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«sulaires, dont tu as si souvent résolu la mort, «quitter leur place quand tu t'es assis, et laisser ce désert tout ce côté de l'enceinte? Comment peux- « tu supporter tant d'humiliation ? Oui, je te le jure, « si mes esclaves me redoutaient comme tous les ci- « toyens te redoutent, je me croirais forcé d'aban- « donner ma maison, et tu ne crois pas devoir aban- « donner la ville! Si mes concitoyens, prévenus « d'injustes soupçons , me haïssaient comme ils te « haïssent, j'aimerais mieux me priver de leur vue «que d'avoir à soutenir leurs regards irrités; et « toi, quand une conscience criminelle t'avertit que « depuis longtemps ils ne te doivent que de i'hor- « reur, tu balances à fuir la présence de ceux pour « qui ton aspect est un cruel supplice î Si les au- « teurs de tes jours tremblaient devant toi, s'ils te «poursuivaient d'une haine irréconciliable, sans « doute tu n'hésiterais pas à t'éloigner de leurs « yeux. Là patrie, qui est notre mère commune, te « hait; elle te craint; depuis longtemps elle a jugé « les desseins parricides qui t'occupent tout entier. « Eh quoi ! tu mépriseras son autorité sacrée! tu te « révolteras contre son jugement! tu braveras sa « puissance! Je crois l'entendre en ce moment t'a- (( dresser la parole : « Catilina, semble-t-elle te dire, « depuis quelques années il ne s'est pas commis « un forfait dont tu ne sois l'auteur, pas un scan- « dale où tu n'aies pris part. Toi seul as eu le pri- « vilége d'égorger impunément les citoyens , de « tyranniser et de piller les alliés. Contre toi les «lois sont muettes et les tribunaux impuissants, « ou plutôt tu les as renversés, anéantis. Tant d'ou-
« trages méritaient tonte ma colère, je les ai devo- « rés en silence. Mais être condamnée à de pei pé- « tnelles alarmes à canse de toi senl; ne voir jamais u mon repos menacé que ce ne soit par Catiliiia ; f( ne redouter aucun complot qui ne soit lié à ta « détestable conspiration : c est un sort auquel je <( ne peux me soumettre. Pars donc, et délivre-moi « des terreurs qui in'obsèdent : si elles sont fonte dées, afin (pie je ne périsse point; si elles sont (t chimériques, afin que je cesse de craindre. )*
L'éloquence humaine s'éleva rarement plus haut que dans cette lutte corps à corps entre Cicéron et les complices de Catilina. Quant à la conspiration en elle-même, elle présentait sans doute plus de surface que de profondeur, et plus d'occasion à l'élo- ([uence que de danger réel à l'héroïsme du consul. Catilina était au fond un de ces aventuriers que parfois des politicjues pervers encouragent de leurs connivences secrètes, comme on en a revu dans nos révolutions modernes; mais que tout le monde exècre et désavoue quand ils se montrent , parce qu'ils fout scandale même dans le crime. Personne à Rome n'osa défendre Catilina. La patrie fut sauvée d'un fantôme plus que d'un oppressein- par Cicéron. Il montra peu de jours après une résolution plus ferme; mais ce fut une résolution contre des vaincus. Quelques complices attardés de Catilina, restés h Rome après son départ, et convaincus de
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correspondance avec lui, sont saisis et emprisonnés par le consul. Les immoler sans jugement, et malgré les lois protectrices de la vie des citoyens, c'était assumer la responsabilité la plus terrible; les relâcher, c'était proclamer l'impunité des complots. Cicéron soumet le problème au sénat. César les défend avec le dédain etla protection du mépris, mais avec l'habileté d'un complice. Le sénat hésite; Cicéron s obstine, s indigne , relève la colère abattue des sénateurs, demande la mort, et l'obtient au nom du péril public. En sortant du sénat, il lait exécuter, de sa seule autorité, Lentulus, Céthégus, tous les grands suspects du parti de Catilina; puis, sortant intrépidement de la prison où ils viennent d'expirer sous ses licteurs , et passant devant les groupes de leurs partisans qui attendaient leur sort : c. Ils ont vécu! » dit-il en les déliant du regard; et il alla rendre grâces aux dieux du salut de Rome.
La faction de Catilina, tellement réprouvé qu'il n'avait pu emmener de Rome avec lui que trois cents scélérats perdus d opinion et de renommée , lut abattue en un jour à Florence, comme elle l'avait été en une nuit à Rome.
Le consulat de Cicéron finit dans la terreur des factieux et dans la reconnaissance des bons citoyens. César et son parti alors naissant, plus redoutable que celui de Catilina, s'opposèrent seuls à ce que Cicéron rendît compte au peuple des mesures qti'il
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jivnit prises et du s;m£( qu'il avait verse. «• EU bien! rlit (licëron en paraissant à la tribune, où César, préteur, lui refusa la parole, je ne ferai point de harani^ues, mais je ferai un serment. » Le peuple, étonné, attendit le serment du consul, fc Je jure, s'écria Cicéron en attestant sa conscience, sa patrie et les dieux, je jure que j'ai sauvé la ré[)ubii(pie! » ( lésar et ses complices protestèrent en vain par leur silence contre le meurtre de leurs amis; le peuple tout entier applaudit au témoignage du sauveur de Rome, et l'accompagna lespectueusement jusqu'au seuil de sa maison. On lui décerna, quelques jours après, le titre de Fci^c de la patrie. Les empereurs s'arrogèrent plus tard ce titre. Rome libre le donna d'elle-même et pour la première fois à Cicéron. Les villes de l'Italie lui dressèrent des statues comme à un dieu. On l'appelait le second fondateur de Rome.
Ce fut le sommet de sa gloire et de sa foi tune : l'envie l'y attendait. La république était dans un tel état, qu'elle n'avait plus de place pour un si honnête et si glorieux citoyen. Elle tolérait les grands talents et les grandes renommées, mais à condition qu'ils fussent alliés à de grands vices. Tous les partis avaient intérêt à écarter Cicéron. car tous avaient f(uelque comj)laisnnce ou lâche ou criminelle à lui demander. Quand les nations sont décidées à se perdi'e ou à s<' .'touiller, elles écartent
les grands témoins qui les feraient rougir de leur bassesse.
Telle était Rome dans ces années qui précédèrent Fusurpation de César et l'anéantissement de la république.
Depuis que Pompée, tant de fois consul et triomphateur, était rentré à Rome, et que César avait grandi en ambition, en intrigue, en popularité et en gloire , Rome était divisée en trois partis qui marchaient d'un pas presque égal à la ruine de la liberté.
