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II. — LE GÉNIE DE DELPHINE ET DE RENÉ

Elle : le protestantisme d’une famille genevoise et vaudoise ; l'alliance d’une éducatrice sévère et d’un philanthrope attendri; une race saine, vigoureuse (1) ; une sorte de surabondance de sang, qui se traduit en téméraire générosité (2). Cette marraine du romantisme n’est pas un être de mélancolie, de faiblesse : « La poésie la plus mélancolique, pense-t-elle, doit être inspirée par une sorte de verve, qui suppose de la force et des jouissances intellectuelles (3). » Mais sa mère a comprimé cette nature exubérante (4). Silencieuse, roide, la petite Germaine se tient, sage et ardente, sur son tabouret, dans un salon de Paris. Paris est sa patrie (5). — « France, ma patrie,» gémira Delphine en quittant ce « séjour délicieux » (6). Mme de

(1) RITTER, les Ascendants savoyards de Mme de Staël. (Chambéry, 1906.)

(2) « J’éprouvais, dit Delphine à Léonce, un désir inexprimable.… de verser mon sang pour qu’il réchaufrât le vôtre. » Fiévée la peint «en commère affligée d’un excès de santé ». Le Conservateur (1818, t. I, p. 204), dans un article du duc de Fitzjames, sur les Considérations sur la Révol., sourit d’une phrase où Mme de Staël définit les débuts de la Révolution « temps heureux où Pair cireulait plus librement dans la poitrine. » — « Il serait injuste de lui en vouloir de cet épanouissement. Elle avait vingt ans... Mme de Staël n’approuve pas les crimes... ; mais elle n’y pense pas, heureuse de la dilatation de ses poumons. »

(3) Corinne, XVIII, 4.

(4) Cf. le mot de Mme Necker qui sert d’épigraphe à Delphine.

(5) Sur le livre de LARG, Mme de Staël et la France, J. AYMARD, Journal des Débats, 17 oct. 1925; P. KouLer, Revue de Genève, nov. 1925. — « J’y suis née et j’y ai passé mon enfance et ma première jeunesse... Mon père partageait mon goût pour Paris, et ma mère, pendant sa vie, l’avait aussi vivement éprouvé. » (Dix années d’exil, chap. virr et x). — Sur les Necker et Paris, cf. P. Koxrer, Madame de Staël et la Suisse, p. 45.

(6) Delphine, V, frag. 5.

Staël chantera la Suisse, mais elle la trouve monotone (1).

Lui : un cadet de Bretagne, — enfance inquiète, vagabonde, sous des ombrages qu'avait aimés Mme de Sévigné ; une sombre enfance, à l’en croire, plus gaie qu’il ne dit pourtant : « Il était, rapportera Mme de Vaujuas qui le connut alors, aussi gai, aussi aimable qu’on peut l'être. » Il gardera, en dépit de lui-même ce fond d’inépuisable gaieté (2); et, dans le poète, l’esprit sage et réfléchi subsistera : « Il songeait plus qu’il ne parlait, dit Lamartine ; c'était l'esprit le moins improvisateur qui ait jamais existé. » Il a ses heures ardentes où sa parole est entrainante, où il met de l’âme à tout. Mais ilest aussi mesuré, méthodique ; il müûrit lentement ses idées : « Il s’écoute volontiers parler, notera un diplomate qui l’observera à Vérone. Il détourne les yeux pour n’être pas distrait, se recueille, parle bas, avec ordre et enchaînement... C’est le genre d’un homme qui a plus de méditation que d’improvisation. Aussi m’avait-il paru, en lisant ses ouvrages, que son enthousiasme était le plus souvent factice (3). » Il garde le contrôle de lui-même jusque dans l’enthousiasme ; il reste noble dans la simplicité, repousse « tout ce qui fait grimacer la nature de l’homme » (4). Dans ce romantique, veille un esprit ambitieux, avisé, qui ne livre rien au hasard.

