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Parvenu cette fois, par une autre route, à l'ile de la Trinité, il la reconnut, la nomma, et, doublant cette île, il côtoya la véritable terre d'Amérique, près de l'embouchure de l'Orénoque. La douceur de l'eau de la mer, qu'il goûta dans ces parages, aurait du le convaincre que le fleuve (pii se déchargeait dans l'Océan avec une masse suffisante pour dessaler ses vagues, ne pouvait descendre que d'un continent. Il descendit cependant sur cette côte sans soupçonner qu'elle était la plage du monde inconnu. Il la trouva déserte et silencieuse comme un domaine qui attend ses hôtes. Une fumée lointaine au-dessus des vastes forêts, une cabane abandonnée, etquckpies traces de |)ieds nus sur le sable du rivage, furent tout ce qu'il contempla de l'Ame-
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rique. Il ne fit lui-même qu'y imprimer son premier pas, et qu'y passer une seule nuit sous la voile qui lui servait de tente; mais ce premier pas aurait dû suffire à donner son nom à ce demi-monde,
Il repartit du golfe de : aria, et revit, après de laborieuses investigations de toutes ces mers, le rivage d'Hispaniola. Ses peines d'âme et de corps, sa longue patience en Espagne, l'ingratitude de ses compatriotes, la froideur de Ferdinand, la haine de ses ministres, les veilles pendant les traversées, les infirmités de l'âge, l'avaient plus brisé que les flots. Ses yeux, échauffés par les insomnies et par la contemplation des cartes et du firmament, étaient enflammés; ses membres, roidis et endo'oris par la goutte , refusaient de le soutenir. Son âme seule était saine, et son génie, perçant dans l'avenir, le transportait par la pensée au-dessus de ses souffrances et au delà du temps. Barthélémy Colomb, son frère, qui avait continué à régir la colonie en son absence, fut encore son consolateur et son appui. Il accourut au-devant de l'amiral dès que ses vigies signalèrent des voiles en mer.
Barthélémy raconta à son frère les vicissitudes d'Hispaniola pendant son absence. A peine avait-il achevé l'exploration et la pacificationdu pays, queles excès des Espagnols et les conspirations de ses propres lieutenants avaient renversé l'ouvrage de sa sagesse et de sa vigueur. Un surintendant de la colonie^ nommé R.oldan, homme populaire et astucieux, s'était fait un parti parmi les matelots et les
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aventuriers, écume de l'F'spagne, rejetée pai- la nièie-patrie dans la colonie. Il s'était cantonné avec eux sur le rivage opposé de Saint-Domingue, et s'était ligué contre Barthélémy avec les cacifjues des peuplades voisines; il avait construit ou enlevé des forteresses d'où il bravait l'autorité de son chef légitime. Les Indiens, témoins des divisions de leurs tyrans, en avaient profité pour s'insurger euxmêmes et pour refuser le tribut. L'anarchie déchirait la nouvelle possession. L'héroïsme de Barthélémy en retenait seul les lambeaux dans ses fortes mains. Ojéda avait frété des navires pour son propre compte en Espagne; il était venu croiser et descendre sur la côte méridionale de l'île, et s'était ligué avec Ptoldan. Puis Pioldan avait trahi Ojéda, et s'était rangé de nouveau sous l'autorité du gouverneur. Pendant ces déchirements de la colonie, un jeune Espagnol, d'une beanté remarquable, don Fernand de Guérara, avait inspiré une violente passion à la fille à'Jnacoana, veuve du cacique emmené par Ojeda en Espagne, et mort captif dans la traversée. Anacoana , elle-même, était jeune encore, célèbre parmi les peuplades de l'île, par son incomparable beauté, par son génie naturel et par son talent poéticpie, qui faisait d'elle la Sibylle adorée de ses compatriotes. Elle avait conçu, mal grêles malheurs de son mari, une haute admiration et une inclination invincible pour les Espagnols. Le peuple nombreux qu'elle gouvernait avecson frère était l'asile de ces étrangeis. Elle les comblait d'hospitalité, d'or, et de protection dans leurs disL^races. Ses suj<ts. plus civilisas (jne les autres
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trif)iis indiennes, vivaient en paix, i ieljes et lienreux sous ses lois. Rolclan, qui gouvernait la partie de l'île soumise à la belle Anaeoana, avait été jaloux du séjour et de l'influence de Fernand de Guérara à la cour de cette princesse. Il lui défendit d'épouser sa fille, et lui ordonna de s'embarquer. Fernand, retenu par son amour, avait refusé d'obéir, et cojîspira contre Roldan. Surpris et enchaîné dans la demeure d'Anacoana par les soldats de Roldan, il avait été conduit à Isabelle pour y être jugé. Une expédition, partie de la capitale de la colonie sous prétexte de parcourir l'île, avait été accueillie avec u\i empressement amical dans la capitale d'Anacoana. Le chef perfide de cette expédition, abusant de la confiance et de l'hospitalité de cette reine, avait fait inviter par elle trente caciques du midi de l'île aux fêtes qu'elle préparait pour "les Espagnols. Les Espagnols, pendant les danses et les festins auxquels ils assistaient, avaient conspiré l'incendie et la mort de leur généreuse protectrice, de sa famille, de ses hôtes et de son peuple. Ils invitèrent Anaeoana, sa fille, les trente caciques et le peuple à contenq^ler, du haut d'un balcon, les évolutions de leurs chevaux et un combat sinuilé entre les cavaliers de leur escorte; ces cavaliers fondent tout à coup sur le peuple sans armes, rassemblé par la curiosité sur la place; ils le massacrent et le foulent aux pieds de leurs chevaux; puis, entourant d'une haie de fantassins le palais d'Anacoana, pour empêcher cette reine et ses amis d'en sortir, les Espagnols avaient incendié le palais, encore plein des fêtes et des festins auxquels ils ve-
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liaient de s'asseoir eiix-niéines; ils avaient contem plé avec une cruauté égale à leur ingratitude la belle et malheoreuse Anacoana , repoussée dans son palais, expirant dans les flammes, et appelant sur eux, du milieu des flammes, la vengeance de ses dieux !