Le premier et le plus puissant était celui de Pompée, idole du sénat, cher aux soldats, modérateur et soutien tout à la fois de la noblesse, n'aspirant pas à détruire , mais à dominer les institutions , n'ayant de l'ambition que ce qu'elle a d'honnête et de patriotique, heureux de conserver la république pourvu qu'il en fût le patron et le grand citoyen , et cherchant à tenir entre tous les excès une balance où son nom et son épée faisaient toujours pencher le pouvoir. On voit , par les noms des hommes qui suivirent plus tard sa fortune, que ce qui restait à Rome de vertu et de liberté était alors, avec Caton et Cicéron, de ce parti.
Le second était celui des démagogues, qui adulaient par ambition les plus sordides et les plus sanguinaires instincts de la multitude, qui ne cessaient de l'animer contre le sénat et contre les patriciens, qui déclaraient la guerre à toutes les lois, qui ne voulaient de lois que les séditions et les meurtres soufflés par leurs tribuns, et qui, par l'effroi de leur anarchie et de leurs crimes, repoussaient les meil-
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leurs citoyens dans les dictatures. JjC chef le plus redoutable de ce parti populaire était Clodius.
Enfin, le parti de César, parti d'un homme qui avait été doué par la nature et par la fortune de tous les dons de la naissance, du rang, de la richesse, de l'éducation, de l'éloquence, du courage et du génie, et qui les prostituait tous, jeune à ses vices, niùr à sa gloire et à son ambition. César, né du sang le plus illustre de Rome, avait pris de bonne heure le parti des démagogues, comme ou Ta vu à l'occasion de Catilina, afin d'avoir deux instruments de son élévation : auprès du sénat, son aristocratie ; auprès de la multitude, sa popularité, il avait besoin aussi, pour couvrir sa mauvaise renommée de jeunesse, de cette faveur passionnée de la plèbe, c(ui n'exige pas l'estime, pourvu qu'on caresse ses caprices et ses anarchies. Enfin il s'était déjà sigrialé dans la guerre, et particulièren)ent dans la guerre contre les pirates de Cilicie. Il aspirait à égaler les exploits de Pompée par la conquête des Gaules, afin de fonder sa vie sur quelque grande gloire conquise au peuple romain, de s'attacher une armée personnelle, et de revenir ensuite imiter Marins, Sylla, Pompée à Rome : car la liberté n'était déjà plus la perspective de personne, et la suprématie sur la république était le rêve et l'ambition de tous.
Pour parvejiir au gouvernement des Gaules, ol)jet actuel de ses desseins, César, qui savait flatter l'aristocratie aussi bien que complaire à la multitude, caressait en ce moment Pompée et Clodius. Il (IfMuandait a l'un les suffrages du sénat et des lé-
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gions; il demandait à l'autre les voix du peuple. Pour complaire à Clodius, il fallait lui livrer Cicérou, ce pèi'c de la patrie, qui avait sauvé la république des démagogues, que Clodius, leur chef, voulait venger. L'instant était bien choisi pour cette vengeance. Pompée et Crassus, autres hommes puissants sur le sénat, avaient intérêt à éloigner Ccsai\ dont les intrigues et la popularité les gênaient à Rome. Ils lui concédaient les Gaules pour l'écarter des yeux et de l'oreille du peuple, qui commençait à trop le regarder et à trop l'écouter. Bien que Cicéron fût des amis de Pompée, Pompée, ami froid et négligent, un peu fatigué aussi de la trop éclatante renommée du sauveur de Rome, sacrifiait, momentanément au moins, Cicéron à César qui le redoutait, à Crassus qui le haïssait, à Clodius qui avait juré sa perte. T..e grand intérêt que Pompée avait de complaire à César , prévalait sur l'amitié.
La haine de Clodius contre Cicéron avait été envenimée encore récemment par un de ces hasards de Ja vie privée qui deviennent des causes de catastrophes publiques. Clodius, d'une race aussi illustre que celle de César , et aussi débordé que lui dans ses amours, s'était épris d'une passion effrénée pour la jeune femme de César, nommée Pompéia. Soit que cette jeune femme, complice de cette passion, eût assigné une rencontre à son amant dans sa maison, soit que Clodius eût affronté, sans l'aveu de Pompéia, le seuil de César, il avait été surpris la nuit, par une esclave, déguisé en l'en) me, dans le vestibule de César. C était un
jour de saoïilice et clt- mystères fjiie les ieninies acc'oiDjjlissaieiit seules , et pendant le(|iiel il n'était permis à aucun homme de rester sous le niénie toit. César, sans se plaindre de sa femme et sans rompre avec Clodius, ([u il ménajreait à cause du peuple, avait répudié Pompéia. Clodius avait été mis en jugement comme profanateur des saints mystères. Cicéron avait déposé contre Clodius; il avait été poussé à cette déposition par Térentia^ sa femme, ambitieuse et jalouse. Térentia baissait Clodius, j)arce ({ue Cicéron admirait la jeune Clodia, sœur de Clodius. Térentia craignait qu'il ne songeât à la répudier pour épouser cette rivale. Ainsi, des jalousies de femme à Rome allaient, comme autrefois à Athènes, décider des plus grands événements de la républifjue.
Clodius, absous malgré Cicéron par la faveur impérieuse de la multitude et })ar le silence politique de César, abjura sa noblesse et se fit nrlopter par un plébéien, afin de pouvoir être nommé tribun du peuple , magistrature qui personnifiait l\ Rome les intérêts et les passions populaire-», et qui contre-balancait souvent les consuls et le sénat. C'est ainsi que Mirabeau, de nos jours, abjura sa caste pour se faire élire, à Marseille, par le peuple contre l'aristocratie.
fiC sénat, les consuls, (^rassus. César, Pompée lui-«n]ême, ayant abandonné, ceux-ci par impuis-
sauce, (:eux4à par négligence, les antres par complaisance, tout le pouvoir dans Rome à Clodius, agitateur et flatteur du peuple, dont il était en même temps tribun, celui-ci remplit la ville de sa haine et de sa vengeance contre Cicéron. Il fit voter un plébiscite qui condamnait à l'exil quiconque aurait fait mourir un citoyen romain non condamné par le peuple. C'était la proscription anonyme de Cicéron ; il le comprit; il essaya en vain de soulever en sa faveur l'indignation et l'énergie des bons citoyens; il ne souleva que leur pitié et leur douleur. Rome était dans un de ces moments où chacun, pensant à sa propre sûreté, n'a ni le temps ni la liberté de s'intéresser au malheur d'autrui. L'ambition militaire de Pompée,, de César et de Crassus, liguée avec l'anarchie populaire, livrait Rome à l'agitation, à la turbulence et aux crimes de Clodius. Peut-être même ces trois chefs de l'armée, tour à tour investis de la dictature ou aspirant à en être revêtus, se réjouissaient-ils en secret d'une licence et d'une démagogie de la multitude qui, en attestant dans Rome l'insuffisance des lois et la décadence de l'esprit civique, ferait sentir plus fortement aux citoyens la nécessité d'un pouvoir arbitraire, et servirait d'avance d'excuse à la tyrannie. Quoi qu'il en soit, ils fermaient volontairement les yeux sur les attentats de Clodius contre Cicéron. Crassus et César favorisaient ouvertement le tribun. Pompée lui-même, qui venait d'épouser, dans un âge déjà avancé, la belle- fille de César, et (jui était épris jusqu'à l'adoration de sa jeune épouse, ue pouvait dceemment, disait-il, se
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décliner pour telni que Cesiir condamnait. Pompée s'était retiré dans luje de ses maisons de campagne pour y jouii' en paix de son loisir et de son amour; il y fermait son âme aux bruits de Rome. Cicéron étant venu le voir pour réclamer l'appui «ju'il devait à son ancienne amitié, Pompée, embarrassé de la présence d'un ami malheureux dont le malheur seul était pour lui un reproche d'ingratitude, s'évada par la porte de ses jardins pendant que Cicéron entrait par celle de son vestibule, et ordonna à ses affranchis de le chercher partout où l'on serait sûr de ne pas le découvrir.
