VU
11 y avait en ce temps-là à Domrémy, village de la haute Lorraine champenoise, sur le penchant boisé des Vosges , non loin de la petite ville de VaucouleurSjUne famille dont le nom était d'Arc, Le père de famille était un simple laboureur, mais un laboureur qui cultivait son propre héritage , et dont le toit , possédé et bâti par ses pères , devait appartenir à ses fils. Si l'on en juge par les moeurs et par les habitudes domestiques de la famille, il y avait dans cette maison de paysans le loisir et la piété que donne l'aisance, et cette noblesse de cœur
Gâ JEANNE D'ARC.
et de front qu'on retrouve dans ceux qui cultivent la terre paternelle plus que dans ceux (jui tiavaillent dans l'atelier d'autrui , parce que la possession d'un coin de terre, quelque petit qu'il soit, conserve au paysan l'indépendance de Tâme, en lui faisant sentir qu'il tient son pain de Dieu. Le père s'appelait Jacques d'Arc; la mère, Isabelle i?omee, surnom qu'on donnait dans ces contrées aux pèlerines qui étaient allées à Rome visiter les pieux tombeaux des martyrs.
Ils avaient trois enfants: deux fils, l'un nommé Jacques comme son père, l'autre Pierre d'Arc, et une seule fille venue au monde après ses frères, et qui portait le nom de Jeanne, bien que sa marraine lui eût donné aussi le nom de Sybille.
Un soc de charrue, armoirie du laboureur, était grossièrement sculpté sur le linteau de pierre au-dessus de la porte de la chaumière.
Le père et les deux fils cultivaient les champs. Ils soignaient les attelages de leurs charrues, dans cette contrée où on laboure avec des chevaux aussi propres à la guerre qu'au sillon. La mère restait à la maison pour garder le seuil et surveiller le foyer. Elle était assez riche pour s'occuper seulement des soins domestiques et intérieurs, sans tenir ellemême la faucille et sans se charger du fardeau des gerbes. Elle élevait sa fille dans la même condition de loisir qu'elle avait elle-même chez son mari. Bien
que Jeanne , dans sa première enfance , jouât et s'égarât au bord des bois avec les petites filles du village, sa mère ne l'employa jamais comme bergère à garder les troupeaux. Elle ne savait ni lire ni écrire, et ne pouvait lui enseigner ce qu'elle ignorait; mais elle l'entretenait de choses honnêtes et pieuses, qu'une mère de famille verse par tradition dans la mémoire de son enfant. Elle lui apprenait à coudre avec cette perfection qui est l'art domestique des jeunes filles depuis l'antiquité. Jeanne était devenue si habile dans ces travaux sédentaires de l'aiguille, qu'aucune matrone de Rouen, ditelle elle-même, n'aurait pu rien lui remontrer de plus de ce métier où Rouen excellait alors. Elle filait aussi les toisons ou le chanvre à côté de sa mère. Elle recevait d'elle seule les instructions de l'église, (c Aucune fille de son âge et de sa condi- « tion, dit une de ses compagnes interrogée sur « cette enfance, n'était tenue plus amoureusement « dans la maison de ses parents. Que de fois j'al- « lai chez son père! Jeanne était une fille simple a et douce. Elle aimait à aller à l'église et aux saints « pèlerinages. Elle s'occupait du ménage comme les « autres filles. Elle se confessait souvent. Elle route gissait de honte honnête quand on la raillait sur « sa piété , et sur ce qu'elle aimait trop à prier dans « les sanctuaires. Elle était aumônière et charitable. ce Elle soignait les enfants malades dans les chau-
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H mières voisines de la maison de sa mère. » lin pauvre laboureur du pays disait à ses juges se souvenir d'avoir été veillé ainsi par elle quand il était enfant.
Vin.
« Gracieuse de visage, elle croissait leste et forte « de ses membres. Dans ces temps où les femmes « ne faisaient route qu'à cheval, elle allait, enfant, K avec ses frères, conduire les poulains de son père (t dans le préau du château des Isles, où on les en- « fermait, de peur des gens de guerre. Il est vraisemcc blable que c'est ainsi qu'elle se familiarisa avec « les destriers , que nulle main d'homme ne mania « plus hardiment depuis. Elle raconte aussi qu'elle « allait quelquefois avec les jeunes filles du village « à la lisière des bois qui bordaient les champs, sous « un grand chêne qu'on appelait dans le pays Var « hre des Fées; que sous ce chêne il y avait une <c fontaine; que son eau avait la renommée de gué- « rir les lièvres et maladies; qu'elle en avait puisé « comme les autres à cette intention ; que les mala- (c des. après leur guérison, avaient l'habitude d'aller ce s'asseoir et se délasser sous son ombre ; que les c( fleurs de mai croissaient autour de la source, et ce qu'en temps d'été elle les cueillait avec ses coma pagnes pour en tresser des chapeaux à la statue
« de la Notre-Dame de Domrémy. La fîlle de sa « marraine lui disait que les fées ou les dames ap- « paraissaient par aventure en ce lieu, et qu'elle- « même les avait vues. Quant à Jeanne, elle ne les avait « jamais vues. Mais il est bien vrai que les jeunes « filles suspendaient des chapelets de fleurs aux bas- (c ses branches de l'arbre; qu'elle avait fait comme (c les autres; que quelquefois ses compagnes em- « portaient les bouquets en s'en allant, que d'autres « fois elles les laissaient sur l'arbre; que, depuis le « moment où elle avait conçu l'inspiration de délire vrer la France, elle n'allait presque plus jamais ce s'ébattre ainsi sous le chêne des Fées; qu'elle (c peut y avoir dansé avant son âge de raison avec les « enfants, et surtout chanté ; mais qu'elle ne croit pas « y avoir dansé une seule fois depuis; qu'il y avait « aussi, en face de la porte de son père, un autre <f bois voisin de sa maison, mais qu'il n'y avait pas « là d'apparitions; qu'à l'époque où sa mission lui « fut révélée, son père lui avait bien dit, en la gronde dant, que le bruit courait qu'elle avait pris ses « inspirations sous l'arbre des Fées ; qu'elle lui avait « répondu que cela n'était pas; qu'un prophète du « pays disait bien que du bois Chenu sortirait une «jeune fille qui ferait des merveilles, mais qu'à « cela même elle n'avait pas donné foi!... »
Ces souvenirs de son enfance lui complaisaient à rappeler dans sa prison. Elle s'y réconfortait comme
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<r.une fraîcheur de son matin; et elle écrivait ainsi, sans le savoir, ces années obscures de sa vie dans lesquelles on aime à percer du regard , pour voir de quelle obscurité est sortie la gloire, et de quelle félicité le martyre.
Un de ces prophètes populaires qui sèment les rumeurs de l'avenir à tout vent, bien sûrs que la crédulité naturelle aux âges d'ignorance les recueillera, l'enchanteur Merlin, fameux dans les poèmes de l'Arioste, avait écrit que les calamités du royaume viendraient d'une fenimedénaturée,et que le salut viendrait d'une jeune et chaste fille. Ce bruit remuait l'imagination du peuple dans ces provinces, et pouvait susciter dans l'esprit de chaque jeune vierge la pensée involontaire de réaliser en elle la prophétie.
La beauté méditative et recueillie de Jeanne, en attirant les yeux des jeunes hommes, intimidait la familiarité. Plusieurs cependant, charmés de sa grâce et de sa modestie, la demandèrent à ses parents. Elle s'obstinait à rester seule et libre, on ne sait par quel pressentiment qui lui disait sans doute qu'elle aurait à enfanter un jour, non une famille, mais un royaume. L'un de ses prétendants, plus passionné, osa réclamer son cœur comme un droit, jurant en justice qu'elle lui avait promis sa foi de mariage. La pauvre fille hon teuse, mais indignée, comparut à Toul devant les
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juges, et démentit par serment ce calomniateur par amour. Les juges reconnurent le subterfuge, et la renvoyèrent libre à la maison.
Pendant que su beauté charmait les yeux, le recueillement de sa physionomie^ la méditation de ses traits, la solitude et le siience de sa vie étonnaient son père, sa mère e! ses frères. Rien des langueurs de l'adolescence ne trahissait en elie soa sexe : elle nen avait que les formes et les attraits. Ni la nature ni le cœur ne parlaient en elle. Son âme, retirée dans ses yeux, semblait plutôt méditer que sentir. Pitoyable et tendre cependant. mais pitoyable et tendre d'une j)itié et d'une tendresse qui embrassaient quelque chose de plus grand et déplus lointain que son horizon. Elle priait sans cesse, [parlait peu, fuyait les compagnies de son âge. Elle se retirait ordinairement à l'écart, pour travailler à l'aiguille, dans une enceinte close, sous une haie derrière la maison, d'oii l'on ne voyait que le firmament, la tour de l'église, le lointain des montagnes. Elle semblait écouter en elle des voix que le bruit extérieur aurait fait taire.
