‹ Le civilisateurChapitre 5 sur 31 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

L'amour de la patrie est aux peuples ce que l'amour de la vie est aux hommes isolés; ciir la patrie est la vie des nations. Aussi cet amour de la patrie a-t-il enfanté, dans tous les temps et dans tous les

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pays, des miracles d'inspiration , de dévouei»ent et d'héroïsme. Comment en serait-il autrement? Les actes sont proportionnés à la force du mobile qui les produit. La passion du citoyen pour sa patrie se compose de tontes les passions personnelles ou désintéressées dont Dieu a pétri le cœur liumain: amour de soi-même, et défense du droit sacré que tout homme venant en ce monde a d'occuper sa place au soleil sur la terre; amour de la famille, qui n'est que la patrie rélrécie et serrée autour du cœur de ses*fils; amour du père, de la mère, des aïeux, de tous ceux de qui on a reçu le sang, la tendresse, la langue, les soins, l'héritage matériel ou immatériel, en venant occuper la place qu'ils nous ont préparée autour d'eux ou après eux sous le toit ou dans le champ paternel ; amour de lu femme, que notre bras doit protéger dans sa faiblesse; amour des enfants, en qui nous revivons par la perpétuité du sang, et à qui nous devons laisser, même au prix de notre vie, le sol, le nom, la sûreté, l'indépendance, l'honneur national, qui font la dignité de notre race; amour de la propriété, instinct conservateur de l'espèce, qui incorpore à chaque homme un morceau de cette terre dont il est formé; amour du ciel, de l'air, de la mer, des montagnes, des horizons, des climats âpres ou doux, mais dans lesquels nous sommes nés et qui sont deveiuis, |)ar l'habitude.

des parties de nous-mêmes, des besoins délicieux de notre âme, de nos yeux, de nos sens ; amour des mœurs, des langues, des lois, des gouvernements, ([ui nous ont, pour ainsi dire, emmaillottés dès le berceau , que nous pouvons vouloir modifier librement par notre propre lumière et par notre volonté nationale, mais dont nous ne devons pas permettre qu'on nous exproprie par la violence de l'épée étrangère, car la civilisation même, imposée par la force, est une servitude; et la première condition pour qu'un progrès social soit accepté par un peuple, c'est que ce peuple soit libre de le refuser.

En récapitulant par la pensée toutes ces passions instinctives dont se compose pour nous l'amour de la patrie, et eu y ajoutant encore une passion naturelle à l'homme, la passion de sa propre mémoire, du souvenir de ses contemporains et de ses descendants, de la gloire de la postérité qui inspire et qui récompense dans le lointain les grands sacrifices, les dévouements jusqu'à la mort à son pays , on comprend que, de toutes les nobles passions humaines, celle-là est la plus puissante, parce qu'elle les contient toutes à la fois, et que, s'il y a dans l'histoire des efforts surnaturels à attendre de l'humanité, il faut les attendre du patriotisme

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Toutes les fois qu'un pareil sentiment monte jusqu'à l'enthousiasme dans un pays, les femmes l'éprouvent au même degré, et même à un degré supérieur aux hommes. La patrie ne leur appartient pas plus qu'à nous; mais comme elles sont, par leur nature, plus impressionnables, plus sensibles et plus aimantes, elles s'incorporent plus personnellement, par tous leurs sens et par tout leur cœur, ce qui les entoure. Cette chère et délicieuse image de la patrie se compose, pour elles, de leurs mères, de leurs sœurs, de leurs frères, de leurs époux, de leurs enfants, de leurs foyers, de leurs tombeaux, de leurs temples, de leurs dieux; et elles s'y attachent comme les choses faibles aux choses fortes, avec d'autant plus d'enlacements et de frénésie, que quand ces appuis s'écroulent elles périssent avec leur soutien.

