VJ
Cicéron, aj)rès les fonctions de pontife qu'il avait exercées cinq ans, obtint le gouvernement de la Cilicie, en qualité de général, de proconsul et de puriticateur de cette province d'Asie, qui continait d'un côté à la Grèce, de l'autre à la Syrie. Une armée de vingt mille honunes était sous ses ordres, indépendannnent des corps auxiliaires empruntés aux princes tributaires de Rome. liC génie romain, connue nous l'avons vu plus haut, était de sa natiu'c univei'sel. JNulle armée n'aurait reproché à son chef d'être en menie temps le premier orateui', le premier^^poëte, le premier magistrat de sa patrie ; mille assemblée du peuple autour de la tribune aux harangues n'aurait reproché à un orateur d'avoir rcjuporté des victoires. Tout ce qui ampliliait l'homme agrandissait les fonctions. \a^ nouveau général, conseillé par Po!)îj)ée, dont il avait été jjrendreles avis à Ta/e/ile, coriune ceux de l'oracle de la guerre, répondit dignement à la coniiance de sa patrie. 11 secourut les restes de 1 armée de Crassus, qui luttaient à peine en Syrie contre les forces indom[)tées des Parthes, seuls rivaux du [)euple romain en Asie. Descendant du mont 7V////7/.S, ces
itifi <;i(;i;i;u.\.
Alpes de la Cilicie, a la tête de quarante mil le honi- Dies, il les eoiiihnttitsoiis les miiis d'Aiitioclie, délivra l'armée romaine de Syrie, enveloppée par eux dans cette ville, et les refoula dans les déserts. Au retour de cette expédition, il soumit la Cappadoce, royaume voisin de la Cilicie, qui s'était dérobé au joug des Romains. Il y rétablit sur son trône le roi Ariobarzane, protégé de Rome; etquoi(pie pauvre, il refusa généreusement le tribut, prix de cette restauration, que ce roi lui offrit. Fidèle aux principes de désintéressement et de vertu qu'il avait pris pour règle de sa vie, et qu'il avait professés dans un de ses plus beaux livres sur la République ^ il refusa jusqu'au logement et à l'hospitalité onéreuse que les villes alliées devaient aux proconsuls. 11 y fit contraster le gouvernement d'un philosophe avec l'oppression d'un conquérant. Il y fit pardonner à la domination de Rome, et bénir son propre nom. Les provinces le proclamé) ent leur père, et son armée le proclama inij)eratoi\ titre suprême qui préludait ordinairement au triomphe. Les agitations croissantes de Rome l'airachèrent à ces honneurs : il y rentra avec ses faisceaux entourés de laïu'iers, symbole des expéditions heureuses. A son arrivée, Rome, triom[)hante au dehors, périssait au dedans.
La rivalité entre César et Ponqjée, (pii n'était plus contre-balancée par Crassus, s'était accrue et envenimée pendant l'absence de Cicéion. César demandait au sénat des jjrolongations de pouvoir, des extensions do provinces, Ac9> ndjonrtions de
légions à son armée, et des honneurs qui l'auraient rendu maître de la république. Pompée, appui de la république, du sénat et des citoyens, les lui refusait. La guerre ouverte était prête à éclater entre deux hommes trop grands pour qu'une même patrie, et presque un même univers, pût les contenir. Un troisième parti, formé à la fois des républicains incorruptibles, tels que Caton , Brutus et leurs amis, et des agitateurs du peuple, reste des factions populaires de Clodius, menaçait la république de trouble, sous prétexte de la défendre, pendant que César et Pompée la menaçaient de tyrannie, sous prétexte de la sauver. Entre ces trois dangers, que la vive et pénétrante intelligence de Cicéron lui faisait voir de plus loin qu'au vulgaire, il n'examinait plus où était le plus grand bien, mais le moindre mal pour la république. La tyrannie