie plage vierge à quelque distance, y fonda la ville d'Isabelle, établit des ra|)portsd'anntié avec les naturels; bâtit, cultiva, gouverna la première colonie d Kuropéens, mère de tant d'autres; envoya des détachements armés visiter les plaines et les montagnes d'Hispaniola; caressa d'abord, attira ensuite, assujettit enfin, par des lois douces et sages, les différentes peuplades de ces vastes contrées; construisit des forts, traça des routes vers les différentes parties de son enqjire; chercha l'oi*, moins abondant qu'il ne l'attendait dans ces régions toujours confondues par lui avec les Indes, et n'y trouva que les richesses inépuisables d'un sol prodigue, et un peuple aussi facile à asservir qu'à tyranniser. Il renvoya la plus grande partie de ses vaisseaux en Espagne, pour demander à son souverain de nouveaux envois d'hommes, d'animaux, d'outils, de plantes et de graines nécessaires à l'immensité des territoires qu'il allait conquérir aux mœurs, à la religion, aux arts de l'Europe. Mais les mécontents, les ambitieux et les jaloux s'embarquèrent les premiers sur sa flotte, afin d'aller semer contre lui les murmures, les accusations et les calomnies. Il resta seul, affligé de la goutte, souffrant des douleurs cruelles, condamné à l'inaction du corps pendant le

travail incessant de son esprit, assiégé, dans sa colonie naissante, par les rivalités, les séditions, les complots, les débordements honteux et les disettes de ses équipages.

Toujours indulgent et magnanime, Colomb, tiiomphant, par la seule force morale de son caractère, des turbulences de ses compatriotes et des révoltes de ses lieutenants, se borna à reléguer les insubordonnés à bord des vaisseaux dans la rade. Rétabli de sa longue maladie, il parcourut l'ile à la tête d'une colonne d'hommes d'élite, cherchant en vain les mines d'or de Salomon, mais étudiant la nature et les mœurs de l'île, et semant partout, sur son passage, le respect et l'amour de son nom.

Il retrouva, à son retour, les mêmes désordres, les mêmes insubordinations et les mêmes vices. Les Espagnols abusaient de la superstition des naturels envers eux, et de la terreur que leur inspiraient les chevaux. Les Indiens les prenaient pour des êtres monstrueux ne faisant qu'un avec leurs cavaliers, frappant, foulant et foudroyant à la fois les ennemis des Européens. Grâce à cette terreur, ils subjuguaient, enchaînaient, profanaient, violaient, martyrisaient cette douce et obéissante population. Colomb sévit encore contre cette tyrannie de ses compagnons sur les Indiens. Il voulait leur apporter la foi et les arts de l'Europe; non le joug, le vice et la mort. Après avoir rétabli un peu d'ordre, il s'embarqua pour aller visiter l'île, à peine entrevue, de Cuba. Il y toucha et longea long-

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temps ses rives, sans apercevoir rextrémité de cette île, qu'il prit pour un continent. Il navigua de là vers la Jamaïque, autre île d'une immense étendue, dont il apercevait les sommets dans les nuages. Traversant ensuite un archipel, qu'il nomma les Jardins de la reine^ à cause de la richesse et des parfums de la végétation qui paraient ces îles, il revint à Cuba, et parvint à y établir quelques relations avec les naturels. Les Indiens assistèrent avec un étonnement mêlé de respect aux cérémonies du culte chrétien que les Espagnols célébrèrent dans une grotte, sous les palmiers du rivage. Un de leurs vieillards s'approcha de Colomb, après la cérémonie, et lui dit, avec un accent solennel : «Ce que tu ce viens de faire est bien, car il paraît que c'est « ton culte au Dieu universel. On dit que tu viens « dans ces régions avec une grande force et une « autorité supérieure à toute résistance. Si cela est « ainsi, apprends de moi ce que nos ancêtres ont « dit à nos pères, qui nous l'ont redit. Après que « les âmes des hommes sont séparées des corps par fc la volonté des êtres divins, elles vont, les unes, « dans un pays sans soleil et sans arbres; les aucc très, dans des régions de clarté et de délices, se- « Ion qu'elles ont bien ou mal mérité ici-bas, en fai- « sant du bien ou du mal à leurs semblables. Si donc « tu dois mourir comme nous, prends soin de ne a point nous faire de mal, à nous et à ceux qui ne a t'en ont point fait 1 »

Ce discours du vieillard indien, relaté par Las- Casas, atteste que les Indiens avaient une religion presque évangélique par la simplicité et la pureté de

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sa morale, émanation mystérieuse, ou d'une nature primitive dont les dépravations et les vices n'avaient pas encore terni les clartés , ou d'une civilisation vieillie et usée qui avait laissé ces lueurs dans leurs traditions!