Ce crime contre l'hospitalité, contre l'innocence, contre la souveraineté, contre la beauté et le génie dont la célèbre Anacoana était le symbole parmi les Indiens, avait jeté dans l'île une horreur et un bouleversement dont Colomb ne pouvait de longtemps triompher, malgré toute sa vertu et toute sa politique. Les flammes et le sang du palais de cette reine dont la beauté les éblouissait, et dont les poésies nationales les enivraient d'amour et d'enthousiasme, s'élevèrent entre les oppresseurs et les opprimés. L'île devint un champ de carnage, un bagne et un cimetière des malheureux Indiens. Les Espagnols, aussi fanatiques dans leur prosélytisme que barbares dans leur cupidité, préludèrent, à Hispaniola, aux crimes qui devaient bientôt dépeupler le Mexique. Ces deux races d'hommes s'étouffèrent en s'embrassant.
Pendant que Colomb s'étudiait à séparer et à pacifier ces deux parties de la population, le roi Ferdinand, informé par ses ennemis des malheurs de l'île, les imputait à celui qui les guérissait. Colomb ayant demandé à la cour de lui envoyer un magistrat d'un rang élevé pour imposer par ses jugements l'autorité royale à ses compagnons indisciplinés, la
cour lui envoya Bobadilla , homme intègre de mœurs, mais fanatique et indomptable d'orgueil. L'autorité mal définie dont il était investi par le décret royal le subordonnait à la fois et l'élevait au-dessus de tout autre pouvoir. En arrivant à Hispaniola, prévenu contre l'amiral, il le somma insolemment de comparaître en accusé devantlui; et, faisant apporter des chaînes, il ordonna aux soldats d'en charger les membres de leur général. Les soldats , accoutumés au respect et à l'amour de leur chef, rendu plus vénérable à leurs yeux par l'âge et par la gloire, hésitèrent et restèrent immobiles comme si on leur eût commandé un sacrilège. Mais Colomb , tendant de lui-même les bras aux fers que son roi lui envoyait, se laissa enchaîner aux pieds et aux mains par un de ses propres serviteurs , bourreau volontaire , vil stipendié de sa domesticité , nommé Espinosa^ dont Las Casas a conservé le nom comme un type d'insolence et d'ingratitude.
Colomb ordonna lui-même à ses deux frères, Barthélémy et Diego, qui étaient encore à la tête du corps d'armée dans l'intérieur, de se soumettre sans résistance et sans murmure à son juge. Enfermé dans le cachot de la forteresse à' Isabelle, il subit pendant plusieurs mois l'instruction de son procès, où tous ses révoltés et tous ses ennemis, devenus ses accusateurs et ses juges, le chargèrent à l'envi des plus odieuses et des plus absurdes accusations. Devenu l'objet de la dérision et de la fureur publiques, il entendait du fond de sa prison les railleries féroces et les fanfares de ses persécu-
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teiirs qui venaient tous les soirs insulter à sa captlvit»\ Il s'attendait à cliaf|iie instant à voir entrer ses bourreaux. Hohuclilla cependant n'osa |)as le dernier crime. Il ordonna cpie Tamiral serait expulsé de la colonie et envoyé en Espagne, à la justice ou à la merci du roi. x\lonzo de Villejo fut chargé de sa {^arde pendant la traversée. C'était un homme de cœur, obéissant par devoir jnilitaire, indij^iié et miséricordieux jusque dans l'obéissance. Colom!>, en le voyant entrer dans son cachot, ne douta pas que sa dernière heure ne fût arrivée. Il s'y était préparé par l'innocence et par la prière. La nature cependant se troublait en lui. — Où me conduisezvous.^ dit-il en interrogeant du regard et de l'accent roHicier. — Aux vaisseaux où vous allez être embarqué, Monseigneui% répondit Villejo. — M'embarquc'i? rej)rit Colomb incrédule à ce message qui lui rendait la vie, ne me trompez-vous pas, Villejo? — JNon, Monseigneur, répliqua l'officier; je vous juie, par Dieu, (pie rien n'est plus vrai! Tl soutint les pas de l'amiral, et le lit monter sur le vaisseau, écrasé du fardeau de ses fers, et poursuivi par les insultes d'une lâche populace.
Mais à peine les vaisseaux furent-ils sous voile que \ illejo et Andréas Martin, commandants du navire devenu le <*achot flottant de leur chef, s'approchèrent avec, respect de lui ainsi que tout léquipage et voulurent lui enlever ses fers. Colomb, pour (pii ces fers étaient à la fois un signe d'obéissance à Isabelle et un signe de liniquité des hommes, dont il souffrait dans son corps, mais dont il était glorieux dans son ànie, leur rendit
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grâce, mais refusa obstinément d'être délivré de ces anneaux. — Non» dit-il, « mes souverains ce m'ont écrit de me soumettre à Bobadilla. C'est en « leurs noms qu'ils m'ont chargé de ces fers. Je les a porterai jusqu'à ce qu'ils m'eu déchargent eux- (c mêmes, et je les conserverai après,» ajouta-t-il avec une satisfaction amère de ses services et de son innocence, <c comme un monument de la ré- « compense accordée par les hommes à mes trace vaux. »
Son fils raconte, ainsi que Las Casas, que Colomb fut fidèle à cette promesse, qu'il garda toujours depuis ses chaînes suspendues sous ses yeux dans ses demeures, et que, dans son testament, il ordonna qu'elles fussent enfermées avec lui dans son cercueil : comme s'il eût voulu en appeler à Dieu de l'injustice et de l'ingratitude de ses contemporains, et présenter au ciel les preuves matérielles de l'iniquité et de la cruauté de la terre!
xr.
