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le second protecteur armé du sénat, le troisième j)ortnnt le deuil de César, le quatrième vengeur de son cadavre en déployant du haut de la tribune aux harangues sa robe ensanglantée et percée de coups aux yeux énuis de la multitude; bientôt arbitre et maître de tout, tenant Rome dans l'indécision entre la passion de la liberté et les regrets de la servitude, et forçant Brntuset ses amis de s'éloigner de la ville qu'ils avaient délivrée, de peur d'y être immolés eux-mêmes par le parti de César qui avait repris vigueur dans son sang. Tel fut ce crime. Il rappela à la tyrannie par la pitié; juste expiation de ceux qui croient faire justice et qui font horreur par l'assassinat.
xrr.
Antoine s'était habilement associé, pour rester l'arbitre de Rome, un autre lieutenant de César, son rival dans l'armée, nommé TJpidoy qui commandait l'armée prête à partir pour l'Espagne. Ils grossirent leurs forces de tous les vétérans disséminés dans les provinces, et laissèrent une apparence de souveraineté au sénat. Pendant cette espèce d'interrègne entre la république et la dictature qui suivit le meurtre de César, Brutus etCassius se retirèrent à Lanuvium, petite ville de la campagne de Rome. Cicéron laissa éclater sa joie de la constitution ré-
tablie. H pressa les conjurés de saisir le moment prêt à échapper à ceux qui hésitent, et à restaurer l'antique liberté. Brutus, plus philosophe et plus orateur que politique, semblait avoir dépensé toute son énergie dans le coup qui avait abattu le tyran. Il écrivait, raturait, limait, soumettait à l'examen de Cicéron, retranchait, récitait et perfectionnait encore un long discours, accusation de César et justification de ses meurtriers, qu'il se proposait de lire au sénat et au peuple au mois de juin, quand le sénat reprendrait ses séances. Vain orateur, qui ne savait pas que les rhéteurs veulent des paroles, mais que les révolutions veulent des actes.
Les amis de César, et Antoine lui-même, caressaieùt de leur côté Cicéron. Ils s'efforçaient à l'en-
traîner de leur côté par l'offre répétée de la plus haute magistrature. Il avait recouvré innocemment toute sa liberté par le coup qui l'avait affranchi de l'amitié humiliante de César et de sa reconnaissance embarrassée envers le dictateur. Il resta inflexible à la tête des bons citoyens et des partisans d'une république stable, patricienne et modérée; il continuait à résider dans sa maison de campagne et à écrire pendant que Rome attendait son sort sans savoir se le faire à elle-même :
ce Est-ce là ce que nous devions voir? écrivait-il (( à Atticus. Quoi! l'œuvre de Brutus se réduit donc « à le faire vivre oisif dans sa maison de Lammum,
« et a perpétuer par Antoine et par Lépidc le règne a de César, plus maître après sa mort qu'il ne le fut « pendant sa vie! »
Ces vains reproches ne rendaient ni la popularité ni l'audace à Brutus et à Cassius. Ils irritèrent Antoine contre lui. La colère des vétérans, soufflée par Antoine, le menaça jusque dans sa retraite de Tusculum : on parlait à Rome d'aller l'incendier. Il songea à se réfugier une seconde fois en Grèce. Il s'embarqua même à Naples, et suivit les côtes d'Italie jusqu'à Ileggioen Calabre; là, il eut nne entrevue avec Cassius et Brutus. Ils lui apprirent que l'opinion revenait à Rome au parti de la liberté, et qu'on y invoquait son nom comme celui du seul homme dont les conseils pouvaient inspirer à la fois courage au sénat et sagesse an peuple. Il redescendit à terre et se rapprocha de Rome. Les citoyens se précipitèrent partout sur ses pas, comme au premier retour deson exil. Rome semblait veuve de son génie quand il s'éloignait d'elle. Il revint à Tasculiun , n'osant pas entrer encore dans Rome tant qu'Antoine y dominait.
Mais déjà le crédit d'Antoine baissait dans le peuple, dans le sénat et dans l'armée. Une autre popularité plus ferme et plus prestigieuse pour les R.omaius s'élevait sur sa ruine : c'était celle du jeune César- Octave, fils d'une nièce du grand César et que le dictateur avait déclaré son héritier dans son testament.
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Cet adolescent, absent de Rome avec sa mère an moment de la mort de César, était revenu d'abord timidement demander à Antoine l'héritage de son oncle. Antoine l'avait méprisé et menacé. Sa jeunesse, son nom, son titre d'héritier et de fils ado])tit' de César, les larmes de sa mère, l'injustice d'Antoine, avaient intéressé les Romains. Le mépris pour Antoine, l'espérance qui s'attache à l'enfance, les largesses du testament de César aux soldats, que son héritier promettait d'accomplir, avaient fait le reste. Octave, accompagné de sa mère, se montrant à Rome, parcourant les provinces, implorant le peuple, invoquant les vétérans, flattant les républicains de leur rendre la liberté antique et de les délivrer de l'ignoble soldatesque d'Antoine, était devenu en peu de tenqis pour les uns le vengeur futur de César, pour les autres le restaurateur inespéré de la république. Il affectait de voir la patrie tout entière dans le seul Cicéron. 11 prenait de Cicéron ses oracles ; il entretenait une correspondance avec lui; il venait lui rendre visite daJis sa retraite; il le traitait en fils qui s'inspire de la sagesse d'un père; il lui jurait de n'employer la j)uissancc que son héritage, son nom, son paiti, la faveur des Romains lui donneraient qu'à rétablir, sons le patronage de Cicéron, l'autorité du sénat, rcmpirc des lois, l'exercice de la liberté antique.
Cicéron, lors même qu'il ne l'aurait pas cru, était
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obligé de le croire. Sa passion pour le rétablissement du gouvernement libre , son amitié pour Brutus, sa juste haine et sa terreur trop fondée d'Antoine, ne lui laissaient d'autre levier qjie ce jeune honnne pour soulever Rome contre ce vil tyran qui avait hérité du despotisme de César, sans hériter de sa douceur, de sa grâce et de son génie. 11 se lia donc, pour le salut de la république, avec Octave, et se déclara ouvertement son patron. Dès qu'on sut que Cicéron adoptait la cause du jeune César, celle d'Antoine fut perdue dans l'opinion de l'Italie. L'autorité morale de ce grand homme conlre-balancait une armée.
Antoine, abandonné des légions voisines de Rome, s'éloigna, la rage dans le cœur, pour aller en chercher d'autres vers les Alpes. Octave marcha contre lui au nom du sénat avec les consuls, et le défit auprès de Modène. Antoine vaincu, mais retrouvant dans la défaite l'énergie du désespoir, franchit les Alpes avec une légion de ses soldats, caressa son rival Lépide qui commandait une autre armée romaine dans les Gaules et redescendit en Italie avec cent mille hommes pour la disputer à Octave. Le sort du monde resta en suspens pendant quelques mois.
Cicéron, rentré dans Rome, y soufflait le feu sacré delà liberté dans douze harangues immortelles, au sénat et au peuple, contre Antoine; harangues qu'on
appela \e?> Phlllpplques, par allusion aux harangues d'un autre orateur, Démosthene^ contre Philippe, roi de Macédoine, qui menaçait la liberté d'Athènes comme Antoine menaçait celle des Romains.
Ces douze harangues de Cicéron, fruits de son génie mûri parles années, de son patriotisme humilié par la servitude, de sa colère attisée par la terreur et comme par le pressentiment des crimes d'Antoine et de sa femme Fulvie, plus scélérate encore que son mari, enfin par ce désespoir de la vertu qui, n'ayant plus rien à ménager pour sauver un reste de vie, veut du moins immortaliser sa mémoire, sont le cri de mort de Cicéron, destiné à retentir au delà de sa tombe. Le raisonnement, la passion, la prière, l'imprécation, l'invective, la fureur sacrée qui sanctifie l'injure, l'apostrophe aux Romains, l'invocation aux dieux, le défi au poignard, riiéroïsme de lame, du cœur, de l'accent, du geste, y sont tour à tour ou tout ensemble allumés de la flamme de l'éloquence pour relever les Romains de leur prostration, et pour leur rendre, par l'excès du mépris contre leur tyran, sinon le courage de la liberté, du moins la honte de leur servitude. C'est le plus long et le plus sublime accès de colère qui ait jamais retenti parmi les hommes!
