INïRODLGTlUN
«de mémoire les stances de l'Arioste; mais le pc- « cheur napolitain chante les strophes de la Jéritsa- « leni délivrée ; mais les rapsodes deTIonie et de l'ar- « chipel grec gagnaient leur vie en allant, de port en «port, dans les îles et sur les montagnes du conti- «nent, psalmodier les poésies d'Homère; mais les « Hébreux, dans leur captivité, s'asseyaient, comme « le disent leurs annales, sur les rives des fleuves de (cBabylone, et pleuraient en se rappelant les uns « aux autres les hymnes sublimes de leurs prophètes « et de leurs rois, accompagnés de la harpe de Da- «vid; mais les peuples de l'Inde apprenaient par «cœur, dès leur enfance, les passages des grandes « épopées, monuments de leur origine, de leur tradi- « tion et de leur histoire ; mais les trois cents millions «d'habitants du céleste empire savent les maximes «philosophiques de leur philosophe et de leur ré- « vélateurConfutzee ; mais les Arabes chantent en- « core dans le désert de la Mésopotamie les récits « amoureux et belliqueux d'Antar, l'Homère des ca- « ravanes; mais les Persans assaisonnent, sous leur « pauvres tentes, les vins de Chiraz des vers volup- « tueux et sages de Shadi , l'Horace de l'Orient ; « mais les pèlerins mahométans qui vont visiter le « tombeau du prophète à la Mecque lisent, suspen- «dues aux murs du monument sépulcral, les plus «belles poésies que l'année ou le siècle a inspirées « à leurs écrivains sur le chaste amour, sur les char-
tfines d'une beauté accomplie, sur le cheval de «guerre, sur les armes, sur les exploits des guer- « riers,sur la charité religieuse, sur l'hospitalité in- « violable, sur la sagesse des barbes blanches, sur (' les préceptes de la morale, sur les soixante et « dix mille vertus du nom de Dieu ; mais le pasce teur de Servie et de Dalmatie a ses chants popu- « laires;mais l'Ecossais a son Ossian ; mais l'Espa- « gnol lui-même a ses soupirs rimes, ses romanceros « chevaleresques et sa guitare. Le Français seul n'a « rien que son verre au cabaret et sa chanson avi- « née, plus grossière et plus cynique que son vin « même, pour charmer ses longues soirées d'hiver, « pour faire rêver sa femme à la lueur du foyer, ce pour délier la langue de ses fils, et pour impri- « mer dans la tendre imagination de ses filles les ce belles images de la nature, les saintes inspirations ce de l'âme, les héroismes du cœur, les modèles des « mœurs, les grandeurs de Dieu!
<c Est-ce misère.-^ Mais les peuples que je viens
a de citer ne sont pas plus riches que nous: la
« chaumière de l'Highland, la tente de l'Arabe, la
« hutte du Serbe n'ont pas plus de meubles ou de
ce loisirs que la maison de nos paysans, mille fois
« moins que le logement des artisans de nos
« villes. D'ailleurs, puisqu'ils ont assez d'argent
« pour acheter du colporteui* d'automne l'image
« grossière, la cliansori courante, la complainte « du mois, ils en auraient assez pour acheter un « aliment aussi économique, mais plus sain, de « leur intelligence; une page d'Evangile ou une « page de Racine ne pèse pas plus sur une feuille de « papier qu'une page obscène ou qu'une chanson « à boire; une bonne idée ne coûte pas plus qu'un « scandale. Ce n'est donc pas l'indigence.
« Est-ce l'ignorance? Gela pouvait être autrea fois, quand le peuple ne savait pas lire; mais, « depuis quinze ans que l'instutition de l'en- « seignement primaire dans nos hameaux a donné « à nos enfants du peuple ce sens de plus, le sens « intellectuel et moral, puisque le peuple peut « lire, pourquoi ne lit-il pas , ou pourquoi ne lit-il « encore que des choses indignes d'être lues.*^ Pource quoi ne contemple-t-il que des images de nature fc à souiller ou à dégrader ses yeux.^ Pourquoi la « littérature, la sculpture, la peinture, la gravure « et la musique du peuple en France sont-ils le « scandale, l'abrutissement, la honte de l'art?