Elle n'avait encore que huit ans , que déjà tous ces signes de l'inspiration s'étaient manifestés en elle. Elle ressemblait en cela aux sibylles antiques.
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marquées dès l'enfance d'un sceau latal de tristesse, de beauté et de solitude parmi les filles des hommes; instruments d'inspiration réservés pour les oracles, et à cpii tout autre emploi à leur âme était interdit. Elle aimait tout ce qui souffre, les animaux, ces intelligences douées d'amour pour nous, et privées de paroles pour nous le communiquer. Elle était, disent ses compagnes, miséricordieuse et douce pour les oiseaux. Elle les considérait comme des créatures condamnées par Dieu à vivre à côté de l'homme dans des limbes indécises, entre l'âme et la matière, et n'ayant de complet encore dans leur être que la douloureuse faculté de souffrir et d'aimer. Tout ce qui était mélancolique etinfini dans les bruits de la nature,ratliraitet l'entraînait. «Elle se plaisait telle- ((. ment au son des cloches, d it le chroniqueur, qu'elle « promettait ausonneur des écheveauxdelaine pour « la quête d'automne, afin qu'il sonnât plus long- "■ temps les y^ngelus. )>
Mais elle s'apitoyait surtout sur le royaume de France et sur son jeune Dauphin, sans mère, sans pays et sans couronne. Les récits qu'elle entendait faire tous les jours par les moines, les soldats, les pèlerins et les mendiants, ces nouvellistes des chaumières en ce temps-là , remplissaient son cœur de compassion pour ce gentil prince. Son image s'associait, dans l'esprit de la jeune fille, aux calamités de sa patrie. C'était en lui qu'elle la
voyait périr, en lui qu'elle priait Dieu de la ressusciter. Son esprit était sans cesse tendu de cette rêverie et de cette tristesse. Faut-il s'étonner qu'une telle concentration de pensée dans une pauvre jeune fille ignorante et simple, ait produit enfin une véritable transposition de sens en elle, et qu'elle ait entendu à ses oreilles les voix intérieures qui parlaient sans cesse à son âme.'^Il y a si près de l'âme aux sens dansnotre être, que si les sens trompent et troublent l'esprit par leur exaltation et leur désordre, l'esprit, de son côté, trompe et trouble facilement les sens. Ces visions et ces auditions merveilleuses, bien qu'elles puissent être illusions, ne sont pas mensonges pour ceux qui les éprouvent et qui les racontent. Merveilles sincères, elles sont phénomènes, quoiqu'elles ne soient pas prodiges. Il est difficile à l'homme, plus encore à la femme, quand ils sont préoccupés jusqu'à la passion d'une idée ou d'un doute, quand ils s'interrogent et qu'ils s'écoutent en dedans, de distinguer entre leur propre voix et les voix du ciel, et de se dire: « Ceci est de moi ; ceci est de Dieu. » Dans cet état, l'homme se rend à lui-même ses propres oracles, et il prend son inspiration pour divinité. Les plus sages des mortels s'y sont trompés comme les plus faibles des femmes. L'histoire est pleine de ces prodiges. L'Egérie de Numa, le génie familier de Socrate, n'étaient que l'inspiration écoutée à la place
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des dieux dans leur àme. Gomment une pauvre bergère d'un village hanté par les fées, nourrie de ces révélations populaires par sa mère et par ses compagnes, aurait-elle douté de ce que Socrate et Platon consentaient à croire? La candeur lut le piège de sa foi, son inspiration eut les vertiges de son âge, de son sexe, de son époque, de sa crédulité. Elle crut à des voix, des visions, des prodiges; mais l'inspiration elle-même fut la merveille, et le patriotisme triomphant atteste du moins en elle la divinité du sentiment et la vérité du cœur.
Elle entendit longtemps ces voix avant d'en parler même à sa mère. Un éblouissement de ses yeux les lui faisait présager par une explosion de douce lumière qu'elle se figurait découler du ciel. Tantôt ces voix lui recommandaient la sagesse, la piété, la virginité; tantôt elles l'entretenaient des plaies de la France et des gémissements du pauvre peuple. Un jour, à midi, dans le jardin oii elle était seule, sous l'ombredu mur del'ér'.ise, elle entendit distinctement une voix mâle qui l'appela par son nom, et qui lui dit : a Jeanne, lève-toi ; va au secours du Dauphin, a rends-lui son royaume de France! »
L'éblouissement fut si céleste, la voix si distincte, et la sommation si impérative, qu'elle tomba sur
ses genoux, et qu'elle répondit en s'excusant : « Comte ment le ferais-je, puisque je ne suis qu'une pauvre a fille, que je ne saurais ni chevaucher, ni conduire a des hommes d'armes? »
La voix ne se contente pas de ces excuses : « Tu «iras, dit-elle à Jeanne, trouver le seigneur de « Baudricourt, capitaine pour le roi à Vaucou- « leurs, et il te fera conduire au Dauphin. Ne crains « rien; sainte Catherine et sainte Marguerite vien- « dront t'assister. »
A cette première vision, qui la fit trembler et pleurer d'angoisse, mais qu'elle garda encore comme un secret entre elle et les anges, d'autres succédèrent. Elle vit saint Michel armé de la lance, vêtu de rayons, vainqueur des monstres, tel qu'il était peint sur le tableau d'autel de son hameau. L'archange lui dépeignit les déchirements et les asservissements du royaume. Il lui demanda compassion pour son pays. Sainte Marguerite et saitjte Catherine, figures divines et populaires dans ces contrées, se montrèrent dans les nues comme il lui avait été annoncé. Elles lui parlèrent avec des voix de femme, adoucies et attendries par l'éternelle béatitude. Des couronnes étaient sur leurs têtes; des anges, pareils à des dieux , leur faisaient cortège. C'était tout le poème du paradis entrouvert à ses yeux. Son âme, dans ce divin commerce, oubliait la rigueur de sa mission , et s'abîmait dans les délices de ces
l'î JKANNE D AHC.
contemplations. Quand ces voix se taisaient, quand ces ligures se retiraient, quand ce ciel se refermait, Jeanne se retrouvait baignée de jileurs. « Ah ! a que j'aurais voulu, dit-elle elle-même, que ces
« anges m'eussent emportée avec eux! » Mais sa
mission terrible ne le voulait pas ainsi. Elle ne devait être emportée où elle aspirait que sur les ailes de flamme de son bûcher.
Ces entretiens, ces sommations, ces délices , ces angoisses, ces délais, durèrent plusieurs années. Elle avait fini par les confesser à sa mère. Le père et les frères en étaient instruits. La rumeur en courait dans la contrée. Sujet de merveille pour les simples, de doute pour les sages, de sarcasmes pour les méchants, de rumeurs pour tous.
En ce même temps la même idée et les mêmes visions travaillaient, en d'autres pays, d'autres filles et d'autres femmes. Quand le peuple n'espère plus des hommes pour son soulagement, il se tourne aux miracles. Il y avait contagion de merveilles et de révélations. Une femme du Berry, nommée Catherine, voyait des dames blanches, à robes d'or, qui lui ordonnaient « d'aller par les villes demaiider (c des subsides et des hommes d'armes pour le Dau- K phin. Il fallait (jue le Dauphin lui donnât des
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« écuyers et des trompettes pour proclamer parte tout qu'on lui devait apporter les trésors enfouis, ce et qu'elle saurait bien les découvrir. » Ainsi, quand un miasme est dans l'air, tout le monde le respire. La pitié de la France, la tendresse pour le Dauphin, la haine contre les Bourguignons, l'horreur de la domination étrangère, fanatisaient les femmes. Toutes entendaient le cri de la terre, quelques-unes les voix d'en haut. De plus, les poètes, les romanciers et les conteurs ambulants du moyen âge avaient habitué les imaginations aux rôles belliqueux joués par des femmes, ainsi qu'on le retrouve dans le Tasse et dans Arioste. Elles suivaieut leurs amants aux croisades, leur servaient de pages ou d'écuyers , revêtaient l'armure, maniaient le coursier, versaient leur sang pour leur Dieu, pour leur patrie, ou pour leur amour. Ces déguisements de la femme sous la cuirasse donnaient aux guerres, même civiles, le caractère de chevalerie , les aventures touchantes et le merveilleux romanesque ([ui faisaient songer les enfants, et qui devaient produire de fréquentes imitations. Il se rencontre toujours un être d'exception pour réaliser ce qui est imaginé par tous. L'idée d'une jeune fille conduisant les armées au combat, couronnant son jeune roi et délivrant son pays, était née de la Bible et du fabliau à la fois. C'était la poésie des veillées de village. Jeanne d'Arc en fit la religion de la patrie.