Cicéron, plus consterné de la faiblesse de Pompée que de sa propre ruine, revint à Rome, et, prenant des habits de deuil , il alla de porte en porte, suivi d'un cortège de parents, de clients et d'amis également vêtus de deuil, provoquer, par toutes ces marques d'abattement, la compassion de la ville qu'il avait sauvée, et solliciter, à la jnanière aiiti(]ue, les voix des citoyens pour sa cause. Le peuple le voyait passer avec émotion, plus éloquent dans son silence qu'il ne le fut jamais à la tribune. Clodius, redoutant l'effet de la pitié du peuple, ameuta contre le suppliant cette plèbe sans pitié et sans pudeur, qui regarde la dégradation du talent et de la vertu comme une victoire de la bassesse et de l'envie, et qui se réjouit de fouler aux pieds tout ce qui tombe. Suivi de cette tourbe armée et insolente, Clodius se trouvait partout sur les pas de Cicéron, attaquait sou cortège, faisait déchirer les habits de ses clients, remplissait les rues de tumulte, de rixes, de meurtres, et, encourageant ses
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vils licteurs à martyriser le i^raïul citoyen, le faisait assaillir d injures, de sarcasmes, de boue et de pierres, et le forçait à rentrer souillé et sanglant dans sa maison. Les consuls, impuissants, lui conseillaient, au lieu de le défendre, de céder au temps, et de laisser passer lorage eu s'éloignant d'une patrie où son ennemi régnait seul. Le sénat, dont la cause de Cicéron était la cause, s'assemblait en vain pour le protéger. Les sénateurs, abandonnés à euxmêmes par Pompée, Crassus et César, et assiégés dans le sénat par les satellites de Clodius, déchiraii'nt leurs toges d'indignation, et attestaient, en se dispersant, l'impuissance des lois, la lâcheté des généraux, l'oppression des citoyens, la ruine de la république.
Il céda enfin au sort, et sjiccomba avec sa patrie. S'attendant bien, après sou départ, à la dévastation ou à l'incendie de sa maison, il en voulut préserver au moins les choses vénérées; et, prenant dans ses divinités domestiques une petite statue en ivoire de Minerve y gardienne et protectrice de Rome, symbole de cette sagesse divine qui inspire et qui conserve les empires, il la porta au Capitole, forteresse, temple et palais de Rome, et l'y consacra pour la rendre inviolable aux spoliateurs. Puis, suivi d'un petit nombre d'amis et de serviteurs, armés pour le protéger contre le poignard, il sortit la nuit de Rome, et prit par des sentiers infréquentés le chemin de la mer de Sicile.
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A peine* (^lodius eut-il connaissance de son départ, qu'arrachant plus facilement au peuple un vain décret d'exil contre celui qui semblait s'exiler lui-même, il fit porter uh plébiscite qui bannissait à jamais Cicéron à cinq cents milles de distance de la ville, et qui ordonnait, sons peine de mort, à tous les citoyens de refuser le feu et l'eau à celui (jue la reconnaissance publique avait proclamé le second fondateur de Rome.
Il arriva à Cicéron, dans sa fuite, ce qui arrive à tous les hommes puissants tombés dans la disgrâce de la fortune et dans l'inimitié du peuple. Ceux qui ne le connaissaient que par sa renommée et qui ne lui devaient rien, l'accueillirent avec une généreuse hospitalité, et s'honorèrent d'offrir l'abri de leur toit à une grande infortune poursuivie par une grande injustice. Ceux qu'il avait élevés aux honneurs et comblés de biens pendant son consulat se détournèrent, de peur d'être contaminés aux yeux des puissants du jour par son contact, ou se hâtèrent de l'accuser et de l'insulter, de peur qu'on ne les crût reconnaissants. Le préteur de Sicile, qui lui devait tout, le fit prier de ne pas espérer un asile dans son gouvernement; et une de ses créatures, à qui il demanda l'abri de sa maison quand il fut arrivé à une petite ville au bord de la mer pour y attendre une barque, lui refusa sa porte, et lui offrit, par grâce, un abri honteux dans une de ses métairies. Cicéron, indigné, s'éloigna de ce seuil inhos-
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jjitalier à qui son ombre portait malheur, et alla à Brindes, où il s'embarqua seul et presque nu pour la Grèce, patrie de ses pensées. Pendant qu'il saluait, à travers ses larmes, les rivages fuyants de l'Italie pleine de son nom, Clodius, armant de torches la populace, incendiait à Rome sa maison, la rasait jusqu'aux fondements, et faisait construire à la place un temple de V AnarcJne. Puis lançant ses sicaires dans toutes les provinces oii Cicéron possédait des maisons de campagne ou des jardins, il faisait mettre à l'encan ses demeures, ses livres, ses forêts, pour le dépouiller même des traces de ses pas, du charme de ses études, de l'ombre de ses arbres, pour lui enlever jusqu'aux souvenirs de son l)onheur dans tout ce qui fut sa patrie.
Mais le respect pour Cicéron et l'horreur de s'investir des dépouilles de celui à qui chaque Romain devait son propre foyer, étaient tels, dit Plutarque, que personne ne se présentait pour acheter. Sa correspondance, que nous avons eu le bonheur de conserver tout entière, va nous faire lire ici, jusque dans le fond de l'âme d'un grand homme, les abattements de l'exilé, les tendresses du père, les faiblesses de l'époux, les résignations du philosophe, et les tristesses du citoyen.
4iS CICÉRON.
