CIMLl&ATELR
« cliangc de ton: Eli bicu , m'ii-l-il dit avec uiiu iiiteiilion presque " nienaçanle, puisque vous ne voulez pas ^l'as^^islel• de vos coii- « seils , je serai réduit à en suivre d'autres , et je ne iirarrêlerai (( devant rien. »
La dictature, la guerre civile, le carnage des citoyens par les citoyens , la mort de Pompée, le suicide de Caton, le meurtre de Cicéron, son propre assassinat dans le sénat, étaient dans ce mot. Cicéron le comprit et resta inflexible, aimant mieux subir les conséquences de la tyrannie que de s'associer au tyran.
— « Vous avez donc vu riIoMME , et vous avez gémi sur la pa- « trie? m'écriviez-vous il y a quelques jours, disait-il à Allicus à la « fin de ce récit. — Oui, je l'ai vu, et j'ai gémi sur le sort de mon « pays!... — Et après, que s'est-il passé? — Eh bien, après il est « allé à Rome, et moi je suis retourné à Arpinum, où j'attendrai n les hirondelles... »
C'est-à-dire la saison oii la mer lui permettrait de s'embarquer pour aller rejoindre Pompée et son parti, qu'il se repentait déjà de nav oir pas suivi assez vite !
César entra à Rome sans Cicéron, et y suivit en effet les conseils de la violence et de la tyrannie, au lieu de ceux de la sagesse et de la paix. 11 enfonça les portes des temples, où la religion et la loi gardaient le trésor j^ublic acciunulé depuis des siècles, et confié aux dieux pour les extrémités delà république. Il fit frapper par ses sicaires le tribun courageux qui lui en disputait l'entrée, et il distribua à ses complices et à ses soldats l'épargne destinée aux nécessités de la patrie. Il viola toutes les lois, absorba tous les pouvoirs, s'empara de toutes les
m\ CICÉRON.
armées , et marcha sajis s'arrêter en Esj>agiie , gouvernement de Pompée , pour y combattre ou y embaucher les logions de la réjjiibliipic. Il laissa un ijiomeiit Home et l'Italie ii Antoine et à Cnrion, ses lieutenants les pins dépiavés et les [»lus audacieux de ses satellites. Cen\-ci, à I instigation de (Jésar, continuèrent de tenter la vertu de Cicéron par les caresses, puis p;n" les menaces.
" Vous pouvez complcr, c'cril-il ;i son iiiiii H|)iès les uvoir vus , « t|iril n'y ;i pas en Italie un homme décrié (|iii ne suit a\ee César ! « Parlons donc, allons li orner l'ompée ! Je iTespère plus rien pour « lu république , que je crois abolie jusqu'aux londenienls; mais « je pars pour ne pas voir ce «pii se fait sous mes yeux, el ce (jui « sera plus sinistre encore ! César en est arrivé à cet excès de pren- « die en gloire le nom de tyran, dont il rougissait jadis; et Pom- ' pée, ligué hier avec lui, prépaie sur ferre et sur mer une guerre « juste, il est vrai, et nécessaire, mais ruineuse s'il est vaincu , el
■ funeste encore aux citoyens s'il est victorieux. Quels hommes c< dont l'un a déserté et dont l'autre opprime sa patrie! Suis-je '• donc, malgré mes iiilbrlunes et lues re\eis, au-dessous de la n gloire et de la r<»!iune de ces |)rélendus grands hoiimies? iNoii , " rien de grand (pie ce (jui est honnête ! Je \^'el^ dédis pas ma phi- << losophie. J'ai agi en vue des dieux dans tout ce <|ue j'ai l'ait pour <- la républicpie, elj'ai prévu depuis (piaîor/c ans celle tempête où ' périt ritalie! Je partirai a\ecce témoignage de ma conscience!
« Je demandai hier à Curion (le lieuleiianl «h; César' , qui était « \enu à Arpinum poui' me séduire ou pour m'inlimider, ce qu'il
■ pensait de la république, cl s'il en resterail du moins (jnelque image. Aucune, m'a-t il répandu, et n'espérez plus rien!... C'en
'< est lail, il faut (pie (^ésar se pcrJe ou par ses (Minemis ou j»ar lui << même, car il csl lui-même son pire ennemi, J'cspcie vivre assc^ « pour kMoir! Quant à moi, il est temps de |)enser à la >ie ini- •' iiKutelle, el j>his à cette vie courle cl péri.ssable ! ■
César, inlorme en Espaj^ne de la résolution de tiiir manifestée de plus en plus j)ar Cicéron, ne dédaignait pas de lui écrire :
' Tout me réussit, et loul est en ruine à mes ennemis: cédez
LE CniLlSATELK. m
« à la fortune : votre départ aujourd'hui aurait l'air de m'accuser « d'excès que je n'ai pas commis. Quoi de plus convenable à un « bon et vertueux citoyen que de s'isoler des querelles civiles:' >^
I ullia, sa lille, se jeta en vain à ses genoux pour le conjurer eette fois de ne pas se jeter dans !a cause perdue. Antoine, qui le surveillait et qui lôdait autour de sa retraite avec ses bandes de licteurs, de gladiateurs, de coniédiejis et de courtisanes, lui fermait en vain la mer. 11 parvint à se rendre inaperçu dans une maison des chau)ps qu'il jjossédait aux portes de P oinpéia, dans le golfe de Naples.
« Voilà, » écrit-il à sa (iile en parlant des embûches et des dél)auches d'Antoine, «par quelle main \\ nous f.iut périr! » connut! s'il eût eu le pressentiment de la main par laquelle il périrait un jour. « Non, si j'étais assez malheureux pour ne pas trouver un '< vaisseau qui consentit à se charjjer de moi, je me jetterais plutôt « dans la première barque pour m'éloigner de ces parricides! »
II se déroba la nuit suivante aux cohortes d'Antoine, qui surveillaientdéjà sa maison, et s'embarqua sur un bàtimejit léger qui faisait voile j^our l'Jîpire, Ji'espérant rien de l'avenir, mais ne pouvant supporter le présent, et se précipitant, comme il le dit lui-même en quittant le rivage, les yeux ouverts et délibérément dans sa ruine.
11 emmenait avec lui son lils et son frète, l'un et l'autre dignes de lui par leur fidélité à ses malheurs, par leur patiiotisme et par leur courage. Quoique pauvre , il apportait à Ponqjée une somme considérable épargnée sur ses biens, en tribut volontaire à la cause de la justice, de la liberté et de la patrie. L'armée et les citoyens le renuent comme \\n gage
482 GICÉRON.
de leur bon droit et de leur fortune ; ils se glorifiaient d'avoir désormais avec eux lu gloire de Rome. Caton seul, qui se croyait une vertu trop rigide pour avoir le droit de se plier aux circonstances et aux transactions, mais qui n'exigeait pas cette rigidité des autres, le blâma amicalement du parti irréconciliable qu'il prenait vis-à-vis de César. « Peut-être, lui dit-il en confidence, auriez- « vous été plus utile à Jlome eu gardant la neutra- « lité que vous demandait César ,^ et en vous réser- (c vant pour servir dans l'occasion le parti de la « république , au lieu de venir partager ici d'inu- « tiles périls? » Pompée le caressa et le négligea comme un honune qui ne s'était pas déclaré à la première heure, qui avait blâmé la retraite en Epire, qui avait conféré avec César, qui apportait des conseils de paix dans la guerre, et qui était trop grand dans la république pour être inférieur dans son camp. Cicéron se relégua lui-même à Dyrracïiiujïi avec Caton, malade de chagrin des lenteurs et des froideurs de Pompée.
XVÏI.
Peu de temps après son arrivée en Epire, César, ayant triomphé en Espagne et traversé rapidement l'Italie en entraînant avec lui toutes les légions trouvées sous sa main , traversa la mer et vint atta- (}uer l'armée de Pompée avec des forces inférieures, mais avec cette promptitude qui est le génie du succès dans les révolutions. Les deux armées se rencontrèrent dans la plaine de PJiarsale , bassin de la Thessalie. Les armes étaient égales par le nombre et par la valeur, les chefs égaux par la renom-
niée et par le génie; mais Pompée commandait à des citoyens déjà ébranlés par la faute qu'il avait commise de les dépayser, comme des vaincus avant la bataille; César, à des troupes aguerries et déjà victorieuses par l'audace qu'il avait euede les conduire, comme des vainqueurs, moins à la victoire qu'à la poursuite de leurs ennemis. Les lois, les consuls, le sénat, les magistrats, les pontifes, les chevaliers romains, les patriciens, la meilleure partie du peuple lui-même, la république enfin, étaient dans le camp de Pompée; les ambitieux, les factieux, les séditieux, les corrupteurs et les corrompus, la jeunesse, la populace et la soldatesque, les barbares même enrôlés dans les Gaules, étaient avec César. 3Iais César commandait à des soldats qui avaient tout à gagner en donnant l'empire à César; l'autre, à des citoyens qui avaient peu à perdre en laissant succomber Pompée. Entre une cause servie par toutes les cupidités et par tous les vices héroïques, et une cause pour ainsi dire abstraite, défendue par des vertus amollies, la victoire était peu douteuse. César fut vainqueur ; Pharsale fut le tombeau de la liberté et de la république.