démagogique du peuple, remué par ses tribuns, lui faisait horreur. L'ombre de Clodius, ses dangers courus, ses amis tués, ses honneurs perdus, sa proscription subie, ses maisons brûlées, le souvenir des insurrections des Gracques, des torches de Marius, des licteurs de Sylla, le faisaient frémir du retour des convulsions civiles. D'un autre côté,. un choc des armées romaines, sur le sein même de l'Italie, entre Pompée et César, ne lui montrait en perspective que la guerre de Romains contre Romains et la tyrannie absolue et sans contrepoids des vainqueurs. Là était la combustion, ici là fin de la république. Dans cette perplexité, choisir était pour lui impossible et cependant nécessaire. Il préférait ajourner et donner du temps à la fortune de Rome et des tempéraments aux choses,
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qui suspendissent au moins sa patrie sur la jjente des dernières calamités. Tous les partis, à l'exception du j)arti des démagoji,ues, ses éternels ennemis, se disputaient Cieéioji, eoFunie s'il eût été l'arbitre du destin. II hésitait à se prononcer. César lui écrivait des lettres flatteuses, dans lesquelles il se disculpait de tout penchant à la tyrannie et le faisait juge entre Pompée et lui; il lui donnait dans ces lettres ce même titre égal au sien diniperator, connue pour l'élever au niveau de sa gloire militaire, en se subordonnant de bien loin à sa gloire civile. Ponqjée le suppliait de se réconcilier avec lui, et de lui accorder une entrevue dans une de ses maisons de campagne avant de rentrera Piome. Cicéron s'y rendit. Ces deux hommes, les plus grands et les plus patriotes de P\.ome après Caton, passèrent une journée tout entière en conférences .secrètes dans les jardins de Pompée à délibérer sur les intérêts de la république. Cicéron employa toute la chaleur de son patriotisme, toute la force de son éloquence, toutes les supplications de l'amitié, à convaincre Pomj)ée de la nécessité de la concorde avec César, pour la gloire des deux et pour le salut de Rome. Pompée la déclara impossible. Irrité des exigences insatiables d'un rival à qui la moitié de l'empire ne suffisait j)lus; convaincu par l'ambition de César, par ses caresses au j)arti j)opulaire, par sa soif d'hoiuieurs, par l'ambiguïté de ses négociations, qu'aucune paix ne serait définitive avec cet homme; se sentant de plus entouré et soulevé en Italie par cette opinion presque juianiuie qui s'indignait des menaces de César et qui lin j)! r>în!'t t;iit /"// I r<n)j>tn}t lu Icrrc du jyirdd. (m fairr
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sortir des légions contre son rival , Pompée était résolu à accepter enfin le jugement de la fortune par les armes. Sa vertu l'encourageait à ce parti extrême, autant que son ambition ; car son ambition était vaste, mais honnête. 11 adorait la république; et, eu se faisant le champion des lois, du sénat, du peuple, de la liberté de l'Italie, ce n'était pas seulement sa propre gloire, c'étaient la j)atrie, les ancêtres et la postérité de Rome qu'il défendait en se défendant lui-même!
VllJ.
Cicéron . sans avoir rien obtenu, se lendit à Rome, où il fut reçu comme la dernière espérance des bons citoyens. Mais son triomphe lui sendDla un deuil, et en entrant par la porte Trionq)haIe, il sentit, écrit-il, «qu'il tondoait en pleine guerre « civile, w
Elle éclatait en effet peu de jours après, et elle jeta Cicéron dans des perplexités qui le firent accuser de faiblesse, mais qui étaient en réalité les angoisses de la république mourante, plutôt ({ue les angoisses d'un honnne irrésolu.