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Son père, lioiiiiiie d'âge et austère, entendit avec peine ces bruits de visions et de merveilles sous son toit de paysan. Il »ie croyait point sa f'aniilJe digne de ces faveurs dangereuses du ciel, et de ces visites d'anges et de saintes qui faisaient causer ses voisins. Toute relation avec les esprits lui était suspecte, à une épocjue surtout où la crédulité superstitieuse attribuait tant de choses aux mauvais esprits, et où l'exorcisme et le bûcher punissaient de feu tout commerce avec le monde invisible. Il attribuait ces mélancolies et ces illusions de sa iilie à des désordres de santé. Il désirait la marier, alin que l'amour d'un époux et des enfants apaisât son âme, et que les distractions de la mère de famille lissent évaporer ces imaginations de l'enfiint. Il poussa quelquefois l'incrédulité jusqu'à la rudesse, et dit à Jeanne que, « s'il apprenait qu'elle <c donnât créance à ses prétendus entretiens avec (c les esprits tentateurs, et qu'elle se mêlât aux « hommes de guerre, il aimerait mieux qu'elle fût « noyée par ses frères, ou qu'il la noierait lui-même (( de ses propres mains. »
Ce déplaisir de sa mère et ces menaces mêmes de son père n'étouffaient ni les visions ni les voix. Obéissante en touteautrechose,Jeannedésirait obéir même en ceci : mais l'inspiration était plus obstinée que la volonté. Le ciel devait être obéi avant les hommes, et le prodige était j^our elle plus impérieux que la nature. Elle gémissait de désobéir, et suppliait Dieu de lui épargner ces efforts qui déchiraient son cœur. Elle espérait bien obtenir plus tard le congé et le pardon de ses parents, comme, en effet, ils lui pardonnèrent quand sa gloire eut justifié à leurs yeux sa désobéissance. L'inspiration est comme le génie: on ne le couronne qu'après l'avoir combattu.
Mais il y avait à côté de Jeanne un homme de son sang, ou plus simple, ou plus tendre, ou plus enthousiaste de nature que son père , dans le sein de qui la pauvre inspirée trouvait créance, ou du moins pitié. C'était son oncle, dont l'histoire aurait dû conserver la figure et le nom, car iî fut le premier croyant à sa nièce et le premier complice de son génie. Ces seconds pères, dans les familles, sont souvent plus tendres et plus paternels que les pères
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véritables; et ils ont plus de faiblesses pour les enfants de la maison, parce qu'ils se délient moins de leur amour, et qu'ils aiment par choix et non par devoir. Tel paraît avoir été l'oncle de Jeanne, le père de prédilection, le consolateur, le confident, puis enfin l'intermédiaire séduit par son cœur entre sa nièce et le ciel.
Pour soustraire Jeanne aux obsessions et aux reproches de son père et de ses frères, l'oncle la [)rit quelque temps chez lui, sous prétexte de soii^ner sa femme alitée. Jeanne profita de ce court séjour loin des yeux de ses parents pour obéir à ce qui lui commandait dans l'âme. Elle pria son oncle d'aller à Vaucouleurs, ville de t^uerre, voisine de Domrémy, et de réclamer l'intervention du sire de Baudricourt, commandant de la ville, pour qu'elle pût accomplir sa mission.
L'oncle, séduit par sa nièce et sans doute poussé par sa femme, se rendit avec simplicité à leurs désirs. Il alla à Vaucouleurs, et rendit au sire de Baudricourt le message dont il s'était conqjlaisamment chargé. L'homme de guerre écouta avec une indulgente dérision le paysan. Il semblait qu'il n'y avait qu'à sourire, en effet, de la démence d'une paysanne de dix-sept ans, s'offrant à accomplir pour le Dauphin et pour le royaume ce que des milliers de chevaliers, de politiques et d'hommes d'armes ne pouvaient faire par la force du génie et
des bras. «Vous n'avez autre chose à faire, dit « Baudricourt au messager de miracles, en le con- «gédiant, que de renvoyer votre nièce, bien souf- « fletée, chez son père. »
L'oncle revint, convaincu sans doute par l'incrédulité de Baudricourt, et résolu d'enlever pour jamais cette illusion de l'esprit des femmes. Mais .Feanne avait tant d'empire sur lui, et la conviction la rendait si éloquente, qu'elle reconquit promptement la foi perdue de son oncle, et qu'elle lui persuada de la mener lui-même à Vaucouleurs, à Finsu de ses parents. Elle sentait bien que c'était le pas décisif, et qu'une fois hors du village, elle n'y rentrerait jamais. Elle fit confidence de son départ à une jeune fille qu'elle aimait tendrement, nommée Mangète, et ellepria avec elle, en la recommandant à Dieu. Elle cacha son dessein à celle qu'elle aimait encore davantage, et qui s'appelait Haumette. ce Craignant, dit-elle après, de ne « pouvoir vaincre sa douleur de la quitter si elle « lui disait adieu, elle pleura beaucoup en secret, « et vainquit ses larmes. »
Vêtue d'une robe de drap rouge, selon le costume des paysannes de la contrée, Jeanne partit à pied avec son oncle. Arrivée à Vaucouleurs, elle
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reçut l'hospitalilé chez. la femme d'un charron , cousin de sa mère. Baudricourt, vaincu par l'insistance de l'oncle et par l'obstination de la nièce, consentit à la recevoir, non par crédulité, mais par lassitude. Il fut ému de la beauté de cette jeune paysanne, que son chevalier Daulon dépeint en ces termes vers cette époque : « Elle « était jeune fdle, belle et bien formée , dit-il , en « décrivant chastement jusqu'aux grâces de la « femme. »
Baudricourt l'ayant interrogée, Jeanne lui dit avec un accent de fermeté modeste qui prenait son autorité non en elle-même, mais dans ce qui lui avait été inspiré d'en haut : « Je viens à vous (c au nom de Dieu, mon Seigneur, afin que vous « mandiez au Dauphin de se bien tenir oii il est, de « ne point offrir de bataille aux. ennemis en ce fc moment, parce que Dieu lui donnera secours « dans la mi- carême. Le royaume, ajouta-t-elle, « ne lui appartient pas, mais à Dieu, son Seigneur. «Toutefois il lui destine le royaume; malgré les a ennemis, il sera roi, et c'est moi qui le mènerai « sacrer à Reims! »
Baudricourt la congédia pour réfléchir, craignant sans doute de trop mépriser ou de trop croire dans un temps où l'incrédulité pouvait lui être imputée à faute par la voix publique autant que la croyance. Il en référa prudemment au clergé, juge
en matière surnaturelle. Il consulta le curé deVaucouleurs; ils allèrent ensemble avec solennité visiter la jeune paysanne chez sa cousine, la femme du charron. Le curé, pour être prêt à toute occurrence, avait revêtu ses habits sacerdotaux, armure contre l'esprit tentateur. Il exorcisa Jeanne, au cas où elle serait obsédée d'un démon, et la somma de se retirer si elle était en commerce avec Satan. Mais les démons de Jeanne n'étaient que sa piété et son génie. Elle subit l'épreuve sans donner aucun scandale au prêtre et à l'homme de guerre; ils se retirèrent indécis et édifiés.
Le bruit de cette visite du gouverneur et du prêtre chez la femme du charron étonna et édifia la petite ville. Le peuple de toute condition et les femmes surtout s'y portèrent. La mission de Jeanne devint la foi de quelques-uns, l'entretien de tous. Le bruit avait trop éclaté pour qu'il fût loisible maintenant à Baudricourt de l'étouffer. L'opinion l'accusait déjà d'indifférence ou de mollesse. « Né- « gliger un tel secours du ciel, n'était-ce pas trahir « le Dauphin et la France? » Un gentilhomme des environs, étant venu voir Jeanne comme lesautres, lui dit, en manière d'accusation contre Baudricourt : « Eh bien! ma mie, il faudra donc que le
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« roi soit chijssé , et que nous devenions Anglais? » Jeanne mêla ses plaintes à celles du s^entilhomnie et du peuple, mais elle parut moins se lamenter sur elle-même que sur la France ; et, se rassurant ensuite sur la promesse qu'elle avait entendue d'en haut : « Cependant, dit-elle, il faudra bien qu'af< vaut la mi-carême on me conduise au Dauphin, « dussé-je, pour y aller, user mes jambes jusqu'aux « genoux. Car personne au monde, ni rois, ni ducs, « ni filles du roi d'Ecosse, uc peuvent reprendre le « royaume de France; et il n'y a pour lui d'antres « secours que moi-même, quoique j'aimasse mieux, <c ajouta-t-elle avec tristesse, rester à filer près de « ma pauvre mère!... Car je sais bien que batailler « n'est pas mon ouvrage; mais il faut que j'aille et «que je fasse ce qui m'est commandé, car mon « Seigneur le veut... )>
On lui demanda : « Et qui est votre Seigneur.^» — Elle répondit : « C'est Dieu ! »
Deux chevaliers présents s'émurent, l'un jeune, l'autre vieux. Ils lui promirent sur leur foi, la main dans sa main, qu'avec l'aide de Dieu ils lui feraient parler au roi.
