I. — LE GÉNIE DE L'EMPIRE
« Nous admirons qu’ en lui, à une sensibilité qu’on peut dire romantique. se joigne une vision bien nette, bien claire des réalités », — ce jugement de notre temps sur Napoléon (1) explique le prestige de cette grande figure sur les imaginations du siècle qu’elle domine, l’exemple vivant de romantisme classique qu’elle leur présente. Figure romantique entre toutes, assurément, que celle de ce lieutenant d'artillerie, qui écrivait en 1791, un discours sur le bonheur; qui s’exaltait à « l’électricité de la nature », qui prononçait, en s’attendrissant au Devin du village : « Ne croyez pas que votre âme soit amollie par les pleurs que vous aurez versés... » ou encore ce soldat ambitieux et rêveur, que Mme d’Abrantès nous montre à Rueil, « s’arrêtant pour écouter la cloche de l’angélus du soir ». «On peut présumer qu’il était romantique, » ajoute-t-elle, et, ailleurs, plus hardiment : « Lui aussi était, comme nous, tout romantique. » Qu'il écoute la musique italienne, qu’il relise Ossian, Werther (2), c’est bien le fils du dix-huitième siècle préromantique. Il s’irrite de ceux qui imposent un code au génie : « On veut enseigner l’éloquence, écrit-il le 19 avril 1807, du camp de Finkenstein, au ministre de l'Intérieur. Le goût et le génie ne peuvent s’apprendre ; » et, invoquant l’exemple des classiques eux-mêmes : « Quant
(1) Henri FRANGK, dans la Nouvelle Revue française, novembre 1911. (2) P. VIERGE, « les Lectures de Bonaparte en Égypte ». (Mercure de France, 15 février 1905).
à ce qui est susceptible d’être enseigné, Corneille et Racine n’en savaient pas plus qu’un bon écolier de rhétorique. »
Mais le génie de l’empire est en lui : la grandeur classique peut seule servir la gloire de son règne, comme celle de Louis XIV. S'il n’aimait pas d’abord les architectes, ces idéologues du bâtiment (1), ii aperçoit leur rôle nécessaire dans son œuvre impériale, il les protège ; dans son œuvre de restauration nationale, il met la France à l’école de ses maîtres classiques. Il repousse les livres allemands, les livres anglais, ces ennemis; autour de lui le plus grand éloge que l’on puisse décerner à l’/tinéraire de Chateaubriand, c’est le mot « français » ; le grief le plus lourd dont on puisse accabler le livre De l’Allemagne, c’est de n’être pas « français » (2). S'il lit Shakespeare, il gronde : « Il n’y a riên qui approche de Corneille et de Racine; il n’y a pas moyen de lire une de ses pièces, elles font pitié; » il déclare à Kotzebue que les drames allemands sont un danger pour la tragédie française; et il écarte aussi les philosophes allemands (3). A Weimar, ce n’est pas Gœthe qu'il préfère, mais Wieland, plus classique, plus fidèle à l'influence française. Le génie de l’empire est celui de Bossuet, de Corneille; la prose lyrique de la Nouvelle Héloïse l’irrite : « Bon Dieu, que voilà une passion bavarde (4) ! » Il lui déplaît que l’on fasse connaître aux élèves de l’École Normale le dix-huitième siècle « déclamatoire » ; et c’est la force simple des classiques qu’il propose au siècle
(1) Mot de M. Hautecœur, Hist. de l’art, d'André Mrcuer, t. VIII, 1re partie, p. 28.
(2) « Sous Louis XV, tout était moral; sous Louis XV tout était vertueux; sous Napoléon Ier, tout était français. » (Philarète CHASLES Mémoires, 2 édition, 14877, t. II, 186.) — Cf, MunTEANo, « l’Ame sensible, le Génie français et les débuts de Kotzcbue en France » (Rev. de lit. comparée, juillet-sept. 1929.)
(3) WeLscHINGER, la Censure sous le premier Empire, p. 249; lettre de Jacobi à Ch. de Villers, 6 mars 1801, citée par L. WITrMER, Ch. de Villers, p. 262, n. 1.
(4) Témoignage de Lavalette, rapporté par Cuvizzrer-FLEURY, Journal (1900), t. I, p. 15.
naissant (1); il aurait voulu faire de Bossuet un archevêque de Paris (2); il donna à Corneille un parterre de rois.