Cependant les haines des partis ne traversent pas les mers. Le dépouillement, la captivité, les fers de Colomb soulevèrent de miséricorde et d'indignation le peuple de Cadix. Quand on vit ce vieillard qui avait apporté naguère un empire à sa patrie, rapporté lui-même de cet empire comme un vil criminel pour expier le service par l'opprobre, les cœurs éclatèrent contre Bobadilla. Isabelle, qui était alors à Grenade, versa des larmes sur cette indignité, ordonna que ses fers fussent remplacés pnr de riches vêtements» et ses geôliers par une
MH CHRLSTfiPHF: COLOMB.
escorte d'honneur. Elle l'appela à Grenade, il tomba à ses jiieds, et ses sanglots de reconnaissance lui coupèrent longtemps la voix. Le roi et la reine ne daignèrent pas même examiner le procès d'un si grand accusé. Il était absous par leur respect autant cpie par sa vertu. Tls gardèrent quelque temps l'amiral à leur cour et envoyèrent un autre gouverneur, nommé Ovando, pour remplacer Boba- (lilla. Ovando avait les vertus qui font l'homme intègre, sans la grandeur d'âme qui fait Thomme généreux. C'était un de ces caractères où tout est étroit, même le devoir, et où l'honnêteté ressemble à une parcimonie de la nature. C'était l'homme le moins fait pour comprendre et pour suppléer un grand homme. Il reçut d'Isabelle l'ordre de protéger les Indiens et la défense de les vendre comme esclaves. La part des revenus dévolus à Colomb par les traités devait lui être envoyée en Espagne, ainsi que les trésors dont il avait été dépossédé par Bobadilla. Une flotte de trente voiles porta le nouveau gouverneur à Hispaniola. Colomb, insensible à la vieillesse et déjà reposé des persécutions, souffrait impatiemment le repos et même les honneurs dans sa patrie. Vasco de Gama venait de découvrir la route des Indes par le cap de Bonne-Espérance. Le monde était plein de l'étonnement et de l'admiration de cette découverte du navigateur portugais. Une noble rivalité travaillait l'âme du navigateur génois. Convaincu delà rotondité du globe, il croyait arriver aux terres prolongées de l'Est en naviguant droit à l'Orient : il sollicita à la rour d'Espagne le commandement d'une quatrième
expédition et s'embarqua à Cadix, le 19 mai i5o2, pour la dernière fois. Son frère Barthélémy Colomb et son fils Fernando , âgé de quatorze ans, l'accompagnaient. Sa flotte se composait de quatre petits vaisseaux propres à naviguer sur les côtes et à entrer sans danger dans les anses et dans les embouchures des fleuves qu'il voulait explorer. Ses équipages ne comptaient que cent cinquante hommes de mer. Bien qu'il approchât de soixante et dix ans, sa verte vieillesse avait résisté par la vigueur de l'âme au poids des années; ni ses maladies douloureuses ni la mort ne le détournaient de son but. L'homme, disait-il, « est un outil qui doit se briser « à l'œuvre dans la main de la Providence qui s'en « sert pour ses desseins. Aussi longtemps que le « corps peut, l'esprit doit vouloir. »
Il avait résolu de toucher en passant à Hispaniola pour se radouber. Il avait cette autorisation de la cour. Il franchit l'Océan par une mer orageuse, et il arriva avec ses mâts brisés, ses voiles en lambeaux, ses vaisseaux sans eau et sans vivres, en vue d'Hispaniola. Ses notions maritimes lui présageaient un ouragan plus terrible que ceux qu'il avait essuyés. Il envoya une chaloupe demander au gouverneur Ovando la permission de s'abriter dans la rade d'Isabelle. Instruit par ses pronostics du danger que la mer allait déchaîner sur ces côtes, Colomb, dans sa lettre, avertissait Ovando de retarder le départ d'une flotte nombreuse prête à partir d'Hispaniola pour l'Espagne, et chargée de tous les trésors du nouveau monde. Ovando refusa impitoyablement à Colomb l'asile d'un moment qu'il
3«o CHRIS! Ol'Hi: COUjMB.
ini[)loiint dans le port de sa j)ro])rc découverte. Il s'éloigna indigné et proscrit, et cherchant loin de la domination d'Ovando nti abri sous les falaises écartées de l'ile, il y attendit la tempête qu'il avait prédite à Ovando. Elle engloutit la flotte entière de ce gouverneur, les trésors et la vie d'un millier d'Espagnols. Colomb la ressentit jus(]ue dans la rade où il s'était abrité, gémit sur les malheurs de ses compatriotes, et, quittant cette terre inhumaine, il revit la Jamaitjue et aborda sur la terre ferme dans la baie d'Honduras.
Soixante jours de tempête continue, le ballottement d'un cap à l'autre et du continent aux îles, sur les bords inconnus de cette Amérique dont les orages semblaient lui disputer la conquête! Il perdit un de ses navires et les cinquajite hommes qui le montaient à l'embouchure d'une rivière qu il nomma la plage du Dc.scistrc.