Tous deux, Delphine et René, ont grandi dans le dixhuitième siècle. Elle, parmi des écrivains illustres, auprès d’un père qu’elle admirait, esprit « aventureux », — elle l’avoue, — mais « sage », ajoute-t-elle (5), et qui « connaissait. les hommes », quoi qu’on en aït dit (6). Elle lui emprunte cette doctrine modérée, éclectique, selon laquelle «il faut toute la liberté qui est conciliable avec l’ordre » et elle la transpose en doctrine littéraire : « IL faut. tout

(1) Dix années d’exil, chap. x.

(2) Joubert à Molé, 18 nov. 1804.

(3) Gagriac, « Chateaubriand et la guerre d’Espagne », Revue des Deux Mondes, 1% oct. 1897, p. 562.

(&4) Œuvres, éd. Ladvocat, 1826, t. IX, p. 71.

(5) Dix années d’exil, chap. viur.

(6) De l’ Allemagne, liv. III, chap. xxx.

le goût qui est conciliable avec le génie (1). » Buffon est le grand homme des Necker, — Buffon, ce classique (2) ; de ce maître laborieux, elle a retenu cette maxime « que le génie pouvait s’acquérir par la patience » (3). Dès ses premiers ouvrages, et même quand elle commente Jean- Jacques, elle cède moins aux impulsions du génie qu'aux goûts de sa société. Cette femme dont le vrai bonheur, — ou le deuil éclatant du bonheur, — fut la conversation, n’écrivit que pour causer encore, et non pour exprimer un moi solitaire ; elle a pensé ses livres à haute voix, et en accord avec ses amis : ils sont nés des causeries de chaque soir. En vain souhaite-t-elle que chacun reste soi-même : elle le souhaite d’accord avec ses amis. Comme elle a vécu . dans la société de la noblesse, la « très libérale Mme de Staël » sera pénétrée d'idées aristocratiques (4), d’un sentiment des hiérarchies qui laissera sa marque sur ses jugements littéraires. Reine de salon, qui entretient les hôtes les plus divers, qui fait vivre côte à côte les hommes les plus opposés, — et aussi les idées.

. Chateaubriand a eu des instituteurs sauvages, — les flots, les vents, la solitude. Mais il en a eu d’autres, des maîtres fermes, comme l’abbé Égault, ou tendres comme sa mère (5). Elle lui a fait connaître ses premiers classiques, | Mme de Sévigné, Racine, Fénelon. Son père, il est vrai, lui fait entrevoir le dix-huitième siècle des philosophes ; et il lit Ossian, Jean-Jacques, Bernardin de Saint-Pierre, Werther (6); il va voir Le Père de famille; mais le drame de Diderot ne l’émeut pas. Le dix-septième siècle flotte

1() De l'Allemagne, 1, xIv.

(2) Corinne, VII, x.

(3) De l’ Allemagne, III, vu.

(4) Mme DE BoIGNE, Mémoires, 1, 247. — Même reproche de la part de Mme de Charrière et de Stendhal.

(5) C’est elle, en particulier, qui lui rappellera avec insistance la nécessité de prendre un état, elle aussi, qui « n’avait cessé de désirer qu’on lui donnât une éducation classique ».

(6) Nulle trace, il est vrai, de ces livres, nommés par Chateaubriand, dans les inventaires de Combourg (Cf. G. CozLas, « Dix ans au château de Combourg », Annales de Bretagne).

dans l’air de la maison; la grand’mère de Bedée en prolonge le souvenir; Mme de Chateaubriand se plaît aux anecdotes de la cour de Louis XIV; elle lit les romans vieillis de ce siècle, et le jeune chevalier gardera un reflet de la carte du Tendre (1). Un dix-septième siècle romantique lui est révélé : il saura où trouver, dans le grand siècle, des maîtres de mélancolie : chez les missionnaires comme le P. Dutertre, chez Pascal, Bossuet, La Fontaine, chez ce Massillon dont les sermons ont enchanté son enfance. Il a des maîtres d’onction, d'harmonie : Virgile, Massillon, Fénelon (2). Il parlera la langue de ces premiers maîtres : «Il y a du Fénelon et du Bossuet dans cette esquisse », dira Rivarol de la première ébauche du Génie. Peut-être aussi trouverait-on dans sa prose le charme de ces élégiaques latins qu’il pastichait si bien au collège. Les Anciens l’accompagneront dans ses promenades. Si Léonard,

Un La Bruyère en main errait dans la nature, voyez celui-ci, Un Tibulle à la main se nourrissant d'amour (3).