Rome et le sénat se relevèrent en effet quelques mois à ces accents, mais pour retomber.
Pendant que Cicéron , à soixante-quatre ans pas-
ses, s'efforçait ainsi de rendre à sa patrie le feu inextinguible en lui de sa jeunesse, Octave, pour lequel il combattait à Rome, négociait à Modène avec ses deux rivaux, Lépide et Antoine, trouvant plus sûr de partager l'empire que de le jouer dans une bataille douteuse, et bien sûr d'avance que son nom et sa politique le lui donneraient plus tard tout entier.
Cicéron , informé de cette trahison et de cette ingratitude de son jeune pupille, écrivait en vain à Brutus et à Cassius de revenir précipitamment en Italie avec leurs troupes d'Afrique pour sauver encore une fois la république. Leur crime pesait sur eux; ils n'osèrent pas reparaître sur la terre où le cri du sang de César s'élevait de plus en phis contre eux.
Octave^ Antoine, Lépide, convinrent d'une entrevue dans une petite île entourée par le fleuve du Réno, auprès de Bologne. Ils y délibérèrent seuls pendant trois jours et trois nuits, et convinrent de former entre eux un triumvirat ou un gouvernement à trois têtes, se partageant le monde romain en trois parts dont chacune était un empire. Mais c'était peu que de se partager ainsi la république, il fallait s'en assurer la paisible possession en immolant tous les bons et grands citoyens capables de
la détt'iidie ou d'inquiéter leur tyrannie. JiC sancj de trois mille trois cents citoyens romains qu'ils se sacrifièrent mutuellement fut le sceau de leur traité. Ils en dressèrent ensend^le la liste, discutèrent, ajoutèrent, retranchèrent, trafiquèrent de la vie et de la mort de leurs amis ou de leurs ennemis. Jusqu'à ce que chacun d'eux eût accordé aux autres le sang du plus cher de ses amis, pour en obtenir en retour le sang du dernier de ses ennemis.
Cicéron était le premier sur la liste. Octave, avec un reste de pudeur, le défendit longtenqjs, représentant quelle ignominie s'attacherait à un gouvernement dont le premier acte serait l'immolation du plus grand citoyen et du plus grand génie de Rome. Les Philipplqnes criaient assez vengeance dans le cœur d'Antoine. Les deux pros- (Tipteurs, collègues d'Octave, lui représentèrent sans doute que l'équilibre des forces était nécessaire à leur accommodement pour qu'il fut durable; que Cicéron jouissait d'une autorité morale trop grande par sa renommée et par son génie dans la réj)ublique; que celui des trois triumvirs dont il se déclarerait l'ami l'emporterait bientôt sur les deux autres; qu'il entraînerait avec lui l'opinion et la fortune, et que l'équilibre détruit par le poids de ce grand homme replongerait eux dans le néant, l'Italie dans l'anarchie. Octave céda à la puissance de cette logique d'assassin et à la convoitise du
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monde. 11 jugea que Rome valait bien ce crime, et il permit à Antoine de se venger.
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Les triumvirs renfermant \envs proscriptions dans le silence jusqu'à leur arrivée, de peur que leurs victimes n'échappassent parla fuite àleurssicaires, s'avancent lentement ensemble vers Rome. On n'ébruita que les noms de dix-sept grands proscrits dont les tètes devaient orner lenr triomphe sur la république. Cicéron était encore le premier; il apprit son arrêt sans oser y croire. Octave commencerait-il par un parricide? — N'était-il pas son second père ? Il espérait, contre toute espérance, en lui ; mais il craignait tout d'Antoine, et surtout deFulvie, sa nouvelle épouse. Les hommes pardonnent; les femmes se vengent, parce qu'elles ont moins de force contre leur passion.
Dans cette perplexité, Cicéron avait le temps de fuir, et peut-être était-ce la pensée d'Octave.-^ L'hésitation, cette faiblesse des grands esprits, parce ([u'ils pèsent plus d'idées contre plus d'idées que les autres, fut la cause de sa mort, comme elle avait été le fléau de sa vie. Il perdit les jours et les heures à débattre avec hii-même et avec ses amis lequel était préférable à son âge, de tendre stoïquement le cou aux égorgeurs, et de mourir en laissant crier sou sang contre la tyrannie sur la terre libre de sa pa-
trie, OU d'aller mendier en Asie le pain et la vie de l'exil parmi les ennemis des Romains? Son ame parut se décider et se repentir tour à tour de l'un ou de l'autre parti. Ses pas errèrent, comme ses pensées, du rivage de la mer à ses maisons de campagne et de ses maisons de campagne aux bords de la mer.
Enfin il voulut éloigner le moment de la résolution snpreme eu s'éloignant de Tusculurrij trop voisin de Rome. Il quitta ce séjour avec son frère Qidntus Cicéron, et avec son neveu qui le chérissait comme un père. Il se retira dans sa maison plus reculée ^Astura^ séjour de deuil où il avait, comme on l'a vu, nourri la mélancolie de la mort de sa fille Tullia, l'âpreté du lieu et la profondeur des bois semblaient l'abriter delà scélératesse des hommes.
Cette maison était sur le bord delà mer de Naples. Il y passa quelques jours à écouter au loin le bruit des pas de l'armée des triumvirs qui s'approchaient de Rome; il semblait résolu à y attendre la mort, sans se donner la peine ni de la fuir plus loin, ni delà braver de plus près. Cependant son frère, son neveu, ses affranchis, ses esclaves, espèce de seconde famille que la reconnaissance, les lois et les mœurs attachaient jusqu'au trépas aux anciens, lui représentèrent qu'un homme tel que Cicéron n'était jamais vieux tant que son génie pou-
vait conseiller, illustrer ou réveiller sa patrie; que Caton , en mourant , avait éteint prématurément lui-même une des dernières espérances de la république par une impatience ou par une lassitude de vertu; que, s'il était résolu à mourir, il ne fallait pas du moins que sa mort fût inutile à la cause des bons citoyens, qui était celle des dieux; que, Brutus et Cassius vivant encore et rassemblant en Afrique des légions fidèles à la mémoire de Pompée et à la république, prêtes à combattre les armées vénales des triumvirs, il devait aller rejoindre ces derniers des Romains, raviver par sa présence et par sa voix une cause qui n'était pas encore désespérée tant qu'il lui restait Cicéron et Brutus; ou, s'il fallait périr, périr du moins avec la justice, la vertu et la liberté.
Ces conseils prévalurent un moment dans son âme. 11 quitta sa retraite d'Astura avec son frère et le cortège de ses esclaves et de ses familiers, pour se rapprocher de la mer et pour y monter sur une galère qu'on lui avait préparée. Mais la précipitation avec laquelle il avait quitté Rome et Tusculiim aux premières rumeurs de sa proscription ne lui avait pas permis d'emporter l'or ou l'argent nécessaire pour une longue expatriation. A peine était-il sur la route, qu'il réfléchit à l'indigence à laquelle il allait être exposé avec sa famille et ses
^3« CrCERON.
amis pendant son exil, et fit arrêter sa litière (fort brancard fermé par des rideaux et porté par des esclaves, qui servait de voitures aux riches Romains), et il fit approcher celle de son frère Oidntus, qui marchait derrière lui.
Les deux litières étaient posées côte à côte sur le chemin, et les porteurs éloignés; les deux frères s'entretinrent un moment sans témoin par les portières. 11 fut convenu que Quintus, comme le moins illustre et le plus oublié des deux^, retournerait seul à y^n- ^//^m, leur pays natal ; qu'il en rapporterait l'argent nécessaire à leur fuite, et qu'il rejoindrait en toute hâte Cicérondans sa maison de la côte de Gaète, où il allait l'attendre pour s'embarquer. Puis les deux proscrits, comme s'ils avaient eu le pressentiment de leur éternelle séparation , se récrièrent sur l'extrémité de leur malheur, qui ne leur permettait pas même de le supporter ensemble, pleurèrent de tendresse sur le chemin à la vue de leurs esclaves, et, se serrant dans les bras l'un de l'autre, se séparèrent et se rapprochèrent [)lusieurs fois comme dans un dernier adieu.
xvr.