La mer s'obstinant à lui fermer la route de ces Indes qu'il croyait toujours entrevoir, il jeta l'ancre entre une île délicieuse et le continent. \ isité ])ar les Indiens, il en embarqua sept sur ses vaisseaux pour se familiariser avec leur langue et poui eu obtenir des indices. II côtoya avec eux une terre où l'or et les perles abondaient dans les mains des naturels. Au commencement de l'aimée i5o4, i' remonta la rivière Veragua et envoya son frère }3arthélemy, à la tête de soixante Espagnols, visiter les villages de ces bords, à la recherche fies mines d'or. Barthélémy ne trouva que des sauvages et des forêts. L'amiral abandonna ce fleuve et pénétra dans un autre, dont les rives étaient peiq)lées d'In-
diens qui prodiguaient l'or à ses écjnipages en échange des plus vulgaires hochets de l'Europe. Use crut au but de ses chimères, il était au comble de ses revers. La guerre éclata entre cette poignée d'Européens et le peuple nombreux de ces rivages. Barthélémy Colomb terrassa de sa main et emmena captif le cacique le plus puissant et le plus redoutable des Indiens. Un village que les compagnons de Colomb avaient construit sur la côte pour commercer avec l'intérieur, fut pris et incendié la nuit par les naturels; huit Espagnols, percés par leurs flèches, périrent sous les débris de leurs cabanes; Barthélémy rallia les plus courageux et refoula ces hordes dans leurs forêts; mais l'antipathie s'accrut des deux côtés par le sang répandu, les canots des Indiens assaillirent en foule la chaloupe de l'escadre qui cherchait à remonter plus haut le fleuve. Tous les Européens qui la montaient furent immolés. Pendant cette lutte acharnée, Colomb, retenu à bord de ses navires par la faiblesse de son corps et par les maladies, gardait le cacique et les chefs indiens prisonniers sur son vaisseau. Ces chefs, informés du ravage de leur territoire et de la captivité de leurs femmes, tentèrent de s'évader en soulevant pendant une nuit obscure la trappe qui fermait leur cachot flottant. L'équipage, reveillé par le bruit, les refoula dans leur prison et ferma l'écoutille avec une barre de fer. Le lendemain, quand on rouvrit l'écoutille pour leur porter la nourriture, on ne trouva que leurs cadavres. Ils s'étaient tous entre-tués de désespoir pour échapper à l'esclavage.
;m2 CHRISTOPHE COLOMlJ.
Xfl.
Bientôt séparé par les brisants de son frère Barthélémy, qui était à terre avec les restes de l'expédition, Colomb n'eut plus pour communiquer avec lui que le courage d'un de ses officiers, franchissant à la nage les écueils pour porter et rapporter des nouvelles toujours j)lus sinistres. Il ne pouvait ni s'éloigner des siens, ni les abandonner dans leurs désastres. L'inquiétude, la maladie, la faim, la perspective d'un naufrage sans refuge et sans témoins sur une terre si désirée et si funeste, combattaient dans son cœur sa constance héroïque et sa résignation pieuse aux ordres de Dieu, dont il se sentait à la fois l'envoyé et la victime. 11 écrivait ainsi, pendant ses insomnies, l'état de son esprit : « Épuisé, je m'étais assoupi, quand une voix péné- « trée de douleur et de compassion me fit entendre ce cesparoles:Homme insensé! homme si lentà croire « et à servir ton Dieu, le Dieu de l'Univers ! que fit-il ff autrement de Moïse et de David, ses serviteurs.»^ V Depuis l'instant de ta naissance, il a toujours pris <c le plus grand soin de toi. Dès que tu as été en âge (( d'homme, il a fait retentir merveilleusement ton « nom obscur par toute la terre ; il t'a donné en pos- « session les Indes, cette partie favorisée desacréatf tion , il t'a fait trouver les clefs des barrières de a l'immense Océan, ferméesjusque-là par des chaînes <c si fortes... Tourne-toi vers lui et bénis sa miséri- « corde sur toi ; s'il reste encore quelque grande ente treprise à accomplir, ton âge ne sera j)oint un obs- (c tacle à ses desseins. Abraham n'avait- ^i pas plus
« de cent ans quand il engendra Isaac, et Sara était- « elle jeune... ? Quia causé tes afflictions d'aujour- « d'hui, est-ce Dieu ou le monde? Les promesses « qu'il t'a faites, il ne les a jamais violées; il n'aja- « mais dit, après avoir reçu tes services, que tu l'ace vais mal compris. Il tient tout ce qu'il doit, lui, et a. au delà; ce que tu souffres aujourd'hui est le sacc laire des travaux et des dangers que tu as subis en « servant d'autres maîtres... Ne crains donc rien et « prends confiance dans le désespoir même; toutes a ces tribulations sont écrites sur le marbre, et ce ce n'est pas sans raison : il faut qu'elles s'accomplis- -r sent! Et la voix qui m'avait parlé me laissa plein (c de consolation et de constance ! »
Enfin la saison apaisa la mer, et les deux frères, si longtemps séparés, se réjoignirent sur les vaisseaux. Ils regagnèrent lentement Hispaniola. Une des trois caravelles sombra de fatigue en approchant du rivage. Il ne lui resta que deux barques vieillies pour entasser tous ses équipages. Ses compagnons abattus, sans vivres et sans forces, ses ancres perdues, ses navires faisant eau et toutes leurs membrures rongées des vers et percées, dit-il, ce d'autant de trous qu'un rayon de miel ; » les vents et la mer impitoyables le repoussant d'Hispaniola à la Jamaïque, ses navires, prêts à s'abîmer, lui donnèrent à peine le temps de les échouer sur le sable, dans une baie inconnue, de les lier ensemble par des câbles et par des planches qui n'en faisaient qu'un bloc, d'élever sur ces deux ponts réunis des
tentes pour ses équipages, et d'attendre, dans eetle affreuse situation d'ini naufragé, le seeours de la Providence.