César, las d'attendre de Pompée et du sénat des condescendances proj3ortionnées à son ambition, s'était décidé enfin au sacrilège contre sa patrie. Descendu des Alpes dans la basse Italie, à la tête de quelques légions, il avait franchi le Ruhicon, petit ruisseau qui formait la limite légale de son gouvernement de la Gaule, et dont le passage à main armée le déclarait ennemi public. Le sort en est jeté! s'était écrié César en poussant, après inie longue hésitntion, son cheval dans les flots du
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Rubicon. Ce mot était la iiii de la républicjiie. Du nioment où le parricide ne paraissait plus ii un citoyen puissant (ju'un jeu du hasard , dont le monde était l'enjeu, et où les soldats n'étaient plus des Romains, mais des mercenaires, la liberté, qui ne subsiste que de vertus |>ubliques, ne pouvait plus exister, et lltalie n'était plus digue que de devenir la proie et le jouet des ambitieux.
Elle avait frémi tout entière cependant de l'attentat de César. Un immense cri d'horreur et d'indignation s'était élevé du Rubicon jusqu'à Rome, et de Rome jusqu'aux provinces les plus reculées de la domination romaine. Bien qu'on ne se dissimulât pas l'ascendant irrésistible que les armées, leurs chefs, les possesseurs des grands gouvernements prolongés par le peuple et le sénat, les dictateurs enfin, exerçaient sur la république depuis la corruption des mœurs publiques , si Ton ne croyait plus à la vertu, on croyait encore à la pudeur. Le crime sans voile du Rubicon fit tressaillir le sol de l'Italie. On crut un moment qu'il allait engloutir le téméraire qui tournait les armes de Rome contre Rome. César lui-même fut atterré de cette émotion générale produite par son audace. Aussi s'efforça-t-il de l'atténuer en se présentant aux populations sur sa route comme une victime de l'injustice et de l'ingratitude de Pompée et du sénat, qui venait, non asservir son pays, mais demander justice [jour ses soldats et pour lui-même. 11 alfecta de négocier, d offrir et de discuter des conditions modérées d« concorde et de paix, peu-
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dant que ses lieutenants, ses émissaires et ses présents intimidaient , marchandaient, embauchaient ou achetaient Rome elle-même dans les murs de Rome. Cicéron, plus caressé par lui qu'aucun des hommes influents de la républi({ue, voyait de près les progrès de César, les ilkisions des honnêtes gens, la dépravation des méchauts, la lenteur et la majesté inerte de Pompée. Jl aspirait plus que jamais à prévenir le choc par un accommodement pacifique entre les deux rivaux. César lui écrivait fréquemment, et, feignant de le choisir pour arbitre entre Pompée et lui , il remettait en apparence à Cicéron le sort et la responsabilité de l'univers. Mais en attendant le résultat de l'intervention de Cicéron, il marchait toujours, grossissant son parti dans sa route de toutes les provinces, de toutes les villes, de toutes les légions, dont l'inconcevable indolence de Pompée le laissait successivement s'approcher et s'emparer par la terreur ou par la séduction. Il embauchait l'Italie étape par étape, et environné dune armée de Gaulois qu'il avait façonnés à la euerre et enrôlés dans ses cohortes, il amenait le premier les barbares contre sa patrie. Coriolan, qui avait autrefois amené les Volsques contre Rome, n'avait rien fait de plus monstrueux, et encore avait-il au moins pour excuse la vengeance contre ceux qui l'avaient proscrit de sa patrie. César n avait à se venger que des honneurs et des commandements qu'il avait reçus de Rome; et cependant l'histoire a flétri Coriolan et a déifié César. Voilà les justices des hommes irréfléchis, qui prennent le succès pour juge de la moralité des événements.
\ri <:n:ÉHON.
Cependant tout était trouble et ooMliision dans Rome. Pompée, renonçant à défendre 1 Italie, se retirait avec le sénat, les bons citoyens , les consuls, les pontifes, les tribuns, les lois et les dieux de la capitale, et rassemblant le peu de légions qui lui étaient personnellement attachées, il formait au bord de la mer une armée tardive. Il rassemblait à Brindes toutes les forces navales de la républifpie. Il paraissait incertain encore s'il attendrait là l'armée de César et s'il accepterait la bataille, ou s'il embarquerait ses troupes, abandonnant à César le sol, et transportant les pouvoirs publics, les défenseurs de la liberté au delà de la mer, comme poiu' laisser le vide et Fhorreur protester contre le sacrilège de César.