Quintus veXouvn^ vers Astura, pour regagner par les sentiers des montagnes sa maison à'Antiuru avec son fils, Cicéron poursuivit sa route vers le bord de la mer, et s'embarqua sur une galère. Il pos-
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séduit dans une anse du rivage de Gaète, à l'endroit oùlon voit encoreaujourd'liui son tombeau s'élever comme un écuellde la gloire auprès des écueils de l'Océan, une maison de campagne embellie de tous les luxes et ornée de tous les délices d'une résidence d'été pour les grands citoyens de Rome. Elle s'élevait sur un promontoire d'oii le regard embrassait une vaste étendue de mer, tantôt limpide et silencieuse, tantôt écumeuse et murmurante, enceinte par le demi-cercle d'un golfe peuplé de villes maritimes, de temples, de villas romaines, de navires, de barques et de voiles qui en variaient les bords et les flots. T.es vents étésiens, qui soufflent du nord pendant la canicule, en rafraîchissaient la température; des jaidins en terrasses descendaient d'étages en étages de la maison aérée à la j>lage humide ; des cavernes naturelles, achevées par l'art, pavées de mosaïques, entrecoupées de bassins oii l'eau de la mer, en pénétrant par des canaux invisibles, renouvelait la fraîcheur, y servaient aux bains. IJii temple domestique, vraisemblablement celui qu'il avait consacré à sa fille Tullia, laissait éclater au-dessus ses colonnes et ses chapiteaux de marbre de Paros, à demi voilés par les orangers, les lauriers, les figuiers, les pins, les myrtes et les pampres des hautes vignes qui tapissent éternellement cette côte.
C'est là que Cicéron descendit de sa galère pour y attendre l'heure du départ et le retour de son frère
Ouinliis. I^es triumvirs étaient encore à plusieurs journées d'étape de Rome; la Canipanie était libre de troupes, et tout annonçait que les sicaires d'Antoine n'y marcheraient pas aussi vite que sa vengeance.
XVlf.
Mais sa vengeance le devançait. A peine Quintiis et son fds étaient-ils arrivés secrètement datis leur ville paternelle à'Aiitlum, pour y vendre leiu s biens et pour en rapporter le [)rix à Cicéron , que la trahison domestique révéla leur présence aux émissaires des triumvirs, et qu'ils furent égorgés, le père et le lils, dans [leurs propres foyers, pour le crime de leur nom.
A cette nouvelle, les affranchis et les esclaves de Cicéron le conjurent avec plus d'instance de fuir. 11 monte sur sa galère, et navigue jusqu'au promontoire de Circé, cap avancé du golfe de (jaète pour faire voile vers l'Afrique, il s'y fit descendre à terre, malgré les instances des pilotes et la faveur des vents. Il ne pouvait s'arracher à cette dernière plage de l'Italie, ni désespérer tout à fait du cœur et de la reconnaissance d'Octave.
11 reprit, à pied et en silence, le long de la plage , le chemin qui ramenait vers Home. Sa galère le suivait à quelque distance sur les flots. Après avoir marché ainsi quelques milles, abîmé
clans ses perplexités, la nuit commençant à tomber, il fit signe à ses rameurs d'approcher de la plage, et se confia de nouveau aux flots.
Il avoua à ses affranchis que, lassé d'incertitude et de fuite, il avait résolu un moment de rentrer à Rome et d'aller s'ouvrir lui-même les veines sur le seuil d'Octave , afin de se venger du moins, en mourant, d'une ingratitude écrite en caractères de sang sur le nom de ce parricide, et d'attacher à ses pas, avec la mémoire de son crime, une furie qui ne le laissât reposer jamais!... La crainte des tortures qu'on lui ferait subir, s'il était arrêté avant d'avoir accompli son suicide, l'avait retenu et ramené à bord. Il navigua quelque temps indécis en vue du rivage, puis, rappelé encore par on ne sait quelles pensées, il ordonna à ses rameurs de le ramener à sa maison de campagne de Gaète, qu'il avait quittée le matin. Ses serviteurs lui obéirent en gémissant et en pleurant sur son trépas. La galère se rapprocha de la plage où s'élevait le temple.
Les présages, langue divinatoire perdue aujourd'hui, qui annonçait, interprétait, solennisait tous les grands actes tragiques des citoyens ou des empires, avertirent et consternèrent, eu abordant, les serviteurs de Cicéron. Au moment où la galère
cliercliait à trancliir les dcniièies lames poiii' jeter raiicre aux pieds du promontoire, une nuée de eorl)eaiix, oiseaux fatidiques cpii perchaient sur les corniches du temple, s'élèvent du toit avec de grands cris et, voltigeant au-devant de la galère, parurent vouloir repousser ses voiles et ses vergues vers la grande nier, conime pour lui signaler un danger sur le l)ord. Cicéron, soit «pic sa ])liilosophie s'é- Jevât au-dessus de ces superstitions populaires, soit cpi'il acceptât l'augure sans chercher à l'écarter, n'en monta pas moins les rampes qui conduisaient à sa maison. Il y entra, et, s'étant jeté tout habille sur un lit pour se reposer de ses angoisses ou pour se recueillir dans ses pensées, il ramena sur son front le pan de sa toge, afin de ne pas voir la dernière lueur du jour. Mais les corbeaux (jui l'avaient repoussé de la plage l'avaient suivi vers sa maison. Soit que ces oiseaux familiers eussent de la joie de revoir leur maître, soit qu'en s'élevant très-haut dans les airs ils eussent aperçu, avant les serviteurs, les armes inusitées des nondjieux soldats d'Antoine répandus dans les cam|)agnes et se glissant comme des assassins veis lesjaidins de Cicéron, ils s'agitaient comme par un instinct caché, liini deux, pénétrant par la fenêtre ouverte à la brise de mer, se percha juscpie sur le lit de (iiccron, et, tirant avec son bec le pan de son manteau ramené sur sa tcte, il lui découxrit le visage, et sembla le
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presser de sortir d'une maison qui le repoussait.
A ce signe de l'instinct des oiseaux, les serviteurs de Cicéron s'émurent, s'attendrirent, versant des larmes, etse reprochant à eux-mêmes d'avoir, pour le salut de leur maître, moins de prudence et moins de zèle que les brutes : « Quoi , se disent-ils entre eux, « attendrons-nous, les bras croisés, d'être les specta- « teursdela mort de ce grand homme, pendant que ft les bêtes elles-mêmes veillent sur lui et semblent <i s'indigner des crimes qu'on prépare? » Animés par ces reproches mutuels, les esclaves de Cicéron se jettent à ses pieds, lui font unedouce violence; le forcent à remonter dans sa litière, et leportent, par des sentiers détournés et ombragés des jardins, vers le rivage oii la galère l'attendait à l'ancre.
A peine avaient-ilsfaitquelques pas, qu'une bande de soldats commandés par Hércnnius et Popilius, deux de ces chefs de bandes qui prêtent leur épée à tous les crimesetqui n'ont d'autre cause que celle qui les solde, arrivèrent sans bruit aux murs desjardins, du côté de la terre, et, trouvant les portes fermées, les firent enfoncer et se précipitèrent vers la maison. L'un de ces chefs, Popilius, avait été défendu et sauvé autrefois par le grand orateur, dans une accusation de parricide. Il était pressé d'effacer la mémoire de l'ingratitude dans le sang du bienfaiteur. Il somma les serviteurs et les affranchis restés dans la maison de lui dénoncer la retraite de
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leur maître. Tous répondaient qu'ils ne l'avaient pas vu, et lui donnaient ainsi le temps de fuir, quand un lâche adolescent, disciple chéri de Cicéron , fds d'un affranchi de son frère, cultivé par lui comme un fils dans la science et dans les lettres, et nommé PhilologuSy indiqua du geste aux soldats l'allée du jardin par laquelle son patron et son second père descendait vers la mer. A ce signe mortel, HérenniuSf Popilius et leur troupe s'élancent au galop sur les traces de la litière, et font résonner de leurs cris, du cliquetis de leurs armes et des pas de leurs chevaux , le chemin creux|du jardin qui mène au rivage.