Les Indiens, attirés par le spectacle de ce naufrage et de cette forteresse butie par des étrangers sur leur grève, échangèrent avec les Espagnols des vivres contre des objets sans valeur, dont la nouveauté faisait le prix à leurs yeux. Cependant les mois s'écoulaient, les provisions s'épuisaient, les terreurs de l'avenir et les murnnues séditieux des équipages jetaient lame de l'amiral dans une pensive anxiété. liC seid espoir de salut qui restât était donc un avis de sa détresse doinié au gouverneur d'Hispaniola, Ovando. Mais cinquante lieues de mer séparaient Hispaniola de la Jamaicpie. iJn canot de sauvages était la seule embarcation qu'il pùl mettre à flot; quel homme assez dévoué pour ses frères jouerait sa vie contre un élément si vaste et si terrible , siu' un tronc d'arbre creusé et sans autre gréement qu'une rame? Diego Mendez, jeune officier de l'escadre de Colomb, cpii avait déjà montré dans d'autres extrémités l'oubli de soimême qui fait les héros et les miracles, s'offrit une nuit à la pensée de l'amiral. Il le fit appeler en secret près de son lit où la goutte le retenait et lui dit : « Mon fds, de tous ceux qui sont ici, vous et « moi nous comprenons seuls les dangers dans les- « (piels nous n'avons en perspective que la mort. <c Un seul moyen nous reste à tenter, il faut qu'un « seul s'exj)ose à périr j^our tous ou nous sauve (c tous. Voulez-vous être celui-là? » Mendez répondit : « jMonseigneur, je me suis plusieurs fois
LE CIVILISATEUR. 38u
ft dévoué pour mes frères; mais il y eu a qui mur- « murent, et qui disent que votre faveur me choisit « toujours quand il y a une action d'éclat à tenter. « Proposez donc demain à tout l'équipage la mis- « sion que vous m'offrez; et si nul ne l'accepte, je « vous obéirai. » L'amiral fit le lendemain ce que Mendez avait demandé. Tout l'équipage interrogé se récria sur l'impossibilité d'une traversée immense sur un morceau de bois, jouet du vent et des lames. Mendez alors s'avança et dit modestement : (c Je n'ai qu'une vie à perdre, mais je suis « prêt à l'exposer pour votre service et pour le sa- « lut de tous; je m'abandoinie à la protection de <c Dieu! » 11 partit, et se perdit dans les brumes et dans les écumes de l'horizon, aux yeux des Espagnols, dont il portait la vie avec la sienne.
Cependant l'attente sans espoir, l'isolement absolu du monde connu et l'excès du malheur aigrirent contre l'amiral ses compagnons, qui lui imputèrent leur perte. Deux de ses officiers favoris, Diego et Francisco de Porras , qu'il avait traités comme ses fils et investis des principaux commandements dans l'escadre, furent les premiers à élever contre lui le murmure, l'insulte et bientôt la sédition. Profitant d'une crise de ses infirmités qui clouait leur bienfaiteur sur sa couche, et entraînant avec eux la moitié des matelots et des soldats, ils s'emparèrent d'une partie des vivres et des ar-
mes, ameutèrent leurs complices aux cris de Castille! Castille! et couvrirent de malédictions et d'outrages l'amiral. Colomb, que la maladie désarmait et qui ne pouvait que lever les mains vers le ciel, les supplia en vain de rentrer dans le devoir. Ils méprisèrent ses larmes comme ses ordres. Ils lui reprochèrent sa vieillesse, ses cheveux blancs, ses souffrances corporelles, et levèrent le fer sur sa tête. Barthélémy Colomb s'arma de sa lance, se jeta entre eux et l'amiral que des serviteurs soutenaient dans leurs bras, et, secondé par une partie fidèle de l'équipage, il sauva les jours et l'autorité de son frère sur les vaisseaux. Les deux Porras et cinquante de leurs complices quittèrent les bâtiments, ravagèrent la contrée, soulevèrent les naturels par leurs crimes; tentèrent en vain de construire des barques pour se rendre à Hispaniola , périrent en partie dans la tentative , revinrent attaquer Colomb et leurs compatriotes dans les vaisseaux, furent vaincus par le bras intrépide de Barthélémy qui tua leur chef, Francisco Porras, et se soumirent enfin au devoir, suppliant Colomb de pardonner à leur ingratitude et à leur rébellion.
Cependant le messager de Colomb, sur son frêle tronc d'arbre, avait été dirigé par la Pi'ovidence sur ce désert d'eau, et il avait échoué, comme le débris d'un naufrage lointain, sur les écueils d'Hispaniola. Conduit à travers l'île par les naturels, il était parvenu, après des fatigues et des dangers sans nombre, jusqu'au gouverneur Ovando. Il lui avait remis le message de l'amiral, et il avait ajouté
par son récit à l'intérêt et à la pitié que la situation déspéréede Colomb et de ses compagnons devaient inspirer à des compatriotes. Mais, soit incrédulité, soit lenteur, soit attenle secrète de la ruine d'un rival trop grand pour ne pas embarrasser la reconnaissance, les Espagnols d'Hispaniola avaient laissé, sous divers prétextes, s'écouler les jours et les mois. Puis ils avaient envoyé, comme à regret, un léger navire, commandé par Escobar, pour reconnaître seulement la situation des vaisseaux naufragés, sans aborder la côte et sans parler aux équipages. Ce navire avait apparu et disparu à distance, une nuit, aux regards de Colomb et de ses matelots, avec tant de mystère , que leur superstition l'avait pris pour le fantôme d'un bâtiment qui venait tenter leur crédulité ou prophétiser leur mort.