Pendant ces délais, qui semblaient commandés par le respect même pour le Dauphin, Baudri-
court conduisit Jeanne au duc de Lorraine, de qui il relevait à Vaucouleurs, afin de décharger sa responsabilité et de prendre ses ordres.
Le duc vit Jeanne, et l'interrogea sur une maladie dont il était en ce moment affligé. Elle ne lui parla que de guérir son âme en se réconciliant avec la duchesse, dont il était séparé. Baudricourt la ramena à Vaucouleurs.
Pendant le voyage et le séjour de Jeanne chez le duc de Lorraine, le Dauphin lui-même avait été avisé par lettres de la merveille de Domrémy. Quelques-uns pensent que Baudricourt avait voulu prendre, avant toute résolution, les ordres du Dauphin et de sa belle-mère la reine Yolande d'Anjou, et que le Dauphin, la reine Yolande et le duc de Lorraine se concerteraient avec Baudricourt pour faire profiter à leur cause l'apparition d'une jeune, belle et pieuse fille, digne de protection divuiepour les peuples, d'enthousiasme pour l'armée, de délivrance pour le royaume. Cette opinion n a rien que de vraisemblable, et la politique d'une pareille foi n'en exclut pas la sincérité dans un siècle où les cours et les camps partageaient toutes les croyances du peuple. Les préparatifs pour le voyage et pour la réception de Jeanne à la cour, et les respects du Dauphin et de la reine Yolande pour elle à son arrivée, montrèrent
assez qu'on attendait le prodige et (|u'on désirait le faire éclater.
Les habitants de Vaucouleurs achetèrent à Jeanne nn cheval du prix de seize francs, et des habits d'homme de guerre pour protéger sa personne autant que pour manifester sa mission guerrière. Baudricourt lui donna une épée. Le bruit de sou départ pour l'armée s'étant répandu jusqu'à Domrémy, son père, sa" mère, ses frères accoururent pour la retenir et la reprendre. Elle pleura avec eux, mais ses larmes, amollissant son cœur, ne purent amollir sa résolution.
Elle partit, eu compagnie des deux gentilshommes et de quelques cavaliers de leur suite, pou rChinon, où était le Dauphin. Son escorte lui fît traverser rapidement les provinces oii dominaient les Anglais et les Bourguignons, dans la crainte que leur dépôt ne leur fût enlevé. Indécis d'abord sur la nature des inspirations de la jeune fille, tantôt ils la vénéraient comme une sainte, tantôt ils s'en éloignaient comme d'une sorcière possédée d'un mauvais génie. Quelques-uns même délibérèrent secrètement s'ils ne s'en déferaient pas en route en la précipitant dans quelque torrent des montagnes, et en attribuant sa disparition à un enlèvement
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du démon. Souvent près d'exécuter leur complot, ils furent retenus comme par une main divine. La jeunesse, la beauté, l'innocence et la sainte candeur de la jeune fille furent sans doute le charme surnaturel qui fléchit leurs cœurs et leurs bras. Partis incrédules, ils arrivèrent convaicus.
La cour errante était au château de Chinon , près de Tours. On y attendait l'inspirée de Vaucouleurs dans des sentiments divers. Les conseillers réputés les plus sages déconseillaient le Dauphin d'accueillir et d'écouter une enfant qui, si elle n'était pas un instrument de l'ange de ténèbres, était au moins la messagère de sa propre illusion. D'autres, plus crédules ou plus légers, poussaient le Dauphin à consulter du moins cet oracle. La reine Yolande et les favorites étaient fières que le salut vînt d'une femme. Faciles à croire, portées à séduire et à être séduites, elles sentaient que les moyens humains de relever la cause du roi étaient épuisés, et qu'un ressort surnaturel, vrai ou supposé, pouvait seul rendre l'enthousiasme avec l'espérance aux soldats et aux peuples. «C'était peut- « être Dieu qui suscitait ce secours.» Politique ou crédulité, tout était bon pour une cause vaincue et désespérée.
8i .IKANNK l»AI'i<;.
Le Dauphin, flottant, comme la jeunesse, de l'amour à la i^loire, et des conseils graves aux conseils féminins, était à une de ces crises d'affaissement moral où l'on est enclin à tout croire, j)arce qu'on n'a plus rien à attendre.
Jeanne arriva à Cliinon dans ces circonstances. On la logea dans le voisinage, au château du sire de Gaucourt. Visitée par les dames et par les seigneur de la suite du roi, sa simplicité ramena les uns, édifia les autres. Les chevaliers qui tenaient pour le roi dans Orléans avaient trop besoin d'un miracle pour hésiter à croire à sa mission. Ils envoyèrent quelques-uns des leurs implorer et encourager leur future libératrice. Le Dauphin, à leur instigation, consentit enfin à la recevoir; mais, dès le premier jour, il voulut l'éprouver.
L'humble paysanne de Domrémy fut introduite, dans son costume de bergère, devant cette cour d'hommes d'armes, de conseillers, de courtisans et de reines. Le Dauphin, vêtu avec une simplicité affectée, et confondu dans les groupes de ses chevaliers richement armés, laissa à dessein la jeune fille dans le doute sur celui d'entre tous qui était son souverain. « Si Dieu l'inspire véritablement, se « dit-il, il In mènera à celui i\u\ a seul dans ses
(c veines le saiJg royal; si c'est le démon, il la mè- (f nera au plus ajDparent d'entre mes hommes d'ar- « mes. »
Jeanne s'avança en effet, confuse, éblouie, et comme indécise entre cette foule, mais cherchant d'un regard timide, parmi tous, le seul vers lequel elle était envoyée. Elle le reconnut sans interroger personne; et, se dirigeant modestement, mais sans hésitation, vers lui, elle tomba à genoux devant le jeune roi. — « Ce n'est pas moi qui suis le roi , » lui dit le prince, en cherchant à la jeter dans le doute. Mais Jeanne, que son cœur illuminait, insistant avec plus de force : « Par mon Dieu , gentil « prince, c'est vous, dit-elle, et non un autre! » Puis, d'une voix plus haute et plus solennelle: « Très-noble seigneur, dauphin, poursuivit Jeanne, (c le Roi des cieux vous mande par moi que vous « serez sacré et couronné dans la ville de Reims, « et son lieutenant au royaume de France! »
A ce signe, la cour s'émerveilla, et le Dauphin s'émut d'admiration pour la belle fille. Toutefois il voulut un autre signe plus difficile et plus secret; et, l'entraînant à l'écart de sa cour dans une embrasure de fenêtre, il s'entretint à voix basse avec elle sur un mystère de son âme qui travaillait sa conscience, et qui lui inspirait secrètement des doutes sur son droit au trône. Ce mystère n'avait jamais été révélé par lui à personne. Il était de na-
8ti JKAMiNK D'ARC.
ture à faire rougir sa mère, et à détacher de son front la couronne. La conduite d'Isabeau de Bavière le laissait incertain s'il était véritablement le fils de Charles VI. La réponse inspirée de Jeanne, bien qu'elle ne fût pas entendue des assistants, répandit visiblement la sécurité et la joie sur le visage du Dauphin. Souvent, et récemment encore, il s'était renfermé dans son oratoire, priant Dieu avec larmes que, s'il était en effet le légitime héritier du royaume, la Providence voulût le lui confirmer, et défendre son héritage pour lui, ou du moins lui éviter la mort, et lui assurer asile parmi les Espagnols ou les Ecossais, ses seuls amis. « Je te dis, de la part de Dieu, lui répète Jeanne à « voix plus baute, en le saluant, que tu es vrai fils a de roi, et héritier de la France ! »
Cet entretien avec le roi, la faveur des princesses, les instances des envoyés de l'armée d'Orléans, la rumeur populaire, plus prête à se passionner pour le merveilleux que pour le possible, l'aventure d'un homme d'armes incrédule, qui, ayant blasphémé Jeanne sur un j)ont, fut noyé peu après dans la Loire; la politique enfin, qui prolongeait ou qui simulait une foi utile à ses desseins, tout concourait à créer autour de l'étrangère un fanatisme de respect et
d'espérance qui faisait du moindre cloute une impiété.