A ce bruit tumultueux qui s'approche, qui tranche toutes ses irrésolutions, et qui repose enfin son âme dans la certitude de la mort, Cicéron veut au moins la recevoir, et non la fuir : il ordonne à ses esclaves de s'arrêter et de déposer la litière sur le sable. On lui obéit; il attend sans pâlir ses assassins, il appuie son coude sur son genou, soutient son menton dans sa main, comme c'était son habitude de corps quand il méditait en repos dans le sénat ou dans sa bibliothèque, et, regardant d'un œil \nXvé\)\àeHerenniuse\. Popilius, il leur évite la peine de l'arracher de sa litière, et leur tend la gorge, comme un homme, qui, en allant au-devant du couj), va au-devant de l'immortalité.
Ilérennius lui tranche la tête, et la porte lui-
même à Antoine, pour qu'aucun autre, en le devançant, ne lui dérobe la première joie du triumvir, le prix du crime auquel il a dévoué son épée.
Antoine, qui venait d'entrer à Rome, présidait l'assemblée du peuple pour les élections des nouveaux magistrats , au moment où Hérennius fendait la foule pour lui offrir la tête du sauveur du peuple. « C'en est assez! » s'écria Antoine en apercevant le visage livide de celui qui l'avait fait si souvent jjalir lui-même : « voilà les proscriptions finies ! » Témoignant ainsi, par ce mot, que la mort de Gicéron lui valait à elle seule une multitude de victimes, et délivrait son ambition de la dernière vertu de Rome !
Il ordonna de clouer la tête sanglante de Cicéron, entre ses deux mains coupées, sur la tribune aux harangues ; suppliciant ainsi la plus haute éloquence (]ui fut jamais, par les deux organes de la parole humaine, le geste et la voix. Mais Fulvie, femme d'Antoine, ne se contenta pas de cette vengeance ; elle se fit apporter la tête de l'orateur, la reçut dans ses mains, la plaça sur ses genoux, la souffleta, lui arracha la langue des lèvres, la perça d'une longue épingle d'or qui retenait les cheveux des dames romaines, et prolongea, comme les Furies dont elle
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était l'image, le sijpjjlioe au delà de la mort! Honte éteiiulle de son sexe et du peuple romain!
Cicéron mort, les triumvirs s'entre-disputèrent la république.Octave prévalut. La tyrannie, (jui n'avait été jusque-là qu'une éclipse de la liberté, devint une institution. Elle dispensa le peuple de toute vertu. Elle fit aux Romains, selon le hasard des vices ou des vertus de leurs maîtres, tantôt des temps de servitude prospère, tantôt des règnes de dégradation morale et de sang, qui sont l'ignominie de l'histoire et le supplice en masse du genre humain.
Voilà une des grandes pages de l'histoire de Rome. Nous en donnerons d'au très successivement.
LAJSURTINE.
Paris. -• Typographie de Firmin Didot frères, rue Jacob, 56,
I>VE]NTEl K Di: L'13IPlU.MERli:
A>>'KE 1^00 DV. J. t.
L iijiprinierie est le téleseope de l'àine.
De même que cet instrument d'optique, appelé télescope, rapproche de l'œil, eu les grossissant, tons les objets de la création, les atomes et les astres même de l'uuivers visible ; de même, l'inq^rimerie ra])proche et met en communicatiou immédiate,
546 r.LTENBKlK;.
ooiitiiuie, perpetiK-lle, Ja pensée de I hoiniiK' isolé avec toutes les pensées du monde invisible, dans le passé, dans le présent et dans l'avenir. On a dit fpie les chemins de fer et la vapeur supprimaient la distance; on peut dire que l'imprimerie a supprimé le temps. Grâce à elle, nous sommes tous contemporains. Je converse avec Homère et Cicéron : les llomères et les Cicérons des siècles à naître converseront avec nous; en sorte qu'on j)eut hésiter à prononcer si une presse n'est pas autant un véritable sens intellectuel, révélé à riiomme par Gutenberg, qu'une machine matérielle; car il en sort sans doute du papier, de l'encre, des caractères, des chiffres, des lettres qui tond^ent sous les sens; mais il en sort en mcine temj:)s de la pensée, du sentiment, de la morale, de la religion, c'est-àdire une portion de l'âme du genre humain.
Avant de parler de l'inventeur, examinons le phénomène.
Ce qui constitue l homme, ce ne sont pas seulement les sens, car les brutes ont des sens comme nous, et quelques-unes même en ont d'infiniment plus délicats, plusforts, plusinfailliblt's que les nôtres. Ce qui constitue surtout l homme, c'est la pensée! Mais, tant que cette pensée ne se révèle pas à elle-même et aux autres par la parole, elle est en nous comme si elle
n'était pas. I.a parole n'est pas la pensée, mais elle en est la manifestation nécessaire et simultanée. Tant qu'un homme n'a pas pu dire : « Je pense ! » il n'a pas pensé, il a rêvé; il a eu des instincts, il n'a pas eu des idées; il a été intelligence sans doute, mais intelligence captive et endormie dans la surdité et dans la nuit des sens, semblable au feu qui dort dans la poudre, mais qui nen sort pas avant que l'étincelle, en s'approchant,lui rende la flamme, la lumière et la liberté. L'étincelle qui rend à la pensée sa flamme, sa lumière, sa liberté, son activité dans l'homme et dans l'espèce humaine, c'est la parole! c'est levei'be, comme l'appelaient les anciens, qui faisaient , sous ce nom de cette faculté véritablement divine, quelque chose d'intermédiaire entre l'honnue et Dieu.
Ils avaient raison : la parole est la révélation de l'âme à l'âme. Or, quel autre que Dieu pouvait faire à l'âme, son ouvrage et son mystère, cette révélation d'elle-même ?
Aussi penchons-nous à croire que la parole n'est pas née d'elle-même sur les lèvres de l'homme primitif comme un balbutiement de hasard, attachant, de siècle en siècle, quelques significations vagues à quelques sons inarticulés, et donnant aux autres, sur le son, sur l'enchaînement, sur la signification de ces vagissements humains, des leçons qu'il n'aurait pas reçues lui-même. Pour arriver ainsi de ces va-
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jjfissement s instinctifs à la parole, de la parole à la «'onvention iinniiinie du sens des mots, du sens de quelques mots au verbe et à la phrase, du verbe et de la phrase à la syntaxe logique, de ces syntaxes à la langue de Moise, de David , de Cicéron, de Confucius, de Racine, il faudrait supposer au genre humain plus de siècles d'existence sur ce globe de J)oue qu'il n'y a d'étoiles visibles ou iinisibles dans la voie lactée ; il faudrait lui supposer aussi des siècles sans nombre d'abrutissement, pendant lesquels lui, genre humain, être essentiellement moral et intellectuel, il aurait vainement cherché, semblable aux brutes, son instrument de moralité et d'intelligence, sans pouvoir le trouver qu'après des myriades de générations sans parole, et parconsé- (pjent sans intelligence et sans moralité. L'humanité sourde et muette pendant cent mille ans?... Je craindrais de blasphémer en croyant à ce mystère. J'aime mieux croire à l'autre, c'est-à-dire au mystère paternel du Créateur inspirant lui-même, aux lèvres de sa créature eiifant, la parole, le verbe, le mot, l'expression innée qui nomme les choses, en les. voyant, du nom a])[)roprié à leur forme et à leur nature; car nommer les choses de leur vrai nom, c'est véritablement les recréer. Oui, il a dû enseigner la première parole et la première langue, celui quia fait l'intelligenceet le sentiment poiH' se communiquer, la poitrine pour faire résonner le
LL Gl\lLlï?ATLLU. Ô4'J
so!î de toutes les tibres tendues eténuies de nos passions . connue un clavier intérieur, toujours complet, (jue nous ])ortous eu nous; celui ({iii a l'ait la langue pour articuler, les lèvres pour piouonccr, la voix pour porter au deliors l'écho de Taniel Des débris de cette première langue j)ari"aite , et décomposée par quelques décadences intellectuelles, se seront reconqjosées les autres langues (li\ erses. et inqjarf'aites, connue des pierres d'un tenqjle écroulé se rebàtissejit lentement , dans le déseï l. (juelques a])ris pour la caravane.
lïî.