Nota. L'ctoiidiif el riinportaucc de l' Hiatuirr. de Cicrron, liée à toute la politique, à toute la philosophie et à toulp la litt/'vature de son sièrle et do Home, nous fmront de remettre la suite au prochain numéro, qui paraîtra 1«' *2.") octobre, au lieu du 10 novembre. |K)ur suspendre le moins possible l'intérêt de n<)s lecteuis.
LAMAHTINli.
M. Richard Be>tlj:y, New Burlintiton direct, London , est seul autorisé à traduire et à publier le Civilisntevr en anglais.
(Toute rei)rûduetioii ou traduction de cet ouvrage, non autorisées par l'auteur, sont interdites.)
Le CiviUsalcur se vend à Londres chez M. Jeffs , libraire, Burlington Arcade.
Paris. — Typogr.niliie iIp Firmin Didot frère?, rue JacoL, 56.
Cicéroii proscrit, en arrivant en Grèce, se proposait de séjouiner dans sa chère Athènes, cpie I exemple et les lettres de son ami y^tticu,s]m avaient appris à tant aimer. Mais l'ombre de leur vie passée suit les hommes publies juscpie sur la terre étrangère : la mer, qui les sépare de leur patrie, ne les sépare pns de leur nom. Celui de Cicéron le précédait et le dénonçait partout. Il apprit que les restes du parti de Catil'uia et les complices de Clo- (lius l'attendaient à Athènes, pour lui demander compte, le poignard à la main, de la vie deCatilina, de Lcntulus et de Céthégus, Il se détourna prudemment de cette trace de sang qui semblait le devancer et le poursuivre, et il se réfugia à Thessa- Ionique, colonie romaine au fond de la Méditerranée, au pied des montagnes de la Macédoine.
t( Que je nie répons, écrit-il en route; que je nie repens, mon « cher Alticus, de n'avoir pas prévenu par niu mort volontaire fi l'excès de mes malheurs! En me suppliant de vivre, vous ne " pouvez qu'une chose: arrêter ma main prête à me frapper nioin même ; mais , hélas ! je ne m'en repens pas moins tous les jours « de ne pas avoir sacrifié celte vie pour sauver mon héritage à « ma famille : car qu'est-ce qui peut maintenant m'atlacher à « l'existence? Je ne veux pas, mon cher Atticus, vous énumérer « ces malheurs, dans lesquels j'ai été précipité bien moins par le 'I crime de mes ennemis que par la lâcheté de mes envieux. » (Al-
i;,(» cictuo.N.
Insion poinnaiiteà l'onijH-e, i (Jrassus, àCésar.j « Mais j'utlesle 1rs « ilicux (juc jamais lioimiu,' iic lui ccrasé sous une lellc masse de <( calamilcs,el (ju aiicim n't'ul jamais occasion de souhaiter da- « vanla{;c la mort!... Co qui me reste de temps à vivre n'est pas (( destiné à [juérir mis maux , mais à les finir !... Vous me repro- 11 chez le sentiment cl la plainte do mes maux. Mais y a-l-il une « seule des adversités humaines qui ne soit accumulée dans la (( mieime? Qui donc toujba de plus haut, d'un sort plus assuré en (( apparence , doué de telles puissances de jjénie , de sagesse , de « faveur publique, d'estime et d'appui d'une telle masse de grands « et bons citoyens?... Puis-je oublier en un jour ce que j'étais « hier, ce que je suis encore aujourd'iiui? A quelles dignités, « à quelle gloire, à quels enfants, à (|uels honneurs, quelles ri- « chesses d'àme et de biens, à quel frère enfin (un frère que (( j'aime à cet excès, qu'il m'a fallu , par un genre inouï de suj)- « plice, me séparer sans l'embrasser de peur qu'il ne vît mes « larmes, et que je ne pusse moi-même supporter sa pâleur et s-on « deuil) je suis arraché!... Ah! j'énumérerais encore bien d'au- « très causes de désespoir, si mes larmes elles-mêmes ne me cou- « paient la voix !... Je sais, et c'est là la plus amère de mes peines, « que c est j)ar mes fautes que j'ai été abîmé dans une lelle ruine!... t( Vous me parlez, dans votre dernière lettre, de l'image que l'af- « franchi de Crassus vous a faite de mon désesj)oir et do ma mai- (' greur !... Hélas! chaque jour qui se lève accroît ces maux, au « lieu de les soulager. Le temps diminue le sentiment des autres V malheurs , mais les miens sont de telle nature, qu'ils s'aggravent (1 continuellement par le sentiment de la misère présente com- « parée avec la félicité perdue!... Pourquoi un seul de mes amis « ne m'a-t-il pas mieux conseillé? Pourquoi me suis-je laissé gla- € cer le cœur par cette froideur de Pompée? Pourquoi ai-je pris « une résolution et une altitude de coupable suppliant, indignes de « moi? Pourquoi n'ai-je pas affronté ma fortune? Sijel'aviiis fait, • ou je serais mort glorieusement à Home, ou je jouirais mainte- ■ nant du fruit de ma victoire !... Mais pardonuez-uioi ces repro- " ches , ils doivent tomber sur moi plus que sur vous ; et si je '• parais vous accuser avec moi, c'est moins pour m'excuser moi- « même que pour me rendre ces fautes plus pardonnables en % « associant un autre moi-même!...
Il ... Non, je n'irai point en Asie, parce que je fuis les lieux où « je puis renconlrcr des Romains et où ma célébrité, autrefois ma '< gloire, me poursuit maintenant comme une honte!... Lt puis « je ne voudrais pas m'éloigner davantage, de peui' que si, par '< liasard , il arrivait quelque changement inespéré à ma fortune « du côté de Rome, je ne fusse trop longtemps à l'ignorer. J'ai « doue résolu d'aller me réfugier dans votre maison en Épire , n non pas à cause de l'agréiKenl du séjour, bien indiflér«nt à un
« malheureux qui fuit même la lumière du jour, mais pour être, « dans ce port que vous m'offrez, plus prompt à repartir pour « ma patrie, si jamais elle m'était rouverte, pour y recueillir « ma misérable existence dans une solitude qui me la fera suppor- « ter plus tolérablement, ou, ce qui vaudrait mieux encore, qui « m'aidera à dépouiller plus courageusement la vie. Oui, je dois « écouter encore les supplications de la plus tendre et de la plus " adorée des filles!... Mais, avant peu, ou l'Épire m'ouvrira le « chemin du retour dans ma patrie, ou je m'ouvrirai à moi-même '< le chemin de la vraie délivrance!... Je vous recommande mon « frère, ma femme, ma fille, mon fils; mon fils, à qui je ne lais- « serai pour héritage qu'un nom flétri et ignominieux !... »
Mais au moment où Cicéron se préparait à mourir, pour se punir lui-même du crime de ses ennemis, de la lâcheté de ses amis et de sa propre infortune, l'excès de la tyrannie populaire rappelait la pensée de Rome vers celui qui l'avait sauvée, par son éloquence et par son courage, de la nécessité des dictateurs ou de la honte des anarchies. Clodius, sans contre-poids ^ obligé d'enchérir chaque jour sur les démences et sur les excès de la veille, afin de rester à la tête de la populace, à laquelle on ne peut complaire qu'en lui cédant, commençait à fatiguer la licence elle-même 5 et à inquiéter Pompée, non-seulement sur sa puissance , mais sur sa vie. Il menaçait également CV^a/^ jusqu'au seiu de sonarmée des Gaules. César, Pompée , le sénat, les patriciens opprimés, les plébéiens vertueux, se liguèrent sourdement pour inspirer au peuple l'horreur de Clodius et le rappel de Cicéron, le seul homme qu'ils pussent opposer, à la tribune aux harangues, à la popularité perverse du tribun.