Et aussi le futur René se forme aux mathématiques, dont ses premiers livres subiront le poids (4).

Mais Delphine et René voient approcher la Révolution. Ils y applaudissent d’abord, y voyant le triomphe de la raison : « C’est la raison qui s’est soulevée (5)... »

(1) Il en fait l’aveu, pour son Essat sur les révolutions (II, 56, note de 1826), et ses critiques lui reprocheront « un genre de mysticité dont Mlle de Scudéry eût été susceptible. » (Brochure anonyme de 1803.)

(2) Gén. du chr., III, v, 3; III, 1v, 4. Il imitera dans une page du Génie, l'Enfant prodigue, la Pécheresse de Massillon. — « Je ne sais quelle longueur de grâces, » dit Chactas de Fénelon. En particulier « l'épisode de Thermosiris vaut un long poème » ({tinér. de Paris à Jérus., 6 partie). Pour l'influence de cet épisode de T'élémaque sur lui, cf. Hoau, « Note sur les sources de Chateaubriand », Mémoires de la Société d’ Agriculture, Sciences et Arts d’ Angers, 1913.

(3) « L’amour de la campagne », Almanach des Muses, 1790.

(4) Essai sur les révolutions, liv. I, chap. xxrv, note de 1826 ; II, 56.

(5) De l'influence des passions, I, x11.

Mais quelle éclectique modération ! Mme de Staël défend la reine contre ses persécuteurs, l'Angleterre contre la France, la France contre l’Angleterre, les victimes, les bourreaux. Dans ce cœur innombrable, l’éclectisme naît, qui sera le vrai génie du dix-neuvième siècle. On peut lui appliquer ce qu’elle dit d’un personnage de Corinne : « Il aimait tout ce qu’il y avait de plus vertueux dans chaque parti. » Elle est généreuse au sens où le dix-septième siècle entendait ce mot, généreuse comme une femme de la Fronde. Ce terme, — généreuse Delphine, mouvements généreux, sentiments généreux, nature généreuse, — est peut-être celui qui revient le plus souvent sous sa plume. Les grands souvenirs historiques nourrissent son imagination cornélienne : « Vous aimez la liberté par un sentiment généreux, lui écrit Léonce... Votre imagination a décoré ces institutions de tous les souvenirs historiques qui peuvent exciter l’enthousiasme (1)... » Cornélienne, ses amours s’établissent sur l’admiration et elle cherche à inspirer l’admiration plus que l’amour : « Certaine qu’il ne sacrifierait pas son honneur à l’amour, le désir de l’égaler m’inspira la force de lui résister (2). » Ou encore, dans les lettres de Léonce : « Je m’accuserais d’avoir inspiré un sentiment qui, loin de rendre meilleur l’objet que j'aime, lui aurait fait perdre ses vertus... Jamais on n’a prononcé devant vous une parole généreuse sans que je vous aie vue tressaillir.… Voudriez-vous abjurer tout ce qui fut la cause de mon amour? » Corinne aussi placera son admiration pour Oswald au-dessus de son amour même : 1l lui en coûtera plus encore « de renoncer à son admiration pour lui qu’à son amour ». Ce sentiment de l'admiration, ce culte de la gloire fait songer à quelque Émilie : « Il faut une progression dans les sentiments pour arriver au plus sublime, à l’admiration (3); » et le traité De l'influence des passions accorde à cette « passion »

(1) Delphine, III, lett. 32.

(2) Zbid., III, lett. 29.

