ITA LEE
dans l’œuvre sociale qui s'impose; le passé y éclaire le présent. D’une lumière du dix-huitième siècle, il est vrai, d’une croyance philosophique au progrès, — et aussi d’une lumière romantique : en opposant le moyen âge à l’antiquité classique, les littératures du Nord à celles du Midi, en infusant à la France la sève des peuples du Nord, leur mélancolie, leur individualisme énergique et passionné, elle contrariait l’œuvre du Consul. Et pourtant la raison classique demeure au fond de cette âme vibrante et fragile, que toute ironie déchire, que toute grandeur console, et qui ne sait pas choisir entre les objets de son culte.
Si elle envie aux peuples du Nord « le sentiment de incomplet de la destinée », la peinture des affections douloureuses et des images mélancoliques (1), cette mélancolie aboutit, par une conclusion singulière, au labeur, à l’action : ce qu’elle chérit, dans cette Angleterre qu’elle préférera toujours à l’Allemagne, c’est la vie intense qui circule derrière les brumes du spleen : « Heureux le pays où les écrivains sont tristes et les commerçants satisfaits (2). » Tout en rêvant encore, de livres plus émouvants que les chefs-d’œuvre classiques, de douleurs qui n’ont pas encore été peintes, du profond amour ignoré des Anciens (3), elle réprime pourtant les forces du romantisme qu'elle allait déchaïner, les soumet ; Werther, à l’en croire, combat les passions, met l’enthousiasme en garde contre lui-même : « C’est un livre qui rappelle à la vertu la nécessité de la raison (4). » Cette femme aventureuse ne perd pas le soin de sa dignité, le souci du personnage qu’il convient de jouer : « Cette foule d’inconnus qu’on admet en écrivant à la connaissance de soi-même ne s’attend point à la familiarité, et la majesté du public s’étonnerait avec raison de la confiance de l'écrivain. L'indépendance républicaine doit chercher à imiter la cor-
(4) De la littérature, I, liv. I, chap. xI, xvux.
(2) Hi lxr:
(3) Zbid., I, 1v. — Cf. De l’influence des passions. (4) Zbid., 1, xvu.
rection des auteurs du siècle de Louis XIV (1). » Cette femme philosophe, que l’aristocratie du monde éblouit, verra toujours dans la noblesse la première des vertus. Elle ne consent pas à laisser avilir la langue, ni l’art : « Le théâtre est la vie noble ;» et elle rejette le drame bourgeois (2), le mélange du comique et du tragique (3). Point d’effroi vulgaire, d'horreur sans beauté (4) ; point de bizarrerie : « Les bizarreries, inventées ou naturelles, étonnent un moment l'imagination; mais la pensée ne se repose que dans l’ordre. »
Le goût de cette romantique est sévère, — si sévère qu’elle sacrifie Aristophane. Sans doute, elle pense que chaque pays possède un goût national, et l’un des objets de son livre est d’en apporter la preuve. Mais elle ajoute : « Le goût est fixe dans ses principes généraux (5)... » Aujourd’hui plus que jamais, les écrivains doivent se conformer au goût universel, éviter ces traits « qui ne peuvent plaire qu’au peuple de leur pays (6) ». C’est aux sentiments universels qu'ils ont exprimés que les Grecs doivent leur éternelle jeunesse (7). « L'écrivain qui ne cherche que dans Pimmuable nature de l’homme, dans la pensée et le sentiment, ce qui doit éclairer les esprits, est indépendant des événements (8). » Les Provinciales, les libelles de Voltaire ont passé; « les Philippiques de Démosthène au contraire sont toujours contemporaines, parce qu’il parlait à l’homme et que l’homme est resté (9). » En 1800, dans un pays que
(1) De la littérature, 1, x1x.
(2)F Ti, TS HE
(3) Zbid., 1, xxx.
(4) Zbid., I, xr et xtr.
(3) Zbid., 1, xx.
(GO) SRE ERTIET,