Enfin Ovando se décida à envoyer des vaisseaux à l'amiral pour l'arracher à la sédition, à la disette et à la mort. Après un naufrage de seize mois, l'amiral, accablé de ses années, de ses infirmités et de ses revers, revit, pour quelques jours, l'île dont il avait fait un empire, et dont l'ingratitude et la jalousie le proscrivaient. Il y passa quelques mois, bien accueilli en apparence , dans la maison du gouverneur, mais exclu de toute influence dans le gouvernement, voyant ses ennemis en faveur, ses amis expulsés ou persécutés à cause de leur fidélité, et pleurant sur la ruine et sur l'esclavage de cette terre qu'il avait découverte comme le jardin du monde, et qu'il revoyait comme le tombeau de
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ses chers Indiens. Ses propres biens confisqués, ses revenus dilapidés, ses terres dépeuplées ou incultes le livraient à la fois à la vieillesse, à la maladie et à l'indigence. Jeté enfin avec son frère, son fils et quelques serviteurs sur un vaisseau qui revenait en Europe, une nier implacable le porta de tempête en tempête à San-l^ucar, où il débarqua le ^ novembre, et d'où on le transporta à Séville, vaincu de force, mourant de corps, invincible d'esprit, immortel de volonté et d'espérance.
Le possesseur de tant d'îles et de continents n'avait pas un toit pour abriter sa tête. « Si je veux (( manger ou dormir, écrit-il de Séville à son fils, « il faut que je frappe à la porte d'une hôtellerie, « et souvent je n'ai pas de quoi y payer mon repas « et ma nuit! » Ses malheurs et son indigence lui étaient moins intolérables que la misère de ses compagnons et de ses serviteurs, qu'il avait atta- (*hés par tant d'espérances à sa fortune, et qui lui reprochaient leur déception et leur misère. TI écrivit au roi et à la reine en leur faveur. Mais l'ingrat Porras, ce révolté vaincu, qui devait la vie à sa magnanimité, l'avait devancé à la cour, et pervertissait contre son bienfaiteur l'esprit de Ferdinand. « J'ai servi Vos Majestés, écrivait Colomb au roi « et à la reine, avec autant de zèle et de constance « que j'aurais fait pour niériter le paradis, et si
Li: CIVILISATRL'K. .ΫÙ
« j ai failli en quelque chose, c'est paice que mou « esprit ou mes forces n'allaient pas au delà! »
II comptait avec raison sur la justice et sur la faveur de sa protectrice, la reine Isabelle; mais ce soutien de sa cause allait défaillir aussi : l'infortune domestique l'avait atteinte elle-même. Elle languissait, inconsolable de la mort de sa fille de prédilection. Prête à expirer, elle écrivit dans son testament ce témoignage de son humilité dans le rang suprême, et de la constance de sa tendresse pour l'époux auquel elle voidait rester unie jusque dans la mort : « Que mon corps soit enseveli dans « l'Alhambra de Grenade, dans une tombe au ni- « veau de terre et foulée aux pieds; qu'une simple « pierre y dise mon nom. Mais si le roi mon sei- (c gneur se choisit une sépulture dans quelque au- « tre temple ou dans quelque autre partie de nos « royaumes, je désire que mon corps soit exhumé <c et transporté et enseveli à côté du sien , afin que « l'union de nos corps dans la sépulture atteste et <c signifie l'union de nos cœurs pendant notre vie, (c et, je l'espère par la miséricorde de Dieu, l'u- « nion de nos âmes dans le ciel ! »
« O mon fils! ■ écrivit Colomb à Diego en apprenant la mort de sa bienfaitrice, « que ceci te soit « une leçon de ce que tu auras à faire à présent. (c La première chose est de recommander pieuse- « ment et affectueusement à Dieu l'âme de la reine « notre souveraine. Elle fut si bonne et si sainte , « que nous pouvons être surs de sa gloire éternelle « et de son abri dans le sein de Dieu contre les
;j'J() CHRISTOPHE COLOMB.
« soucis et les tribulations de ce iiioncie. La setc coude chose que je te recommande est de veii- « 1er et de travailler de toutes tes forces pour le « service du roi; il est le chef de la chrétienté. « Souviens-toi, en pensant à lui, que quand la tête (c souffre, tous les membres sont en souffrance. (( Tout le monde doit prier pour la consolation et « la conservation de ses jours, mais nous surtout « qui sommes ses serviteurs! :»
Tels étaient les sentiments de reconnaissance et de fidélité de Colomb au comble de ses disgrâces. Mais la mort d'Jsabelle n'entraînait pas seulement sa fortune, elle entraînait sa vie. Retenu à Séville par le dénûment de ses équipages et par les infirmités croissantes de ses membres, il n'avait pour consolateurs que son frère Barthélémy et son second fils , Fernando. Ce fils, âgé de seize ans, annonçait toutes les qualités sérieuses de l'homme mur dans toutes les grâces de l'adolescent : « Aime-le ce comme un frère », écrit Colomb à son fils aîné Diego, alors à la cour; « tu n'en as pas d'autres. c( Dix frères ne seraient pas trop pour toi! Jamais « je n'ai eu de meilleurs amis que mes frères ! » Il pria Barthélémy de conduire ce jeune homme à la cour, et de le recommander à son fils légitime Diego. Barthélémy partit avec Fernando pour Ségovie, résidence alors de la cour. Il sollicita en vain l'attention et la justice pour Colomb. Quand le printemps eut tempéré l'air, Colomb, accompagné de son frère et de ses fils, s'achemina lui-même vers Ségovie. Sa présence y parut importune au roi ; son in-
digence était un reproche à la cour. Le jugement de sa conduite et la restitution de ses biens et privilèges furent remis à des conseils de conscience, qui, sans oser nier ses droits, usèrent sa patience en délais. Ils usaient en même temps sa vie. Ses inquiétudes d'esprit, la prévision du dénûment où il laisserait ses frères et ses fils, aigrissaient ses souffrances corporelles. « Votre Majesté, écrivait-il au « roi de son lit de douleur, ne juge pas à propos « d'exécuter les promesses que j'ai reçues d'elle et ft de cette reine qui est maintenant dans la gloire. « Lutter contre votre volonté, ce serait lutter contre « le vent. J'ai fait ce que je devais faire; que Dieu, « qui m'a toujours été propice, fasse le reste selon « sa divine justice! »
Il sentait que la vie, et non la constance, allait lui manquer. Son frère Barthélémy et son fils Diego s'étaient absentés sur son ordre pour aller implorer la reine Juana, fille d'Isabelle, qui revenait de Flandre en Castille. La douleur physique, l'angoisse morale, le sentiment de l'abréviation de ses jours, trop courts maintenant pour qu'il pût espérer justice avant sa fin ; les triomphes de ses ennemis à la cour, la dérision des courtisans, la froideur du prince, les pressentiments de la dernière heure, l'isolement oii l'absence de son frère et de son fils le laissait dans une ville oublieuse ou ingrate; les souvenirs d'une vie dont la moitié s'était passée à attendre l'heure d'une grande destinée, l'autre moitié à déplorer l'inutilité du génie; sans doute aussi la pitié pour cette race innocente et
âW CHRISTOPHE CoLOMn.