Colomb , après une longue et pénible exploration, rentra mourant à Hispaniola. Ses fatigues et ses anxiétés, jointes à ses souffrances et au poids des années que son esprit ne sentait pas , mais qui pesait sur ses membres , avaient un moment triomphé de son génie. Ses matelots le ramenèrent à Isabelle insensible et anéanti. Mais la Providence, qui ne l'avait jamais abandonné , veillait sur lui pendant l'absence de ses facultés. Il trouve, en s'éveillant de son évanouissement, son frère chéri, Barthélémy Colomb , au chevet de sa couche. Barthélémy Colomb était arrivé d'Europe à Hispaniola , comme s'il avait eu l'inspiration des périls et des nécessités oii allait se trouver son frère. C'était la force de la famille, dont Diego, le troisième frère, était la douceur, et dont Christophe était le génie. Lavigueur de son corps égalait celle de son âme. Il était d'une taille athlétique, d'une trempe de fer, d'une santé robuste, d'un aspect imposant, d'un accent de voix dominant les vents et les flots; navigateur dès son jeune âge, soldat et aventurier toute sa vie, doué par la nature et par l'habitude de cette audace qui commande l'obéissance et de cette justice qui fait accepter la discipline, homme aussi capable de gouverner que de coinl)attre, c'é-

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tait le second qui convenait le mieux a Colomb clans l'extrémité des circonstances où l'anarchie avait jeté son enij)ire, et, par-dessus tout, c'était un Irère pénétré d'autant d^ respect que de tendresse j)Our le chef et pour la gloire de sa maison. L'esprit de famille répondait à Colomb de la fidélité de son lieutenant. lia tendresse entre les deux frères était le meilleur gage de la confiance de l'un et de la soumission de l'autre. Colomb lui remit le commandement et le gouvernement, pendant les longs mois où la nature épuisée le condamnait lui-même à l'inaction et au repos, sous le titre A' adelantado ou intendant général et sous-gouverneur des terres de sa domination. Barthélémy, plus sévère administrateur que son frère, imposa plus de respect, mais souleva aussi plus de résistances.

La témérité et la perfidie du jeune guerrier espagnol Ojéda suscitèrent des guerres de désespoir entre les Indiens et la colonie. Cet intrépide aventurier.s'étantavancé avec quelques cavaliers jusqu'aux parties les plus lointaines et les plus indépendantes de l'île, persuada à un des caciques de l'accompagner au retour avec un grand nombre d'Indiens, pour admirer à Isabelle la grandeur et la richesse des Européens. Le cacique, séduit, suivit Ojéda. Après quelques jours de marche, pendant une halte au bord d'une rivière, Ojéda, abusant de la simplicité de ce chef indien, lui fit admirer une paire de menottes d'acier poli dont l'éclat éblouit le cacique. Ojéda lui dit que ces fers étaient des bracelets dont les rois d'Europe se paraient dans les jours de cérémonie aux yeux de leurs sujets. Tl inspira à son

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hôte le désir de s'en parer à son tour, de monter un cheval comme un EsjDagnol et de se montrer à ses Indiens dans cet appareil prétendu des souverains du vieux monde. Mais à peine l'infortuné cacique eut-il monté en croupe derrière le rusé Ojéda, et revêtu les menottes, objets de sa vanité enfantine, que les cavaliers espagnols, partant au galop en entraînant leur prisonnier dans leur course, traversèrent l'ile, et l'amenèrent enchaîné à la colonie , où ils le retinrent dans les fers qu'il avait innocemment désirés.