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in.
Un Iioninie intrépide, client de Cicéron, tiihiiit liii-mt^nie, nommé /"a/y/vVw.v, osa proposer'ce raj)pel au peuple du haut de la tribune. Clodius, rpii s'attendait à cette tentative des amis de Cicéron, et cjui avait rempli le Forum de ses partisans, de ses gladiateurs et de ses sicaires, craignant l'estime et lamour du peuple pour le grand proscrit, doiuia le sii>nal du meurtre à ses assassins, préei[)ita l'al)ri<Musde la tribune, dispersa le cortège des anus de Cicéron , et couvrit de cadavres la place pu- })lique. Le frère de Cicéron, blessé lui-même par le fer des gladiateurs de Clodius, n'échappa à la mort rju'en se cachant sous les corps amoncelés sur les marches de la \v\h\inç. Sextius, un des tribuns, fut immolé en résistant aux fureurs de son collègue. Clodius, vainqueur, ou plutôt assassin de Rome, courut, la torche à la main, brûler le temple des Nymphes, dépôt des registres publics, afin danéantir jusqu'aux rouages même du gouvernement. A la lueur de l'incendie, il alla attaquer la maison du tribun Miloii et du préteur Cécil'uis. Milon repoussa avec ses amis les satellites du démagogue, et convaincu qu'il n'y avait plus de justice dans Rome que celle (ju'on se ferait désormais à soimême, il enrôla une troupe de gladiateurs poui' l'opposer aux sicaires fie Clodius. FiC sénat, abrité enfin par cette poignée de satellites de Milon, et encouragé à l'audace par l'indignation du peuple qui commençait à rougir de lui-même, porta le décret de rappel de Cicéron. Le même décret ordonnait que ses maisons seraient rebâties aux frais
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du trésor public, et convoquait à Home tous les citoyens qui s'intéressaient à la justice et à la vertu, pour y appuyer contre les séditieux de Clodius le l'appel du proscrit. Pompée lui-même, alors à Capoue ^ présida les comices immenses des citoyens de la Carnpajiie^ qui se levaient à la voix du sénat pour délivrer Rome. Clodius, vaincu et hué dans les comices par la majorité presque unanime du peuple, se retira dans la popularité des mercenaires et des scélérats , son cortège ordinaire. Cicéron , averti par ses amis de ce retour de justice de sa patrie, débarqua IxBrmdes, port de la Grande- Grèce, où il s'était embarqué quelques mois auparavant pour l'exil. Sa fille Tidlia l'attendait sur la plage, image la plus belle et la plus chère pour lui de la patrie.
< Et il se Irouva, éciit-il lui-nièine de Hrindes à son ami Atti- <- eus, que c'était le jour de la naissance de cette fille chérie, le « jour de la fondation de Blindes, et le jour de la dédicace à « Rome du temple du Salut public... J'y reçus, écrit-il encore, une « lettre de mon frère, qui m'apprenait que mon bannissement .< avait été révoqué ce jour-là par le scrutin du peuple de toute la « république. Je fus accueilli à Hrindes par un concours immene^c « des provinces voisines. J'en sortis pour me rendre à Rome, en- • louré d'un cortège de dépulés de toutes les villes, envovés pour « m'apporter les félicitations de toute Tltalie. Je m'avançai vers la « capitale à travers une telle haie de citoyens, qu il n'y manquait '< pas un seul des hommes coimus dans la république aux nomen- « dateurs. Quand j'approchai de la porte de Rome qui mène en ( Campanie, je trouvai les degrés de tous les temples inondés, par « étages, d'une innombrable multitude dont la présence, les ap- « plaudissements, livresse, m'accompagnèrent, en se renouvelant, " jusqu'au Capitule, à travers les rues, les places, le Forum et le? « avenues de ce temple lui-même , où l'Italie entière semblait me « rapporter dans ses i)ras!.., «
Le sénat, les chevaliers romains, les citoyens romains, étaient sortis des murs potn' le recevoir,
IhX CICIJIMN.