La parole donnée, trouvée ou inventée, i! y avait encore des siècles à traverser avant d'arriver à cet autre phénomène : renfermer la jjensée immatérielle et invisible dans des signes visibles et matériels, gia\es sur luie substance palpable. Ce j)hénomène, c'est l'écriture. L'écriture transpoi te d'un sens à l'autre la pensée. La parole communi- (juait la pensée de la bouche à l'oreille par le son ; l'écriture saisit le son insaisissable au passage, le transforme en signes ou en lettres, et communique ainsi la pensée de la main au\ yeux. Les veux la communiquent à l'âme ])ar cette relation à jamais mystérieuse qui existe entre notre intelligence t"t nos sens, et voilà la j)arole devernic visible et
o5(t GUTENBKKG.
palpable, d'invisible et d'immatérielle (|u'elle était. Y a-t-il miracle comparable à celui-là?
On ne sait, en réalité, qni a inventé l'écriture. Tout ce qui est presque divin est anonyme. Il n'est pas donné à un homme d'attacher son nom personnel à une découverte qui est évidemment collective et qui appartient à l'humanité tout entière; mais, ici, ce sont incontestablement des hommes qui ont agi, et non Dieu lui-même. Une fois la parole admise en lait, il n'y avait qu'à la transposer de l'oreille aux yeux. C'est là une œuvre difficile; mais, enfin, c'est v\ne œuvre humaine. Par fécriture, la parole acquérait deux qualités inséparal)les qu'elle n'avait pas tant qu'elle n'était que parlée et fugitive comme le son. La parole écrite acquérait la perpétuité et la transmissihilité ; elle devenait ainsi éternelle et universelle. On pouvait la conserver toujours, et on pouvait l'entendre partout.
Aussi, du jour où la parole fut écrite, le genre humain, en perpétuel entretien avec lui-même, malgré la distance et malgré la mort, accomplit-il des progrès immenses et presque non interrom{)US de civilisation. Tl devint,comme Dieu, présent à tous les temps. Il s'enrichit du passé, il cultiva le présent, il élabora pour l'avenir. Il écrivit ses idées, ses chants, ses histoires, ses lois, ses sciences, ses arts.
LE CIVILISATEUR. bSl
ses religions , sa terre et son ciel. Il immobilisa , pour ainsi dire, ses idées fugitives, et il en fit les manuscrits des institutions. La civilisation de telle ou telle contrée du globe se résuma presque partout en une seule manifestation: le Livre! L'univers ne fut plus que Bibles. Zoroastre, Moïse, Confucius, Mahomet, eurent autant de livres, autant de civilisations, autant de morales, de législations, de philosophies, de dogmes, de théologies, s'emparant tour à tour du monde, ou se le disputant pour le posséder. Et maintenant le monde appartient au livre le plus saint et le plus universel.
Un million de mains prirent le roseau de l'Égyptien , la plume du Grec , le style du Romain , le papyrus, Técorce de palmier, le parchemin du moyen âge, le papier de l'Européen, se pressèrent de graver en toutes langues la parole devenue objet de foi pour l'esprit, objet de commerce pour l'art, objet de transport pour les industries. Les manuscrits se multiplièrent dans une proportion incalculable sur la terre. La Chine , notre ancêtre en toute invention, possédait seule, avec une langue trois fois plus parfaite que les nôtres , une espèce de stéréotypie on d'imprimerie qui vulgarisait, parmi ses innombrables populations, les idées, la morale, les lois, la religion.
Partout ailleurs, c'était la main de l'homme qui était la seule machine de l'esprit. La profession des
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copistes était une des pins iioiiihrenses , des plus honorées et des plus lucratives des professions. I )es libraires entretenaient des milliers de copistes, revendaient leurs copies, leur en donnaient le salaire et faisaient un bénéfice sur la pensée. Jl y avait à Rome, et dans les grandes villes de la Grèce et de l'Asie, des quartiers particuliers où se faisait ce trafic des idées et de la parole écrites. Les riches avaient des esclaves d'élite, achetés plus cher et traités plus familièrement que les auties esclaves, qui étaient exclusivement consacrés par eux à copier les ouvrages célèbres de l'antiquité et de leur temps pour leurs bibliothèques. Le gouvernemeni en entretenait un grand nombre pour ses éditSj les. orateurs pour leurs discours. Plus tard, sous le bas empire, ce furent les eunuques, race à la fois dégradée etprivilé(jiée, qui copiaient à Byzance les chefsd'œuvre de l'antiquité grecque, latine, hébraïque. Enfin, ce furent les moines, copistes volontaires , qui , dans le silence de leurs monastères, se (consacrèrent à cette multiplication de la parole sacrée ou de la parole profane , en copiant et en recopiant ces millions d'exemplaires de la Bible, de l'Evangile et des auteurs illustres de l'antiquité, à la renaissance des lettres. Connue les esclaves et comme les eunuques, ces moines, logés, nourris et vêtus gratuitement dans des monastères fondés et dotés par la munificence des rois, des sei-
LE CIVILISATEUR. o53
giieurs de terre ou des fidèles, pouvaient donner à des prix très-modiques la publicité aux ouvrages d'esprit. Ils n'avaient pas besoin de salaire, puisque leur ordre religieux, enrichi des dons et des domaines de la religion, pourvoyait à tous leurs besoins.
Bientôt ces manuscrits , occupation de leur loisir pour les moines, profession manuelle et commerciale pour les laïques et pour les clercs, deviin^ent un objet d'art qui enfanta des cliefsd'œuvre de patience, de calligraphie, de miniature , de dessin à la plume, de coloration au pinceau. L'art de l'imprimerie, quelque perfectionné (ju'il soit aujourd'hui par les Didot, les Bodoniy les Bentley, et tous les grands maîtres de la/? /'^^.v^, n'a pas égalé encore et n'égalera peut-être jamais quelc[ues-uns de ces manuscrits sur les pages desquels, comme sur des temples de Jérusalem, de Rome ou de Cologne, se sont usées des milliers de mains , et consumées successivement des vies entières de religieux ou d'artistes.
Néanmoins ce mode de reproduction de la parole édite avait toujours deux immenses infériorités sur l'imprimerie : il était lent;, et il était cher ; il ne produisait pas suffisamment de copies pour les besoins d'une consommation indéfinie de lecteurs, et les riches seuls pouvaient avoir des bibliothèques. Les clartés de l'esprit étaient le privilège de l'Eglise, des princes, des cours et des
heureux de la terre; elles ne deseenclaieiit pas dans les dernières zones du peuple. La tête de la société était dans la lumière, les pieds dans l'ombre. Ujie autre faculté manquait à la parole écrite , la rapidité. Le journalisme, qui la porte avec la promptitude du rayonnement, en quelques heures et en petit volume, d'une extrémité d'un enq)ire à l'autre, ne pouvait pas exister. La parole était li\ re , jamais page ; elle ne se monétisait pas de manière à circuler de mains en mains dans tout l'univers comme l'obole du jour ; il y avait de grands vides et de longs silences dans l'entretien de l'esprit humain avec lui-même. Les progrès de la vérité, de la science, des lettres, des arts, de la politique, étaient lents et suspendus pendant de longues périodes.