Cicéron gémissait de cette politicpie de résignation et de désespoir, plus digne d'un philosophe découragé que d'un grand capitaine comme Pompée. Bien qu'il fût indigné contre César et qu'il n'hésitât pas à se ranger avec les lois, les dieux, la justice, la liberté, la république, dans le parti de Pompée qui représentait maintenant la conscience même du peuple romain , il ne pouvait consentir à cet abandon de l'Italie et de soi-même, qui lui semblait une désertion de la plus sainte des causes; il tremblait de faire une faute en suivant Pompée hors de l'Italie, ou de faire une lâcheté en ne suivant pas la république où Ponq^ée Tenqjortait avec lui. Dans cette perplexité, il demeurait indécis et immobile dans sa maison de Formies, hors (\v Roino <^t l\ égide distance fie Césnr rfiil s'a-
Ui CIVILISATEUR. ilii
vancait et de Pompée qui s'enfuyait, suppliant l'un de se retourner pour combattre, l'autre de s'arrêter devant son attentat, et exprimant dans ses lettres à ses amis de Rome le désespoir de son incertitude et l'agonie mortelle de ses irrésolutions.
a Vous me dites île me souvenir de moi-même, de mes rua\i- « mes, de mes écrils, de mes discours, de mes aciions passées, et '< de les prendre pour juges de ce que j'ai aujourd'hui à luire, écrit- (( il à Allicus. Je vous remercie de ne me donner d'autre conseil f< et d'antre exemple que moi-même; mais considérez si, dans " quehjue république que ce soit, un chef de parli commit ja- « mais des fautes si honteuses que celles de notre ami Pompée, » qui , en abandonnant Rome, déserte la patrie elle-même, pour « laquelle et dans laquelle son devoir et sa {>loire étaient de mou- « rir !... Vous en parlez à votre aise à l'abri des événements, tran- ' quille dans votre maison ; vous ijjnorez nos calamités, nos mi- « sères, nos hontes, à nous chassés de nos maisons, dépouillés de ' nos biens, errant au hasard avec nos femmes et nos enfants, entre <( deux armées prêtes à s'entre-choquer sur nos ruines!... Et ce '( n'est pas par la victoire (jue nous avons été contraints d'aban- « donner Rome ; non , c'est la démence de notre chef Pompée , « d'un honjme sur qui reposent toutes nos destinées, et que des « maladies mortelles menacent presque chaque année de nous en- « lever! C'est pour lui que nous quittons notre patrie, non pas 't pour la reconquérir en y rentrant plus forts et plus invincibles , « mais pour la livrer aux flammes et au pillage de nos ennemis!... « Voilà pourquoi nous sommes ici avec cette multitude de ci- <* loyens sortis avec nous de Rome! Rome est déserte; il n'y a « personne ni dans la ville, ni dans les fatdjourgs , ni dans les (I maisons de campagne , ni dans les jardins des environs de la " ville! et Pompée ne nous trouve pas même assez exilés sur ce « rivage de la mer, il nous appelle auprès de lui dans la Pouille !... « Que conclure de tout cela? J'aime Pompée, je suis prêt à me u sacrifier pour lui; mais je dois songer à la patrie, et la patrie H cependant n'est pas un honnue I... N'ai-je pas de grands exeni- '( pies pour ne pas abandonner la patrie, même assujettie à un « tyran? Socrale l'abandonna-t-il pendant qu'Athènes gémissait « sous les trente tyrans?... Je vous ai dit, en effet, que j'aimais « mieux être vaincu avec Pompée que vainqueur avec César. Oui , « mais avec Pompée digne de lui-même et semblable à lui-même ; " mu-^ ;i\ec Pontpéc fuy.tnt avant de savoir même qu'il fuit et
17 'i ^IKlfiRoN.