Le bâtard d'Orléans, le fameux Danois, l'appelait, par des messagers réitérés, à Orléans, pour retremper l'âme de ses soldats. Le duc d'Alençon, prince chevaleresque et courtois, accourait au bruit du prodige, et embrassait, avec la chaleur de la jeunesse et de l'enthousiasme, la cause de l'inspirée. Les courtisans se pressaient autour d'elle, au château du Coudray : les uns lui présentaient des chevaux de bataille; les autres l'exerçaient à se tenir en selle, à manier le coursier, à rompre des lances, tous ravis de la hardiesse, de la grâce et de la force qu'elle montrait dans ces exercices de la guerre, comme si l'âme d'un héros se fût trompée d'enveloppe en animant cette vierge de dix-sept ans de la passion des armes et de l'intrépidité des combats.
Le Dauphin pourtant hésitait encore à condescendre aux inspirations de la jeune fille, retenu par son chancelier, qui craignait la dérision des Anglais, si la France confiait son épée à une main qui n'avait tenu que la quenouille. Le chancelier redoutait aussi le clergé, qui pouvait attribuer au sortilège l'inspiration, et s'offenser d'une foi qu'il n'aurait pas autorisée dans le peuple. Le roi jugea sagement qu'il fallait envoyer préalablement Jeanne à Poitiers, pour la soumettre à l'examen
88 JEANNE D'AHC.
de ruiiiveiisité et du pailenieiit. Ces deux oracles du temps, chassés de Paris, siégeaient alors dans cette province. « Je vois bien, s'écria Jeanne, que c( j'aurai de rudes épreuves à Poitiers, où l'on me « mène; mais Dieu m'assistera: allons-y donc avec (f confiance. »
XXIf.
Interrogée avec bonté, mais avec scrupule, par les docteurs, elle les confondit tous par sa foi en elle-même autant que par sa patience et par sa douceur. L'un d'eux lui dit : « Mais si Dieu a résolu « de sauver la France, il n'a pas besoin de gens «d'armes. — lih! mon Dieu, répondit - elle , les <c gens d'armes batailleront, et Dieu donnera viccc toire. »
Un autre lui dit : « Si vous ne donnez point d'au- « tre preuve de la vérité de vos paroles, le roi ne (c vous prêtera point de soldats pour les mettre en « péril. — Par mon Dieu! répliqua Jeanne, ce n'est <c pas à Poitiers que j'ai été envoyée pour donner « des signes; mais conduisez-moi à Orléans, avec « si peu d'hommes que vous voudrez, et je vous en (c donnerai. Le signe que je dois donner, c'est de « faire lever le siésre d'Orléans ! »
Et comme les docteurs lui citaient des textes et des livres qui défendaient de croire légèrement à
ces révélations : « Cela est vrai, répondit-elle; mais « il y a plus de choses écrites an livre de Dieu » qu'en ceux des hommes. »
Enfin, les évêques déclarèrent que rien n'était impossible à Dieu, et que la Bible était pleine de mystères et d'exemples qui pouvaient autoriser une humble femme à combattre sous des habits d'homme pour la délivrance de son peuple. La reine Yolande de Sicile, belle-mère du Dauphin , et les dames les plus vénérées de la cour, attestèrent la pureté de vie et la virginité de la prophétesse. On n'hésita plus à lui contier l'armée qui devait, sous le duc d'Alençon, son plus zélé croyant, aller secourir Orléans.
xxm.
On lui forgea une armure légère et blanche de couleur, en signe de la candeur de l'héroïne. Elle réclama une longue épée rouillée, marquée de cinq croix, qu'elle déclara être enfouie dans la chapelle d'une église voisine de Chinon, et qu'on y trouva. On lui remit en main un étendard blanc aussi, semé de fleurs de lis, fleurs héraldiques de la France. Elle chevaucha ainsi, suivie d'un vieux et brave chevalier, son protecteur, nommé Daulon; de deux jeunes enfants, ses pages; de deux hérauts d'armes, d'un chapelain, d'une suite nombreuse de
serviteurs, et d'une foule de peuple qui bénissait d'avance, en elle, le miracle et le salut.
Elle fut reçue trioinplialenient à Blois par les chefs de l'aiinée, rassemblés pour la voir et pour obéir à ses inspirations divines : le maréchal de Boussac, Dunois, Lahire, Saintrailles, tous avertis par le chancelier de respecter, dans cette fille, la mission de Dieu et la volonté du roi. Mais le fanatisme passionné du peuple pour la vierge guerrière de Domrémy imposait à l'armée plus encore que l'ordre du Dauphin. Servante de Dieu autant que du trône, Jeanne commença par réformer les désordres de mœurs et les scandales de l'armée. On jeta aux flammes les cartes, les dés, les instruments de sorcellerie et de jeux de toutes sortes dans le camp et dans la ville. Des prédicateurs populaires s'attachèrent aux pas de Jeanne, et prêchèrent les femmes et les soldats. L'un d'eux s'exalta d'un tel fanatisme, et remua tellement le peuple en tribun plus qu'en prêtre, que le pape le fit saisir par l'inquisition, et brûler vif comme fauteur d'hérésie.
Un autre, le frère Richard, moine de l'ordre des Cordeliers, entraînait de telles multitudes par sa parole , que des nùlliers d'hommes et d'enfants couchaient sur la terre nue, autour de la tribune en plein air, la veille de ses prédications. J^e vent de l'Esi^rit soufflait comme une
tempête sur les âmes. La religion, le jDatriotisme et la guerre agitaient les foules. L'humble Jeanne suivait à pied, dans les rues de Blois, les prédicateurs. Mais son humilité même la désignait à la passion de la multitude. Le cordelier couvait de jaloux ombrages contre elle, tout en affectant de partager le fanatisme de l'armée. Tout était préparé dans les choses et dans les esprits pour les miracles, l'envie même, et le supplice après le triomphe.
L'armée, purifiée par les réformes et par la discipline introduites par Jeanne, se recrutait de nombreuses compagnies d'hommes d'armes, accourant de toutes les provinces au bruit du prodige. L'étendard de la vierge de Domrémy était véritablement l'oriflamme de la France.
Les chefs, pressés de profiter de cet enthousiasme, ébranlèrent leurs troupes. Jeanne,consultée par eux, voulait que, sans considération du nombre et de l'assiette des Anglais, on marchât droit à Orléans par la route la plus courte, celle de la Beauce. Les généraux feignirent d'y consentir; mais ils la trompèrent pour le salut des troupes, et lui firent traverser la Loire pour s'avancer à l'abri du fleuve par les bois et les marais de la Sologne. Le chape-
92 JKANNK D'ARC.
lain de Jeanne marchait en tête de l'armée, jjortant sa bannière et chantant des hymnes. La marche ressemblait à une procession où le prêtre guide les soldats.
Jeanne arriva le troisième jour en face d'Orléans. En voyant le fleuve entre elle et l'armée, elle s'indigna d'avoir été trompée parles généraux, et voulait qu'on attaquât sur l'heure les fortifications des Anglais , interposés entre l'armée et la ville. On endormit son impatience.
Dunois, qui avait le commandement général de l'armée de secours et de l'armée d'Orléans, s'élança dans une frêle barque, en apercevant la Pucelle du haut des remparts. Quand il eut pris terre au pied de son cheval : « Est-ce vous, lui dit-elle, qui êtes « le bâtard d'Orléans.-^ — Oui, dit Dunois, et bien « réjoui de votre venue! » Mais elle, d'une voix de doux reproche : « C'est donc vous qui avez a conseillé de prendre la route éloignée de l'ente nemi par la Sologne.'^ — C'est le conseil des plus (c vieux et sages capitaines, dit Dunois. — Le con- (c seil de Dieu, monseigneur, répliqua Jeanne, est « meilleur que les vôtres. Vous avez cru me trom- « per, et vous vous êtes trompé vous-même. IN e crai- « gnez rien; Dieu me fait ma route, et c'est pour « cela que je suis née. Je vous amène le meilleur (c secours que reçût jamais chevalier ou cité, le « secours de Dieu !...
lf: civilisateur. 93
En ce moment, le vent qui soulevait les flots de Ja Loire en sens contraire de son cours, et qui empêchait les barques chargées de vivres et d'armes d'aborder au port d'Orléans, changea tout à coup comme par miracle, et la ville fut ravitaillée malgré les Anglais.