XVIU.
Bien que Pompée vieilli eût retrouvé en Épire toute l'ardeur et tout le génie militaire de sa jeunesse, et qu'il eût repris, avec le commandement des dernières forces de sa patrie, les rudes exercices du cavalier et du fantassin, l'activité, la sobriété, les veilles, les longues marches à jjied, le manieniPnt du bouclier et des armes, pour donner
exemple à cette jeunesse efféminée de Rome; décou rat^é avant le combat, il y assista comme à ses propres finiéiaiHes plutôt ([ue comme à une bataille dont il était lui-même l'àme et le bras. Il l'avait acceptée malgré lui, cédant à l'obsession des sénateurs et des jeunes nobles inexpérimentés dont il était entouré et dominé dans cette émigration de Rome. Il voulait user la fougue de César en lui refusant longtem))s le condjat; ils voulaient, eux , l'affrontej- dans son ardeur, et avant de s'être rendus dignes de se mesurer avec lui : ils furent victimes de leur impatience et de leur indiscipline. Aussitôt que Pompée, immobile sur une éminence au milieu de son armée, aperçut la poussière qui s'élevait autour de sa cavalerie repoussée par les vétérans de César, poussière que la fuite de cette jeunesse ramenait de son côté, il comprit son sort, et il ne tenta pas de le vaincre j)ar u!ie obstination qu'il jugea apparemment sans espoir. Il resta un moment, disent les témoins oculaires, semblable à un homme foudroyé; puis, sans dire un mot à ceux qui l'entouraient, et la tête baissée, il reprit au petit pas de son cheval la route de son <'anip, rentra dans sa tente, se fit dépouiller de ses armes et de ses insignes de commandant, et revêtant des habits de deuil d'ap[)arence vulgaire, il so déroba à son canq) et prit presque seid et à pied les sentiers qui conduisent du fond de la Thessalie au bord de la mer. Accablé de fatigue et de soif, il se coucha à terre pour boire au courant de l'onde dans la rivière qui traverse le vallon de Tempe. Parvenu au bord de la mer, une cabane isolée de pêchejir servit d'abri pendant la unit m rchii qui
Li: );iViMSA'ii.i i;. .',«r,
avait conquis dejjuis quarante aus tant de villes de la Grèce, de l'Asie, de l'Afrique, de l'Espagjie, et qui personnifiait quelques heures avant, nonseulement la république et Rome, mais l'univers. Il ne gémit point en homme inégal à la grandeur de son infortune, et n'accusa point les dieux. Jl accepta le jugement du sort, |)ensant sans doute qu'il était assez beau de succomber avec les lois et la liberté de Rome. Il renvoya à César tous ceux de sa suite de condition servile qui n'étaient pas assez engagés dans sa querelle pour ne pas obtenir un facile pardon du vainqueur; il ne garda avec lui que les citoyens libres, et s'étant embarqué dans la petite barque du pêcheur, il côtoya la plage, cherchant des yeux quelque navire sur la mer pour demander asile aux flots.
Au même moment, le pilote d'un navire qui trafiquait sur cette côte, oisif au milieu du jour sur le pont de son bâtiment, racontait à ses matelots un songe étrange de sa nuit. Bien qu'il n'eût jamais vu le grand Pompée, ce pilote avait cru le voir pendant son sommeil , non dans le costume splendide et majestueux sous lequel il se représentait un si auguste citoyen , mais sous des habits vulgaires, souillés de poussière et déchirés par l'indigence. La barque de Pompée doublant alors un petit promontoire qui lui dérobait la vue du navire à la voile, les matelots aperçm-ent la frêle embarcation; ils l'indiquèrent au pilote, en lui disant qu'elle semblait chargée d'un grand nombre d'hommes qui leur faisaient des signes de détresse en agi-
j^^ r,M:ÉHON.
tant leurs niyiiis et leurs vêtements ,ut-clessus de leurs têtes. Le pilote, (jui se nommait Pépicius ^ se lève à ces mots, regarde la l)arque, reconnaît dans Pompée la figure qu'il avait vue en songe, et se frappant le front de douleur avec ses deux main-., il ordonne à ses compagnons de descendre la chaloupe à la mer, y descend lui-même, s'approche de Pompée, pressent son désastre, lui tend avec res-P pect la main pour passer dans sa chaloupe, et le fait monter avec sa suite dans son vaisseau.
Le pilote, attendri par le spectacle d'une si grande vicissitude du sort, et comme averti de son devoir par le songe que lui avaient envoyé les dieux, prépara de ses propres mains le frugal repas de ses hôtes. Favonius, un des citoyens les plus illustres de Rome, voyant Pompée dépourvu d'esclaves, le déshabilla lui-même pour se baigner, et le frotta d'huile avant le repas, s'honora de rendre au plus grand et au plus malheureux des Romains les services d'un esclave, et ne se crut pas humilié de lui laver les pieds et de lui préparer tous les jours sa nourriture. Le cœur noble ennoblit tout, disaient les matelots témoins de cette domesticité volontaire, et tout sied aux grandes âmes, même la serxitude de l'amitié.
Pompée se lit conduire à l'ile de Mitylène, autrement Lesbos, sur la route de mer qui mène en Egypte. La plus pénétrante de ses infortunes et la
plus héroïque de ses consolations, Cornéîie , était dans cette île.
Pompée, après la mort de Julia, fille de César, sa première femme, avait épousé déjà vieux, mais toujours aimé, la belle Cornéîie, fille de Scipion, veuve de Crassus, femme aussi illustre par sa beauté, par son génie, par ses vertus, que par son amour pour Pompée. Cornéîie était poète, musicienne, lettrée, philosophe, et par-dessus tout Romaine. Ses vertus égalaient ses charmes, et la solidité de son jugement faisait oublier sa jeunesse. Pompée, qui l'adorait comme sa fille autant que comme son épouse , l'avait déposée , en passant en Epire , dans File de Mitylène, pour qu'elle y fût à l'abri des insultes de César, et rapprochée de la scène de la guerre sans en courir les fatigues et les dangers. Ce qu'il y avait de plus cruel dans son infortune en ce moment n'était pas tant d'avouer sa défaite au mondé que de l'apprendre à Cornéîie.
En jetant l'ancre la nuit dans la rade de Lesbos, il n'osa pas descendre lui-même à terre et apparaître dans son abjection aux yeux de sa femme et de son fils. Un de ses compagnons de fuite descendit seul sur la plage, et se faisant conduire à la maison de Cornéîie, qui, sur la foi d'une fausse rumeur de mer, croyait à une grande victoire de son mari, l'envoyé, forcé de changer une telle illusion en deuil, s'inclina muet devant elle, et ne lui apprit presque que par ses larmes que le maître d'une armée et d'une flotte de quinze cents voiles quelques jours auparavant attendait, pour fuir, sa
i88 ';ici';i;i>N.
femme ft son fils clans \v j)()rt di; Mitylène, sur un navire où la j)itié d'un panvre pilote lui avait donné le passage et 1 hospitalité.