et 1 osi'oi leieiit juscjuà la iiiaiboii fie son liere, ne pouvant rel)atir eu un jour celle que Clodius avait brûlée. Trionï])lie spontané, au-dessus de tous les triomjihes, puisqu'il était décerné par le cœur seul de sa patrie, et (pii lui lit dire à luimême «qu'on pouvait le soupçonner d'avoir souhaité soii exîl pour o])lenir un tel retour. )»
Mais à peine avait-il passé une nuit sous le toit de ses pères, que déjà l'unanimité de ce triomphe réveillait l'envie de ceux-là mêmes qui l'avaient escorté, et qu'ouvrant son âme à Atticus absent, il lui écrit :
« Voilà Tétat où je nie trouve maintenant : malheureux , si je « considère mes félicités passées ; heureux, si je me compare à mes «. adversités récentes. Mes affaires privées, comme vous le savez, « sont déplorables. J'ai, de plus, des soucis et des tribulations « domestiques que je ne puisconlier à des lettres. » (Il voulait parler de Térentia, sa femme, dont les querelles avec son frère l'affligeaient.) "J'aime mon frère, se hâtait-il d'ajouter, avec toute n l'affection que mérite sa tendresse sans exemple, sa courajjeuse « fidélité, son inaltérable dévouement! Accourez, j'ai besoin de vos )> conseils; il faut que nous concertions ensemble pour moi le com- « raencement d'une nouvelle vie !... Déjà quelques-uns de ceux qui « me défendaient absent commencent à s'irriter secrètement contre « moi depuis que je suis à Home, et à témoigner ouvertement « l'envie qu'ils me portent... i,es consuls ne m'ont adjugé qtie (( 2 millions de sesterces pour ma maison de Rome (200,000 fr.), « 500 mille sesterces pour ma maison de Tuscidum (-^0,000 fr.) , « 250 mille sesterces pour ma maison de Formies (25,000 fr.). « D'où vient cette estimation inique qui indigne non-seulement les " honnêtes gens, mais même la multitude'*... Ceux qui m'ont « coupé les ailes ne veulent pas (|u'elles repoussent... Mes affaires « domestiques sont ruinées. On rebâtit ma maison de Rome; vous ' jugez à quels frais pour un proscrit ! Quant à ma maison deFor- « mies , que je suis tenu de reconstruire aussi , je ne puis ni la re- (( voir dans sa ruine ni m'en défaire. Je cherche vainement à " vendre ma retraite d« Tusculiim. U'autrws chagrin» intérieurs
LJ; CIVlLISATELIi. 'too
'< m'assiégeul , que je vous dé^oikMai plus claii-eiiK'iil ailleurs... « I\Iais, je suis adore de ma fille Tullie et de mon frère !... »
Et quelques jours après : — « Ciodius et ses bandes sont venus « en armes attaquer et disperser hier les ouvriers qui rebâiissent « ma maison; ils ont mis le feu à celle de mon frère, que j'habite... '< Mes maisons pillées, abattues, incendiées, déposent maintenant, « par leurs débris, contre lui !... Comme je descendais moi-même « la rue Sacrée, Ciodius et ses sicaires m'ont rencontré et pourn suivi avec de fjrandes clameurs , d'épées nues, de bâtons levés , « de pierres lancées sur moi et ma suite ; nous nous sommes réfu- « giés avec peine dans le vestibule de la maison de Tertius. Le « scélérat, se sentant désavoué par le peuple même, se jette tout « entier aux violences et aux crimes de Catilina. Il a marché ces « jours-ci, à la tète d'une troupe armée de boucliers, de glaives « et de torches , contre la maison de IMilon , mon ami et mon n appui. Il menace Rome des dernières catastrophes, s'il ne par- ' vient pas à se faire nommer édile, ^lilon est résolu à tuer ce ' monstre s'il le rencontre ; il ne s'en rapporte pas, comme j'ai eu " la simplicité de le faire, à des amis puissants et tièdes; c'est un « héros, mon exemple no l'intimide pas ; il est décidé à toutes les; « conséquences de son courage...
« Quant à moi, ce n'est pas le courage qui me manque; j'en « ai même davantage aujourd'hui que dans le temps de ma plus « florissante fortune !... '>
ciodius ti'iompha encore une fois du sénat, de Pompée, des bons citoyens, et fut nommé édile par la corruption et par la violence de la lie du peuple. Pompée, César et Crassus, qui formaient un triumvirat militaire au-dessus de ces orages passagers de Rome, se rapprochèrent de Cicéron. Ils gémissaient avec Pompée, ti^op endormi dans sa vaine gloire, des calamités de la patrie. Cicéron en détournait les yeux , et n'allait plus au sénat, pour s'occuper exclusivement de l'éloquence du barreau, des lettres et delà poésie. Il éci^ivit, dans sa retraite champêtre à'Ântium, un poëme héroïque sur les victoires de César, pour s'acquérir l'amitié de ce héros, dont il entrevoyait la fortune sans prévoir
irir. cici'.unN.
»'M(*ore ((n'i! ivhverscrait la rcpiiblicuic. Il clunita dans 11!! autre po("ine ses propres malheurs. Tl écrivit plusieui s livres (l'histoire. Jl soionait l'éfliieation (le son fils; il jouissait de la beauté, de la tendresse et du génie littéraire de sa fille Tnllia; il enrichissait ses maisons de canipagne de nouvelles bibliothèques, achetées à c^rands frais en drèce par les soins de son ami Atticus, ])our remplacer celles que Clodius avait brûlées pendant sa proscription.il déléndait César dans le sénat contre ceux qui, le trouvant déjà trop puissant, voulaient lui letirer Tarmée des Gaules. Enfin, il écrivit un poën^ en quatre chants sur les événements de son consulat. Jl était aussi heureux quepeuti être un hommequisentpérir sa patrie. TiCS événements se piessaient, et les ruines contre lesquelles il était abrité un moment ne pouvaient pas tardera l'atteindre, f.es brigues et les violences infestaient Rome. Le tiiumvirat militaire de Crassus, Pompée et César, .seul élément de sécurité pour l'ombre de république qui existait encore, se décompOvSait. Crassus, qui avait pris le gouvernement de l'xAsie, venait de perdre ses légions et d être tué dans la guerre contre les Parthes. Julia, fille de César, que Pompée avait épousée et qui était le gage de l'union entre ces deux rivaux, venait de mourir^ en enq^ortant leur concorde dans la tombe. 3Iilon ayant rencontré Clodius sur la route de sa maison de campagne, les deux cortèges de serviteurs qui accompagnaient les deux adversaires s'étaient injuriés, puis attaqués. JMilon, s'élançant de sa litière, où il était sans armes et sans préméditation avec sa femme, avait saisi une arme pour sa défense et avait tué Clodius dans la mêlée. Le corps
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sanglant du favori de la multitude, rapporté à Rome et étendu sur la tribune aux harangues, avait été brûlé par ses partisans sur un bûcher dont les flammes, attisées par ses vengeurs, s'étaient commujiiquées au temjjje voisin et au palais du sénat, et les avaient réduits en cendres; funérailles dignes d'un tribun ijicendiaire de sa patrie. Pompée, nommé consul, avait rempli de soldats en armes la place publi(pie, et le peuple allait juger IMilon. Cicéron le défendit dans une haiangue souvent interrompue par le bruit des armes, mais qu'il rétablit après la séance dans toute la force et dans toute la splendeur de son improvisation.
« J'ai justifié complètement Aïilon du meurtre « prémédité dont on l'accuse, dit-il en finissant. <( Mais si je ne l'avais pas justifié, ne pourrait-il pas « se justifier également du meurtre qu'il aurait « commis, se lever et vous dire : Romains, j'ai tué! «j'ai tué non [)as Mélius, qui fut soupçonné d'as- (c pirer à la royauté, parce qu'il semblait, en abais- « saut le prix du blé aux dépens de sa fortune, ce rechercher avec trop de soin la faveur de la mul- « titude; non pas TibériusGracchus, qui excita une (( sédition pour destituer son collègue : ceux qui «( leur ont donné la mort ont rempli le monde en- « tier de la gloire de leur nom. 31ais j ai tué l'homme « que nos Romains les plus illustres ont surpris en «adultère sur les autels les plus sacrés; l'homme « dont le supplice pouvait seul, aujugement du sénat, «expier nos mystères profanés; l'homme que Lu- (c cullus a déclaré, sous la foi du sei'ment, coupable « d'un inceste avec sa pro[)re sœur. Jai tué le fac- « tieux qui, secondé par des esclaves armés, chassa
i-,S CICI^MON.
