‹ Le clairon! drame en un acteChapitre 3 sur 15 · MÈRE PALESTRO, GERVAIS · texte numérisé non relu

MÈRE PALESTRO, GERVAIS

GERVAis, timidement.

Mère Palestro !

MÈRE PALESTRO, brusquement.

Quoi ?

GERVAIS, hésitant.

J'voudrions ben savoir...

Il s'arrête.

MÈRE PALESTRO,, très rudc.

Savoir quoi... Grand nigaud ? C'est pas, en t'arrêtant, à chaque mot, comme la roue, mal graissée d'une patache, que j'peux deviner ce qui se passe dans ta caboche? Dégoise subito ton affaire... ou j'm'en vas... i

Elle fait un pas vers la gauche.

GERVAIS, l'arrêtant par le bras.

Vrai!... une omelette au rhum, ne flambe pas plus vite que vous.

MÈRE PALESTRO, grommelant.

Ah ! ce que j'en ferais une de bon cœur. (Ave.C: intention.) Mais, pas avec des œufs, s'entend ! (Changeant de ton.) Vas-tu parler oui z'ounon?

GERVAis, très vite.

Eh bien la chose qui me tracasse, c'est de savoir si M. René va consentir à faire ce que sont venus lui demander les jeunes gens d'ici?,., à se mettre à leur tête, et à s'en aller avec eux à la ville pour s'engager dans l'armée ?

MÈRE PALESTRO, avec Une ironie douloureuse.

C'est seulement ça que tu veux savoir, mon garçon ? Eh bien, il y a un autre que toi qui se la, pose, en ce moment, cette question-là... [Geste énergique.) Le père !... que tu as vu là, tout à l'heure, (Montrant le fauteuil.) accablé par l'angoisse. [Changeant de ton.) Tu me demanderais ce que va faire un soldat, habitué au devoir, je saurais te répondre, mais te dire ce qu'il y a dans la tête d'un bea,u monsieur, qui n'a jamais eu d'autre loi que son bon plaisir... (Tristement.) Pas plus que toi, je n'en sais rien.

GERVAIS, avec insistance.

Pourtant, vous ne pouvez avoir oubUé les belles conférences que M. René a faites à la mairie, il y a quelques mois ? Ah ! comme il nous soulevait tous avec ses grands mots d'honneur, de gloire et de pairie...

MÈRE PALESTRO, hochant la têt£.

Oui ! oui... C'est un beau parleur... si seulement, il avait le cœur aussi droit, aussi ferme,

GERVAis, très animé.

Vous savez ben le dernier soir, quand il a dit, en parlant de cosaques de l'invasion de iSi/j : Mes amis !... si jamais ces jours de malheur venaient fondre encore sur nous... Jurons!... jurons que tous ici, nous nous unirions pour faire face à l'ennemi, que nous ferions à notre Lorraine un rerapai't de nos poitiines, pour empêcher l'étranger de pénétrer chez nous. (Changeant de ton.) Ah quels bravos!... que d'enthousiasme... j'ai bien cru qu'à force de taper nous allions enfoncer le plancher.

MÈRE PALESTRO

Ah ! je n'ai pas laissé ma part aux autres ce soirlà. Non!.., Comment veux-tu que j'aie oublié, cela, moi ? C'est bien parce qu'ils s'en sont souvenu, eux aussi, que ces braves garçons sont accourus pour se mettre sous les ordres de celui... [Lentement, grave et triste.) Qui, seul de tous, hélas ! ne se les rappelle plus, peut-être, lui ?

GERVAIS, avec vivacité.

Pourtant ! Il l'a bien prêté devant tous, ce serment-là...

MÈRE PALESTRO

Parole d'avocat !... comme disent ses pareils. Ah ! s'il avait pu prévoir que, peu de temps après, on

viendrait le sommer de le tenir ce serraent-ilà, il se serait, je crois, plutôt coupé la langue que de le prononcer...

GERVAis, farouche.

Qui donc l'y a forcé ? Quand on parle ainsi, faut que ça vienne du cœur, sinon... c'est qu'on est un pas grand' chose ; voilà mon avis.

MÈRE PALESTRO

Pas à toi tout seul, va ! (Avec tristesse.) Par mallieur, son père l'a entendu. Et pour celui-là, Gervais, il n'y a pas deux paroles. Aussi, depuis hier, se débat-il entre le doute et l'effroi. Là-haut, peut-être ben qu'il pleure à la pensée de la honte prochaine qui l'attend.

GERVAIS, vivement.

De la honte 1 à notre colonel ? Non, mère Palestro, c'est impossible ! C'est à tort que nous nous montons la tête, car, en somme, M. René, n'a pas dit son mot encore.

MÈRE PALESTRO

Son mot... Non ! mais... (Tout bas, prenant Gervais par le bras pour l'attirer à elle.) les yeux, malgré eux, disent parfois ce que les lèvres taisent. GERVAIS, même ton, avec curiosité.

Les yeux ! Comment cela ?

MÈRE PALESTRO, toujours de mêmc.

Tu te souviens de ce qui s'est passé hier, quand la nouvelle de la reddition de Sedan nous est parvenue ?

LE CLAIRON l3

GERVAis, avec énergie.

J'vivrais cent ans que je n'oublierai jamais ce tableau-là. Le colonel, se dressant tout pâle, ce bon M. Langlois, poussant un cri d'horreur...

MÈRE PALESTRO, Continuant même ton.

... Mademoiselle Cécile, fondant tout à coup en pleurs, tandis que, sur les joues de mon JacqueSj, coulaient de grosses larmes... Mais, René... l'astu regardé, lui ?

GERVAIS, hochant la tête.

Non!... pas sur le moment. Après, je me souviens qu'il s'est mis à parler très fort.

MÈRE PALESTRO, le &ourcil froncé.

Je l'ai regardé, moi ! Et, alors que chez tous les autres, je voyais le chagrin, l'épouvante, l'horreur... dans ses yeux, à lui, a brillé subitement une lueur de triomphe et de joie secrète.

GERVAIS, révolté.

De joie ! à notre désastre ? Oh ! c'est impossible ! Vous avez rêvé, bien sûr, mère Palestro ?

MÈRE PALESTRO, grOVS.

Hélas! je le voudrais... mais non!... non... Je l'ai ben vu luire cet éclair impie. Depuis ce momentlà, vois-tu, Ger\'ais, j'ai peur.

GERVAIS, vivement.

Vous?

l4 LE CLAIRON !

MÈRE PALESTRO

Oui... j'ai peur, car je sens que le malheur est là sur nous, tout proche... qu'entre ces deux hommes le père, si loyal... et ce fils... une lutte poignante va s'engager et...

Jacques parait sur le seuil, au fond.

GERVAis, vivement, bas.

Chut donc !... M. Jacques qui vient !

MÈRE PALESTRO, dc même.

Ah ! ÇAvec intention.) si tu m'avais demandé ce qu'il pense celui-là?... j'aurais pu te répondre. Tu vas le savoir. Ecoute...

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