Corné! ie, évanouie d'horreur et de tendresse à une telle nouvelle, se releva enfin de terre, et courant les bras tendus vers le rivage, elle tomba su'j le sein de son mari, qui était descendu pour la recevoir. «Hélas! » lui dit-elle à travers ses sanglots et en prejiai\t sui' elle seule, avec une admirable ruse de tendresse, tout le malheur et tout le tort de l'adversité de son mari; (c hélas! que l'état où (c je te revois est bien l'ouvrage de ma fortune et « non de la tienne! Te voilà réduit à un seul pauvre a petit navire d'emprunt, toi qui, avant d'avoir « épousé Cornélie, naviguais sur cette même mer fc avec des milliers de voiles! Ah! pourquoi es-tu « venu me revoir? Pourquoi ne m'as-tu pas aban- « donnée à mon malheureux destin, moi qui, depuis (( (jue tu m'as éponsée, ne tai apporté que revers (( et désastres.'^ Que j'aurais été heureuse si j'étais « morte avant d'apprendre la mort de Crassus, (c mon premier mari, que les Parthes m'ont tué, « ou que j'aurais été sage si, après sa mort, je l'avais « suivi dans le tombeau, comme j'en avais la pen- (c sée! Je n'ai donc vécu, je n'ai donc aimé le grand « Pompée que pour être la cause de ses mal- (c heurs !...^
Mais Pompée la consolant avec des caresses, et la relevant à la hauteur de son impassibilité romaine : — (( Cornélie, lui dit-il, tu t'affliges parce que tu « n'as connu jusqu'ici avec moi que Iheureuse force tune, et c'est cette heureuse fortune elle-même « qui t'a trompée et qui t'étonne aujourd'hui de nos
LE CIVILISAÏFX'K. 489
« revers, parce (ju'elle a été plus longtemps avec f( moi qu'elle n'a contimié d'être fidèle à aucun de « ses favoris; mais il faut supporter ses vicissitudes « puisque nous sommes nés mortels, et la tenter « encore avec confiance, car puisque de ma grande deur passée je suis tombé dans l'Inimiliation oii « tu me vois, il n'est pas impossible quedelliumi- « liation où tu me vois je ne me relève à ma granfc deur passée! » Vn philosophe grec de I.esbos, ami de Cornélie, qui était présent^ s'entretint un moment avec Pompée de la Providence, que le vaincu était tenté f l'accuser d'injustice en livrant ainsi le bon droit à la force. « La Providence! dit « P/utrtrqite, c'étaient les vices du peu[)le romain , « incapables de soutenir plus longtemps la républi- « que, et pjessés de se punir eux-mêmes en couronne nant la tyrannie, y^
xxin.
On émigra vers rÉgypte, asile que Pompée crovait le seul fidèle et le seul sur, parce qu'il y avait coiH^onné lui-même autrefois le père du jeune roi qui y régnait alors. C était Ptolémée, frère de Cléopâtre , la phis célèbre des reines et des femmes par sa beauté, par son génie et par ses amours, qui firent les jouets de ses caprices les plus grands des hommes de son temps, César et Antoine , dont le monde était le jouet.
Quelques vaisseaux, chargés de ses partisans et de soldats romains recueillis en mer ou sur les côtes d'Ionie et de Chypre, suivaient la galère de
I\)m|)ôe (|«ii s'approcliait des rivai>es crii^ypte. Nul ne doutait à ])or(l de ees uavires que ce grand homme n'y tût accueilli comme le plus illustre des Romains, et comme le bienfaiteur de la dynastie desPtolémées. On (Toyait qu'assisté des trésors et des ti'oupes de l'Egypte, auxiliaire et tributaire de Rome, il rallierait toutes les légions romaines d'Al'rique, et ramènerait la fortune, honteuse d'avoir un moment abandonné la cause des hommes, des lois et des dieux. Coruélie l'entretenait lui-même dans cette confiance.
KXIV.
Cependant, les ministres du jeune roi d'Egypte, prince encore enfant et asservi par son âge à sou conseil , ayant appris par un vaisseau rApide le jugement de la fortune à Pharsale, et par un autre vaisseau l'approche de Pompée et de sa flotte, délibérèrent sur le parti à prendre avec un hôte si embarrassant depuis qu'il était vaincu. Un rhéteur, nommé Théodore , de Chio, race mercenaire qui s'insinue dans les conseils des princes ou des peuples pour leur inspirer de viles habiletés, sous le nom de politique, et pour leur présenter des crimes utiles comme des actes de génie et de vertu, trancha la question : « Si nous accueillons le grand « Pompée, dit-il au conseil d'Egypte, vous aurez « deux calamités |)our une: César pour ennemi , et « Pompée pour maître. Si vous lui refusez asile, et « qu'il redevienne jamais puissant, vous aurez à « redouter non-senlement sa vengeance pour l'af-
IJ-: CIVILISAI KLH. .m
ft iront que \oiis lui aurez l'ait , mais encore la veii- (t geaiice de César pour le danger que vous lui auc( vez fait courir eu ne lui livrant pas son ennemi. « A'ous n'avez donc qu'une chose à faire, ajoula-t-il « avec une ironique perversité: le rec<;voir et lim. « moler sur le rivage; parce qu'ainsi vous aurez u complu secrètement à César, en le débarrassant « d'un rival, et que d'un autre côté vous n'aurez « plus rien à redouter de la vengeance de Pompée; (( car, » ajouta-t-il en souriant et en inventant le premier un mot devenu depuis le proverbe des scélérats , « les morts ne mordent plus! »
Photlu et Ac/iillas y deux esclaves favoris et maîtres du conseil qui gouvernait l'Egypte avec Théodore, applaudirent à cet avis. On chargea Achillas lui-même de l'exécution. Il monta dans une chaloupe avec deux officiers romains, autrefois centurions dans les armées de Pompée, l'un nommé Septimius ^ l'autre Salvius , et quelques sicaires égyptiens; et il alla ainsi au-devant de la galère de Pompée. Cornélie et les amis de ce grand homme, voyant, au lieu des honneurs et du cortège qu'ils attendaient, une misérable barque chargée seulement de sept hommes armés s'approcher de leur galère, présagèrent mal d'une si ignoble réception pour celui qui avaitété le maître de lÉgypte et du monde; ils entrevirent quelque dessein sinistre et conjurèrent Pompée de ne pas se livrer à un rivage si ingrat ou si suspect. Mais déjà il n'était plus temjjs de délibérer. On voyait une foule d'hommes armés se rassembler sur la plage, et plusieurs galères couvertes de troupes fendre les flots pour cerner la flotte de Pompée.
VM2 <:iri^.itM\.
La clialoaj)e ayant al>(>r(lc fiitin le vaisseMU, .SVy;liinius\, r«Hi des Romains, se leva et salua son ancien «général (lu nom aecoutumc'(r///y>>(?/Yi/or, conune pour le convaincre que sa défaite ne l'avait pas dé- "•rade en Egypte aux yeux de ses soldats. Acliillas le salua de même en langue greccjue , et l'invita à descendre dans sa chalouj)e, sous |)rétexte de la difliculté pour un grand navire de traverser la vase du port.Cornélie, àdemi mortede ce pressentiment de l'amour (jui révèle au cœur des femmes les périls de ce qu'elles adorent, entoure en vain de sesbras les jandjes de son mari pour le retenir. Il l'emlnassa avec tendresse en se déliant de son étreinte, et la laissant presque inanimée sur le pont, il descendit dans la chaloupe en s'aidantde la main d'Ac'liillas. Puis , se retournant une dernière fois pour regarder encore sa fennne et son fils, et ne se faisant déjà plus d'illusion sur sa destinée, il leur adressa pour triste adieu ce vers de Sophocle : « Tout homtne « (lui entre dans la cour d'un tyran devient esclave, « biefï (pi'il y soit entré libre! )>
Pendant que la chaloupe tiaversait la large lagiuie (|ui séparait la galère du rivage, un silence embarrassé et sinistre fermait les lèvres des l'^g} ptiens et des Grecs. Pompée, comme pour sonder ce silence et pressentir les sentiments de ses hôtes à l'accent de leurs voix, s'adressa à Se()timius, et lui demanda s'il ne se trompait pas en croyant le reconnaître pour un homme qui avait fait autrefois la guerre sous ses ordres ? Septimius, sans dé»
Li-: civiLisA'rj.i'u. \m
rider ses traits, et sans répondre autrement que d'un geste muet, lui lit un signe de tête qui voulait dire dédaigneusement que cela était vrai. Le silence coutiniiant sur la chaloupe, Pompée, pour se donner une contenance , ouvrit ses tablettes, et s'occupa à repasser des yeux une harangue en langue grecque, qu'il avait préparée pendant sa navigation pour l'adresser à Ptolémée.
Cependant, Cornélie, rappelée à la vie par l'anxiété sur le sort qui attendait son époux au rivage, contemplait du haut de la galère la chaloupe prête à aborder. Elle commençait à se rassurer et à se réjouir en voyant une foule de courtisans richement vêtus descendre jusqu'au bord des flots, comme pour faire honneur et cortège à l'hôte de l'Kgypte, et déjà elle rendait grâce aux dieux de son salut. A ce moment, la chaloupe touchant au rivage, et Pompée prenant la'main de Philippe, son affranchi, pour se lever de son banc et pour poser le pied sur la terre, Septimius, comme s'il n'eût osé frapper nne si grande victime en face, lui plongea son épée par derrière dans le corps; Salvius et Achillas, redoublant les coups, le percèrent à leur tour de leurs épées. Pom[)ée, sans chercher à se défendre, et sans paraître même s'étonner, s'enveloppa la tête d'un pan de sa toge, comme pour dérober toute agonie indigne de lui au soleil; et tombant ainsi enveloppé aux pieds de ses assassins, il mourut sans faire entendre un autre reproche aux dieux, ou un autre adieu à la vie, qu'un léger soupir.