Une vaste insurrection souleva les Indiens contre cette pertidie des étrangers dans lesquels ils avaient vu d'abord des hôtes, des amis, des bienfaiteurs, des dieux. Cette insurrection motiva la vengeance des P]spagnols. Ils réduisirent les Indiens à l'état d'esclaves, et ils envoyèrent quatre vaisseaux, chargés de ces victimes de leur cupidité, en Espagne, pour en faire un infâme commerce comme d'un bétail humain. Compensant ainsi par le prix de ces esclaves l'or qu'ils s'étaient promis de recueillir comme la poussière dans ces contrées où ils ne trouvaient que du sang, la guerre alors dégénéra en chasse d'hommes. Des chiens apportés d'Europe et dressés à cette poursuite dans les forêts, flairant, déchirant et saisissant les naturels par le cou, secondèrent les Espagnols dans cette inhumaine dévastation du pays.

Colomb, rétabli enfin de sa longue maladie, ressaisit les rênes du gouvernement, lut entraîné lui-

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même par ces guerres alliiniécs pendant son interrègne, se lit guerrier et pacilirateiir, après avoir été navigatecH', renij)orta des batailles décisives sur les Indiens, les assouplit au joug adouci par sa bonté et sa politique, et leur imposa seulement un léger tribut d'or et de fruits de leurs contrées en signe d'alliance plus que de servitude. L'île refleurit sous sa modération ; mais le malheureux et confiant cacique Guanacajiari, qui avait accueilli le premier ces hôtes dans ses terres , honteux et désespéré d'avoir été involontairement le complice de l'asservissement de sa patrie, s'enfuit pour jamais dans les montagnesescarpées de l'îleetymourut libre pour ne pas vivre esclave sous les lois de ceux qui avaient abusé de ses vertus.

Pendant cette langueur de Colomb et ces agitations de l'île, ses ennemis, travaillant à sa perte à la cour, l'avaient attaqué dans le cœur de Ferdinand. Isabelle, plus inébranlable dans son admiration pour ce grand homme, le protégeait en vain de sa faveur. La cour avait envoyé à Hispaniola un magistrat investi de pouvoirs secrets qui l'autorisaient à informer contre les prétendus crimes du vice-roi, à le déposséder de son autorité et à l'envoyer en Europe si ses crimes étaient avérés. Ce juge partial, nommé Aguado, arriva à Hispaniola pendant que le vice-roi était à la tète des troupes dans l'intérieur de l'île, occupé à pacifier et à administrer le pays. Oubliant la reconnaissance qu'il devait à Colomb, premier auteur de sa fortune, Aguado, avant même de recueillir des informations, déclara Colomb coupable et déchu provisoirement

de ses fonctions souveraines. Entouré à son débarquement et applaudi par les mécontents de la colonie, il envoya ordre à Colomb de se rendre à Isabelle, capitale des Espagnols, et de reconnaître sa mission. Colomb , entouré de ses amis et de ses soldats les plus dévoués, pouvait contester son obéissance aux insolentes injonctions d'un subordonné. Il s'inclina au contraire devant le nom seul de son souverain , se rendit désarmé près d'Aguado, et, lui remettant l'autorité tout entière, le laissa instruire librement l'odieux procès que ses calomniateurs lui intentaient.

Mais au moment même oii sa fortune l'abaissait ainsi devant la persécution, elle lui ménageait une de ces faveurs qui pouvaient le plus lui concilier celles de la cour. Un de ses jeunes officiers , nommé Miguel Diaz^ ayant tué en duel un de ses camarades, s'enfuit de peur du châtiment dans une partie sauvage et reculée de l'île. La peuplade qui habitait ces montagnes était gouvernée par une jeune Indienne d'une grande beauté, veuve d'un cacique. Elle conçut pour l'Espagnol fugitif un ardent amour et l'épousa. Diaz, aimé et couronné par l'objet de son amour, ne put cependant oublier sa patrie, ni dissimuler la tristesse que le regret de ses compatriotes répandait sur ses traits. Sa femme, en cherchant à lui arracher l'aveu de sa mélancolie, apprit de lui que l'or était la passion des Espagnols, et qu'ils viendraient habiter avec lui ces contrées s'ils avaient l'espérance d'y découvrir ce précieux métal. La jeune Indienne , ravie de conserver à ce prix la présence de celui qu'elle aimait, lui révéla l'existence