Le lendemain, ayant congédié l'armée du roi, qui n'avait pour mission que d'escorter le convoi jusqu'aux portes, et qui devait retourner défendre la plaine, Jeanne entra dans Orléans à la tête de deux cents lances seulement, suivie du brave chevalier Lahire et de Dunois. Montée sur une haquenée blanche, élevant son étendard dans la main droite, revêtue de sa légère armure qui étincelait aux yeux d'un doux éclat, elle était à la fois, pour les liabitants de la ville et pour les soldats, l'ange de la guerre et de la paix. Les prêtres, le peuple, les femmes, les enfants, se précipitaient sous les pieds de son cheval, pour toucher seulement ses éperons, croyant qu'une vertu divine émanait de cette envoyée de Dieu. Elle se fit conduire à l'église, où l'on chanta le Te Deum de reconnaissance pour la ville secourue. Mais le secours qui réconfortait le plus le peuple était le secours surnaturel qu'il croyait voir et posséder dans la prophétesse.
Jeanne fut conduite de la cathédrale dans la maison de la femme la mieux famée de la ville, pour que sa vertu fut à l'abri des mauvais discours, et
»4 JE-UNiNt D AKC.
que sa bonne renommée restât intacte au milieu des camjjs. Oji lui avait jjréparé un festin. Mais elle n'accepta qu'un peu de pain et de vin, en humilité et en mémoire de la table frugale de son père.
Elle dicta de là une lettre aux Anglais, qu'elle avait réfléchie dans la route. Cette lettre était toute semblable, par ses apostrophes et par son accent, aux sommations que les héros d'Homère s'adressaient, avant de combattre, du haut des murs ou sur le champ de bataille. « Roi d'Angleterre, disait- « elle, et vous, duc de Bedford, qui vous dites ré- « gent de France; et vous, Guillaume, comte de « Suffolk; Jean Talbot, et vous, Thomas Scales, « qui vous prétendez lieutenant du duc de Bed- « ford, obéissez au Roi du ciel, rendez les clefs du « royaume à la pucelle envoyée de Dieu ! Et vous, (c archers et hommes d'armes qui êtes devant Or- « léans, allez-vous-en, de par Dieu, en votre pays!... «Roi d'Angleterre, si ainsi ne faites, je suis chef « de guerre, et en quelque lieu que je vous atteigne, « ainsi moi-même le ferai!... Et croyez fermement « que le Roi du ciel enverra plus de force à moi « que vous ne sauriez en mener dans tous vos « assauts. »
Elle les conviait ensuite à la paix, et leur promettait sûreté et bon accueil s'ils voulaient venir traiter avec elle dans Orléans.
Le rire, la dérision et les railleries cyniques des assiégeants furent la seule réponse à cette lettre de Jeanne. Ils l'appelèrent ribaude et gardeuse de vaches. Ils retinrent déloyalement prisonnier son héraut d'armes. Elle en envoya un second à Talbot, pour lui offrir le combat en champ clos sous les remparts de la ville. « Si je suis vaincue, disait- (c elle à Talbot, vous me ferez brûler sur un bùcc cher; si je suis victorieuse, vous lèverez le siège. •» Talbot ne répondit que par le silence du dédain. Il se serait cru déshonoré d'accepter le défi d'une enfant et d'une fille.
Jeanne, appelée au conseil des généraux qui commandaient les troupes par respect pour la volonté du roi et pour la superstition du peuple, montra la même impatience de combattre et la même confiance dans l'assistance qu'elle portait en elle. Dunois affectait de lui céder en toute chose, même contre son propre sentiment, sachant qu'en lui cédant il satisfaisait le peuple et il enflammait le soldat. Chef aussi politique que guerrier, le bâtard, s'il ne croyait qu'à demi aux révélations, croyait
à lenthousiasine. La grâce et la foi de Jeanne le séduisaient lui-même. Il s'entendait merveilleusement avec elle, l'éclairant de ses avis dans les conseils, s'allumant de son héroïsme dans l'action.
Le sire de Gamaches, vieux soldat, témoin des condescendances de Dunois et de Lahire pour les témérités delà jeune fille, s'indigna, dès le premier jour, de ce qu'on préférait les révélations d'une paysanne à l'expérience d'un chef consommé tel que lui. « Puisqu'on écoute ici, s'écria-l-il, l'avis « d'une aventurière de basse condition , de préfère rence à celui d'un chevalier tel que moi, je ne « contesterai pas davantage. Ce sera mon épée qui a parlera en temps et lieu, et peut-être y périrai-je; « mais mon honneur me défend, ainsi que l'intérêt « du roi, d'obéir à telles folies. Je défais ma ban- « nière, et je ne suis plus désormais qu'un simple « écuyer. J'aime mieux avoir pour chef un noble « homme, qu'une fille qui a peut-être été avant je « ne sais quoi! ->} Puis, pliant sa bannière, il la remit à Dunois.
Jeanne ne respirait que la guerre, et tout retard dans la délivrance du pays par les armes lui semblait un doute de la parole divine et une offense à la foi. Elle monta à cheval le jour même, pour escorter un détachement qui allait chercher à Blois des renforts; et au retour, lançant seule son cheval sur le rempart d'une des forteresses dont les An-
LE GiViLlSATELK. 97
i^lais avaient entouré la ville, et élevant la voix pour se faire entendre d'eux, elle les somma d'évacuer leurs bastilles.
Deux chevaliers anglais, Granville et Gladesdale, célèbres par leur bravoure et par le mal (ju'ils avaient fait aux gens d'Orléans, lui répondirent par des injures et par des mépris, la renvoyant à ses quenonilies et à ses troupeaux. — ce Vous mentez, leur répliqua Jeanne. Avant peu <( vous sortirez d'ici; beaucoup des vôtres y seront « tués, mais vous-mêmes vous ne le verrez pas! y leur prophétisant ainsi leur défaite et leur mort.
XX Vif.
Le second renfort, ramené de Blois par Dunois lui-même, entra sans avoir été attaqué dans la ville.
Dunois vint remercier Jeanne du bon avis qui l'avait inspiré. Il lui annonça l'arrivée prochaine d'une armée anglaise qui venait compléter le blocus. — « Bâtard! bâtard! lui dit Jeanne, je te com- « mande, aussitôt que cette armée paraîtra en cam- « pagne, de me le dire ; car si elle se montre sans « que je lui livre bataille, je te ferai trancher la « tête,» ajouta-t-elle par forme d'enjouement. Dunois lui promit de l'avertir.
A peu de jours de là, comme elle était sur son
9i< JKAMM-: DAIIC. *
lit au niilieii du jour, se reposant des fatigues qu'elle avait prises le matin à rétablir l'ordre, la piété et les bonnes mœurs parmi les gens de guerre, un souci surnaturel l'empêcha de dormir. Tout à coup, se levant sur son séant, elle appela son écuyer, le vieux sire de Daulon-. « Armez- moi! lui « dit-elle. Le cœur me dit d'aller combattre les An- (c glais, mais il ne me dit pas si c'est contre leurs « forts ou contre leur armée. »
Pendant que le chevalier lui revêtait son armure, une grande rumeur s'éleva dans les rues. Le peuple croyait qu'on égorgeait les Français aux portes. « Mon Dieu! dit Jeanne, le sang des «Français coule sur la terre! Pourquoi ne m'a- (c t-on pas éveillée plus tôt.^ Mes armes! mes ar- ' « mes ! Mon cheval ! mon cheval ! » Et, sans attendre le sire de Daulon, encore désarmé lui-même, elle se précipite, demi-vêtue en guerre, hors de la maison.
Son petit page jouait comme un enfant sur le seuil, a Ah! méchant page, qui n'êtes pas venu « m'avertir que le sang de la France était ré- « pandu ! lui dit-elle. Allons, vite, mon cheval! »
Elle s'élança sur son cheval; et, s'approchant d'une fenêtre haute, d'où on lui tendit son étendard, elle partit au galop, et courut au bruit, vers la porte de la ville. En y arrivant, elle rencontra un des siens qu'on rapportait blessé et san-
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i^lant dans les nuirs: « Hélas! dit-elle, je n'ai jamais rc vu le sang d'un Français sans que mes cheveux se fc dressent sur ma tête! »
C'était la bastille de Saint-Loup que les chevaliers français avaient tenté de surprendre, et que Talbot vainqueur venait de secourir en les chassant jusqu'aux remparts d'Orléans. Jeanne s'élança hors des portes, rallia les vaincus, appela les renforts, refoula Talbot, assaillit la forteresse, immola les Anglais, fît la garnison prisonnière, et, passant à l'instant de la colère à la pitié, pleura sur les morts et sauva du carnage les vaincus. Inspirée et champion tout à la fois de sa cause, le miracle de son insomnie, de son intelligence, de sou bras et de sa pitié éleva au-dessus de tous les doutes la foi de sou nom dans les canqjs de la France, et la terreur de son apparition dans les camps de l'Angleterre.