« (le Rome un (;itoyen (juc le sciial, (jiie \c peuple « romain, (|ue toutes les nations regardaient comme « le sauveur de Home et de l'empire; qui donnait ft et qui ravissait des royaumes; (jui distribuait l'u- ^( ni vers au gré de ses caprices; f[ui renq:)lissait le «Forum de meurtres et de sang; qui contraignit « \ydT Içi violence et les armes le plus grand des Ro- « mains à se renfermer dans sa maison; qui ne con- « nut jamais de frein ni dans le crime ni dans la « débauche; qui brûla le temple des Nymphes, afin « d'anéantir les registres publics et de ne laisser « aucune trace du dénombrement. Oui, Romains, « celui que j'ai tué ne respectait plus ni les lois, ni « les titres, ni les propriétés; il s'emparait des pos- « sessions, non plus par des procès injustes et par (c des arrêts surpris à la religion des juges, mais par « la force marchant avec des soldats, enseignes dé- «ployées; à la tète de ses troupes, il essaya de (f chasser de leurs biens, je ne dirai pas les Étrus- «ques, objets de ses mépris, mais Q. Varius lui- «même, ce citoyen respectable, assis parmi nos «juges. Il parcourait les campagnes et les jardins, « suivi d'architectes et d'arpenteurs; dans l'ivresse fc de ses espérances, il n'assignait d'autres bornes « à ses domaines que le Janicule et les Alpes. T. Pa- (f eu vins, chevalier romain, avait refusé de lui vendre (c une île sur le lac Préllus : aussitôt il y fit transfc porter des matériaux et des instruments, et, sous « les yeux du propriétaire, qui le regardait del'au- « tre bord, il éleva un édifice sur ini terrain qui «n'était pas à lui. Une femme, un enfant, n'ont « pas trouvé grâce à ses yeux ; Aponius et Scantia « furent menacés de la mort s'ils ne lui abandon-
« liaient leurs jardins. Que dis- je, il osa déclarer à «T. Furfanius, oui à Furfanins, que s'il ne lui «donnait tout l'argent qu'il lui avait demandé, il (( porterait un cadavre dans sa maison, afin de ietei- « sur cet homme respectable tout l'odieux d'un as-
« sassinat
ce Et ne dites donc pas qu'emporté par la haine «je déclame avec plus de passion que de vérité « contre un homme qui fut mon ennemi. Sans doute, «personne n'eut plus que moi le droit de le haïr* «mais c'était l'ennemi commun, et ma liaine j^er- «sonnelle pouvait à peine égaler l'horreur qu'il « inspirait à tous. Il n'est pas possible d'exprimer « ni même de concevoir à quel point de scélératesse « ce monstre était parvenu. Et puisqu'il s'agit ici « de la mort de Clodius, imaginez, citoyens, car nos «pensées sont libres, et notre Ame peut se rendre « de simples fictions aussi sensibles que les objets « qui frappent nos yeux ; imaginez, dis-je, qu'il soit « en mon pouvoir de faire absoudre Milon, sous la «condition que Clodius revivra.... Eh quoi! vous «pâlissez! Quelles seraient donc vos terreurs s'il « était vivant, puisque, tout mort qu'il est, la seule « pensée qu'il puisse revivre vous pénètre d'effroi i
« Ees Grecs rendent les honneurs divins à ceux «\jui tuèrent des tyrans. Que n'ai-je pas vu dans « Athènes et dans les autres villes de la Grèce? « Quelles fêtes instituées en mémoire de ces "^érié- « reux citoyens! Quels hymnes! Quels cantiques! « Le souvenir, le culte même des peuples consacrent «leurs noms à l'immortalité; et vous, loin de dé- « cerner des honneurs au conservateur d'un si grand
« peuple, au vengeur de tant de forfaits, vous sout-
« fririez qu'on le traîne au supplice?
« Il existe, oui, certes il existe une puissance qui « |)réside à toute la nature; et si dans nos corps <(. faibles et fragiles nous sentons un principe actil (c et pensant qui les anime, combien plus une in- (c telligence souveraine doit-elle diriger les mouve- (c ments aduiirables de ce vaste univers! Osera-t-on « la révoquer en doute parce qu'elle échappe à nos «sens et qu'elle ne se montre pas à nos regards? « Mais cette âme qui est en nous, par qui nous pente sons et nous prévoyons, qui m'inspire en ce mo- « nient où je parle devant vous, notre âme aussi «n'est-elle pas invisible? Qui sait quelle est son « essence? Qui peut dire où elle réside? C'est doue « cette puissance éternelle, à (pii notre empire a dû « tant de fois des succès et des pros[)érités incroya- « blés , c'est elle qui a détruit et anéanti ce monstre, « et lui a suggéré la pensée d'irriter par sa violence « et d'attaquer à main armée le plus courageux des « hommes, afin qu'il fût vaincu par un citoyen dont « la défaite lui aurait pour jamais assuré la licence «et l'impunité. Ce grand événement n'a pas été « conduit par un conseil humain; il n'est pas même « un effet ordinaire de la protection des immortels. « Les lieux sacrés eux-mêmes semblent s'être émus « en voyant tomber l'impie, et avoir ressaisi le droit « d'une juste vengeance. Je vous atteste ici, collines « sacrées des Albains, autels associés au même culte « que les nôtres et non moins anciens que les autels « dti peuple romain, vous qu'il avait renversés, « vous dont sa fureur sacrilège avait abattu et dé- « truit les bois, afin de vous écraser sous le poids
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« de ses folles constructions. Alors vos dieux ont « signalé leur pouvoir; alors votre majesté outragée « par tous ses crimes s'est manifestée avec éclat. <c Et toi, dieu tutélaire du Lati uni, grand Jupiter, toi « dont il avait profané les lois, les bois et le terrine toire par des abominations et des attentats de te toute espèce, ta patience s'est enfin lassée: vous « êtes tous vengés, et en votre présence il a subi « la peine due à tant de forfaits.
« Romains, le hasard n'a rien fait ici. Voyez en « quels lieux Clodius a engagé le combat : c'est de- « vaut un temple de la Bonne Déesse, oui, sons les « yeux de cette divinité même, dont le sanctuaire « s'élève dans le domaine du jeune et vertueux « Sextus Gallus, que le profanateur a reçu cette « blessure qui devait être suivie d'une mort cruelle, «et nous avons leconnu que le jugement infâme « qui l'avait absous autrefois n'a fait que le réser- « ver à cette éclatante punition.
ce C'est encore cette colère des dieux qui a frappé « ses satellites d'un tel vertige, que, traînant siirune « place son corps souillé de sang et de boue, ils « l'ont brûlé sans porter à sa suite les images de « ses ancêtres, sans lamentations, ni jeux , ni chants « fjinèbres , ni éloge , ni convoi ; en ini mot , sans au- (c cun de ces derniers honneurs que les ennemis ce mêmes ne refusent pas à leurs ennemis. Sans « doute le ciel n'a pas permis que les images des (c citoyens les plus illustres honorassent cetexécrable (c parricide, et son cadavre devait être déchiré dans « le lieu où sa vie avait été détestée.
