IKAiNN]-: \y\HC
avec peine à la mort dans une fête où ses conipaonons de plaisir et lui s'étaient enduits d'étoupes et de résine pour imiter les brutes, et où quatre de ses courtisans avaient été consumés sous ses yeux, il languissait dans un idiotisme interrompu par des fureurs ou par des abattements qui le rendaient semblable à un enfant. II avait épousé Isabeau de Bavière. Cette jeune reine, douée par la nature de la beauté des Poppée ou des ThéodoTa, ces courtisanes élevées au trône par le vice, en avait aussi les légèretés , les perversités et les ambitions.
A. peine cette jeune princesse était-elle montée sur le trône, qu'elle avait pressenti dans son mari la puérilité d'esprit qui devait bientôt dégénérer en démence. Livrée, par les mœurs corrompues de cette époque et de cette cour, au tourbillon des plaisirs les plus emportés, elle avait ressenti une passion coupable et politique pour le jeune duc d'Orléans, frère du roi. Ce prince, plus fait par son courage pour le trône, plus fait par sa grâce pour séduire le cœur d'une femme, avait partagé par inclination et par ambition cette ardeur. Une orgie nocturne, à la suite d'une mascarade, avait préludé au crime. Depuis cette époque fatale, le chic d'Orléans et la reine, unis de passion, de crime et d'intérêt, régnaient. Les grands vassaux, les oncles du roi, le duc de
LE GIVILISAÏEUU. ri7
Bourgogne, le duc d'Anjou , le duc de Bretagne, jaloux de ce règne qui leur enle\ait l'exploitation du royaume, avaient entraîné dans leur cause le lils encore enfant du roi. Dans ces jours de férocité, qui rapjDelaient l'ancienne Rome par les meurtres, la nouvelle Italie par les conjurations, tontes les intrigues se dénouaient par des assassinats. Le duc d'Orléans, appelé une nuit sous un faux prétexte, et sortant du palais de la reine, est renversé de son cheval et frappé de treize coups de poignards par viugt hommes inconnus, qui laissent son corps sanglant dans la rue àja porte de son hôtel. La rumeur publique accuse le duc de Bourgogne du crime, le jeune Dauphin d'acquiescement , ses partisans de complicité. La reine, qui perd à la fois son amour et sa force, jure de laver ses larmes dans le sang du meurtrier. Elle se ligue avec le connétable d'Armagnac, beaupère du duc d'Orléans assassiné, contre le duc de Bourgogne. Les d'Armagnacs, famille sanguinaire, proscrivent , massacrent , et sont proscrits et massacrés tour à tour dans Paris. Servant et dominant à la fois la reine, leur instrument et leur victime, ils s'alarment de l'ascendant d'un nouveau favori , le jeune Boisbourdon. Ils osent l'immoler aux pieds de la reine, pour régner seuls en son nom.
Désespérée de la mort, furieuse du crime, humiliée du joug. Tsabeau sacrifie ses ressentiments