(3) De la littérature : Préliminaire.

royale le même rang souverain que le Traité des passions de Descartes. La Révolution a été pour cette généreuse, une pathétique orgie de générosité. Elle y a vu d’admirables sujets de tragédies : « Le nom de M. de Malesherbes, sa noble et terrible destinée, seraient le sujet de la tragédie du monde la plus touchante (1). »

La Révolution a surpris Chateaubriand comme il se dissipait dans le Paris des gens de lettres, poète paré d’une aimable mélancolie, « sœur de l’inaction », dit son ami le chevalier de Panat. Mais il n’abandonnait pas sa clairvoyance ; d’un poète échevelé comme Lebrun, il souriait, malgré son admiration. Il sentait le faux, dans le préromantisme : pour l’avoir senti chez Raynal, chez Diderot, il finira par se déprendre d’eux; et comme Parny lui glissait à l’oreille que l’exotisme de Bernardin de Saint- Pierre était faux (2), il s’est promis d’aller chercher le sien en Amérique. Là, à chercher avec tant de passion romantique l’homme de la nature, il a retrouvé la notion classique de l’homme : comme plus d’un voyageur avant lui, comme plus d’un missionnaire, il s’est cru, parmi les hommes d'Amérique, proche des Grecs anciens : derrière ses tableaux américains, il évoquera les grandes images antiques. Il n’a pas oublié la France ; il cherche là-bas le regret des Français; et il inclinera l’homme de la nature devant l’âme brillante, ingénieuse et guerrière de la France ; en face de René, oublieux de sa patrie, se dresse le fier visage de son ami d’Artaguette, soucieux de la gloire française. Affranchi de maintes illusions outre-mer, il dit aux vertueux quakers, aux fiers républicains : « J'aime votre pays, mais je ne vous aime pas. » Sous la lune d’Amérique, au bruit lointain des rapides, il songe aux brillantes images qui plairont aux « gens de lettres de Paris ».

Quelques mois plus tard, à l’armée des émigrés où 1l lit Homère, à Londres dans l'exil, il reste encore l’homme

(1) De la littérature : Préliminatre. liv. IT, chap. v. (2) Note de l’exemplaire confidentiel de l’Essai sur les révolutions,

liv. I, chap. xxixr.

de lettres de Paris, qui n’écrit que pour cette ville. En marge de l’Essai sur les révolutions, voyez son espoir : « Je me trompe si ce chapitre ne réussit pas à Paris ; » ou encore : « On applaudira à Paris, on blâmera à Londres. Et que m'importe Londres? » Il ne se pose que cette question : « Que penseront La Harpe, Fontanes?... » — « C’est, ajoute-t-il, le seul moyen de faire quelque chose de passable. » Comme en Amérique, il s’est senti très loin de la France, il l’a regrettée, il a opté pour elle entre « les deux nations les plus antipathiques de génie, de mœurs, de vices et de vertus... les Anglais et les Français » (1). Le protestantisme a glacé son âme; il l’a jugé « mal calculé pour ses compatriotes » (2). Peu d’individualisme : sans doute, dans l’oisiveté mélancolique de l'exil, il a lu des romans anglais, s’est attendri sur « les maux imaginaires des Clarisse... Les romans, ajoute-t-il, sont les livres des malheureux... » ; il a connu la solitude, la révolte, prétendu « voir les objets différemment des autres », — naïve prétention dont il rira plus tard; mais cette solitude même, — chose paradoxale, — est à ses yeux un refuge contre le singulier, le bizarre : sans elle, dit-il dans sa Lettre sur l'art du dessin dans le paysage, le peintre ne connaît qu’une nature petite et méprisable, à laquelle il préfère les rêves de son imagination, « erreur dangereuse par laquelle il serait entrainé loin du vrai... » Rien n’intéresse l’auteur de cette Lettre dans les paysages mêmes des peintres, que la nature humaine. Il recommande aux artistes « l’étude des passions » : « Le paysage a sa partie morale et intellectuelle comme le portrait. » N'est-ce pas un mot de classique? Comme maints autres émigrés, il s’est repris à lire les classiques ; son Essai sur les révolutions est plein de leur souvenir; son style, en dépit de sa rouille du dix-huitième siècle, cherche à égaler leur simplicité ; et n’est-ce pas un curieux spectacle, au milieu de ses déclamations, que de le voir recommander le style de Voltaire, railler le style

(1) Essai sur les révolutions, II, 18.