a C'est que la littérature, la sculpture, la peinte ture, la gravure et la musique ont été méprisées « jusqu'ici en France; c'est que l'art avait dédaigné « de se faire populaire, et que le peuple avait été « incapable jusqu'à nos jours de s'élever aux
« jouissances intellectuelles et moralisantes de « l'esprit. »
« Et pourquoi cela encore? C'est que, de tous a les pays de la terre, la France était peut-être le « pays oii le peuple occupait le moins de pWce (c dans la pensée de ceux qui cultivent les lettres et « les arts de l'esprit et de la main. Nous pensions, « nous dessinions, nous faisions des vers, nous « écrivions des opéras pour les cours ; nous lais- « sions le cynisme et le vice peindre, écrire, graver, « chanter, ou plutôt hurler pour le peuple. La li- « berté croissante a changé tout cela et le changera « de jour en jour davantage. L'esprit qui montait « pour plaire aux sommités exclusivement élé- « gantes et lettrées du monde social descendra « maintenant pour souffler sur les masses et pour « les imprégner peu à peu du sentiment du beau, a du grand , du bon dans les arts. Nous élèverons « le niveau des âmes en élevant le niveau des es- « prits, nous créerons l'unité des intelligences, (c C'est évidemment l'œuvre de ce siècle, l'œuvre oc de Dieu. Heureux ceux qui la comprendront et a qui seront assez heureux pour y concourir !
ce Je l'ai l'essayé de deux manières pour ma faible a part. J'ai fondé un journalisme populaire que ce personne n'avait encore osé tenter jusqu'ici ,
«journalisme grave, pliilosopliiqiie , politicjne « dans l'acception élevée du mot, tachant d'in- « spirer au pays , par des conseils de tous les mois, <c le véritable sentiment de sa dignité morale et de « ses devoirs dans la société. Ce journalisme ne « flattait ni ses ignorances, ni ses faiblesses, ni ses « passions ; il ne l'enivrait point par des espérances « chimériques, il ne jetait pas des brandons au feu <c de ses haines ou de ses colères, il n'amusait pas « sa malignité oisive par des invectives contre son « gouvernement, par des facéties contre ses supé- « riorités, par des épigrammes contre les noms « qui honorent le siècle; il tâchait de leur infuser « les véritables grandeurs d'une nation, l'adoration « libre pour le Souverain des souverains, la véné- « ration pour les institutions qui relient la terre « au ciel, le temps à l'éternité, ses misères à ses « espérances, la paix, plus difficile et plus glo- « rieuse que la guerre entre les nations, la tolé- « rance entre les opinions, la fraternité pratique « entre les classes , la concorde entre les cœurs , « l'âme d'une véritable société, enfin.
« Tout le monde me prédisait que je tentais une « œuvre impossible, que le peuple laisserait tom- « ber à terre et foulerait aux pieds un journalisme « si peu approprié à sa nature jusqu'ici, pour se « précipiter exclusivement sur ces feuilles ordu-
<c rières et envenimées où on lui sème la chimère « la discorde, l'envie, le sarcasme, la calomnie, la (c haine anonymes, comme les Orientaux sèment de «. Vopiiim dans l'air pour empoisonner l'atmo- « sphère, afin que la masse se dessèche, s'énerve « et meure à petit feu en le respirant. Eh bien, le « peuple a trompé ceux qui avaient si mauvaise « opinion de ses instincts et qui se croyaient « incapables de choisir un aliment sobre, mais a sain, de préférence à ces aliments savoureux, ce mais corrompus , qu'on lui jette. En quelce ques mois , le Conseiller sévère , consciencieux (c du peuple , est devenu le manuel de cent mille (c cultivateurs, artisans, ouvriers. Si les hommes de ce plus de talent et de plus de loisir que moi s'ucc nissaient à mes efforts isolés et me prêtaient leur ce temps, leurs talents, leur génie, leur âme, pour ce multiplier ces conseils, et pour répandre tous ce les matins, au lieu de tous les mois, ces entretiens ce avec le public pour le tenir au courant des évéce nements, des connaissances qui lui sont utiles, ce des sciences, des livres, des choses, des hommes, ce des idées, le journalisme sérieux du foyer serait ce créé, la civilisation serait devenue populaire, ce l'ordre social serait expliqué, et, du moment qu'il c< serait expliqué, il serait inébranlable. Les ténè- (c bres et le chaos furent une même chose avant ce l'éclosion du monde matériel. Les ténèbres et le
ft chaos se tiennent de même dans réiaboration du « monde moral. Epurer donc l'intelligence des ce masses, et vous aurez l'ordre, le grand jour et le « progrès des mœurs et des lois.