Tel était encore, en i4oo, l'état de la parole humaine ; il fallait une révolution de la mécanique pour préparer les innombrables révolutions de la pensée que la Providence se réservait d'accomplir dans le genre humain par la main d'un mécanicien obscur ; et ce qu'il y a de remarquable , c'est que ce mécanicien, comme s'il eût été prophétiquement inspiré par la Providence , n'opéra pas ce prodige par hasard ou par cupidité, comme tant d'autres inventeurs : non , il l'opéra par piété et avec la passion sainte et la conscience pressentie
LE aVILISATEUR. 585
de ce qu'il voulait accomplir. Il se dit, dès ses plus tendres années : « Dieu souffre dans des multitudes « d'âmes auxquelles sa parole sacrée ne peut pas c( descendre; la vérité religieuse est captive dans un « petit nombre de livres manuscrits qui gardent le « trésor commun , au lieu de le répandre ; brisons « le sceau qui scelle les choses saintes, donnons (.( des ailes à la vérité, et qu'elle aille chercher par « la parole , non plus écrite à grands frais par la « main qui se lasse, mais multipliée comme l'air par « une machine infatigable, toute âme venant en ce ce monde ! »
Cet homme, qui se disait a lui-même ces belles paroles , et qui se posait ce problème pour le résoudre ou pour mourir à la peine , c'était Gutenberg.
Jean Gensfleich Gutenberg de Sorgelocli était un jeune patricien, né à ^Mayence, ville libre et opulente des bords du Rhin, en i^oo. Son père, Friele Gensfleich , épousa Else de Gutenberg; qui donna son nom à son second fils Jean.
Il est probable que si Aîayence, sa patrie, n'eut pas été une ville libre, ce jeune gentilhomme n'aurait pas pu y concevoir ou y exécuter son invention. Le despotisme comme la superstition imposent le silence: ils auraient étouffé l'écho universel
o.M; «Il II.MIKK»..
et invsisliblt' (jiic rQ j^^rnii' de rhoininc iiM-rliuiii de créer à hi paiolc. J/imj)ri)ncrj<' et la liberté deviueiit naîtrt; du même sol et du même aii".
Alayenee, Strasl)onrg, Worms et d'autres villes municipales du Jiliiii, se gouvernaient alors, sous la suzeraineté de l'Kmpire, en petites républiques lédérati\es, comme Florence, Gènes, Venise et les autres républiques d'Italie, l.a noblesse guerrièie, la bourgeoisie grandissante , et le peuple laborieux flottant entre les deux classes qui le caressaieJit ou l'opprimaient tour à tonr, s'y disputaient de temps en temps, comme p;>tout, la sijpérioj'ité. Des accès de giierres civiles suscitées par des vanités ou des intérêts, et dans lesquelles la victoire restait tantôt aux pati'iciens , tantôt aux plébéiens, tantôt aux prolétaij'es , y faisaient tour a lour des Aaijicus , des vainqueurs et des proscrits. C'est riiistoire de toutes les villes, de toutes les 1 épubliques et de tous les empires. Mayence était une miniature de Rome ou d'Athènes. Seulement, les proscrits n'avaient pas les mers à traverser pour tuir leur patrie; ils sortaient des murs, ils traversaicjit le Hliin, ceux de Strasbourg allant à Mayence, ceux de Alayenee à Strasbourg, et ils attendaient un iclour de lortujic à le«ir paiti ou un ra])pel de leurs concitoyens.
IJ-: Cl\ ILISATEUK. :v»7
Le jeune Giitenber^ , dans ces qnerellcs intestines de Mayence, gentilhomme lui-même, et combattant naturellement pour la cause la plus sainte aux yeux d'iui fils, celle de son père, fut vaincu par la bourgeoisie, et proscrit, avec tous les chevaliers de sa famille, hors du territoire de Mayence. Sa mère et ses sœurs y restèrent seules en possession de leurs biens, comme des victimes innocentes à qui on n'imputait pas le crime de leur noblesse. Son premier exil ne fut pas long, la paix fut scellée par le retour des proscrits. Une vaine querelle de préséance dans les cérémonies publiques, à l'occasion de l'entrée solennelle de l'empereur Pvobert, accompagné de l'archevêque Conrad à jMayence, avant ranimé les rivalités des classes en ijao, le jeune Gutenberg subit à dix-neuf ans son second exil.
La ville libre de Francfort s'offrit cette fois pour médiatrice entre les nobles et les plébéiens de Mayence, et obtint ler.r rentrée à des conditions d'égalité des patriciens et des bourgeois dans la magistrature du gouvernement. Mais Gutenberg, soit que sa valeur dans la guerre civile l'eut rendu plus redoutable et plus hostile à la bourgeoisie, soit que son orgueil , nourri des traditions de sa race, supportât impatienunent le poids des plébéiens, soit phitôt que d'w ans d'exil et d'études h
:m (lUTENBEUG.
Strasbourg dussejit déjà tourner ses pejisées vers un l)ut plus noble que de vains honneurs dans une république niunicij)ale, refusa de rentrer dans sa patrie. Sa mère, ([ui veillait à Mayence sur son fds, demanda à la républi([ue (ju'on lui lit au moins toucher comme pension une modique partie du revenu de ses biens confisqués. La république répondit que le refus de rentrer dans sa patrie était de la part du jeune patricien une déclaration de guerre, et qu'elle ne soldait pas ses ennemis, (iuteuberg, obstiné dans son exil volontaire et dans son dédain, vécut des secours cachés de sa mère. Mais il jouissait déjà à Strasbourg d'une si haute popularité pour son caractère et pour ses études , qu'un jour, le premier magistrat de Mayence ayant passé par le territoire de Strasijomg , les amis de Gutenberg l'arrêtèrent, l'enfermèrent dans un château , et ne consentirent à lui rendre la liberté qu'après que la ville de Mayence eut signé un traité qui rendait son patrimoine à son proscrit. Ainsi , ce jeune homme, ce grand tribun de l'esprit humain, qui allait , par son invention, détruire à jamais les préjugés de race, et rendre, avec le temps, la liberté et l'égalité civiles à tous les plébéiens de l'univers, connnencait sa vie, encore ignoré, par des combats de castes contre le peuple, à la tête des patriciens de sa patiûe. La fortune semble se jouer à ces contrastes. Alais la raison de Gutenberg,
croissant avec l'âge, allait jeter dans les bras i'nn de l'autre ce peuple et ce patricien qui se regardaient en ennemis.
La restitution de ses biens permit au jeune Gutenberg de satisfaire ses goûts littéraires, religieux et artistiques en voyageant de ville en ville pour y étudier les monuments et pour y visiter les hommes de toutes les conditions , célèbres par leur science, leur art ou même leur métier. Les artisans alors en Allemagne tenaient presque le même rang que les artistes. C'était l'époque où les métiers, à peine découverts, se confondaient avec les arts, et où les plus humbles professions enfantaient leurs premiers chefs-d'œuvre, qu'on admirait, par la nouveauté, comme des prodiges. Gutenberg voyageait seul, à pied, la valise qui contenait ses habits et ses livres sur le dos, comme un simple étudiant qui visite les écoles, ou comme un artisan qui cherche un maître. Il parcourut ainsi les bords du Rhin, l'Italie, la Suisse, l'Allemagne , enfin la Hollande, non sans but, en homme qui laisse errer son imagination au caprice de ses pas , mais portant partout avec lui sa pensée fixe, comme une volonté immuable conduite par un pressentiment. Cette étoile, c'était sa pensée de répandre avec la Bible la parole de Dieu sur un plus grand nombre d'âmes.
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\iii.si, rétait la relij^ioii (jui, dans rr jcniie apôtre ambulant, cherchait le van pour répandre une seule semence sur la terre, et qui allait trouver le semoir pour mille auties graines. Jl est glorieux pour l'imprimerie d^ivoir été donnée au monde par la religion, et non par l'industrie. Le zèle seul était digne d'enfanter l'instrument de toute vérité.
On ignore quels procédés mécaniques (ïUtenberg combinait jusque-là dans sa pensée. Mais un hasard les effara tous, et le rapprocha instantanément de sa découverte. Un jour, à Hadrleni, en Hollajide, le sacristain de la cathédrale, nommé } jdMvenX, Koster, avec lequel il s'était lié d'une amitié curieuse, lui fît admirer dans la sacristie une grammaire latine, ingénieusement reproduite par des caractères taillés sur une planche de bois pour l'instruction des séminaristes. Un hasard, ce révélateur gratuit, avait enfanté cette ébauche d'imprimerie.