« «ans savoir où il fuit! avec Ponip/'C liM-iml sans combat la patrie, « nos enfants, nos Icmudos, nos hiciis, nos lf)i«, nos vies à la Iv- « ranniel... La supposition que je f.iisais c^t déjà réalisée! C'en « est fait, si je suis vaincu avec cet homme et par cet liomiue!... « Souvenez-vous (|ue j'ai toujours été d'avis d'abord qu'il fallait <( à tout prix éviter le choc et la j;uerre entre ces deux chefs de « parti, ensuite qu'il ne fallait à aucun prix abandonner, non pas « l'Italie seulement, mais Rome elle-même!... Je porte le deuil « de la république!... \V»yez à quel homme nous avons affaire « dans ce César! Quelle perspicacité! quelle promptitude! quelle '( vigilance ! (juel oeil à tout ! S'il ne se permet ni meurtre, ni veii- « {Tcance, ni |)roscription, il va être tout à Theure l'idole de ces •' mômes Roinains dont il élait hier l'eflroi... J'entends causer au- « tour de moi une multitude de citoyens des villes et des paysans « des campagnes; ils ne pensent déjà plus qu'à leurs champs, qu'à " hnirs maisons rustiques, qu'à leins petits écus! Voy/. un peu la « versatilité des âmes ! ils redoutent maintenant ce Pompée, (jui » élait hier leur idole et leur appui ; ils commencent à adorer ce « César, qu'ils redoutaient hier comme leur fléau !... »
Puis, s'emportant de vertueuse iiidignatiou contre ce même César, dont il vient tout à l'heure d'admirer le génie :
f 0 le misérable ! s'écrie- t-il ; ô le voleur de lois! 6 le brigand ! « f) le dévastateur de sa patrie!... Et cependant tout le monde part « aniour de moi pour rejoindre Pompée : aujourd'hui celui-ci , '( demain celui-là ! Kt j'aj)j)rends que les bons et grands citoyens, « qui ont élé l'iionneur et l'appui de Rome, me blâment de ces «lamentations, d'hésiter encore à partir!... Kh bien, partons « donc; et, pour prouver que je suis un bon et un grand citoyen, « allons aussi rapporter par terre et par mer la guerre civile à <' noire infortunée patrie!.,. »
\ÏJ.
Mais il ne partait toujours pas, retenu par cette hésitation mortelle entre la honte de ne pas suivre son parti naturel, et le crime d'aller rapporter la guerre à son pays.
« Pour me distraire de la maladie de mes pensées, écrit-il à son ' confident et son nmi Alticus, je me pose ces questions terribles,
et je m'exerce à les résoudre, parce que de leur solution dépen- « dra le parti que je prendrai : — Est-il convenable à un citoyen « vertueux de rest(;r dans son pays quand il est tombé sous la « puissance d'un tyran? — Doit-on employer tous les moyens de " soustraire son pays à la tyrannie, lors même que ces moyens de '< délivrance exposeraient la patrie à sa dernière ruine? — Ne « doit-on pas se prémunir contre le danger d'élever trop haut et « de changer en oppresseur le chef quon oppose au tyran de son « pays? — Ne vaut-il pas mieux chercher le salut de son pays « dans les concessions et les accommodements pacifiques que dans « les armes? — Est-il permis à un bon citoyen de se retirer à l'é- « cart pendant les agitations de son pays? — Peut-on en conscience « incendier et assiéger sa patrie pour la délivrer du tvran? — « Dans les dissensions civiles, est-on tenu de suivre la cause et la « fortune de son parti, lors même que ce parti commet des fautes " et des crimes? — Enfin un homme qui a subi l'envie, l'iniquité, « l'ingratitude et les persécutions pour avoir une première fois « sauvé son pays, doit-il s'exposer volontairement une seconde « fois aux mêmes malheurs? Ou bien, après avoir tout fait en vain « pour sa patrie , ne lui est-il pas permis de se désintéresser de la « chose publique par ceux qui gouvernent, et de songer à lui- < même, à sa famille et à son repos? »
Pendant que Gicéron se posait ces questions, dont on voit assez clairement la solution secrète dans son âme par l'art avec lequel il incline l'esprit de son ami à les résoudre dans le sens de la neutralité, César et ses amis de Rome le suppliaient de rester neutre, et il s'excusait auprès de Pompée de ne l'avoir pas encore rejoint, sur l'impossibilité de traverser une partie de l'Italie déjà inondée des troupes de César. Enfin, Pompée ayant appelé et rassemblé à Brindes toutes ses légions et tous les républicains austères , tels que Cassius, Brutus, Labiénus, Caton, lit voile à l'approche de César pour la côte d'Epire, emmenant avec lui tout ce qui dans Rome était digne du nom de Romain. Cicéron se trouva par ce fait qu'il avait tant blâmé, et qu'il
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répugnait tant à imiter, soulagé par révéïienient du ])oi(Js de ses incertitudes.