dt' nulles inépuisables, ('acliées dans ces moiit;ii;iies. i'osscsseur de ce secret, et sur à ce |)ri>; d obtenir son pardon, Diaz accournt apporter à Colomb la révélation de ce trésoi'. Le frère du vice-roi, Barthélémy Colond), partit avec Dia/ et une escorte de troupes poui' vérifier cette découverte, lis arrivent en peu de jours à une vallée où la rivière roulait lOr avec le sable, et oîi les rochers de son lit étaient incrustés de parcelles de ce métal. Colomb établit une forteresse dans le voisinage, creusa et élargit des mines déjà ouvertes dans l'antiquité, en recueillit d'immenses richesses pour ses souverains, et se persuada déplus en plus qu'il avait abordé dans la contrée fabuleuse d'Ophir. Diaz, reconnaissant, et fidèle à la jeune Indienne à qui il devait sa grâce, sa fortune et son bonheur, fit bénir son union avec elle par les prêtres de son culte et gouverna en paix sa tribu.

VJJ.

Colomb, après cette découverte, cédant sans résistance aux ordres d'Aguado, s'embarqua avec son juge pour l'Espagne. Il y arriva après huit mois de navigation, plus en accusé qu'on mène au supplice, (]u en conquérant (jui rapporte des trophées. La calomnie, l'incrédulité, le reproche, l'accueillirent à Cadix. L'Espagne, qui s'était attendue à des prodiges, ne voyait revenir de la terre de ses rêves que des aventuriers déçus, des accusateurs et des esclaves nus. L'infortuné cacique, toujoursenchainé dans les menottes d"(3jéda, amené comme un tro|)hée vivant à Ferdinand et à Isabelle par Aguado, était

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mort en nier eu mandissantsa confiance (ians les Européens et lenr trahison,

Colomb, conformant son cosUnne à la tristesse et à la misère de sa situation, se rendit à Bm-gos, ou était la cour, en habit de franciscain, n'ayant sur ce vêtement qu'une corde pour ceinture, la tète chargée d'années, de soucis, d'affliction et de cheveux blancs, les pieds nus comme un suppliant de génie qui vient demander pardon de sa gloire. Isabelle seule le reçut avec luie tendre compassion, et s'obstina à croire à sa vertu et à ses services. Cette faveur constante quoique voilée de la reine soutint l'amiral contre les dénigrements et les accusations des courtisans. Il proposa de nouveaux voyages et des découvertes plus vastes. On consentit à lui confier encore des vaisseaux, mais on lui fit consumer dans des lenteurs systématiques le peu d'années que son âge avancé laissait à ses forces. La pieuse Isabelle, en accordant à Colomb des pouvoirs et des titres nouveaux, stipula en faveur des Indiens des conditions de liberté et d'humanité qui devançaient les idées de son siècle. Le cœur d'une femme proscrivait d instinct l'esclavage que la philosophie et la religion ne devaient abolir que quatre siècles après. Enfin, Colomb justifié put s'embarquer et faire voile vers sa nouvelle patrie. Mais la haine et l'envie le potu\suiveut jusqu'à bord du vaisseau où il arborait son pavillon d'amiral de l'Océan. Bréviesca , trésorier du patriarche des Indes; Fonséca, ennemi de Colomb, se ré|)andirent en outrages contre l'amiral, au moment où on levait l'ancre. Colomb, qui s'était contenu jusque-là par

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la force Ultérieure, la patience et le sentiment de I iiinnensilé de sa mission, déborda pour la première Ibis d'amertume et d'indii^nation. A cette dernière ignominie de ses ennemis, il redevint homme enfin pour un instant, et tondjant de toute la hauteur de son âme, et de toute la force de son bras, redoublée par la colère, sur son indigne persécuteur, il l'abattit sur le pont et le foula avec mépris sous ses pieds. Tel fut l'adieu de la jalousie de l'Europe à celui qui lui sendjlait trop grand ou trop heureux pour un mortel. Cette vengeance soudaine de l'amiral laissa un nouveau ressentiment dans le cœur deFonséca, et une nouvelle accusation à exploiter à ses ennemis. Le vent qui s'élevait l'enleva a la vue du rivage et aux indignités de sa patrie.

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