58 JKANNK D ARC.
passés à sa haitie présente. Elle conspire avec le duc de Bourgogne la perte et la mort des Armagnacs, et lui vend à la fois leur sang et son cœur, en échange de la vengeance qu'elle attend de lui. Le duc de Bourgogne rentre à la faveur de cette trame dans Paris, immole les Armagnacs, satisfait et assujettit la reine, prend la tutelle du roi, combat dans les provinces contre les restes du parti contraire, unis aux Anglais. Les Français, ainsi déchirés en factions, succombent à la bataille d'Azincourt, qui livre la patrie au roi d'Angleterre sur les cadavres de la noblesse française. Sept princes de la maison royale sont ensevelis sur ce champ de bataille. Le fils aîné du roi meurt de douleur; son frère, du poison versé dans ses veines par les ennemis des Bourguignons. Le troisième fils du roi, maintenant Dauphin, devenu plus tard Charles VII, grandit dans cette alternative de mollesse et de proscriptions, qui rappellent Home par le sang et les Gaules par la légèreté. Il s'essaye à gouverner avec les Armagnacs. Il affecte la lassitude de la guerre et la soif de la paix. Il décide avec peine le duc de Bourgogne à une entrevue , prélude d'une réconciliation générale des princes et des partis sur le pont de Montereau. Le duc, poursuivi par l'ombre de sa victime, le duc d'Orléans, hésite, et craint un piège dans son triomphe. On l'entraîne, il entre dans le pavillon de la conférence: il y tombe à Tins-
LE CrsaLISATEUR. m
tant sous Ja hache de Tanneguy du Châtel. Un cri d'horreur s'élève de toute la France, et surtout à Paris vendu aux Bourguignons. On accuse leDauphin, innocent du crime des Armagnacs, qui avaient frappé seuls, pour prévenir la réconciliation des deux princes. Isabeau, qui accuse elle-même sou fils, se fait enlever par les Bourguignons de la captivité où la retenaient les Armagnacs à Tours. Les Bourguignons et la reine se liguent avec les Anglais, maîtres de la moitié du royaume. Elle rentre avec eux dans Paris, sur les cadavres de deux mille Parisiens immolés à la vengeance de Montereau. Elle donne sa fille à Henri V, roi d'Angleterre. Les Parisiens, ivres de la popularité du nouveau duc de Bourgogne , proclament , à l'instigation de ce vassal, le roi d'Angleterre régent pendant la vie de Charles VI , et roi de France après la mort de l'insensé. Le Dauphin , proscrit par ses oncles et par sa mère, erre de province en province, déclaré cou pable d'un crime qu'il n'a pas commis. Le roi d'Angleterre vient prendre possession de la régence à Paris. DeuxFrances,deuxrois,deuxrégences, deux armées, deux gouvernements, deux nations, deux noblesses, deux justices sont face à face; père, fils, mère, oncles, neveux, concitoyens, étrangers, sedisputentledroit, le sol, le trône, les villes, les dépouilles, le sang de la nation. La mort enlève le roi d'Angleterre à Vincennes; Charles VI le suit au tombeau , père de
douze enfants d'isabeiiu, et ne léguant le royaume qu'à l'étranger et à l'anarchie. Le duc de Bedford prend insolemment la régence au nom de l'Angleterre, poursuit la poignée de nobles qui veulent rester Français avec le Dauphin, les défait à la bataille (le Verneuil, exile la reine, devenue un embarras de règne après avoir été un instrument d'usurpation; il concentre les armées de l'Angleterre, de la France et de la Bourgogne autour d'Orléans, défendue par (juelques milliers de partisans du Dauphin, et qui contient presque seule ce qui reste du royaume de France. Les terres sont ravagées sur tout le territoire par le flux et le reflux de ces bandes tantôt amies, tantôt eiuiemies, et qui se chassent comme le flot le flot, en ravageant les moissons, en brûlant les villes, en dispersant, en pillant, en violant, en massacraiit les populations. Pendant cet évanouissement de la patrie, le jeune Dauphin, tantôt réveillé par les cris du peuple, tantôt assoupi dans les plaisirs de son âge, s'enivrait d'amour pour Agnès Sorel au château de Loches. Cette maitresse adorée d'un jeune roi sans royaume rougissait j)niu'elle-mêmeetpour lui d'un bonheur sans gloire Ayant fait venir, une nuit, un devin dans le château pour interroger la fortune sur sa destinée en présence du Dauphin , le devin , pour flatter son cœur ou son ambition, lui jjrophétisa qu'elle serait un jour l'épouse du plus grand roi de la terre.
L1-: CiVlLlSA'l'KLli. 61
ce S'il en doit être ainsi , dit Agnès Sorel en se levant « et en s'adressant au Dauphin, il faut que jesorte, « et que j'aille de ce pas épouser le roi d'Angle- (c terre; car, en la langueur qui vousenchaîne ici, a je vois trop que vous ne serez ])as longtemps le (c roi de France. » I^e Dauphin versa des larmes de honte, surmonta son amour et reprit la campagne. Seul prince peut-être en qui l'amour ait conseillé le devoir et réveillé la vertu. Ainsi, le roi cherchant en vain ses sujets dans son peuple, le peuple cherchant en vain son roi dans la monarchie, le Français cherchant en vain une patrie dans la France: tel était l'état de la nation, quand la Providence lui révéla son salut dans une enfant.