A la lueur du soleil sur les épées, et à la chute
W4 «linfiRON.
de Pompée clans la barque, Cornélie tombe en tendant les bras vers son mari, comme si sa main j)onvait écarter de si loin le coup qui le frappe. La galère, épouvantée, s'enfuit à force de rames, et l'emporte mourante sur la haute mer.
XXVIÏ.
Septimius, Salvius, Achillas et leurs esclaves, ayant coupé la tête de Pompée i)our la porter à Ptolémée, et pour en faire un tribut à César, jetèrent son corps hors de la barque, et l'abandonnèrent sur le sable aux oiseaux de proie et à l'écume des flots. Les pêcheurs et la populace curieuse se rassasièrent à loisir tout le jour de ce cadavre. Quand la nuit fut venue, et que le rivage fut désert, l'atfranclîi de Pompée, Philippe, qui seul n'avait pas abandonné le corps de son maître, le lava pieusement dans l'eau de la mer, et l'ensevelit dans sa propre chemise, dont il se dépouilla pour lui servir de linceul. Puis, cherchant au loin sur la côte quelques débris de barques rejetées par les flots, et les rapportant un à un, afin d'en construire un bûcher pour brûler le corps selon les rites antiques, il jjarvint avec peine à réunir un petit monceau de bois suffisant pour consumer un corps faible et nu, et qui n'était plus même entier.
Pendant que le fidèle serviteur était pieusemejU occupé à errer ainsi sur la grève, pour y recueillir ces planches d'esquifs échoués comme son maître, un vétéran romain, vieux soldat de Pompée, retiré en Egypte, qui passait par hasard sur cette plage déserte, aborda Philippe, et lui demanda ce qu'il faisait à cette heure au bord de la m«r. « Je suis
LE CIVILISATEUR. iy;,
« l'affranciii de Pompée, et je préparu le bùcherH K pour ses fuiiérailles , » répondit Philippe. Le vieux soldat élevant ses mains au eiel, et s'attendrissant à ce spectacle du maître du monde enseveli furtivement la nuit par un seul esclave, sur une plage étrangère : « Ah ! dit-il à l'affranchi, il ne sera « pas dit que tu aies seul cet honneur ! Permets- « moi de me joindre à toi dans ce dernier devoir « comme à un pieux et saint hasard offert à ma (c vieillesse par la Providence qui m'a confiné de- « puis tant d'années sur cette terre ingrate et fu- « neste , pour m'y réserver au moins, après tant de « malheurs, la consolation de toucher de mes mains ce les restes et d'accomplir les funérailles du plus « ffrand des Romains! »
La flamme du bûcher allumé par ces deux hommes pieux brûla jusqu'au jour. Le lendemain , un des amis et des lieutenants de Pompée , Lentulus, arrivant de l'île de Chypre, et côtoyant le rivage sans rien savoir du meurtre de la veille , aperçut du haut de sa galère les dernières lueurs du bûcher qui luttaient avec l'aurore au bord des flots ! « — Hélas! dit-il à ses compagnons, quel est celui « qui est venu se reposer enfin ici de ses longs « travaux , et rendre sa poussière aux éléments dans (( ce lieu désert.^ » Puis, comme saisi d'un pressentiment prophétique : « Hélas! hélas ! ajouta-t-il en <( pensant aux vicissitudes et aux ironies du sort « pe!it-être est-ce toi, ô grand Pompée ? »
Et c'était lui!
Pendant ces événements^ Cicéron, retiré auprès de Caton, dans un petit port de Grèce voisin de
496 r:icb:RuN.
Pharsale, assistait silencieux et consterné à la ruine (le la république.
(La lin (le la Me de Cicéron paraîtra dans quinze jours.)
LAMARTINL.
31. Richard Bentley , >ew Burlington street , London , est seul autorisé à traduire et à publier le Civilisateur en anglais.
(Toute reproduction ou traduction de cet ouvrage, non autorisées par l'auteur, sont interdites.)
Le Civilisateur se vend à Londres, chez M. .Tei fs, libraire , Burlington Arcade.
Paris. — Typographie do Fiimio Di.lol fierez nie Jarol» , 50,
Un cfiimd poëte qui l'ut eu même temps un grand politique, mais qui, malheureusement pour sa mémoire, poussa l'amour de la liberté jus(ju'au fanatisme, et le républicanisme jusqu'au régicide, MiLTON, a écrit quelque part ces lignes :
ce Si Dieu versa jamais un amour terme de la (c beauté morale dans le sein d'un homme, il l'a ce versédans le mien. Quelquepartque je rencontre (f un homme méprisant la fausse estime du vulsaire, « osant aspirer par ses sentiments, son langage, sa (c conduite, à ce que la haute sagesse des âges nous ce a enseigné de plus excellent, je m'unis à cet ce homme par une sorte de nécessaire attrait. Il n'y a « point de puissance dans le ciel et sur la terre qui c< puisse m'enj pêcher de contempler avec respect et ce avec tendresse ceux qui ont atteint le sommet de ce la dignité du caractère, de l'intelligence et de la te vertu 1 »
Cet amour satisfait de la beauté morale dans un homme historique, ce respect et cette tendresse pour
tu'ux (jui ont atlchit le sommet de la di^niié du caractcrc et de la vertu, nous ont soutenu jusqu'ici clans le récit de la vie deCicéron; ils vont se voiler un instant et se contrister \\n peu quand nous allons retracer, non ses crimes (il n'y en a pas dans sa vie), mais quel- (|ues inégalités et quelques faiblesses. Après la chute de la république, il est moins constanunent admirable; mais, pour l'iiommequiaimeà contempler dans 1 homme la lutte des faiblesses humai uts contre les vertus, et le triomphe alternatif des devoirs ou des ])assions dans notre âme, il devient [)eut-être plus intéressant. Les caractères d'une seule pièce, comme celui de Caton, ont quelque chose de surhumain et d'uniforme qui élève plus et qui touche moins que les caractères moins maîtres d'eux-mêmes qui fléchissent et qui se relèvent, comme celui de Cicéron. Il en est de l'homme comme des paysages : les ligues droites de l'horizon sont sans doute les plus pures en géométrie et en logique, mais les lignes de l'horizon qui montent et qui descendent, qui se lèvent et qui se dépriment tour à tour, pour se relever encore et pour porter le regard jusqu'aux cieux a[)rès l'avoir incliné jusqu'aux abîmes, sont riutérêtetle charme des yeux du peintre et du spectateur. La nature a fait l'honinie un être ondoyant el divers, disent les philosophes ; considéré ainsi, sans doute il nous impose moins, mais il nous attache d'autant plus qu'il est plus homme.
Cicéron le l'ut tout entier après la mort de Pompée. La république, morte avec ce grand et dernier citoyen, devint la proie à peine disputée de César. Le droit avait succombé à Pliarsale, la force était tout ; César avait la force, et il l'empruntait comme un grand corrupteur de sa patrie, non aux vertus du petit nombre, mais à tous les vices d'une multitude qui demande un maître, parce qu'elle se sent digne de la tyrannie.
Avec cette promptitude qui surprend le destin et qui le fixe. César avait volé, après sa victoire, en Espagne, en Afrique, en Egypte, pour y porter des coups soudains et inattendus aux lieutenants et au fils de Pompée, pour leur enlever leurs légions, et pour y saisir, par tous les membres épars de la puissance romaine, cette liberté qu'il voulait détruire et cet empire qu'il voulait fonder.
Cicéron, au lieu de suivre l'exemple de Caton, de protester contre la victoire et de mourir du même coup dont mourait la liberté de son pays, parut se repentir, non pas tant de la défaite du grand Pompée et de la république, que d'avoir embrassé tardivement et imprudemment la cause vaincue par les dieux. II commença à s'accommoder avec la tyrannie, et à demander en quelque sorte grâce pour sa vertu au vainqueur. Rien ne lui
oOO GIGÉRON.
était plus facile (jiie de l'obtenir. César avait les crimes grands et doux comme son génie. 11 était trop supérieur pour être vindicatif; il était en même temps trop politique pour ne pas se réjouir de paraître, aux yeux du peuple romain, accepté ou même pardonné par un homme comme Cicéron, qui représentait alors à lui seul les lettres, l'éloquence, l'autorité morale dans le sénat, l'estime du peuple , en un mot, tout ce qu'on appelle aujourd'hui Y opinion publique dans R.ome. De plus, César aimait Cicéron par cet attrait mutuel et involontaire qui entraîne les grandes intelligences à aimer ce qui leur ressemble. Il avait trop de génie pour être insensible au génie, trop de gloire pour être envieux. Cicéron lui paraissait une des pins éclatantes décorations de l'humanité dans son siècle; il était plus fier de régner sur un homme tel que Cicéron que sur cette tourbe de peuple et de soldatesque qui allaient se prosterner devant sa fortune. 11 voulait même laisser à Cicéron la dignité de son retour à lui et l'indépendance de ses opinions; il ne lui demandait pas de s'avilir, mais de se résigner.