luMireuse d'Indiens qu'il avait trouvés lil)res et enfants dans leur jardin de délices, et qu'il laissait esclaves, dépouillés et prof'aniîs dans les mains de leurs oppresseurs; ses frères sans soutien, ses fils sans héritage; le doute sur le sort de sa mémoire parmi les hommes à venir; cette agonie du génie méconnu; toutes ces tribulations de ses membres, de son esprit, de son corps, de so?i âme, du passé, au présent, de l'avenir, pesèrent à la fois sur le vieillard, abandonné dans sa chambre de Ségovie, pendant l'absence de ses frères et de ses enfants. Tl demanda à un de ses serviteurs, vieux et dernier compagnon de ses traversées, de sa gloire et de ses nïisères, de lui appoiter sur son lit un petit bréviaire, don du pape Alexandre Vf, dans le temps où les souverains le traitaient en souverain. Il écrivit, de sa main affaiblie, son testament sur une page de ce livre, auquel il attribuait une vertu de consécration divine.
Etrange specta(^le pour son pauvre serviteur! Ce vieillard, abandonné de l'univers et couché sur un lit d'indigent dans une maison d'emprunt de Ségovie, distribuait, dans son testament, des mers, des hémisphères, des îles, des continents, des nations, des empires! Il institua, pour héritier principal, son fils légitime Diego; en cas de mort de Diego sans postérité, il substituait à ses droits son fils naturel, le jeune Fernando; et enfin, si Fernando luimême venait à mourir avant d'avoir eu des fils, l'héritage passait au frère chéri de Colomb, don Barthélémy, et à ses descendants. « Je prie mes
LE CIVUJSATEUR. 393
« souverains et leurs successeurs, disait-il, de main- « tenir à jamais mes volontés dans la distribution (c de mes droits, de mes biens et de mes charges; (( moi qui, étant né à Gênes, suis venu les servir en (c Castille, et qui ai découvert, à l'ouest, la terre
« ferme, les îles et les Indes! Mon fils possé-
« dera ma charge d'amiral de la j^artie de l'Océan « qui est à l'ouest d'une ligne tirée d'un pôle à
(C l'autre !» Passant de là à l'emploi des revenus
qui lui avaient été assurés par son traité avec Isabelle et Ferdinand, le vieillard distribuait avec libéi'alité et sagesse les millions qui devaient revenir à sa famille, entre ses fils et Barthélémy, son frère. Il en ass/ignait un quart à ce frère; deux millions ])ar an à Fernando, son second fils. Il se souvenait de la mère de cet enfant, doua Béatrice Enri([uez , qu'il n'avait jamais épousée, et dont sa conscience lui reprochait l'abandon depuis ses années de pérégrination sur les mers. Il chargea son héritier de faire une opulente pension à cette compagne de ses jours obscurs, pendant qu'il luttait, à Tolède, contre les rigueurs de son premier sort. \\ parut même s'accuser de quelque ingratitude ou de quelque négligence de cœur envers l'objet de ce second amour, car il ajoute, au legs qu'il lui fait, ces mots, qui durent peser à sa main mourante : « Et que « cela soit accompli pour le soulagement de ma «conscience, car ce nom et ce souvenir sont un « poids lourd sur mon âme! »
Se reportant ensuite vers cette première patrie qu'une seconde patrie n'efface jamais dans le cœur
394 CHKISTUPWE C0L0M15.
de riiomme, il eut nu souvenir pour celte ville de GéneSj où le temps avait moissonné toute sa maison paternelle, mais où il lui restait quelqu • parenté éloignée, comme ces racines qui restent dans le sol après le tronc coupé: «J'ordonne à Diego, moji <( fils, écrivit-il, d'entretenir toujours, dans la ville « de Gênes, un membre de notre famille qui y ré- « sidéra avec sa femme , et de lui assurer une existe tence honorable, telle qu'il convient à une perce sonne qui nous est alliée. Je veux que ce parent « conserve pied et nationalité dans cette ville, en « qualité de citoyen ; car c'est là que je suis né, et « c'est de là que je suis venu ! »
ce Que nîon fils, » ajoute-t-il, avec ce sentiment chevaleresque de vassalité et d'inféodation de soimême aw souverain qui était la seconde religion de ce temps, « que mon fils serve, en mémoire de moi, ce le roi, la reine et leurs successeurs, même jusqu'à (c la perte des biens et de la vie, puisque, après Dieu, (c ce sont eux qui m'ont fourni les moyens de faire ce mes découvertes ! »
ce 11 est bien vrai, » reprend-il avec un accent involontaire d'amertume, semblable à un reproche mal étouffé dans sa mémoire, ce que je suis venu les ce leur offrir de loin , et qu'il s'est écoulé I)ien du ce temps avant qu'on ait voulu croire au jjrésent ce que j'apportais à liCurs Majestés; mais cela était ce naturel, car c'était un mystère pour tout le monde, ce et qui ne j)ouvait inspirer qu'incrédulité! C'est « pourquoi je dois en partager la gloire avec ces a souverains qui se sont les premiers fiés à moi! »
Lli CIVILISATEUH. 395
xvr.