Un frisson héroïque parcourt la France, et Corneille est le poète de ce temps; le délicat Joubert lui-même s’exalte à sa grandeur ; Raynouard, à l’Académie, en 1807, ébauche le projet d’un concours solennel entre toutes les nations : « Les Grecs nommeraient Homère, les Latins Virgile, les Italiens le Tasse. » Et nous? « Ah! dans ce péril de notre gloire littéraire, un seul cri s’élèverait.… : Corneille. » Les vers du dix-septième siècle chantent dans les âmes ardentes ; ce sont de vieux titres que la jeunesse française retrouve. Un jour de messidor an X, le classique Geoffroy eut la joie, au théâtre, en attendant une représentation, d'entendre un jeune spectateur, auprès de lui, réciter avec enthousiasme la pièce qu’il savait par cœur (3). De trop justes griefs pèsent, depuis la Révolution, sur la rhétorique et la boursouflure : la simplicité classique reprend l’avantage : « Je crois en vérité, écrit Mme de Charrière à Benjamin Constant, le {er avril 1801, qu’on commence à changer de style, qu’on revient à celui du bon sens (4). » Et le persiflage du dernier siècle est aussi chargé de trop de crimes pour que l’on ne revienne pas au respect de la dignité classique : « On parle... avec respect, de Pascal, de Bossuet.…, » constate Mme de Staël, « parce que l’autorité en tout genre est une chose très claire (5). » Tant de romans ont gâté le goût et l'esprit publics que les lecteurs blasés les rejettent tous ; et Millevoye, en 1802, dans sa Satire des Romans du jour, décide de ne plus lire «que Molière et Racine ». Napoléon veut former la volonté de ses futurs soldats ; qui l’y aiderait mieux que les classiques? « Il veut, dira Narbonne à Villemain en 1812, que
(1) VILLEMAIN, Souvenirs contemporains d'histoire et de lit, 1854, teen 140; Tbid.,cpie157:
) ) ) Ph. Goper, Mme de Charrière, I], p. 348.
) De l'Allemagne, liv. III, chap. rv.
de fortes études saisissent de bonne heure la jeunesse et suscitent les talents supérieurs en élevant le niveau général ; il a compté pour cela sur l’École Normale et sur l’enseignement des lycées régénéré par une laborieuse milice de jeunes maîtres ; il y veut des études fortement classiques, l'antiquité et le siècle de Louis XIV (1). » Les poètes mêmes sont requis d’inspirer des sentiments héroïques (2). L'Empereur ne dédaigne pas de descendre au détail et aux recettes : il explique comment les poètes doivent servir sa politique, et de quels ressorts il convient d’user (3).
Mais est-il aisé de s'entendre sur la vraie sers classique, dans cette époque si bigarrée, où se heurtent tant de Frances diverses et d’influences, où l'Égypte côtoie Pompéi dans les mobiliers, et le moyen âge l'Orient dans les tragédies, comme, dans les salons, le sans-culotte côtoie Talleyrand? Le classicisme, est-ce le retour à lPantique, qui fait retrouver dans Tacite un portrait de Napoléon? Les mécontents penchent pour ce classicisme-là : ils évoquent sans cesse les Annales et Tibère (4). Les flatteurs, au contraire, ouvrent leur Pline, et chantent le Triomphe de Trajan. Ceux qui gardent rancune à Rome des journées révolutionnaires se tournent vers la Grèce ; et Napoléon qui boude le grec républicain favorise le latin,
(1) VILLEMAIN, loc. cit., p. 145.
(2) Tærers, Consulat et Empire, VII, p. 425.
(3) Lettre de Pultusk, 31 déc. 1805, Corresp., t. XIV.