Elle voulait épargner le sang même des ennemis. Résolue à une attaque décisive de leurs forteresses, elle monta au sommet d'une tour, et, attachant à une flèche la lettre où elle les sommait de se rendre et leur promettait merci , elle banda l'arc, et lança le trait dans leur camp. Ils restèrent sourds à cette seconde sommation , et lui renvoyèrent par d'autres flèches les plus infâmes répliques.
Elle en rougit en les entendant lire, et ne put même s'empêcher de pleurer devant ses gens. Mais
iOÙ JfclAiNNK DAKi;.
elle se reconsola vite, en pensantque Dien Ini rendait pins de jnstice qne les hommes. « Bah! dit-elle <'n a essuyant ses yeux, mon Seij^neur sait (|ue ee ne « sont qne mensong[es. »
xxviir.
Elle commanda, de l'avis de Dunois, une sortie et un assaut général sur les quatre forteresses anglaises de la rive gauche de la Loire. L'attaque lut repoussée et les Français mis en fuite. Jeanne contemplait la bataille du haut d'une petite île au milieu du fleuve, et, voyant la déroute, elle se jeta dans une frêle barque, et, traînant son cheval à la nage par la bride, elle aborda au milieu de la mêlée. Sa présence, sa voix, son étendard, la divinité que les soldats croyaient voir luire sur son beau visage, les rallie, les retourne, les emporte à sa suite aux palissades; elle subjugue les forteresses, et y met le feu de sa propre main. La cendre des bastilles anglaises, trempée du sang de leurs défenseurs, fut le trophée de cette victoire. Jeanne revint triomphante, blessée au pied par une flèche, î'^lle perdait son sang, sans vouloir prendre ni boisson ni nourriture, parce qu'elle avait juré de jeùnei ce jour-là pour le salut de son peuple.
iiiinois et ses lieutenants croyaient avoir assez fait d' délivrer un des bords du fleuve: «Non,
(c non, dit Jeanne; vous avez été à vos conseils, et « moi au mien. Croyez que le conseil de mon Roi « et Seigneur prévaudra sur le vôtre. Soyez debout « demain avec l'année; j'aurai à faire ce jour-là plus « que je n'ai eu jusqu'à ce jour. Il sortira du sang « de mon corps, je serai blessée! »
En vain les capitaines fermèrent-ils les portes pour s'opposer le lendemain à son ardeur. Le peuple et les soldats, fanatisés d'amour et de foi pour elle, se levèrent séditieusement contre eux, et menacèrent les généraux. Les portes furent enfoncées par la multitude, qui s'élança comme un torrent sur les pas de sa propliétesse. Les chefs furent entraînés par les soldats. Dunois, Gaucourt, Granville, Gontliaut, de Raiz, Lahire, Saintrailles, s'élancèrent à l'assaut de la principale forteresse qui restait aux Anglais, L'armée anglaise, entourée de remparts et de fossés, foudroyait ces masses par son artillerie. Les échelles, brisées à coups de hache, se renversaient sur les assaillants. Le pied des fortifications était jonché de morts. Le découragement saisissait la multitude; Jeanne seule s'obstinait à sa foi. Elle saisit une échelle, et, l'appliquant contre le mur du rempart, elle y monte la première, l'épée dans la main. Une flèche lui traverse le cou vers l'épaule; elle roule inanimée dans le fossé. Les Anglais, pour qui Jeanne serait une victoire, sortent des retranchements pour l'enle-
10^2 JEANNt; DAH<,.
ver. Gamaches la couvre de sa hache et de son corps. liCS Français reviennent à sa voix, et la délivrent. Elle reprend ses sens, et voit Gamaches blessé et vainqueur pour elle. « Ah! dit-elle en se « repentant de l'avoir une fois centriste, prenez « mon cheval, et sans rançon! J'avais tort de mal « penser de vous, car jamais je ne vis un plus gé- « néreux chevalier. » On emporta Jeanne à l'abri, pour la désarmer et pour visiter sa blessure. La flèche sortait de deux largeurs de main derrière l'épaule. Le sang l'inondait. Elle fut contrainte, comme Clorinde, de livrer les beautés pudiques de son corps aux regards et à la main des hommes. Mais la chasteté de son âme et la pureté de son sang versé pour la patrie l'enveloppaient, dit Daiilon, d'une telle sainteté dans sa nudité même, que nul, en l'admirant, ne concevait l'idée d'une profanation. Plus ange que femme aux yeux des combattants et du peuple, la divinité de son rôle la revêtait.
Elle était femme et faible pourtant, car elle pleura en voyant son sang couler. Puis elle se reconsola, en priant ses célestes protectrices dans le ciel. Elle arracha ensuite la flèche de sa propre main, et répondit aux hommes d'armes qui lui recommandaient des remèdes superstitieux d'enchan teurs et de paroles magiques, en usage alors dans les camps : « J'aimerais mieux mourir que de pé-
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« cher ainsi contre la volonté de Dieu. » On pansa sa blessure avec de l'huile, et elle remonta à cheval pour suivre à regret l'armée et le peuple découragés, qui se retiraient.
Elle entra, pour prier, dans une grange, f^e cœur lui disait encore de combattre, mais elh' n'osait tenter Dieu et résister à l'avis des capitaines.
Cependant sa bannière était restée dans le fossé, au pied de l'échelle d'oii Jeanne venait d'être renversée. Daulon, son chevalier, s'en étant aperçu, courut avec quelques hommes d'armes pour reprendre cette dépouille, qui aurait trop affligé Jeanne et trop enorgueilli les Anglais. Jeanne y courut à cheval après eux. Au moment où Daulon remettait dans la main de sa maîtresse l'étendard, ses plis, agités par le mouvement du cheval et par le vent, se déroulèrent au soleil , et parurent aux Français un signal que Jeanne leur faisait pour les rappeler à son secours. Les Français, déjà en retraite, accoururent de nouveau pour sauver leur héroïne. Les Anglais, qui la croyaient morte, la revoyant à cheval à la tête des assaillants, la crurent ressuscitée ou invulnérable : la panique s'em-
lOi JKANNK il'ARC.
para d'eux. Les illusions du feu des canons au milieu des fiuuées colorées de la poudre leur firent voir des esprits célestes, divinités tutélaires d'Orléans, à cheval dans les nuées, et combattant de l'épée de Dieu pour Jeanne et sa cause. Une poutre, jetée sur le fossé, servit de pont-levis à un intrépide chevalier qui fraya le chemin des remparts à nos bataillons. Le commandant anglais, Gladesdale, se repliant devant cette irruption, cherchait à traverser un second fossé pour s'enfermer dans le réduit. «Rends-toi, Gladesdale! lui « cria Jeanne. Tu m'as vilainement injuriée, mais « j'ai pitié de ton âme et de celle des tiens. »
A ces mots, le pont-levis sur lequel combattait vaillamment ladernière poignée d'Anglais, brisé par les coups d'une poutre, s'abîme sous les combattants : la Loire recouvre leurs cadavres.
Jeanne, l'armure teinte de sang , entra au bruit des clocles dans Orléans, fière, mais humble, d'une victoire que l'armée devait toute à elle, mais qu'elle reconnaissait devoir toute à Dieu. L'ivresse du peuple la divinisait. Elle était son salut , sa gloire et sa religion à la fois. Jamais popularité ne confondit mieux le ciel et la terre dans une figure de vierge, de sainte et de héros. Ti'humilité de sa condition la rendait plus chère à cette multitude, parce qu'elle lui était plus sendjlable. Le salut sortait du chaume, comme à lîethléem.
Les généraux anglais reconnurent le bras de Dieu dans l'irrésistible ascendant de cette héroïne. Ils brûlèrent eux-mêmes le peu de forteresses qui leur restaient dans le pays, et défilèrent en retraite sous les remparts d'Orléans.
Les chevaliers français et le peuple voulaient profiter de leur découragement pour les insulter et les anéantir. « Non, dit Jeanne avec une douce « autorité, ne les tuez pas; il suffit qu'ils partent. » Et, faisant dresser un autel sur les remparts d'Orléans, elle y fit célébrer le sacrifice du pardon et chanter les hymnes de victoire pendant le défilé de ses ennemis.