Ilf.
Des négociations dans ce sens furent ouvertes par des amis communs entre Cicéron et César. Elles n'éprouvèrent aucune autre lenteur que celle de la distance entre ces deux grands Romains. Cicéron
IJ; CfVfLTSATKI f;. 501
traversa la mer qui sé|)arait \ Epive de l'Italie, débarqua timidement à Blindes, port où il s'était embarqué si j)eu de temps avant ])our rejoindre Pompée. Jl y tomba dans les bras de sa fdle Tullia, la plus tendre, la plus illustre, la plus lettrée des jeunes f'enunes romaines de son temps.. I /adoration mutuelle du père pour la lille et de la fille pour le père était redoublée encore par l'adversité. Séparée de son mari indii^ne d'elle, Tullia n'avait plus que lui; mécontent de sa femme ambitieuse et froide, Cicéron n'avait plus qu'elle. Le père et la fille pleurèrent ensemble sur les malheurs de leur patrie et sur leurs propres malheurs, l^e frère de Cicéron, C, Quintus, qu'il avait aimé comme un a\itre lui -même, n'avait pas su attendre la bienséance de la transition d une cause à l'autre. Pressé par l'adulation ou par la peur, il avait couru en Afrique avec son fils, neveu de Cicéron, pour implorer les faveurs de César, et pour rejeter lâchement sur son frère le tort qu'il avait eu de suivre le parti de Pompée. César s'était indigné de cette bassesse; il avait écrit à Cicéron jjour l'en informer. Celui-ci, avec une générosité fraternelle, avait répondij à César en prenant tout le crime sur lui seul, et en suppliant le dictateur de pardonner à Tégaremen! de Oiiintus.
D'un autre côté , sa fortune, déjà embarrassée à son départ d'Italie, avait achevé de s'obérer jusqii'à
rindigcnce , pnr les déprédations de sa femme, par l'absence etpar Tépuisement de produits des terres dont tant de guerres civiles et de spoliations successives affligeaient l'Italie. Il ne vivait que d'emprunts et des secours de ses amis, principalement d'Atticns. Antoine, lieutenant de César à Rome, venait de publier un édit de proscription hors de l'Italie contre tous ceux qui avaient suivi Pompée, mais en exceptant Cicéron. Cette exception qui lui rouvrait Rome le réjouissait d'un côté, et l'humiliait de de l'autre; car les partisans de Pompée vaincus à Pharsale, Caton, Brutus et les autres, étaient allés ranimer la résistance à la tyrannie en Afrique : la renommée grossissait leurs forces , ils menaçaient de prévenir le retour de César en Italie et de restaurer la république. Les succès de sa propre cause, après qu'ill'avaitcrue morte, troublaient maintenant Cicéron ; car les républicains vainqueurs pouvaient le traiter maintenant comme un transfuge, pendant que les courtisans de César voyaient en lui un républicain ; en sorte que, par l'hésitation de son caractère et par la précipitation alternative de ses soumissions, l'une et l'autre cause le désavouait ou le menaçait des mêmes vensreances , tout au moins du mépris. Déplorable situation d'un grand esprit, (jui , au lieu de prendre base sur la conscience, prend base sur la fortune, et tombe sans gloire, parce qu'il a choisi sans vertu.
Eprouvant déjà à Brindes le remords de cette situation ambiguë devant l'opinion qui se déchaînait contre lui, il n'osait pas ou il ne savait pas se justifier lui-même, et il conjurait son ancien ami Atticus d'écrire sa justification ou son excuse pour lui ramener quelques amis.
Enfin il s'approcha de Rome avec sa fille, mais sans oser y eiitrer. Puis il alla au-devant de César, qui venait de débarquer vainqueur à Tarente, et qui revenait triompher à Rome. Cet orateur, qui n'avait pas pâli devant les sicaires de Catiliua, tremblait maintenant devant un pli du front ou des lèvres sur le visage d'un maître. Ses lettres, à cette époque de sa vie, sont le frisson d'une âme servile. — ce Comment me recevra-t-il ? Comment me regardera-t-il.^ Que va-t-il me dire.^ ou que voudra-t-il écouter .^ » Un peuple dont les plus vertueux citoyens éprouvent et écrivent de pareilles angoisses est mûr pour les tyrans. César cependant trompe Cicéron par son abord. Les tyrans sont aussi heureux de rencontrer des âmes soumises, que les âmes soumises sont empressées de se résigner aux tyrans. Du plus loin que César aperçut Cicéron sur la route de Tarente à Rome, il descendit de son cheval, courut à lui les bras ouverts, l'embrassa comme un ami perdu et retrouvé, ne lui fit aucun repro-
hOi CICÉRON.
che, et, reiitraiiiaiit en avant et à 1 éeartde an suite pour épargner la pudeur de Cicéron et pour lui témoigner sa confiance, il s'entretint longtemps et familièrement avec lui aux yeux de toute son armée. On ignore ce que ces deux adversaires réconciliés se dirent : l'ini sans doute s excusant sur la bassesse humaine, de la tyrannie qu'il venait recevoir, l'autre sur la fortune, de l'obéissance f|u'il venait offrir. Cependant, si l'on en croit iifn^ phrase de Cicéron après cet entretien, dans sa correspondance avec Atticus, la résignation ne fut pas sans grandeur et sans tlignité dans sa bouche, « car, « dit-il, il ne savait pas bien si c était la peine de « demander à César une vie qui cesse d'être à Rome « du jour où elle devient le bienfait d'un maître. » César poursuivit son chemin vers Rome; il y reçut tous les pouvoirs sous tous les titres qu'il daigna prendre. Jl repartit pour l'Afrique, laissant des [)roconsuls gouverner Rome en son nom derrière lui ; Antoine surtout, le plus soldatesfjue, le plus servile et le plus effronté de ses complaisants, (îomme si César eût affecté de montrer à Rome celui qui pouvait le plus le faire regretter lui-même, ou comme s'il eût voulu témoigner son mépris au peuple romain en le faisant dompter en son absence par le plus grossier et parle plus méprisable des soldats. Cicéron s'enferma avec ses livres dans sa maison de campagne de Tu^cNlum, située au bord
des bois, aux pieds et aux revers des montagnes d'Albe; retraite poétique et philosophique d'où ses yeux se promenaient d'un côté sur la solitude, et de l'autre sur les faîtes et sur les fumées des édifices et des temples lointains de Rome. Nous avons visité souvent nous-mênie les vestiges encore debout de sa maison, de sa bibliothèque, de ses fontaines, de ses jardins, où l'on respire la grandeur, la tristesse, et en quelque sorte l'histoire qu'il y respirait alois lui-même. Il y jouissait en paix et en sûreté de sa patrie; mais il avait trop |)ayé sa patrie , car il n'y était rentré qu'en laissant la liberté et la dignité stir le rivage.
Pendant qu'il y cherchait des distractions et des consolations dans l'étude, et qu'il y recevait les visites des plus lettrés et des plus érudits des Romains, qui, à défaut de la grandeur du caractère, venaient cultiver et adorer chez lui l'immensité et la variété du génie. César avait vaincu les fils de Pompée en Espagne, et les républicains antiques. Caton s'était tué par cette autre faiblesse qui ne sait pas supporter le temps où l'on est condamné par la Providence à vivre, et le mépris du genre humain. Il régnait sous le nom de dictateur perpétuel de Rome, se préparait à aller conquérir les Parthes en Asie, illustrait son crime contre sa patrie par
506 CiCÉRON.
la splendeur et par la mansuétude de son gouvernement, ménageait le sénat, achetait le peuple, ras* sasiait les légions, et corrompait ce qui restait de lihertédans les âmes par la séduction et la clémence. Cicéron, tout en gémissant assez haut de cette prostration de sa patrie, prenait sa part de la servitude générale plus qu'il ne convenait à un débris vivant de la république, et à un ami de Pompée et de Caton. Il haranguait quelquefois au sénat; il proposait des avis agréables au maître; il parlait devant lui pour des clients politiques, et lui réservait les grâces de la générosité. Il le louait avec cette indépendance de langage qui place la flatterie dans l'acte et non dans les paroles; il affectait de défendre la mémoire de Caton et la gloire de Pompée; il disait de César, pour que ce mot lui fût répété : qu'en j^elevant les statues de Pompée, il avait affermi les siennes. Il plaidait devant lui pour lui donner le plaisir de son éloquence, comme un artiste dans une représentation de son art, et faisait tomber de ses mains l'absolution d'un criminel déjà condamné dans son cœur. 11 recevait même les visites de César dans sa maison, comme une sauvegarde de sécurité et comme un gage de protection exceptionnelle de l'oppresseur de sa patrie ; il en racontait avec un secret orgueil les circonstances dans ses lettres à ses amis.