(4) La traduction de Dureau de la Malle est un des symptômes de cette mode dont Mme de Staël offrirait tant de témoignages (déjà l’épigraphe de son manuscrit Des circonstances actuelles était emprunté à l’Agricola; dans De la littérature, 1, 6 et 9, la place privilégiée est faite à Tacite au-dessus de toute l’antiquité; de même De PAllemagne, II, 24, à propos de l’Atila de Werner), ainsi qu’un Chateaubriand (avant l’article célèbre du Mercure, le Génie du chr., IT, 111, 2, glisse une allusion menaçante à Tacite et à Tibère). Ce sont deux vers sur Séjan et Tacite, dans son Épitre à Voltaire qui feront perdre à M.-J. CHénier sa place d’inspecteur général des études ; et un rapport de Rœderer, le 14 juin 1804, assure que « toutes les traductions de Tacite qu’on a pu trouver ont été achetées chez les libraires. Tout le monde veut lire Tacite…. »
langue impériale (1). On épure les classiques suspects ou dangereux ; et pourtant ils restent la gloire nationale que les hommes de l’Empire défendent contre la malveillance de l'étranger, Fontanes contre Villers, Maury contre le. baron de Brockhausen. Un jour on est las des Grecs et des Romains, — « les sujets grecs sont épuisés », dit Mme de Staël, — un autre jour on fait mauvais accueil à Othello, parce qu’il n’est ni grec ni romain ; un jour Napoléon, répudiant le fanatisme de l’antiquité, écrit à Fontanes : « Est-ce que vous croyez que je veux faire un temple de la gloire dans Paris? Non, je veux une église; » et un autre jour, au ministre de l'Intérieur : « C’est un temple que j'avais demandé et non une église. » Il proscrit les sujets modernes : il blâme le dessein d’une tragédie d’Aenri IV : « La scène a besoin d’un peu d’antiquité, » dit-il comme Racine ; et en même temps il oblige David désolé à revêtir de bottes modernes les jambes nues de ses héros, à quitter les Thermopyles (2). Ainsi le style Empire hésite entre un classicisme réaliste et un classicisme idéaliste : pour Quatremère de Quincy, 1l doit consister dans « le genre idéal » (3), atteindre au « beau idéal..., spéculatif, systématique. produit de la faculté d’idéer ou de généraliser en abstraction le vrai modèle » (4); pour Emeric-David, il se propose la nature choisie, cette imitation de la belle nature que les théoriciens depuis Batteux ne cessaient de conseiller (5). On s’accordait à restaurer le beau classique, mais on ne s’accordait pas dans le choix des classiques ni dans la définition du beau.
(1) DuponT-FERRIER, Du collège de Clermont au lycée Louis-le- Grand, 1922, p. 220.
(2) R. DE LA SIZERANNE, « Ce que l’art doit à Napoléon ». Rev. des Deux Mondes, déc. 1921.
(3) « Essai sur l’idéal dans ses applications pratiques aux œuvres... » (Archives littéraires, t. VI, VII, 1805.)
(4) Essai sur la nature, le but et les moyens de l’imitation dans les beaux-arts (1823). En dépit de sa date, cet Essai développe des théories qui correspondent au style Empire, en même temps qu’elles expriment l’éclectisme de la Restauration.
(5) Recherches sur l’art statuaire (1805).
C’est qu’à une société mêlée doit correspondre un goût éclectique. Les héros classiques revivent avec Talma, mais prennent un air romantique : dans son jeu, un classicisme romantique prélude au classicisme des romantiques futurs. Il avait le goût de la grandeur, mais aussi de la violence ; il savait être trivial, mais il ennoblissait la trivialité même : «Il faut, dit Mme de Staël, voir Talma s’essayer à rendre quelque chose de vulgaire et de trivial dans l’accent des sorcières, et conserver cependant, dans cette imitation, toute la dignité que notre théâtre exige. » Ces vertus contraires où s’associent la tradition et les nouvelles tendances, il les met en œuvre dans son action dramatique, avant que les poètes s’efforcent de les allier à leur tour dans leurs œuvres ; et il suscite ces poètes qui tenteront comme auteurs ce qu’il a osé comme interprète : « Il y a dans sa manière de déclamer, dit encore Mme de Staël, Shakespeare et Racine artistement combinés. Pourquoi les écrivains dramatiques n’essayeraient-ils pas de réunir dans leurs compositions ce que l’acteur a su si bien amalgamer dans son jeu (1)? » Cet homme unique, comme l’appelle le Cours de Schlegel (2), est à la fois l’acteur romantique selon le goût anglais et l’acteur classique selon la tradition française : « Talma ayant passé plusieurs années de sa vie à Londres, à su réunir dans son admirable talent le caractère et les beautés de l’art théâtral des deux pays (3). » Les classiques inflexibles comme Geoffroy lui opposent le souvenir de Lekaïn ; mais d’autres reconnaissent qu’il leur a fait comprendre les vrais classiques : « Sans Talma, dira Chateaubriand, une partie des merveilles de Corneille et de Racine serait demeurée inconnue (4). » C’est qu’il a rendu la vie à l’âme classique en lui insufflant l’âme moderne (5). Il a su « amalgamer
(1) De l’ Allemagne, \], 27.