L'Italie entière, aussitôt après ledé|)art de Pompée, se précipita aux pieds du vaiiHjueur. Rome ne se respectait plus elle-même, et n'était plusdij^ue (|ue d'un maître. Cette abjection de sa |)atrie releva l'âme de Cicéron par l'indignation et par la honte. La victoire de César, au lieu de l'en rap|)rocher, l'en éloigna. Le succès, qui est la raisoii du vulgaire, est le scandale des grandes âmes. Il se renferma h. ^^Jrpifiuni , séjour de ses jjères, conune pour y chercher les souvenirs et les conseils de la vertu antique, et pour y porter dans la solitude le deuil de son pays.
n Jusqu'y piésenl , écril-il ;i ses ymis, je ii'élnis (jiie Irisfc et « peij)lexe. La flucUialioii et rincerlitude des choses soulevaient " mon àuie, et l'eujpécliaiciit de sentir la chute de ma pairie ; mais «' depuis que Pompée, les consuls, la lépidjlique elle-même ont « quitté l'Italie, ce n'est plus de la douleur, c est le supplice (jui " déchire mon âme. il me semble que j'ai perdu non-seulement « la patrie, mais 1 honneur. Ah! pourquoi ne suis-je pas avec n Pompée et avec tous les bons citovcns de mon parti , puisque " ceux-là mêmes en considération de (pii je rcpnj;nais de partir. « mesan)is, mes proches, ma lenmie, mon fils, ma fille elleméme ! « trouvaient que ma place était avec les derniers soulieos de la li- <- bertc de Rome';'... J ai été trompé par deux pensées honnêles, • mais aveujjles : premièrement , par l'espoir oi>sliné de né{;ocier <■ la |)aix entre ces deux honimes; secondement , par Thorreur de •' susciter la jjuerie civile entre cilovens!... Maintenant je vois « qu'il valait mille fois mieux mourir que de vivre avec les op- « presseurs de mon pays ! «
Cejjendant, César lui demandait inte entrevue, et lui écrivait poiu* lui donner reiide/,-\ous à Rome, où il le suppliait de venir au nom du salut public.
> Je suivrai vos conseils, écrivait-il à Cicéron; je me réconci- '( lierai avec Pompée. Je suis de moi-même enclin à la douceur et ■ à U |)ai\ : l.i' lions de n^conqnérir Ions le? co'ims pour jonir Nm;;-
« leiii|)s lie ma \ic'loirc! Tous ceux qui m'onl devancé n'oul pu « éviler hi luiiue publique, qui s'altciclie à la cruaulé, excepté Sylla, « que les dieux me piéservenl d'iniiler! Je suivrai d'autres maxi- « mes, et j'assurerai la durée de mou triouijdie par le pardon et « par la majjuanimité ! »
Non content de ces caresses, César, voyant (|iie Cicéron refusait de se rendre à Rome, alla le voir, en revenant de Brindes, dans sa maison de Formies. L'entrevue était redoutable pour Cicéron, c|ui avait à défendre sa vertu ; pour César, qui avait à pallier sou attentat.