Colomb reporta ensuite toutes ses pensées à cf Dieu qu'il avait toujours considéré comme son seul et véritable souverain ; comme s'il avait relevé directement de cette Providence, dont il s'était senti plus que tout autre l'instrument et le ministre. La résignation et l'enthousiasme, ces deux ressorts de sa vie, ne lui manquèrent pas à sa mort. Il s'humilia sous la main de la nature, et se releva sous Ja main de Dieu, qu'il avait toujours vu à travers ses triomphes et ses revers, et qu'il voyait de plus près au moment de son départ de la terre. Il s'abîma dans le repentir de ses fautes et dans l'espérance de sa double immortalité. Poëte de cœur, comme on l'a vu dans ses discours et dans ses écrits, il emprunta aux poésies sacrées des psaumes les dernières aspirations de son âme et les derniers balbutiements de ses lèvres. Il prononça en latin l'adieu suprême à ce monde, et remit à haute voix son âme à son Créateur. Serviteur satisfait de son œuvre , et congédié du monde visible, qu'il avait agrandi, pour aller dans le monde invisible s'emparer de l'espace incommensurable des univers infinis.
L'envie et l'ingratitude de son siècle et de son souverain s'évanouirent avec le dernier soupir du grand homme dont ils avaient fait leur victime. Les contemporains semblent pressés d'expier envers
;J0« CHHISTOl^Ht CULOMll.
les morts les persécutions qu'ils ont iiiHigées aux vivants. On fit à Colomb de royales funérailles. Son corps, et plus tard celui de son fils, après avoir habité plusieurs monuments funèbres dans différentes cathédrales d'Espagne, furent transportés et ensevelis selon leurs vœux k Hispaniola , comme le conquérant dans sa conquête. I4s reposent maintenant à Cuba. Mais p:ir un bizarre jugement de Dieu, ou par une ingrate inconséquence des hommes, de toutes ces terres d'Amérique qui se disputèrent l'honneur de garder sa cendre, aucune ne garda son nom.
LXIfl.
Tous les caractères du véritable grand homme sont réunis dans ce nom. Génie, travail , patience, obscurité du sort vaincue par la force de la nature, obstination douce mais infatigable au but, résignation au ciel, lutte contre les choses, longue préméditation de pensée dans la solitude, exécution héroïque de la pensée dans l'action, intrépidité et sang-froid contre les éléments dans les tempêtes, et contre la mort dans les séditions, confiance dans l'étoile, non d'un homme, mais de l'humanité, vie jetée avec abandon et sans regarder derrière lui en se précipitant dans cet océan inconnu et plein de fantômes, Rubicon de quinze cents lieues, bien plus irrémédiable que celui de César! Etude infatigable, connaissances aussi vastes que l'horizon de son temps, maniement habile mais honnête des cours pour les séduire à la vérité, convenance, noblesse
et dignité de formes extérieures, qui révélaient la grandeur de l'âme et qui enchaînaient les yeux et les cœurs, langage à la proportion et à la hauteur de ses pensées; éloquence qui convainquait les rois et qui domptait les séditions de ses équipages, poésie de style qui égalait ses récits aux merveilles de ses découvertes et aux images de la nature; amour immense, ardent et actif de l'humanité jusque dans ce lointain où elle ne se souvient plus de ceux qui la servent; sagesse d'un législateur et douceur d'un philosophe dans le gouvernement de ses colonies, pitié paternelle pour ces Indiens, enfants de la race humaine dont il voulait donner la tutèle au vieux monde et non la servitude et des opresseurs; oubli des injures, magnanimité de pardon envers ses ennemis; piété, enfin, cette vertu qui contient et qui divinise toutes les autres quand elle est ce qu'elle était dans rame de Colomb ; présence constante de Dieu dans l'esprit, justice dans la conscience, miséricorde dans le cœur, reconnaissance dans les succès, résignation dans les revers, adoration partout et toujours!
Tel fut cet homme. Nous n'en connaissons pas de plus achevé. Il en contenait plusieurs en un seul. Il était digne de jiersonnifier le monde ancien auprès de ce monde inconnu qu'il allait aborder le premier, et de porter à {;es hommes d'une autre race toutes les vertus du vieux continent sans un seul de ses vices. Nul par la grandeur de son influence ne mérita mieux le nom de civilisateur.
Son action sur la civilisation fut sans mesure. Il
compléta l'univers, il acheva l'unité physique du globe. C'était avancer, bien au-delà de ce qui avait été fait jusqu'à lui, l'œuvre de Dieu : I'unité morale DU GENRE HUMAIN. Cette ŒUvrc à laquelle Colomb concourut ainsi était trop grande en effet pour être dignement récompensée par l'imposition de son nom au quatrième continent de la terre. L'Amérique ne porte pas son nom; le genre humain, rapproché et réuni par lui, le portera sur tout le globe.
LAMARTINE
FIN DS LÀ TfiOISIEMB ET BEBNIEBE FABTIE.
M. Richard Bentley, New Burlington street, London. esl seul autorisé à traduire et à publier le Civilisateur en anglais.
(Toute reproduction ou traduction de cet ouvrage , non autorisées par l'auteur, sont interdites.)
Le Civilisateur se vend à Londres, chez M. Jeffs, libraire, Burlington Arcade.
Paris. — Typographie de Firmm Didol frères, rue Jacob, 56.