(2) Cours de litt. dram., trad. Necker de Saussure, IT, p. 314.
(3) Mme DE STAEL, Corinne, 1807, t. II, p. 327.
(4) Mémoires d’outre-tombe. (dit. Biré, t. II, p. 275).
(5) Gœthe, dans ses Entretiens avec Eckermann, reconnaît en Talma « l'âme moderne tout entière » et des traits « qui caractérisent le romantisme ».
dla LE CLASSICISME DES ROMANTIQUES
dans son jeu » le classicisme et le romantisme de son temps.
D’autres tentent cet amalgame en imitant Shakespeare, comme Ducis, ou Schiller, comme Benjamin Constant. Allier des « beautés dignes de Shakespeare » à « une sagesse dans la conduite des pièces », digne des classiques, voilà encore aux yeux des lecteurs de ce temps le mérite principal d’Alfieri (1). La politique de fusion qui fut âme du Consulat et de l’Empire, se traduit dans les lettres et les arts, au temps où Lemercier passe d’Agamemnon à Pinto, Talma de Racine à Shakespeare, où David peint le Sacre et les Thermopyles. Les révolutionnaires et les royalistes se rencontraient sous les mêmes aigles; les romantiques et les classiques dans la même formule : « Le goût est le bon sens du génie (2). »
Sous le système de fusion, il est vrai, les différences profondes subsistent ; l'arbitrage impérial concilie, plutôt qu’il ne réconcilie. Mais les uns et les autres, — les hommes de la Décade philosophique et ceux du Mercure, le groupe d'Auteuil et les émigrés de retour, — éprouvent le même besoin d’allier des autorités classiques à des aspirations nouvelles.
Tous veulent enrôler dans leurs rangs les maîtres du dix-septième siècle. Les révolutionnaires du Tribunat, les idéologues de l’Institut, les mécontents d'Auteuil, confondent l’Auteuil de Mme Helvétius avec celui de Molière et de Boileau. L'Institut met au concours l’éloge de Boileau, celui de La Bruyère. La Décade déplore que Bossuet ait cédé à « esprit de dévotion qui régnait de son temps » ; hors cela, quel grand homme (3)! Molière, du moins, con-
(1) Mme de Duras à Rosalie de Constant, 16 juillet. 1809. — Cf. Mme pe SraëL, Corinne, VII, 2 : « Bien que l’esprit français et celui d’Alfieri n’aient pas la moindre analogie, ils se ressemblent en ceci que tous deux font porter leurs propres couleurs aux sujets qu’ils traitent. »
(2) Mot du Génie du Chr., repris par un classique (Boufflers), dans une brochure de 1803 dirigée contre le Génie. — Cf. V. Huao, préf. de Cromwell : « Le goût, c’est la raison du génie. »
(3) 10 fructidor an VIII, sur les leçons d'histoire prononcées à l’École Normale par VoLNE.
sola les idéologues, Molière, cet idéologue que « les nouveaux saints » doivent désavouer :
Jadis, Molière, en sa verve maudite, Calomnia méchamment l’hypocrite.
Geoffroy convient que Molière eut grand tort,
ricane M.-J. Chénier, dans les Miracles (1). « Je veux, écrit un jeune idéologue de 1803, Henri Beyle, que dans trois cents ans, l’on me croïie contemporain de Corneille et de Racine. » Sur des pensers nouveaux, ces amis de la Révolution font des vers antiques.
Et, dans une prose nouvelle, leurs adversaires enveloppent d’antiques pensers. Ils font appel aux alliés les plus divers, à la Bible, à l'Allemagne, à Jean-Jacques, à tout ce qui exalte l’enthousiasme, humilie la raison orgueilleuse; mais ils passent volontiers de la Bible à l’abbé Fleury, de l’Allemagne à Fénelon, de Jean-Jacques à Bossuet. Le génie du christianisme ne se sépare guère, pour eux, du génie du classicisme. Pour restaurer l’ordre dans la société, ne faut-il pas restaurer l’ordre dans la langue? Littérature et société se tiennent par d’intimes liens (2). Après un âge de troubles, on sent mieux les bienfaits de l’autorité, on voudrait les étendre aux lettres : Senancour rêve d’un tribunal qui désignerait au public les bons livres (3). La Harpe, Chateaubriand, Mme de Staël elle-même font la guerre au néologisme (4). Ancienne langue, anciennes mœurs : on réédite avec piété ces clas-
(1) De même, dans les Nouveaux Saints, il prête à Chateaubriand des anathèmes contre les classiques :
Ennuyeux La Fontaine, impertinent Molière...