" Que je voudrais avoir demain à n^es côtés, écrit Cicéron la veille < de cette visite de César, celte m<jesse d'Homère, déjjuisée sous la « fijjure d'un ami, pour m'inspirer ce que j'amai à dire! ^laisje " suis dans les ténèbres, il me semble (ju'il Ji y a plus de soleil « dans le monde! »
Enfin, César arriva entouré de cette foule d'hommes de i^uerre sans scrupules , et d'hommes de désordre sans patrie, qui n'ont de refuge que dans la t\ raiiiiie ou dans la licence.
" Quel corlé}{e, {jrands dieux ! écrit Cicéron le lendemain dans « toute féniolion de son scandale; quelle tourbe! comme vous '< avez coutume d'appeler cet entouraj^e <le César. On y voyait jus- " qu'à Êro.^, cet aliVanclii de CHerl 0 perte honteuse de la répu- " blique! 0 troupes désespérées et capables de toute infanjie ! Que - f.iisaient, ô ciel, parmi de telles jT(>ns un fils de Servius et de Li- " cinius? Mais c'était bien pis dans son camp devant lîrindcs. Six « léjjions étaient avec lui ! »
César, dans cette entrevue, fut ce qu'd savait être quand, au lieu de s'abandonner à son ambition, il se livrait à son caractère^ le plus aimable et le plus séduisant des Romains. iVyant pris dans sa longue résidence dans les Gaules quelque chose de la gtace, de l'insouciance et de la légèreté des dinilois, tiaitant familièrement les choses graves.
jouant avec sa fortune comme avec une de ses courtisanes, et perdant ou i^agnant l'univers comme une poignée de sesterces au jeu sous sa tente; aimant la vertu et le talent comme deux voluptés de l'àme, que sa nature oriijfinellement honnête et élégante lui faisait rechercher, il s'accommodait aussi bien des bassesses et des vices de son époque, par lesquels il triomphait de sa patrie, et qui triomphaient avec lui. Il rougit sans doute devant Cicéron de son entourage, mais il ne négligea aucune de ses séductions pour l'entraîner dans son parti, ou du moins pour le retenir en Italie. Cicéron s'efforça en vain, dit-il dans la lettre où il rend compte de cet entretien, de démontrer à César que l'honneur, le devoir et la fidélité à l'amitié lui faisaient une loi de se retirer avec ses amis de l'autre côté de la mer.
(( Je n'obtins rien, dit-il ; il s'obstina à me représenter qne m.i « retraite serait sa condamnation , et servirait d'exemple et d'au- « lorité aux autres pour s'écarter de lui. — Ne vaut-il pas mieux « pour vous, pour moi, pour Pompée, pour la pairie elle-même, « lui dit César, que vous me suiviez à Rome pour y négocier la <i réconciliation et la paix entre nous? — Serai-je donc libre à « Rome, répondit Cicéron, d'en régler les conditions? — Hé quoi! a répliqua César, pensez-vous que je prétende dicter ses paroles à •' un homme tel que vous? — Eh bien , reprit avec une fermeté n souriante Cicéron, j'irai; mais ce sera pour persuader, contre « vous, au sénat de vous refuser les troupes que vous voulez con- « duire en Espagne et en Épire contre le parti de Pompée. — « Gardez-vous-en, s'écria César; je n'onlends pas qu'on donne de
(I tels conseils à Rome Je le savais bien d'avance, dit Cicéron,
« et voilà pourquoi je ne vous suivrai pas à Rome, ou pour dire « des choses contre mon devoir, ou j)0ur les entendre sans pou- « voir librement y répondre.
«Enfin, ajoute Cicéron, après le récit de cette longue confé- « rence mêlée de familiarité, de plaisanterie et d'insinuations si- « nislres. César s'est retiré mécontent. Cette épreuve ne m'a pas fait n aimer de lui, mais elle m'a fait estimer davantage de moi-même. « Au moment do remonter dans sa litière pour aller à Koiue, il a