(t Ouel hôte i'ai reçu! écrivait-il le lendemain, et
« combien j'avais tort de tant le redouter ! Cepen- (c dant je n'ai pas sujet de m'en plaindre, et liii- « même il a paru ravi ! La veille, César était arrivé ce dans la maison de son affranchi Philippe , voi- « sin de ma demeure. La maison était inondée de « soldats; à peine la salle où César devait souper « était-elle libre ; il avait environ deux mille boni- « mes d'escorte. Chez moi on fit camper les soldats « dehors; ma maison était comme une citadelle. Cé- « sar passa la matinée jusqu'à midi chez Philippe; « il s'y occupait, disait-on, à régler les comptes de « sa maison avec Balbus. Il arriva chez moi à deux « heures ; il se baigna en arrivant, et se fît lire pence dant le bain des vers satiriques contre lui. Il les ce écouta sans humeur et sans changer de visage ; ce ensuite il se fit parfumer et s'assit à ma table. Il ce mangea bien, et fut d'un enjouement plein de ce charmes. La table était magnifiquement et délicace tement servie. Outre la table de César, j'en avais ce deux autres pour sa suite et ses affranchis, égalece ment recherchées. Enfin je m'en suis tiré avec ce honneur. Mais, en vérité, ce n'est pas là un de ces ce hôtes à qui l'on puisse dire en les quittant : Revece nez quand il vous plaira ! C'est assez d'une fois, ce Nous n'avons pas dit un seul mot de politique ; ce nous n'avons parlé que de philosophie , d'éloce quence et de littérature, Ce délassement lui a plu; ce il témoignait le désir de passer ainsi un jour à
(c Pouzzoles , iiji autre a Baia au bord de la nier. « Voilà cette visite : j'en ai soutïert (juel(jues eiu- « barras domestiques , mais sans trop d'inconvé- « nients.»
On voit cjiie César se faisait pardonner la tyrannie par la grâce, et Gicéron les regrets de la liberté perdue, parles complaisances. Vers le même temps, (juoicpi'il eut déjà passé la soixantième année de sa vie, il répudia sa première ïemmQTerentia, coupable de l'avoir négligé pendant ses disgrâces, et il épousa une de ses pupilles, très-jeune, très-belle , très-riche, (ju'un père mourant lui avait confiée. Eprise du génie et de la renommée de son second père, cette jeune Romaine l'aima et en fut aimée avec une passion qui effaça la distance des années. Ce furent, non les plus glorieuses, mais les plus sévères et les |)lus fécondes de sa vie ; mais elles furent courtes. La mort lui ayant enlevé bientôt après sa iille Tullia, flélices et orgueil de son cœur, il en conçut une telle douleur, qu'il s'offensa de ce (jue cette douleur n'était pas assez partagée par sa nouvelle épouse, jalouse sans doute de n'être pas le seul objet de ses tendresses, et qu'il s'éloigna d'elle et se renferma dans la solitude avec ses larmes et son génie. C'est là qu'il écrivit sans relâche et sans lassi-
Li: CIVILISATEUR. sm»
tude d'esprit les livres admirables dont chaque fragment est un monument achevé de sagesse, de maturité, de science, d'universalité, de style. La civilisation antique, si l'histoire était perdue, se retrouverait tout entière dans ces fragments des derniers écrits de ce grand homme. Il y concentre tout ce que le genre humain a pensé, imaginé ou senti de phjs parfait en xAsie, en Grèce, à Rome, jusqu'à son époque, dans l'expression la plus splendide, et dans la langue la plus harmonieuse que l'intelligence humaine ait jamais élaborée pour donner un corps à l'esprit. C'est la pensée devenue sous sa main méthode, image et musique. Le seul reproche peutêtre qu'on puisse adresser à ces œuvres réfléchies de Cicéron, c'est l'excès même de leur perfection. En travaillant chaque 'pensée et en polissant chaque phrase jusqu'à l'effacement des moindres aspérités del'épiderme surson style, il s'enlèvequelque chose de ces incorrections faciles et de ces négligences heureuses qui sont les flexibilités et les mollesses du génie. Rien n'y prédomine assez, parce que tout y est prédominant à la fois. Cependant cette perfection chez lui n'est point laborieuse, elle est naturelle. Son imagination ne produisait rien qui ne fut conforme à ce modèle intérieur qu'il portait en lui plus qu'aucun autre homme, et qu'on nomme la beauté. Cette recherche, naturelle chez lui, de la beauté, ne nuisait point à sa fécondité. Il discourait
510 CICEIION.
avec ses amis, il haranguait les tribunaux et le peuj)le, il écrivait, comme nous respirons, sans relâche, sans volonté et sans efl'orts. 11 répondait à ses envieux de Rome qui lui reprochaient ses loisirs dans sa retraite de Tusculum : « De quoi se plaignent- « ils? Dans cette prétendue oisiveté, j'écris plus, de « ma main ou de la main de mes secrétaires, qu'ils « ne peuvent lire dans un jour ! »
Là, disait-il en parlant de sa maison à^ A star a , autre retraite plus profonde près à^ Antium , qu'il remplissait de ses études et de ses ennuis ; « là je vis sans commerce avec les hommes. Dès « la première lueur du jour, je m'enfonce dans la <c profondeur des forêts qui m'entourent, et je n'en fc sors que le soir; je n'ai d'entretien qu'avec mes « livres, et cet entretien n'est interromj)u que par (c mes larmes ! » Il portait alors dans son àme le deuil de Tailla , sa fille, qu'on l'accusait d'aimer jusqu'à diviniser son image. 11 ruinait sa fortune à peine rétablie pour lui élever un temple aux portes de Rome et pour immortaliser ses regrets. « Oui, (t s'écriait-il dans le délire de son adoration pater- « nelle, en s'adressant à l'ombre de son enfant, oui , « je veux te consacrer, ô toi la plus tendre et la j)lus ft accomplie des filles! je veux t'installer dans l'as- (c semblée des êtres divins, et t'offrir au culte des « mortels! » Il essayait de calmer son désespoir en
écrivant pour lui-même un traité de la Consolation; {)ages trempées de larmes, dans lesquelles il accumule tout ce que la raison, la philosophie, la religion, la gloire, les lettres, le ciel et la terre peuvent offrir d'efficace pour consoler de la perte de ce qu'on aime, sans pouvoir parvenir à l'oublier.
vn.
Ses remords secrets d'avoir, sinon abandonné, du moins négligé la république, et le désir de protester par son estime pour cette vertu qu'il admirait sans rimiter,lui dictèrent une magnifique apologie de Caton, Il y avait de la vertu dans cet hommage à la vertu sous les yeux de la tyrannie; César pouvait s'offenser de cet éloge d'un ennemi, ennemi qui n'était pas grand, si César n'était pas coupable. Le dictateur ne s'en offensa pas; il laissa à Cicéron cette vaine consolation de louer les morts de la liberté, et il trouva le temps, au milieu des soins de l'empire, de répondre de sa propre main à Cicéron par un autre livre intitulé : V^ntl- Caton. IMais, tout en réfutant Cicéron, César, di-ns ce livre, le comblait de gloire; il allait jusqu'à déclarer que « celui qui, comme Cicéron, élargissait « par son génie les frontières de l'esprit humain, « était supérieur h celui qui, comme César, élar-
512 aCERON.
« gissait seulement les frontières naturelles de l'eni-
« pire. »
Mil.
Il écrivit ensuite des méditations philosophiques et des dialogues dans lesquels il naturalisait chez les Romains tous les dogmes de l'antiquité asiaticjue, égyptienne, grecque, exposant comme un rapporteur impartial tout ce que les sages de tous les siècles et de tous les pays ont pensé de plus sensé ou de plus beau pour ou contre la question éternellement controversée de la divinité de Tâme et du monde, en se prononçant à la fin lui-même pour ce qui lui semble le plus vraisemblable , le plus beau et le plus honnête.