Les Hurons, gens de goût, ne vous ont jamais lus.
(2) « La poëèsie est enfant de la société, » déclare Napoléon, et restaurer cette dernière c’est « ramener les poètes au bon goût » (Correspondance, XVI, p. 121.)
(3) Oberman, lettre 79. L
(4) De même, Palissot et P.-L. Courier : « Gardez-vous bien, écrit ce dernier à Boissonade en 1812, de croire que quelqu'un ait écrit en français depuis le règne de Louis XIV. »
siques qui en offrent les modèles : Fénelon continue à gouverner l'éducation des filles (1); Rollin redevient le maître de la jeunesse (2); Massillon, dont on réédite le Petit Carême, enseigne à « approfondir le cœur humain »(3); Bossuet, qui a formulé des leçons d’histoire propres à ce temps de révolution, règne en maître chez les libraires (4); on songe à achever l’édition de Deforis ; on lui donne une place prépondérante dans les séminaires (5). De belles pénitentes se mettent à l’école de Port-Royal; le génie de Pascal convient aux romantiques épris de classicisme. En compagnie de Mme de Reaumont, de Joubert, un Adrien de Lezay se plaît à pascaliser (6) ; l’ardente Pauline voudrait s’enfermer à Port-Royal. « Lisez et relisez Pascal, le premier des esprits selon moi, » conseille Mme de Charrière (7). « L’école de Port-Royal, » c’est celle du bon goût selon M.-J. Chénier lui-même (8); c’est, selon Guéneau de Mussy, celle qui a fixé «les formes de la langue » (9) ; et ces écrivains de Port-Royal obligent Mme de Staël à convenir que « les Français ont eu dans le dix-septième siècle des penseurs plus sévères que dans le dix-huitième ». Ainsi, selon l’auteur même du livre De l’Allemagne, le siècle philosophe n’est pas le dix-huitième. « Les ouvrages
(1) Cf. Mercure, 16 frimaire an IX, p. 409, sur une édition du Traité de l'éducation des filles.
(2) Il est réédité par Guéneau de Mussy.
(3) Journal des Débats, 11 floréal an IX.
(4) A propos d’une nouvelle édition du Discours sur l’hist. unie., le Journal des Débats (30 germinal an IX) demande : « Quel est le système philosophique qui puisse mieux satisfaire l’esprit de celui de la religion chrétienne. »
(5) A Meaux, une chaire Bossuet est créée par Mgr de Faudoas, en 1807, « uniquement consacrée à développer les beautés de ce génie sublime. nul ne peut être ordonné prêtre s’il n’a suivi pendant deux ans le cours de Bossuet. » (Cité par la Reoue Bossuet, déc. 1906, suppl. p. 804).
(6) Lettre de Mme de Beaumont à Joubert. — Cf. Journal de Chênedollé, cité par Mme de Samie (Chénedollé, p. 86).
(7) Ph. GopeT, Mme de Charrière, t. II, p. 348.
(8) Les Nouveaux Saints, 3° édit., an IX, 1803, p. 22, note.
(9) Nouv. édit du Traité des études de RoOLLIN.