Et puis (nos pères le savaient) la femme, inférieure par ses sens, est supérieure par sou àme. Les Gaulois lui attribuaient un sens de plus, le sens divin. Ils avaient raison : la nature leur a donné deux dons donlonrenx, niais célestes, rpii les

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distinguent et qui les élèvent souvent au-dessus de la condition humaine : la pitié et l'enthousiasme. Par la pitié elles se dévouent, par l'enthousiasme elles s'exaltent. Exaltation et dévouement, n'est-ce pas là tout l'héroïsme? Elles ont plus de cœur et plus d'imagination que l'homme. C'est dans l'imagination qu'est l'enthousiasme, c'est dans le cœur qu'est le dévouement. Les femmes sont donc plus naturellement héroïques que les héros. Et quand cet héroïsme doit aller jusqu'au merveilleux , c'est d'une femme qu'il faut attendre le miracle. Les hommes s'arrêteraient à la vertu.

Toutes les nations ont dans leurs annales quelques-uns de ces miracles de patriotisme dont une femme est l'instrument dans les mains de Dieu. Quand tout est désespéré dans une cause nationale, il ne faut pas désespérer encore, s'il reste un foyer de résistance dans un cœur de femme, qu'elle s'appelle Judith, Clélie, Jeanne d'Arc, la Gava en Espagne, Vittoria Colonna en Italie, Charlotte Corday de nos jours. A Dieu ne plaise que je compare celles que je cite ! Judith et Charlotte Corday se dévouèrent, mais elles se dévouèrent jusqu'au crime. Leur inspiration fut héroïque, mais leur héroïsme se trompa d'armes ; il prit le poignard

du meurtrier, au lieu de saisir le glaive du héros. Leur dévouement fut célèbre, mais il fut flétri ; c'est juste. Jeanne d'Arc ne s'arma que de Tépée de son pays. Aussi fut-elle pour son temps, non pas seulement l'inspirée du patriotisme, mais l'inspirée de Dieu

Ces inspirations, dont les crédulités populaires font des merveilles, sont-elles des miracles surnaturels en effet, des éyocations matériellement divines, appelant par leurs noms déjeunes filles dans la foule, pour leur donner la mission de sauver leur nation .•^Ou sont-elles simplement des miracles naturels, des sommations muettes de l'inspiration intérieure, des contre-coups épars et répercutés de l'impression d'un peuple entier résumant ses souffrances dans un seul cœur, son cri dans un seul cri, et opérant ainsi, par une seule main, le prodige du salut de tous .'^ L'historien sérieux ne se pose seulement pas ces cpiestions et ces doutes. S'il réprouve le sarcasme, cette impiété contre l'admiration, dont un grand homme a profané son génie en cherchant à profaner cette pauvre martyre de la patrie, il n'introduit pas dans l'histoire les puérilités de l'imagination populaire. Le miracle de l'héroïsme est plus grand que celui de la légende. Il

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jie le discute pas, il le raconte. La critique tombe devant la sincérité d'une enfant. L'enthousiasme est un feu sacré. On n'analyse pas la flamme, on s'y éblouit et on s'y brûle. Voilà l'esprit dans lequel nous allons raconter cette histoire, plus semblable à un récit de la Bible qu'à une page du monde nouveau.

C'était en i/^ag. La France se décomposait avant d'avoir été achevée. Cette grande monarchie, qui n'était presque plus qu'une confuse fédération de vassaux indépendants et souvent rivaux de la couronne, était tombée en lambeaux et en anarchie. En perdant son unité, elle allait perdre son indépendance. Le ciel l'avait frappée de deux fléaux, une reine perverse et un roi insensé, un interrègne et une régence. Les interrègnes, dans une monarchie, sont des évanouissements de l'autorité; les régences sont les gouvernements de la faiblesse. Une seule de ces conditions suffit pour perdre une nation. Tout gouvernement est préférable à ces gouvernements sans possesseur, et disputés par l'intrigue ou par les armes entre des partis ambitieux.

Charles VI était roi de nom. Frappé de démence par la terreur qu'il avait éprouvée en échappant

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