(( Je déplorais le sort du peuple romain, con- « damné depuis si longtemps à JcAoir iDipuiH-uinit
Ji^'l CICÉRON.
« fouler aux pieds la république : il avait souillé (c par un adultère les mystères les plus saints; il « avait abrogé les sénatus-consultes les plus respee- « tables; il s'était ouvertement racheté des mains « de ses juges. Tribun, il avait tourmenté le sénat, « annulé ce qu'il avait fait, du consentement de « tous les ordres, pour le salut de la république; il « m'avait banni de ma patrie, il avait pillé mes « l)iens , brûlé ma maison, persécuté ma femme et « mes entants , déclaré une guerje inq:)ie à Pompée, « massacré des citoyens, des magistrats, réduit en <c (.'endre la maison de mon frère, dévasté l'Etrurie, « dépossédé une foule de propriétaires. Infatigable « dans le crime, il poursuivait le cours de ses at- (c tenlats. Rome, l'Italie, les provinces, les royau- <c mes n'étaient plus un théâtre assez vaste pour
« ses projets extravagants
« Pour moi, mon cœur se déchire, mon âme est « pénétrée d'une douleur mortelle, lorsque j'entends « ces paroles que chaque jour ^lilon répète devant « moi : Adieu , mes chers concitoyens , adieu; oui , (( pour jamais adieu. Qu'ils vivent en paix, qu'ils (c soient heureux; que tous leurs vœux soient rem- « plis; qu'elle se maintienne cette ville célèbre, (( cette patrie qui me sera toujours chère , quelque (( traitement que j'en éprouve; que mes concitoyens f( jouissent sans moi , puisqu'il ne m'est pas permis « de jouir avec eux, d'une tranquillité que cepen- « dant ils ne devront qu'à moi. Je partirai ;, je m'é- « loignerai. Si je ne puis partager le bonheur de a Pvome, je n'aurai pas du moins le spectacle de « ses maux , et dès que j'aurai trouvé une cité où les (( lois et î.'. !i!)crté soient respectées, c'est h\ que je
LE CIVILISATEUR. 'm
a fixerai mon séjour. Vains travaux , u joute-t-il , ft espérances trompeuses, inutiles projets! Lorsque « pendant mon tribunat, voyant la république op- « primée, je me dévouais tout entier au sénat expi- « rant, aux chevaliers romains dénués de force et « de pouvoir, aux gens de bien découragés et acca- « blés par les armes deClodius, pouvais-je penser « que je me verrais un jour abandonné par les bons « citoyens.^ Et toi, car il m'adresse souvent la paft rôle, après t'avoir rendu à la patrie, devais-je a m'attendre que la patrie serait un jour fermée « pour moi? Qu'est devenu ce sénat à qui nous (c avons été constamment attachés, ces chevaliers, « oui, ces chevaliers dévoués à tes intérêts? Le zèle « des villes municipales ? Ces acclamations unanimes (c de toute lltalie? Et toi-même, Cicéron, qu'est ce devenue cette voix, cette voix salutaire à tant de « citoyens? Est-elle impuissante pour moi seul , qui
« tant de fois ai bravé la mort pour toi ?
«Je vous implore, Romains, qui avez tant de (C fois versé votre sang pour la patrie ; braves cenf( turions, intrépides soldats, c'est à vous que je « m'adresse dans les dangers d'un homme coura- « geux, d'un citoyen invincible. Vous êtes présents, « que dis-je, vous êtes armés pour protéger ce tri- « bunal , et sous vos yeux on verrait un héros tel « que lui repoussé, banni, rejeté loin de Rome! a Malheureux que je suis! C'est parle secours de tes « juges , ô Milon, que tu as pu me rétablir dans ma a patrie, et je ne pourrai par leur secours t'y maince tenir toi-même! Que répondrais-je à mes enfants (C qui te regardent comme un second père? O Quinte tilins! ômon frère, absent nujourfVl-ini. alors roin-
idi <,l<:i,lin.\.
« piij^iioii de mes inlbrtunes, (jue to diiai-je ? Oiic « je n'ai pu fléchir en faveur de Milon ceu\ qui l'ai- (c dèrent à nous sauvei* l'un et l'autre? Et dans »( quelle cause? Dans une cause où nous avons tout <c l'univeis j)onr nous. Qui me l'aura refusé? Ceux « à (|ui la mort de Clodius a procuré la pai\ ou « le rej)os. A (jui l'auront-ils refusé? A moi. Quel « crime si grand ai-je donc commis!' De (piel foret fait si horiihie me suis-je donc rendu coupable, « lorsque j'ai pénétré, découvert, dévoilé , étouffé « cette eonjination cpii menaçait l'Etat tout entier? <c Telle est la source des niaux qui retombent sur « moi et sur tous les miens. Pour([uoi vouloir mon « retour? Etait-ce pour exiler à mes yeux ceux qui «m'avaient ramené? Ah! je vous en conjure, ne (( souffrez pas que ce retour soit plus douloureux (( pour moi c[ue ne l'avait été ce triste déjjart. a Puis-je en elfct me croire rétabli, si les citoyens « (jui m'ont replacé au sein de Kome sont arrachés » de mes bras?
(c Plutôt que (.{'(iiï être témoin, puissé-je, par- (' doinie, ôm;i patiie! je crains (pie ce vœu de l'ami- « tié ne soit une horrible imprécation contre toi; « puissé-je voir Clodius \ivant, le voir préteui", (( consul, dictateur.,.. Dieux iDimortels, quel coûte rage! et combien Milon est digne (|ue vous le con- (( serviez! Non, dit-il. noti , létiacte ce vœu inq)ie. « Le scélérat a subi la peine (pi'il méritait: à ce prix « subissons, s'il le faut, une peine (pie nous ne mé- ^c ritons pas. C^ot homme généreux qui n'a vécu que « pour la patrie, mourra-t-il autre |)art qu'au sein K de la patrie? Ou s'il meurt pour elle, conserverez- « vous le souvenir de son l'oiirauc m rcfiisnnt à sa
LE i;i\lLlSATEL'H. ib.»
(( cendre un toiubeaii clans 1 Italie? Quehju un de « vous osera-t-il rejeler un eitoyeii que toutes les (c cités appelleioiit (juand vous l'aniez banni ? Heu- (f leux le pays (|ui lecevra ce grand lioinine! O « Rome ingrate si elle le bainiitî Rome malheureuse (c si elle le perd! Mais iinissons: mes larmes étouf- « lent ma voix, et .Milon ne veut |)as èlre détendu « jjar des laiines. »