composés dans le dix-septième siècle sont plus philosophiques à beaucoup d’égards que ceux qui ont été publiés depuis ; car la philosophie consiste surtout dans l’étude et la connaissance de notre être intellectuel. Les philosophes du dix-huitième siècle se sont plus occupés de la politique sociale que de la nature primitive de l’homme. Les philosophes du dix-septième, par cela seul qu’ils étaient religieux, en savaient plus sur le fond du cœur. » Elle sent, e t l’on sent partout confusément sous l’étreinte impériale, que le temps est passé des encyclopédistes et des libelles : la leçon du dix-septième siècle convient mieux aux sujets d’un maître absolu : « Les écrivains français du dix-huitième siècle, dit encore Mme de Staël, s’entendaient mieux à la liberté politique ; ceux du dix-septième à la liberté morale... Sous un gouvernement absolu tel que celui de Louis XIV l’indépendance ne trouve d’asile que dans la méditation (1). »
Avec les Dussault et les Geoffroy, le Journal des Débats exerce une magistrature classique, « déplore la décadence des lettres qu’on déplore depuis deux cents ans. défend sur tous les points Racine et Corneille qu’on n’attaque sur aucun (2)... » Avec les Fontanes, les Guéneau de Mussy, les Chateaubriand, le Mercure combat pour « les saines doctrines », fait mine de se sacrifier à la cause de l’ordre social et des classiques : « Ceux, dit-il, qui osent parler des maîtres du dernier siècle (le dix-septième) et des anciens principes de goût, sont traités comme des ennemis de la République. (3) » La Harpe, qui parlait autrefois des classiques avec irrévérence, fait amende honorable; et un professeur de ce temps, Amar, constate avec compiaisance qu’il a, depuis la Révolution, plus de respect pour Corneille. Ceux mêmes qui sont enclins à l’audace littéraire, trouvent chez les classiques les vrais maîtres de hardiesse, découvrent le romantisme des classiques : Chateaubriand défend son propre style, en sa nouveauté, par des citations de clas-
(1) De l'Allemagne, II, 3.
(2) Journal de Paris, 12 brumaire an X—3 nov. 1801 (sur Geoffroy).
(3) Mercure, 16 fructidor an VIII.
siques ; Portalis signale à Napoléon l'originalité de la langue de Bossuet, ses « expressions créées » (1); en 1803 un universitaire, M. Noël, en tête d’une traduction de Catulle, justifie la prose poétique par l’exemple « de la belle prose de Télémaque », des « passages éloquents de Bossuet »; Geoffroy admire l” « instinct » inspiré de La Fontaine, la couleur locale de Racine. À une époque où le génie est menacé à la fois par les souvenirs révolutionnaires et par l'oppression du despotisme, les noms classiques signifient discipline et liberté.
De là cette vive défense que les études classiques opposent partout, jusque dans les classes des lycées, aux études scientifiques. N'est-ce pas à cette période que remonte l’antinomie des esprits scientifiques et littéraires ? Sans doute, Napoléon se flattait de restaurer la culture qui forme les âmes : « J’ai voulu que l’Université fût fortement lettrée, disait-il, en 1812, à M. de Narbonne. J'aime les sciences mathématiques et physiques; chacune d'elles, l’algèbre, la chimie, la botanique, est une belle application partielle de l'esprit humain lui-même; l’étude des lettres, c’est l'éducation générale qui prépare à tout, l’éducation de l’âme. Aussi voyez comme pour organiser mon Université, j’ai préféré Fontanes à Fourcroy.…..; il y allait de l’avenir de la jeunesse et des traditions de l’esprit français (2). » Fontanes tentera de renouer les traditions littéraires interrompues : « Il éleva dans les doctrines de nos pères des enfants qu’on voulait séparer du passé.…., » écrira Chateaubriand (3). Autour de lui, l’Université, encore hésitante, s’ouvrira aux bonnes lettres, à l'esprit des maîtres d'autrefois, — armée de l’ordre où un Joubert enrôle un Clausel de Coussergue. Pourtant les textes classiques pénètrent-ils la culture des élèves de cette Université? Les humanistes mêmes mettent peu de hâte à leur
(1) 15 ventôse an XIII (Revue Bossuet, déc. 1906, suppl., p. 310-311).
(2) VILLEMAIN loc. cit., p. 147. — Cette interprétation de la pensée de Napoléon Ier est peut-être, il est vrai, l’œuvre de Villemain, — contre Napoléon III.
(3) Lettre du 31 mars 1821, Journal des Débats, 10 avril 1821.