« Ce qu'on peut faire ainsi par le journalisme a en initiant le peuple à la littérature, qui n'est ce que le moyen de la civilisation, il faut le faire ce pour l'intelligence et pour le sentiment des maste ses par l'histoire. Elle n'est que la pensée des ce siècles recueillie dans quelques pages, des pièces a de monnaie d'un métal épuré qui contiennent 'c une immense valeur sous un petit poids. Il faut ce des bibliothèques au peuple; il faut que ces bicc bliothèques soient sous sa main, sous la main « de ses femmes, de ses vieillards, de ses jeunes ce filles, de ses enfants, au coin de chaque foyer; il ce faut qu'à ses heures de soirée, de pluie, d'hiver, ce de chômage, de loisir de dimanche, il trouve, ce sans se déplacer, dans sa famille, ce foyer de ce cœur et de vertus, l'entretien honnête, élevé, te poétique , historique, politique, philosophique, ce religieux, intéressant, touchant, attachant, avec ce les esprits qui, dans tous les Ages, ont le mieux ce compris, le mieux senti, le mieux écrit, le mieux ce chanté l'esprit et le cœur humain ; il faut que ces
LE CrVILISATEUR. 39
a livres soient les hôtes, les visiteurs, les oonvi-
« ves, les amis de la maison de l'artisan; il faut
« qu'ils y tiennent peu de place, qu'ils y coûtent
« peu de frais , qu'ils s'approprient aux mœurs, à
« la fortune, à la simplicité de la famille où ils sont
« admis; il faut même qu'ils y entrent gratis,
« comme l'air, le rayon, la bonne odeur du jardin
« y entrent. Quelques hommes de bien se réuni-
« ront et se diront: Faisons, à frais communs,
« une édition choisie, abrégée, châtiée, conmien-
« tée en un petit volume, sur papier économique,
« en caractères peu coûteux, d'Homère, du Tasse,
« de Platon, de Tacite, de Cicéron, de saint Augus-
« tin, de Bossuet, de Fénelon, de Racine, de Cor-
« neille, de Rousseau, de Buffon , de Pascal, de
«Bernardin de Saint-Pierre, de Chateaubriand,
« de celui-ci, de celui-là, de tous ceux qui ont
fc illustré l'humanité dans tous les pays et dans
« tous les siècles, philosophes, poètes, historiens,
<c orateurs, politiques, moralistes, romanciers; ré-
« duisons-la à la proportion du loisir et de l'intel-
« ligence moyenne du peuple; faisons de ces ^sta-
cc tues des bustes et des statuettes de la gloire de
« l'esprit humain, qui puissent entrer par la porte
ft de la chaumière et de la mansarde, et prendre
« place sur les tablettes de bois de la mère de fa-
ft mille, entre le lit et la cheminée, sans obstruer
« la chambre; ce seront les meubles de l'esprit qui
40 INTUODUGTION.
« ne gêneront pas les meubles du ménage; la fa- « mille s'en servi la dans ses loisirs, dans ses tris- « tesses, dans ses joies, dans ses piétés intéj'ieures; « tout homme riche ou pauvre, passant par la vie, « dans cpielqjie condition que ce soit, connaîtra « les noms des grands hommes qui ont illustré, « honoré, éclairé, servi, charmé l'humanité, l'his- « toire des principales races de peuples qui ont « possédé la terre, les oeuvres résumées des philo- « soplies, des poètes, des moralistes, des contem- (c plateurs religieux qui ont laissé leurs pensées « écrites en héritage, eh domaine commun à leurs « semblables.