Les débuts et les intermèdes de ces méditations philosophiques, sous des titres divers, sont pleins de familiarités et de confidences de cœur, comme les délassements de la campagne et les libertés de l'entretien; on y sent l'homme descendu des affaires publiques, triste de l'abaissement de son pays, conservant quehjue vague espérance de la renaissance des lois, des mœurs, de la liberté, mais détournant ses regards de Rome, pour s'abimer tout entier dans l'ombre de ses bois, dans la contemplation de la nature et dans l'étude des choses éternelles. Ses interlocuteurs de prédilection sont en même temps ses amis les plus intimes et les plus illustres: Varron,
Li: CIVILISATEUR. 543
poëte et historien; Briitns, philosophe austère et élégant, disciple de Platon et de Caton, ami de César, dont on croyait qu'il était le fils, à canse de sa mère Servilie, autrefois aimée du dictateur; Hortensius, rival et ami de Cicéron, le plus grand des orateurs aj)rèslui ; et quelques autres Romains, élite du siècle. La scène est ordinairement sur le sable de la plage retentissante de la mer de Baîa , ou sous les figuiers entrelacés de pampres de \igne grimpante de la côte de Cumes, ou sur la terrasse om- Iiragée d'orangers de la villa de Cicéron, près de Gaète, où l'on cherche encore la trace de ses pas et de ceux de ses amis, sur les mosaïques de ses bains, ou enfin sous les chênes verts de sa maison rustique de Tuscidum, au bruit et à la fraîcheur des eaux qui descendent des montagnes de Tibur. Il commence comme une vague et nonchalante hésitation d'entretien qui cherche sa route, puis il devient grave avec le sujet, et s'élève à la fin jusqu'à l'élan et jusqu'à l'enthousiasme delà lyre. Nous regrettons que les bornes de nos pages ne nous permettent pas d'en traduire quelques fragments pour nos lecteurs. Ils rappellent le calme et la solennité des dialogues de Platon, qui font faire silence à l'àme avant de lui j)arler des dieux. Cicéron, dans plusieurs passages qui paraîtraient hardis aujourd'hui, ne craint pas de déj)lorer la perte de la république, et d'y porter le deuil delà liberté et de
la dignité de Komo. « Dans la nécessité oh je suis, « dit-il, de renoncer aux affaires |)iil)lif|nes, je nni « jjas d'autre moyen de me rendre utile que d'écrire <( pour éclairer et consoler les Romains; je me flatte G fju'on me saura gré de ce qu'après avoir vu tom- « ber le gouvernement de ma patrie au pouvoir « d'un seul, je ne me suis ni dérobé lâchement au « public, ni livré sans réserve à ceux qui possèdent « l'autorité. Mes écrits ont remplacé mes harangues « au sénat et au peuple, et j'ai substitué les médita- « tions de la philosophie aux délibérations de la ic politique et aux soins de la patrie, w
Les deux plus importants de ces livres sont ses Recherches sur l'existence et la nature des dieux, et son livre intitulé : de la République. Dans le premier il s'élève par tous les degrés de la pensée de tous les pays, de tous les Ages, et à travers toutes les ténèbres et tous les fantômes des superstitions humaines, jusqu'à la notion d'un Dieu unique, parfait, juste, bon, éternellement créateur par sa providence qui monte aux astres et qui descend aux atomes; principe premier et dernier de tout ce qui l'ut, de tout ce qui est, de tout ce qui sera; invisible, inq^alpable, s'apjjelant Dieu, le destin, la providence, le créateur, le rémunérateur, et donnant à tout ce qu'il a créé l'existence, la place, le temps, la moralité, la rémunération et la fin en lui, comme il lui a donné l'être.
Ces doctrines chez Cicéron ne sont pas simplement spéculatives, comme on pourrait le croire; elles respirent la pratique religieuse dans toute sa piété la plus efficace et la plus impérative. k Quelquesce uns affectent de croire, écrit-il, que la divinité ne « s'intéresse pas à l'homme, et ne se mêle pas de nos (c actes et de nos destins. Sur ce principe que dece viendraient la piété, la sainteté, la religion.^ Ce (c sont là de véritables devoirs obligatoires qu'il faut (c savoir exactement accomplir... II en est de la piété ce comme de toutes les autres vertus; elles ne conc( sistent pas dans de vains dehors: sans elle point ce de JttiVî^e^e (mot qui signifie moralité de nos actes); ce sans elle point de culte, et dès lors que devient ce l'univers ? Quel désordre et quelle anarchie dans ce l'espèce humaine! Quant à moi, ajoute-t-il, je « doute si éteindre la piété envers la divinité, ce ne ce serait pas anéantir du même coup la bonne foi, la ce conscience, la société humaine tout entière, et la ce vertu qui supporte à elle seule le monde, je veux ce direl'instinct delà justice!... »
Dans son livre sur la république, c'est-à-dire sur les principes, les lois, les formes, les vices et les vertus des gouvernements par lesquels les sociétés
M H UCKHON.
se loiidi'iil, se soutiennent, meurent on se |Krfeetionnent, Cicéion sVlève pins liant ([ue dans anetni antre de ses écrits. >Jous n'en citerons qn'nn seul fragment : le Songe de Sciplon, qui termine le livre. La philosophie, la piété, hi vertu, la poésie, le génie de Cicéron y éclatent en (pielcjnes pages où son âme et celle de son siècle se révèlent dans un langage digne de tous les siècles.
Le second Scipion, une des plus pures gloires et des plus grandes vertus de Piome, y est mis en scène par Cicéron. Ce second Sci[)ion raconte à ses amis, dans cet entretien, un songe qu'il a eu en Afrique, songe dans lequel rond)re de son aïeul Scipion l'Africain, le vainqueur de Carthage, lui apparaît, lui prophétise sa mort funeste; l'encourage à persévérer dans les services ingrats que tout citoyen doit à sa patrie, à mépriser la mort, et, ce qui est plus sublime encore, à mépriser même la gloire
« Mais, continua mon aieid, pour (jue tu sentes « redoubler ton ardeur à défendre l'Ktat, sache que « tous ceux (pii ont sauvé, secouru, agrandi leur « |)atrie, ont dans le ciel un lien préparé d'avance, « où ils jouiront d'une félicité sans terme. Car le « Dieu suprême (pii gouverne Timmense univers (c ne trouve rien sur la terre (jui soit plus agréable (( à ses yeux, que les réunions d'hommes assemblés rt sous la garantie des lois, et que l'on iiomiiu» des
LE CIVILISATELU. 517
« sociétés civiles. C'est du ciel que descendent ceux « qui conduisent et qui conservent les nations, c'est « au ciel qu'ils retournent
(c Ce discours de l'Africain avait jeté la terreur ce en mon âme. J'eus cependant la force de lui de- « mander s'il vivait encore, lui, et Paul Emile nu)n c< père, et tous ceux que nous regardons comme n'é- « tant plus. — La véritable vie, me dit-il, commence « pour ceux qui s'échappent des liens du corps où « ils étaient captifs ; mais ce que vous appelez la vie « est réellement la mort. Regarde! voici ton père « qui vient vers toi!... — Je vis mon père, et je fondis « en larmes ; mais lui, m'embrassant, me défendit de « pleurer
« Dès que je pus retenir mes sanglots, je dis : c( O mon père, modèle de vertus et de sainteté, puisce que la vie est en vous, comme me l'apprend l'^i^r/c( cain , pourquoi resterais-je plus longtemps sur K la terre .^ Pourquoi ne pas me hâter de venir dans « votre société céleste .^... Non, pas ainsi mon tils, a me répondit-il : tant que Dieu, dont tout ce que tu (c vois est le tenq:)le, ne t'aura pas délivré de ta pric< son corporelle, tu ne peux avoir accès dans ces a demeures. La destination deshommes est de garce der ce globe que tu vois situé au milieu du temple ft universel de Dieu, et dont une parcelle s'appelle ce la Terre... Ils ont reçu une âme!... C'est pourquoi, ce mon fils, toi et tous les hommes religieux, vous
« devex retenir votre âme dans les liens du «orps ; a aucun de vous, sans le commandement de celui «■ ijui vous l'a donnée, ne peut sortir de cette vie « mortelle. En la fuyant, vous paraîtriez abandonte ner le poste où Dieu vous a places. Mais plutôt, « Seipion ! comme ton aïeul qui nous écoute, comme « moi (|ui t'ai donné le jour, pense à vivre avec jusce tice et piété; pense au culte que tu dois à tes paa rents et à tes proches ; que tu dois surtout à la « ])atrie. Une telle vie est la route qui te conduira « au ciel et dans l'assemblée de ceux qui ont vécu, (c et qui, maintenant délivrés du corps, habitent le
(c lieu que tu vois
a Mon père me montrait ce cercle qui brille par « son éclatante blancheur au milieu de tous les feux. « célestes, et que vous appelez d'une expression em- 0 pruntée aux Grecs, la Voie lactée. Du haut de cet a orbe lumineux, je contemplais l'univers, et je le « vis tout plein de magnificence et de merveilles. « Des étoiles que l'on n'aperçoit point d'ici-bas parc rurent à mes regards, et la grandeur des corps « célestes se dévoila à mes yeux. Elle dépasse tout « ce que l'homme a jamais pu soupçonner. De tous « les corps, le plus petit, qui est situé aux derniers « confins du ciel, et le plus près de la terre, brillait « d'une lumière empruntée. Les globes étoiles l'em- (c portaient de beaucoup sur la terre en grandeur. f< Tia terre elle-même me parut si petite, cfue notre
c( empire, qui n'en touche qu'un point, me iit honte !