Le jeune et ])auvre sacristain dMaarlem était amoureux. En allant se promenci- et rêver au printemps, les jours de fête, hors de la ville, il s'asseyait sous les saules au bord des canaux. Le cœur plein de l'ijnage de sa fiancée, il se complaisait, comme Ions les ainanls, à giaxcr à I aide de son eoiileaii la picniièic letlic du jioim de s;i maîtresse
l.h CIVILISATIXIJ. otil
et Ja première lettre de son propre nom, entrelacées ensemble en symbole rustique de l'union de leurs âmes et de l'enlacement de leurs destinées. Mais , au lieu de laisser ces lettres gravées sur l'écorce pour grandir avec l'arbre, ainsi qu'on voit au bord des forêts et des ruisseaux tant de chiffres mystérieux , il sculptait ces lettres amoureuses sur de petits morceaux de saule dépouillés de leur écorce et tout suants encore de l'humidité de leur sève printanière, puis il les rapportait, comme un souvenir de ses rêves et comme un monument de sa tendresse, à celle qu'il aimait.
Un jour, ayant ainsi taillé ces lettres dans le bois vert apparemment avec plus d'art et de perfection qu'à l'ordinaire , il enveloppa son petit chef-d'œuvre d'une feuille de parchemin, et le rapportai Haarlem. En dépliant, le lendemain, la feuille pour revoir ses lettres, il fut tout étonné de voir son chiffre parfaitement reproduit en bistre sur le parchemin par le relief des lettres, dont la sève avait sué pendant la nuit etreproduit leur image sur la feuille. Ce fut pour lui une révélation. Il tailla en bois d'autres lettres sur un large plateau , remplaça la sève par une liqueur noire, et obtint ainsi cette première planche d'imprimerie. Mais elle ne pouvait inqjrimer qu'une seule page. La mobilité, et la combinaison infinie des caractèies qui les nuilîiplient à la ])r()j)oitioii inliiiie des besoins de la
:,0i> (iLTEMilili(i.
parolt; corite, y incnK[iiai(iil. I i(^ procédiî du paiivrt* sacristain Koster aiiiait couvert la surface de la terre de planclies taillées eu cienx on eu relid', (in' il n'aurait pas remplacé un seid casier d'imprimerie mobile. Néanmoins le principe de l'art était éclos dans la sacristie d'Haarlem , et l'on pourrait hésiter à attribuer la gloire à Koster ou à Gutenberg, si dans l'iui l'invention tout accidentelle n'avait pas été un don de l'amour et du hasard, et dans l'autre une conquête delà patience et du génie î
Cependant, à l'aspect de cette planche grossière, l'éclair jaillit du nuage pour Gutenberg. Il contemple la planche, il l'analyse, il la décompose, il la recompose, il la modifie, il la disloque, il la rajuste, il la renverse, il l'enduit d'encre, il l'applique, il la presse par une vis dans sa pensée. Le sacristain, étonné de son long silence, assiste à son insu h cette éclosion d'une idée couvée en vain depuis dix ans dans le cerveau de son visiteur; et quand Gutenberg se retire, il emporte tout un art avec lui!
liC lendemain, comme un homme qui possède un trésor, et c|ui n'a ni repos ni sommeil avant de l'avoir déposé eu secret, Gutenberg quitte PTaarlem, remonte à grands pas les bords du Hhiu, ar-
rive à Strasbourg, s'enferme dans son laboratoire, se façonne de hii-même ses outils, tente, brise, ébauclie, rejette, reprend, rejette encore pour les recommencer ses épreuves, et finit par exécuter enfin en secret une éliauche heureuse d'impression sur parchemin avec des caractères mobiles en bois percés latéralement d'un petit trou, enfilés et rapprochés par un fil comme les grains d'un chapelet cubique, dont une face portera une lettre en relief de son alphabet. Premier alphabet, grossier, mais sublime, ébauche de vingt-cpiatrelettres qui se multiplient comme les brebis du patriarche, et qui finirent par couvrir le globe de caractères où s'incarna tout un élément nouveau et immatériel , la pensée !
L'enthousiasme de son succès s'empara de lui; il s'endormit avec peine la nuit suivante. Dans son sommeil troublé et imparfait, il eut un rêve. Ce rêve, il le raconta lui-même ensuite à ses amis. Ce rêve était si prophétique et si près de la vérité, qu'on peut douter en le lisant si ce n'était pas autant le pressentiment réfléchi d'un sage éveillé que le songe fiévreux d'un artisan endormi.
Voici le récit ou la légende de ce rêve, telle qu'elle est conservée dans la bibliothèque du conseiller aulique Beck :
(' Oîiiis imr (■flliilc (In cloil rr d' Arl)o«^Mst(*j mi lioiMiiu* ;ni Iront ]);il('. ;i la haihc Nuijijue, au regard li\o, se tenait devant inic lal)le, la tète dans sa main; cet hoimue s'appelait Jean (fnteid)eri;. Parlois il levait la tête, et ses yeux brillaient eonnne illuminés (Tune clarté intérieine. Dansées instant», Jean passait ses doigts dans sa barbe, a\e«' un nion- \enient rapide de joie, (^est (pie l'ermite dr la cellule cherchait un])rol)lème dont il entrevoyait la solution. Soudain Gutenberg se lève, et un cri soi t de sa poitrine : c'était comme le soulaj^ement dinie ])ensée longtemps comprimée. Jean court vcis un bahut, l'ouvre et en tire un instrument tranchant ; puis, en proie à des mouvements saccadés, il se met à découj)er un petit morceau de bois; dans tous ses mouvements il y avait de la joie et de l'anxiété, comme s'il craignait de voir s'échaji])er son idée, diamant qu'il avait trouvé et qu'il voulait fixer et tailler pour la postérité. Jean taillait rudement et avec une activité fébrile ; son front se couvrait de gouttes de sueur, tandis que ses yeux suivaient avec ardeur le piogrès de son travail. H travailla ainsi lonotemps . mais ce temps lui [larnt court. Enfin il trempe le bois dans nur li([ueur noirâtre, le pose sur un jiai'chemin. et, pesant de tout le poids de son corps sui" sa main , il s'en sert comme d'une presse, il imj)rinic Ja j)reiiiicrc lettre (piil aAait taillée eu iclicl'. il contem-
IJ-: CIVILISATELH. otio
pie SOU ani\ie, et un second eri , plein de l'extase du i;éiiie satisfait , s'exhale de sa bouche. II tenue les veux avec iiii aii' de béatitude telle que les saints du paradis pouvaient eu être jaloux, et tond3eépnisésur unescajoeau ; et quand le soniiucil s empara de lui, il nuinnurait : « Je suis immortel 1 » Alors il eut uu songe qui troubla son unie.
« J'entendis deux noix, dit-il, deux voix inconluies et d'un timbre différent, qui me parlaient alternativement dans Tàme. L'une me dit : « Ré- (c jouis-toi, Jean ; tu es innnortel! Désormais toute « lumière se répandra ])ar toi dans le monde! Les « peuples qui vivent à des milliers de lieues de ce toi, étrangers aux pensées de notre pavs, liront (c et comprendront toutes les pensées aujourd hui « muettes répandues et iiudtipliées comme la ré- « verbération du feu par toi, par ton œuvre!
« Réjouis-toi, Jean : tu es immortel : car tu es (( l'interprète qu'attendaient les nations pour cojifc verser entre elles! Tu es immortel, car ta découcc verte va dojnier la vie perpétuelle aux génies qui a seraient moils-nés sans toi, et qui tous par re- « connaissance proclameront à leur tour l'immorta- « lité de celui qui les innnortalise ! »
f( La voix se tut et me laissa dans le délire de la gloire. » J'entendis l'autre voix. Elle nie dit :
fc Oui, Jean, tu es innnortel! mais à quel prixi*
V La pensée de tes semblables csl-cllf cloue tona jours assez pure et assez sainte pour nK-riicr « d'être livrée an\ oreilles et aux yeux du i^eiue (c humain? N'y en a-t-il pas l)eaucoup, et le plus « grand nombre peut-être, rpii mériteraient mille ff t'ois plus d'être anéanties et étoufféesquc répétées
« et multipliées dans le monde?