« Comment s'étaient formés la langue, l'oeil et « le goût de cet admirable peuple athénien qui jute geait lui-même les odes de Pindare, les tragédies « de Sophocle, les discours de Démosthène, les « délicatesses d'Aristophane, les doctrines éthé- « rées de Platon, les tableaux de Zeuxis, les statues « de Phidias? Par l'habitude qu'il avait contractée « de vivre en communauté d'esprit et de sentiment « avec ses grands hommes, j)ar la communication « de ce sentiment du grand, du beau et du suce blime dont il avait constamment les types, les «modèles, les chefs-d'œuvre, les exemples sous « les yeux. Ces grands orateurs entendus par le « peuple dans les assemblées politiques, ces grands
a poètes aux jeux olympiques ou au théâtre, qui était alors une institution au lieu d'être une industrie, les jardins d'Académus , oii l'indigent assistait, quand il le voulait, aux dialogues de Socrate, aux leçons de Platon, les œuvres de ses peintres suspendues pour lui dans ses temples, les statues de ses sculpteurs dévoilées au Parthénon ou sans cesse exposées à son admiration, étaient autant d'éditions populaires de tous les chefs-d'œuvre de l'esprit, de la sagesse ou de la main des hommes. Grâce à ces éditions gratuites, ce peuple était devenu , non un peuple de rois comme le peuple romain, mais un peuple de philosophes, de poètes, de sages, d'artistes. Jamais l'esprit humain n'était monté si haut, et, quand on veut en calculer aujourd'hui la hauteur, c'est aux débris qui nous restent de cette époque qu'il faut encore la mesurer.
« Eh bien, c'est à cette hauteur de civilisation « intellectuelle et artistique, perfectionnée encore « par l'abolition de l'esclavage, par l'égalité morale <c des sexes, par la diffusion de tous les sentiments « religieux, que nous sommes appelés à porter <c l'âme, les mœurs, le goût, la langue, les arts, de
(( nos populations rurales ou industrielles. Voilà la
« véritable égalité, la j)lus facile et la plus sainte
« (le toutes, réj:;alité devant la civilisation.
« J'ai eu des succès et des revers dans ma vie d'écrivain. Au commencement de ma carrière, les esprits éminents de mon époque, les femmes, ces pressentiments vivants de la postérité, parce qu'elles portent en elles le jugement inné des œuvres d'art, dans cette sensibilité infaillible comme la nature; les jeunes gens dont les années et les sophismes des écoles n'ont pas encore oblitéré le sens moral ; les riclics et les heureux de ce monde, qui ont les loisirs et les raffinements du goût exercé par le loisir; les princes qui aiment à décorer leurs noms de tous les rayons de célébrités de leur siècle, les cours qui demandent aux lettres une consécration et une mémoire pour la postérité, favorisèrent d'un salut de bienvenue et d'un sourire de bienveillance mes premiers vers. Les grands noms historiques, littéraires ou consulaires de jnon pays et tt de raçs jeunes années , les Rohan , les Monta morency, les Talleyrand , les Laine, les de a Serres, les Royer-Collard , les princes et les «princesses, les rois qui, comme Louis XVJII, et Alexandre et les souverains lettrés du Nord
« ou de la Toscane , s'honoraient d'être les part trons et quelquefois les émules des écrivains ce et des poètes, ne dédaignèrent pas de m'é- « lever jusqu'à leur entretien, et quelquefois jusf( qu'à leur amitié. J'en ai gardé une respectueuse « mémoire; je ne leur ai dû aucune faveur vénale (( de nature à dégrader les lettres de leur indépen- « dance, cette véritable noblesse de l'esprit; mais (c je leur ai dû d'avoir été sollicité et élevé par eux (c à ces commerces d'esprit avec les hautes situa- « tions et les hautes intelligences de mon temps, « qui , comme le dit Cicéron, « font monter sans « orgueil, font descendre sans abaissement, les pa- « triciens et les plébéiens de la littérature, et font « converser de niveau ceux que la nature a créés « pareils par les goûts, inégaux seulement par les « situations.'