(2) TBE NII RE 0

boursouflé (1)? À mesure qu’avance cet Essai, il se dégage de ses premières fautes de goût (2). Même, il s’efforce d'échapper au moi; il remplace dans ses pages les plus frémissantes, le je par le 1 (3). S'il emprunte des vers mélancoliques à Gray, sa traduction en fait des vers classiques. Pour l’émigré perdu dans le brouillard, les terres classiques restent les terres promises. Les Natchez qu'il chante rencontrent par un détour la grande histoire classique : Chactas gravit les cent marches de Versailles, contemple les «eaux jaillissantes », les « parterres », et aussi les esprits du grand siècle : « Je commençais à entrevoir une grande nation, avoue le Sachem. Et pour la première fois je rougis de ma superbe du désert. » Il a appris de ces maîtres la vérité classique d’une nature humaine universelle, et, à la représentation de Phèdre, il a pleuré sur Atala. Peut-être serait-il aisé de chicaner le classicisme de cette épopée en prose, de demander quelle est cette singulière année du dix-sestième siècle où l’on a pu voir côte à côte Molière, La Bruyère, Voltaire. Ou encore de trouver moins classique qu’alexandrine cette mosaïque où l’on entrevoit sans cesse les héros d’Homère à côté des Natchez (4). Un classique comme l’abbé Delille pouvait prendre plaisir à cet ouvrage, maïs pour le mettre à son goût il lui fallut, — ce sont les termes de Chateaubriand, — faire refroidir ce « vin un peu chaud » dans la « claire fontaine » classique.

Mais la fin de l'épreuve s’achève. René et Delphine vont se rencontrer dans la France consulaire ; cette Genevoise, — ou cette Vaudoise, — et ce Celte vont s'attacher à des œuvres rivales, maïs semblables. Œuvres de classiques, pour une part, puisqu'ils veulent, chacun selon ses forces, reconstruire la société.

(1) Essai sur les révolutions, I, 23.

(2) Il signale lui-même ce progrès au cours de l’Essai, 1bid., préface de 1826 ; et II, x, note de 1826.

(3) Zbid., II, 13.

(4) Cf. Cainanp, l’Exotisme américain dans l’œuvre de Chateaubriand, p. 176.

Au premier regard, Delphine n’est plus que désarroi et ruines. Ambitions, illusions se sont évanouies tour à tour. Elle prélude aux plaintes qui reviendront à chacun de ses livres : amertume d’une carrière où la femme ne rencontre que moquerie et qu’envie, d’un cœur ardent au milieu d’un monde qui raille les sentiments romanesques. Son Traité de l’influence des passions est un réquisitoire contre la société présente, un appel au génie nouveau qui dira les souffrances de l’âme : la poésie classique n’y peut suffire, trop peu moderne, trop proche de l’expression des Anciens : Phèdre même ne fait pas couler assez de larmes (1). Mais la vigoureuse santé de Mme de Staël se défend contre les tentations romantiques, l’optimisme naïf ne désarme pas : au bord du suicide, l’auteur du traité recule. Elle écrit sur les passions, mais pour les combattre, pour dénoncer leur cruauté (2). Ne semble-t-il pas qu’elle aille chercher au fond d’elle-même, pour les détruire, tous les levains du romantisme? Avec des images toutes classiques, où voisinent Oreste, Mézence, Tantale, Sisyphe et les Danaïdes (3), elle exalte les sentiments féconds, l’admiration toute-puissante; elle fait le procès des passions destructives. Déjà, elle cherche la paix et l’ordre dans une foi religieuse (4) et surtout dans une foi politique. Née pour l’action, elle soumet les passions de l'individu, comme les œuvres de l’imagination, à la vie de la société. Son sujet est « l'influence des passions sur le bonheur des individus », mais aussi, mais surtout « des nations ». Et lorsqu'elle reprend quelques passages de ses livres sur les fictions et sur les passions, de son ébauche des Circonstances actuelles, pour expliquer son propre temps, elle traite de la littérature, sans doute, maïs de la littérature dans ses rapports avec les institutions sociales.

Ce dessein, — qui sera pour une part celui du Génie du christianisme, — est de déterminer la place des écrivains

) Influence des passions, I, 4.

) Zbid., Conclusion.

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