« Comme je la regardais attentivement : Eh bien, « mon fils, me dit-il, ton esprit sera-t-il donc tou- « Jours attaché à la terre? Ne vois-tu pas dans quelle « demeure supérieure et sainte tu es appelé ?
ce Je contemplais toutes ces merveilles, perdu dans « mon admiration. Lorsque je pus me recueillir : f( Quelle est donc, demandai-je à mon père, quelle « est cette harmonie si puissante et si douce au mice lieu de laquelle il me semble que nous soyons Cl plongés ?
ce Je vois, dit l'Africain : tu contemples encore la ce demeure et le séjour des hommes. Mais, si la terre ce te semble petite connue elle l'est en effet, relève ce tes yeux vers ces régions célestes, méprise toutes ee les choses humaines. Quelle renommée, quelle ce gloire digne de tes vœux, veux-tu acquérir parmi ce les hommes ? Tu vois quels imperceptibles esee paces ils occupent sur le globe terrestre , et quelee les vastes solitudes séparent ces quelques taches ce que forment les points habités. Les hommes, disce perses sur la terre, sont tellement isolés les uns ec des autres, qu'entre les divers peuples il n'est ce point de communication possible. Tu les vois sece mes sur toutes les parties de cette sphère, perdus ce aux distances les plus lointaines, sur les plans les ce plus opposés. Quelle gloire espérer de ceux pour ce qui l'on n'est pas ?
S20 CICÉUON.
« Quand même les races futures répéteraient a « l'envi les louanges de chacun de nous; cjuand « même notre nom se transmettrait dans tout son « éi^Iat de génération en génération, les déluges et « les embrasements qui doivent changer la face de <( la terre, à des époques immuablementdétermi nées, <( enlèveraient toujours à notre gloire d'être, je ne « dis pas éternelle, mais durable. Et que t'inq)orte « d'ailleurs d'être célèbre dans les siècles à venir, « lorsque tu ne l'as pas été dans les temps écoulés, « et par des hommes tout aussi nombreux et in- (c conq^arablement meilleurs?
« C'est pourquoi, si tu renonces à venir dans ce « séjour où se trouvent tous les biens des grandes « âmes, poursuis cette ombre qu'on appelle la gloire « humaine, et qui peut à peine durer quelques jours. « Mais, si tu veux porter tes regards en haut, et les « fixer sur ton séjour naturel et ton éternelle patrie, « ne donne aucun empire sur toi aux discours du « vulgaire. Elève tes vœux au-dessus des récompen- « ses humaines, et que la vertu seule te montre le « chemin de la véritable gloire, et t'y attire pour ft elle-même. C'est aux autres à savoir ce qu'ils de- <c vront dire de toi. Ils en parleront sans doute; «( mais la plus belle renommée est tenue captive dans « ces bornes étroites oii votre monde est réduit ; • elle n'a pas le don de l'immortalité, elle péritavec
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« les hommes, et s'éteint dans Tonbli de la posté- (c rite!
« Ijorsqu'ileut ainsi parlé : O Scipion, lui dis-je, « s'il est vrai que les services rendus à la patrie « nous ouvrent les portes du ciel, votre fils, quide- « puis son enfance a marché sur vos traces et sur « celles de Paul Emile, et n'a peut-être pas manqué « à ce difficile héritage de gloire, veut aujourd'hui « redoubler d'efforts à la vue deceprixinapprécia- « ])le.... — Courage! me dit-il, et souviens-toi que « si ton corps doit périr, toi, tu n'es pas mortel. « Cette forme sensible, ce n'est point toi; ce qui fait « l'homme, c'est lame, et non cette figure que l'on « peut montrer du doigt. Sache donc que tu es di- « vin ; car c'est être divin que de sentir en soi la « vie , de penser, de se souvenir, de prévoir, de goûte verner, de régir, et de mouvoir le corps qui nous « est attaché, comme le dieu véritable gouverne ses « mondes. Semblable à ce dieu éternel qui meut « l'univers en partie corruptible, l'âme immortelle « meutle corps périssable. Exerce-la, cetteâme, aux « fonctions les plus excellentes. Il nen est pas de « plus élevées que de veiller au salut de la patrie. « L'âme accoutumée à ce noble exercice s'envole (( plus facilement vers sa demeure céleste ; elle y est (c portée d'autant plus rapidement, qu'elle se sera « habituée, dans la prison du corps, à prendre son f< élan, à contempler les objets sublimes, à s'affran-
o22 CIGÉUON.
« chir de ses liens terrestres. Mais, lors({ue la mort « vient à frapper les hommes vendus aux plaisirs, « qui se sont laits les esclaves inlamesde leurs pasce sions, et, poussés aveuglément par elles, ont violé « toutes les lois divines et humaines, leurs âmes dé- « gagées du corps errent misérablement autour de <(. la terre, et ne reviennent dans ce séjour (ju'après « une expiation de plusieurs siècles.
« A ces mots il disparut, et je m'éveillai.... » Que dirait-on de [)lus beau et de plus pur en morale aujourd'hui ? Le pressentiment de Cicéron devançait le monde de vingt siècles.
Pendant que ce grand homme se consolait ainsi dans l'entretien de son ame avec elle-même, avec les grandes âmes de tous les siècles et avec la divinité, de la servitude et de la dégradation de sa patrie. César achevait en quatre ans la courte carrière de tous les tyrans. Le crime de ses assassins vengeait sur lui le crime du Ruhlcon. Ses assassins éisiitntBrutus, Cassius, Cci^ca, et toute la jeunesse patricienne, lettrée et républicaine de Rome. Nourris des leçons de Tinllexibilité antique et des exemples (ÏHarmodius et iVÂristo^iton, ces jeu nés gens rougissaient de vivre sous un maître qui leur avait enlevé toute la dignité de la vie. Ils croyaient que
le sang du tyran purifiait le poignard. Vertu fausse et cruelle qui pervertissait en eux jusqu'à la nature, qui changeait des citoyens en meurtriers, qui poussait les amis de Brutus jusqu'à l'assassinat, et lui-même, filspeut-être de César, jusqu'au parricide. L'antiquité admirait encore ces assassinats pour la liberté. L'humanité actuelle ne s'y trompe plus. La liberté, la patrie, l'immortalité même, n'acceptent pas pour leur rançon une goutte de sang distillant du fer des assassins. La rançon du s;enre humain tout entier serait trop chère à ce prix!
Les conjurés, soit qu'ils crussent à trop de faiblesse, soit qu'ils soupçonnassent une vertu plus pure à Cicéron, leur ami à tous, ne lui confièrent pas la conjuration. Ils se cachèrent de lui, de peur d'être ébranlés par ses scrupules. ^Rome était lasse de son idolâtrie pour César; les plébéiens, qu'il avait caressés pour les opposer au sénat, commençaient à sentir la pesanteur du joug militaire ; les patriciens, auxquels il était revenu et qu'il rassasiait de dignités et de largesses, rougissaient de les devoir à leur bassesse; le sénat votait, mais murmurait; les soldats aspiraient déjà à se vendre plus cher à un autre acheteur. Brutus et ses amis s'échauffaient à la lecture des historiens, des philosoj)hes et des poëtes qui divinisaient les libérateurs des peuples.
.VJi CICÉKON.
li'opinion conspirait assez. nniveisellenuMit avec eii\ pour qu'ils Fieussent pas besoin de conlier à de nombreux complices un projet qui serait applaudi par la multitude aussitôt qu'il serait exécuté.
lis cachèrent leurs armes sous leur toi^e, attendirent César au sénat, se j^récipitèreut au-devant de lui à son entréedans la salle, comme j)our l'entourer d'un empressenient plus impatient et plus servile, baisèrent le pan de sa robe, lui tendirent des pétitions comme un piège à sa clémence, ne lui montrèrent groupés autour de lui que des fronts connus et des visages amis, ralentirent ainsi sa marche vers son siège dans le sénat, et, le frappant à l'envi de vingt-sept coups de poignard, retendirent sans vie au pied de la statue de Pompée. Le sénat, saisi d'effroi au commencement de ce tumulte, d'horreur au milieu, de joie à la fin, s'enfuit par toutes les issues, sans savoir s'il fallait témoigner la satisfaction ou l'exécration du meurtre.
Brutus, Cassius et les conjurés sortirent en appelant le peuple à la liberté. I^e peuple, moitié vengé, moitié attendri, les applaudit et les laissa seuls monter au Capitole. Antoine, lieutenant de César, et (]ui avait lui-même conspiré autrefois contre sa vie, maître des troupes, fut chargé par le sénat de préserver Rome de l'anarchie. Il suivit avec habileté tous les mouvements successifs de l'émotion du peuple: le premier jour ami douteux des conjurés,