« L'honmie est plus souvent pervers que sage et « bon; il profanera le don cjue tu lui fais, il abu- « sera du sens nouveau que tu lui crées! Plus d'un « siècle, au lieu de te bénir, te maudira !
<c Des hommes naîtront dont l'esprit sera puis- « sant et séducteur, mais dont le cœur sera su - <( perbe et corrompu; sans toi, ils seraient restés « dans l'ombre : enfermés dans un cercle étroit, « ils n'auraient porté malheur qu'à leurs proches « et à leurs jours; par toi, ils porteront vertige,mal- « heur et crime à tous les hommes et à tous les « Aûfes !
« Vois ces milliers d'âmes corrompues de la (( corruption d'une seule! Vois ces jeunes hommes ce pervertis par des livres dont les ])ages distillent « les poisons de l'esprit!
« Vois ''es jeunes filles devenues immodestes, iii- (( jidèles et dures aux pauvres, par ces livres oii ou (c leur versera les poisons du cœur !
« Vois ces mères pleurant leurs fils!
« Vois ces pères rougissant de leurs filles!
ce Jean, rimmortalité qui coûte tant de larmes et « d'angoisses n'est-elle pas trop chère? Envies-tu la « gloire à ce prix? N'es-tu pas épouvanté , Jean, de (c la responsal)ilité que cette gloire fera peser sur « ton âme ?
(c Crois-moi, Jean, vis comme si tu n'avais rien « découvert! Regarde ton invention comme un « rêve séduisant, mais funeste, dont l'exécution ne « serait utile et sainte que si l'homme était bon !... « Mais l'homme est méchant! et prêter des armef? <c aux méchants, n'est-ce pas pai ticiper soi-même à (C leurs crimes? »
« Je me réveillai dans l'horreur du doute! J'hésitai un instant; mais je considérai que les dons de Dieu, bien qu'ils fussent cjuelquefois périlleux, n'étaient jamais mauvais , et que donner un instrument de plus à la raison et à la noble liberté humaine, c'était donner un champ plus vaste à l'intelligence et à la vertu, toutes deux divines!
« Je poursuivis l'exécution de ma découverte! »
(Songe traduit par M. Garand;, à Strasbourg, d'après l'originaL)
Gutenberg, embrassant tout de suite, d'un premier coup d'œil, l'immense portée morale et industrielle de son invention, sentit que sa faible main, sa courte vie et sa modique fortune s'useraient en
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vain à une pareille œuvie. Il «'prouvait à la fois deux nécessités contradictoires : la nécessité de s'associer des anxiliaires dans ses dépenses et dans ses travaux mécaniques, et la nécessité de dérober à ses associés le secret et le véritable but de leurs travaux, de peur cfue son invention, dividt>née ou usurpée, ]ie lui enlevât la i^loire et le mérite de l'invention. Il jeta les yeux sur les nobles et liches patriciens qu'il connaissait k Strasbourg et à Mayence. Mais, vraisemblablement repoussé ])a]*tout à cause du préjugé cpii s'nttacbait alors dans la noblesse au travail des mains, et qui ne permettait pas au noble de devenir artisan sans déro<>er, il fut obligé de déroger bardiment lui-même, de se taire artisan, de s'associer aux artisans, de se confondre avec le peuple pour élever ce 2)euple à tous les niveaux de la moralité et de l'intelligence.
Sous prétexte de travailler en connnun à des ouvrages de merveilleuse et neuve industrie, comme la bijouterie , l'borlogerie , la taille et renchâssement des pierres précieuses , il conclut lui traité d'association avec deux babitants aisés de Strasbourg, André DritzeJien et Jean Riffe, bailli de Licbteneau, et plus tard avec Faust, orfèvre et banquier à Mayence , dont le nom, confondu avec celui de Faust, sorcier populaire et merveilleux de l'Allemagne, familier des mystères et confident des esprits, lit attribuer l'invention derim|)rimerie à la magie ;
i.t oiviLiSAiLLii. :m
enfin, avec HcilDuin, dont le frère venait de fonder la première fabrique de papier, à Strasbourg.
XVfT.
Afin -de tromper plus longtemps ses associés sur l'objet n'el de l'entreprise, Gutenber» se livra en effet,, avec eux, à plusieurs industries artistiques et secondaires. Continuant en secret ses recherches mécaniques pour l'imprimerie , il travaillait en même temps en public à ces autres métiers. Il enseignait, à Dritzchen, l'art de tailler les pierres précieuses; il polissait lui-même le verre de Venise pour en faire des glaces; il les taillait en facettes; il les enchâssait dans des cadres de cuivre, qu'il enrichissait de figurines de bois représentant des personnages de la Fable, de la Bible ou de l'Evangile. Ces miroirs, qui se vendaient à la foire d'Aix-la- Chapelle, alimentaient les fonds de l'association et aidaient Gutenberg aux dépenses secrètes destinées à accomplir et à perfectionner son invention.
Pour mieux la dérober encore à l'inquiète curiosité du public, qui commençait à murmurer des soupçons de sorcellerie contre lui , Gutenberg sortit de la ville; il établit ses ateliers dans les ruines d'un vieux monastère abandonné, qu'on appelait le couvent de Saint -Arbogaste. La solitude du lieu, qui n'était habité que par des indigents des faubourgs , couvrirent ses premiers essais.
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Au fond (les vastes cloîtres du monastère livré à ses associés pour leurs travaux moins cachés , Gutenber^ s'était réservé à lui seul une celhde, toujours fermée de serrures et de verroux , où nul ne pénétrait jamais ; il était censé y dessiner les plans, les arabesques, les figurines de sa bijouterie et de ses cadres de glace; mais il y passait ses jours et ses nuits à se consumer d'insomnie et d'ardetnpour ra})plication de sa découverte. Il y taillait en bois ses lettres mobiles; il méditait de les fondre en métal ; il y cherchait laborieusement le moyen de les enchâsser dans àts formes, tantôt de bois, tantôt de fer, pour en faire des mots, des phrases, des lignes, des pages espacées sur le papier. Il y inventait des enduits colorés, à la fois huileux et secs, pour reproduire ces caractères; des brosses ou des tampons pour répandre cette encre sur les lettres , des planches pour les contenir, des vis et des poids pour les comprimer. I^s mois et les années se consumaient avec sa fortune et avec les fonds des associés dans ces patiences , dans ces épreuves, dans ces succès et dans ces revers.
Enfin, ayant exécuté en miniature une presse i\\ù lui parut réunir toutes les conditions de l'imprimerie, telle qu'il la concevait alors, il cacha ee modèle sous son manteau, et, entrant dans la ville, il alla chez un habile touriieiu' en bois et en métal, nommé Conrad Saspach . (|ui demeurait an cancfour >ïer-
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cier, pour le prier de l'exécuter en grand. 11 recommanda le secret à l'ouvrier, lui disant seulement que c'était une machine à l'aide de laquelle il se proposait d'accomplir des chefs-d'œuvre d'art et de mécanique dont on connaîtrait plus tard les prodiges.
Le tourneur, prenant, tournant et retournant le modèle dans ses mains, avec ce sourire de dédain d'un artisan consommé, pour une ébauche, lui dit d'un air un peu railleur :
« — ^lais c'est tout simplement ini pressoir que « vous me demandez là, messire Jean.^ — Oui, a répondit d'un ton grave et exalté Gutenberg : «c'est un pressoir, en effet; mais c'est un près - « soir d'où jaillira bientôt à flots intarissables la « plus abondante et la plus merveilleuse liqueur qui « ait jamais coulé pour désaltérer les hommes! Par « lui, Dieu répandra son J^'erhe ; W en découlera « une source de pure vérité : comme un nouvel ce astre, il dissipera les ténèbres de Fignorance , et « fera luire sur les hommes une lumière inconnue « jusqu'à présent. :» Et il se retira. Le tourneur, qui ne comprit rien à ces paroles, exécuta la machine et la rapporta au monastère d'Arbogaste.
Ce fut la première presse.
En la remettant aux mains de Gutenberg, le tourneur commença à se douter de quelque mystère : « Je vois bien, messire Jean, dit-il à Guten-