Orléans délivré était la délivrance du royaume. Cette ville fit de sa libératrice sa divinité tutélaire. Elle lui prépara des statues, n'osant encore lui vouer des autels.
Mais Jeanne ne perdit pas de temps à savourer de vains triomphes. Elle ramena l'armée victorieuse îMi Dauphin, pour l'aider à reconquérir ville à ville
4(Hi JEANNE DARO.
Bon empire, lie Dauphin et les reines la reçurent comme un envoyé de Dieu , qui lui apportait les clefs perdues et retrouvées de leur royaume. « Je n'ai « qu'un an à durer, dit-elle avec une prescience « triste qui semblait lui révéler son échafaud dans « sa victoire; il me faut donc vite employer. »
Elle conjura le Dauphin d'aller se faire couronner immédiatement à Reims, bien que cette ville et les provinces intermédiaires fussent encore au pouvoir des Bourguignons, des Flamands et des Anglais. L'imprudence de ce conseil frappait les conseillers et les généraux de la cour. Le sacre du roi à Reims était, aux yeux de tous, une impossibilité ou une témérité qui, pour une vaine ombre de puissance, leur ferait abandonner les fruits de la victoire actuellement dans leurs mains. On voulait reconquérir, avant, la JNormandie et la capitale. Les conseils succédaient aux conseils. Jeanne se consumait d'ennui et d'inaction à la cour; ses inspirations l'obsédaient, et elle obsédait à son tour humblement le Dauphin.
Un jour qu'il était enfermé avec un évêque et des confidents pour délibérer sur le parti à suivre, Jeanne vint doucement frapper à la porte du conseil. Le roi lui ouvrit, reconnaissant sa voix.
«Noble Dauphin, lui dit-elle en s'agenouillant « devant lui, ne tenez pas tant à de si longs conte seils; venez recevoir votre couronne à Reims. On
<c me presse ià-haut de vous y mener. » <c Jeanne, dit « 1 evêque à la jeune fille, comment votre conseil se (c fait-il entendre à vous ? »
« Oui, Jeanne, ajouta le roi, dites-nous comment ?»
(c Eh bien, dit-elle, je me suis mise en oraison; (cet comme je me complaignais en moi-même de ce votre incrédulité à mon avis, j'ai entendu ma voix ce qui m'a dit : Va, va ma fille, je serai à ton aide, ce va! Et quand j'entends cette voix intérieure, je (c me sens merveilleusement réjouie; et je voudrais « qu'elle parlât toujours. )>
Le Dauphin lui céda, et donna le commandement de l'armée au duc d'x\lencon. On marcha contre les Anglais, conduits par Suff'olk. La masse des ennemis à traverser ébranlait la confiance de la cour et de la poignée d'hommes d'armes qui suivaient Jeanne, ce Ne craignez pas d'attaquer, dit-elle, car « c'est Dieu qui conduit notre œuvre. Si ce n'était ce de cela, n'aimerais-je pas mieux garder mes brebis ce que de courir de tels périls? »
On la suivit ; on traversa Orléans, tout plein encore de sa gloire; on marcha contre Suffolk, qui s'enferma dans Jergeau. L'assaut qu'on y donna fut sanglant. Jeanne, y montant son étendard à la main, fut renversée dans le fossé par une grosse pierre qui brisa son casque sur sa tête. Son acier et ses cheveux de femme la sauvèrent. Elle se releva des eaux, et emporta la ville.
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Suf'lolk se rendit à un de ses chevaliers. Elle poussait toujours l'armée en avant. «Vous avez ft peur, gentil sire, disait-elle en souriant au due « d'Alençon, qui unissait la prudence au courage; « mais ne craignez rien, j'ai promis de vous rate mener sain et sauf à votre femme!»
On cherchait une autre armée anglaise, commandée par Talbot dans la Beauce. Séparé de cette armée par une forêt, Lahire, qui menait l'avantgarde, ne savait quel sentier prendre. Un cerf, parti sous les pieds de son cheval, se précipite dans le camp des Anglais, et les fait découvrir aux cris que ne peut retenir ce peuple chasseur à la vue du cerf. Ti'armée française, ainsi miraculeusement guidée, marche à eux. Ils succombent. Leurs chefs les plus redoutés, Talbot, Scales, se rendent, et sont traînés captifs avec Suffolk aux pieds du Dauphin. Jeanne, témoin du carnage, après la victoire s'émeut de tendresse pour les vaincus désarmés; elle descend de son cheval, donne la bride à son page, relève des blessés de l'herbe trempée de sang, et les panse de ses propres mains.
f>e régent , duc de Bedford , tremblait dans Paris.
ce Tous nos malheurs, écrivait-il au cardinal de cf Winchester, sont dus à une jeune magicienne « qui a rendu, par ses sortilèges, l'âme aux France çais. » Le duc de Bourgogne, rappelé de Flandre
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j)ar Beclfbrd, revint encourai^er et défeiidre Paris avec les Aiii^lais.
Cependant Jeanne, après cette victoire, était retournée vers le roi. Elle l'avait enfin décidé à se rendre à Reims. On tourna Paris par Auxerre, et on marcha sur Troyes, capitale de la Champagne. La ville se rendit à la voix de la libératrice d'Orléans. Jeanne, en se rapprochant de son pays, excitait à la fois plus d'enthousiasme et plus d'envie. Sa famille la reconnaissait enfin pour inspirée, après l'avoir pleurée pour folle. Ses frères, appelés par elle dans les camps, recevaient des honneurs et des armoiries de la cour. Ils combattaient et triomphaient sous les yeux de leur sœur. Mais le moine Richard, ce prédicateur jaloux dont nous avons parlé, lui disputait déjà sa popularité par des suppositions de sorcellerie, perfidies jetées méchamment dans le peuple.
A. son entrée à Troyes, il osa s'avancer vers Jeanne et faire des exorcismes et des signes de croix sur son cheval, comme contre un fantôme de Satan. «Allons, approchez, dit Jeanne; je ne m'en- « volerai pas. )>
Châlons et Reims ouvrirent leurs portes. Le roi fut sacré, et la mission de Jeaniio accomplie. « Ogen-
MO JEANNi: D'ARC.
« tii roi, clisaiL-clU; en embrassant ses genoux dans ce la eathédrale, après qu'elle le vit couronné, main- « tenant est fait le plaisir de Dieu, qui m'avait or- « donné de vous amener en cette cité à Reims, « recevoir votre saint sacre, maintenant qu'enfin « vous êtes roi, et que le royaume de France vous « appartient! »
Elle était le palladium visible du peuple, dont le roi n'était que le souverain. Les femmes lui faisaient toucher leurs petits enfants, comme à une relique. Les soldats baisaient à genoux son étendard, et sarictifiaient leurs armes en les approchant de son épéc nue. Elle se refusait modestement et religieusement à ces superstitions et à ces adorations de la nuiltitude, ne s'attribuant aucune vertu surhumaine, que l'obéissance aux ordres qu'elle avait reçus de Dieu, accomplis par son inspiration. « Oh! disait-elle « en contemplant l'ivresse de ce roi rendu à son « peuple, et de ce peuple rendu à son roi, que « ne puis-je mourir ici! »
ce Et où donc croyez-vous mourir.*^» lui demanda rarchevèque de Reims. « Je n'en sais rien , répon- « dit la sainte fille: ce sera oii il plaira à Dieu. J'ai '{ fait ce que mon Seigneur m'avait chargé de faire. « Je voudrais bien maintenant qu'il lui plût de m'en- (c voyer garder mes moutons, avec ma sœur et ma « mère ! »
Elle commençait à sentir ce doute de l'avenir qui
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saisit l'héroisme, le génie, la vertu mcnie, quand ils ont achevé la première moitié de toute grande œuvre humaine, la montée et la victoire , et qu'il ne leur reste plus que la seconde moitié, la descente et le martyre. Elle commençait à entendre ces voix, non plus du ciel, mais du foyer, qui rappellent en vain l'homme, découragé de ses ambitions et de ses gloires, au toit de ses premières tendresses, aux humbles occupations de son enfance, et à l'obscurité de ses premiers jours.
Pauvre Jeanne, pourquoi n'écouta-t-elle pas ces voix ?... Mais Dieu lui destinait un sort achevé. Il n'y en a point sans l'iniquité des hommes, et sans le martyre pour son pays.
LAMARTINE
Fin de l.i |irpiiiière partie. La seconde et dernière partie au numéro prochain.
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Paris. — Typographie de Firmin Didot frères, rue Jacob, 06.