« Et maintenant, au terme de ma carrière litté- « raire que je ferme moi-même avant l'âge de la <c lassitude, comme Rossini s'est sagement retiré « dans son silence à Bologne avant d'avoir perdu <t une note de sa voix, mon ambition serait de recc cevoir, en bas, dans les rangs obscurs mais ho- (c norables du peuple, la naturalisation littéraire « et poétique que j'ai reçue autrefois, en haut, (C dans les rangs supérieurs et élégants de la société 'C lettrée. Oui, ce qu'on appelle risiblementla gloire
« des lettres, et qui n'est au fond que la modeste ce popularité domestique d'un nom parmi d'autres « noms contemporains pins éclatants, serait pour ce moi ceci :
« Laisser quelques pages de mes sentiments ou « de mes pensées en un petit volume sur la tablette « de la chaumière ou de la mansarde des ouvriers « des villes et des campagnes ;
« Etre feuilleté le soir à la veillée, à la lueur de « la lampe du foyer, par les mains de la mère de « famille, de ses filles, de ses fils, comme un petit « catéchisme de cœur ;
(c Être emporté comme un ami et récité par « fragments, le dimanche, dans les promenades (jue (c la famille et les voisins font dans leurs blés ou « dans leurs vignes en fleurs;
a Être en tiers avec l'ouvrier honnête, aisé, lace borieux et sa compagne, quand ils vont, les jours <c de fête, en été, goûter en plein air, hors de l'ate- « lier et loin de la ville, l'air libre, embaumé, pri- « mitif, qui renouvelle dans leur âme, comme ce dans leur poitrin-e, le sentiojent comme la respi- (c ration et la vie:
« Être bercé avec les petits meubles de terre et (c les ustensiles de ménage des pêcheurs, dans la « chaloupe où la famille de matelots de nos côtes « va se promener sur la mer de Bretagne ou dans « les anses de la Méditerranée;
<c Etre enfoui avec le pain noir et les olives sa- « lées dans le sac de toile où le pâtre des Hautes- « Alpes et des Pyrénées renferme sa provision de « solitude, en allant dans la région des chamois « conduire ses troupeaux de moutons, de chèvres « ou de vaches qui ne reviendront qu'aux neiges « d'hiver;
« En un mot , devenir une part négligée mais a nécessaire du mobilier des pauvres gens, dans «r toutes les professions diversifiées de la vie rurale, « pastorale, maritime ou sédentaire du peuple; « en un meilleur mot encore, être vulgarisé.
ce C'est une ambijtion qui paraît, au premier ((. coup d'œil, aspirer à descendre, mais qui, en « réalité, aspire à monter, car il n'y a rien de plus « haut que l'âme d'une nation, et c'est faire partie « de l'âme d'une nation que de devenir la lecture, « la rêverie, la prière, l'entretien familier de la « foule honnête.
« L'or est l'or sous toutes les formes, il est vrai : « il garde en lingot comme en monnaie son éclat et « son prix ; mais son utilité varie cependant selon a sa masse, selon sa place dans le luxe et dans l'é- « change, et selon son usage dans la circulation. « Aimez-vous mieux être la dorure qui brille inu- « tilement sur le dais du trône, le lingot qui som- « raeille immobile dans les caves des banques « publiques, que la petite pièce d'or monnayée qui « passe toujours active de petit tralic en petit tralic « dans les mains de la foule pour multiplier sa ri- « chesse et satisfaire à ses besoins du jour? Voilà la ce question.
ce Eh bien , pour moi, en matière de publicité « littéraire, cette question est jugée par mon cœur. « J'aime mieux être le modeste volume tenu dans (( la main du vieillard, de la mère et de l'en- « fant qui l'ont payé d'une obole, que le magni- <c fique in-quarto à tranches dorées , sur un beau ce papier orné de gravures et relié de soie, immobi- « lise sur les rayons de la bibliothèque de l'opucc lence. J'aime mieux être la petite monnaie qui ce achète pour un plus grand nombre d'hommes, mes « frères, le pain du jour ou le délassement du soir; ce cette monnaie vaut moins pour un seul, elle est ce chère à un plus grand nombre; et si vous multiee pliezsa valeur par toutesles valeurs qu'elle a créées
« successivement dans le commerce de toutes les mi- « nutes et dans les mains de cette multitude pendant (c une année, vous trouverez que la petite obole « a rendu plus de services et représenté plus de « bienfaits que le lingot. C'est tout le secret de la « littérature populaire, et c'est aussi tout le motif ((. et toute la gloire de cette modeste publication! »
Je persiste encore aujourd'hui dans la pensée que m'inspirait, il y a deux ans^ cette lettre: pour être admiré il faut monter; pour être utile il faut descendre.
LAMARTiiNE.
(Toute reproduction ou traduction de cet ouvrage, non autorisées par l'auteur, sont interdites.)
Paris. — Typographie de Firmin Didol frères, rue Jacob, 56.