révéler ces textes (1). Et les connaissances exactes, les études scientifiques supplantent la culture classique. L'histoire, la philosophie, études suspectes, sont presque proscrites des lycées ; la philologie ne trouve plus de fidèles (2). Les écrivains de demain, — Soumet ou Victor Hugo, Barante ou Edgar Quinet, — se destinent à l’École polytechnique. « L'esprit humain, dit Mme de Staël, repoussé de toutes parts, au milieu du désordre de toutes les idées morales, » s’attache à ces « vérités dont la route est connue et la méthode fixée » ; il « se conserve par les sciences exactes jusqu’à ce qu’on puisse appliquer de nouveau la force de la pensée aux objets qui intéressent la gloire et le bonheur des sociétés » (3). Mais ces sciences n’épuisent-elles pas la sève des lettres classiques? « Les mathématiques, gémit Geoffroy, ont aujourd’hui la même vogue qu'avait autrefois le latin (4)... »
L’éblouissement de la gloire n’empêche pas de jeunes esprits de souffrir de cette dictature. Lamartine reprochera au maître autoritaire de n’avoir « honoré des facultés humaines que celles dont il pouvait se faire de dociles instruments ». Augustin Thierry gardera rancune à ce temps où « les phrases d’une rhétorique vide et les chiffres glacés de l’algèbre étaient l’unique pâture offerte à l’âme d’un jeune citoyen français » (5). Adolphe Blanqui luimême, quoiqu'il ait aimé dans son lycée de 1814 « ce régime nerveux » qui inculquait « jusqu’au plus vif de l’âme l’amour de l’étude, le respect de la règle militaire. », avoue qu'il regarde ce régime universitaire de l’Empire « comme plus
(1) « Toute la littérature d’un écolier doit se borner à l’art d'écrire avec correction et élégance, déclare Luce de Lancival en 1801. On n’y parviendra point en lui faisant parcourir le domaine entier de la littérature. Un petit nombre d’auteurs, un seul, pourou qu’il fût classique, nous suffirait... » (DuponT-FERRIER, Du collège de Clermont au lycée Louis-le- Grand, t. IT, p. 223.)
(2) Discours (de Dacier) adressé à $. M. l'Empereur et Roi... dans la séance du Conseil d'Etat du 20 févr. 1808. (Archives littéraires de l'Europe, 1808, t. XVII, p. 237.)
(3) De la littérature, II, vr.
(4) Journal des Débats, 30 fructidor an XIII.
(5) Censeur européen, 5 juillet 1819.
capable de former des caractères que de polir des intelligences et de préparer des vocations littéraires » (1). Malgré le latin qu’on veut y faire régner, les lycées ne forment pas une génération pénétrée de tradition classique : la chaîne est rompue, et cet hiatus peut expliquer, pour une part, l’avènement du romantisme.
Mais, à vrai dire, la chaîne des générations ne se rompt jamais entièrement : cette jeunesse de l’Empire reçoit l'héritage classique des mains mêmes des écrivains de son temps, — des écrivains préromantiques. Préromantique, Chênedollé ; mais ses maîtres sont les classiques, et un chant du Génie de l’homme s’achève sur l’énumération des grands hommes du siècle de Louis XIV. Préromantique, Millevoye ; mais, de sa Satire des romans du jour, en 1802, à ses articles du Journal général, en 1814, il gémit sur la décadence du goût « qui, jusqu’à Racine, avait été toujours croissant », sur les vers nouveaux qui « sont visiblement d’une école qui n’est pas celle de Despréaux et de Racine » (2). Préromantique aussi Senancour….
Préromantique par son humeur de révolte, qui a résisté à tant de contraintes, lutté contre tant d’entraves, et s’y est brisée : contraintes de la famille, de la société, de la maladie, de la vie. Parmi les livres qu’il chérit, les Essais, quelques stoïciens antiques, des tragédies de Voltaire; mais que d'illuminés, et Jean-Jacques! De la Suisse où il s’est réfugié, il aime surtout les paysages déserts, où le monde même s’efface, où le mot reste seul, comme sans support, « sur le vide » (3). Ce loup qui voudrait vivre la vie des loups (4), qui imagine un « plaisir juste et mâle » à voir Paris en feu (5), oppose aux «lois de l’ensemble » (6)
(1) « Souvenirs d’un lycéen de 1814 », Rev. de Paris, 17 mai 1916.
(2) Cette périphrase (du 27 déc. 1814) est un signe de l’hésitation que l’on éprouvait encore à parler de classique et de romantique. Lapouf, Millevoye, p. 185, 207. — Mme DE SAMIE, Chénedollé.
(3) Oberman, éd. Charpentier, 1843, p. 13.
(4) Zbid., lettre IV.
(5) Zbid, lettre XXIX.
(6) Zbid., p. 228.
ces différences entre les hommes, que nulle terre ne pouvait mieux lui montrer que la Suisse (1). Il y a entendu des « sons romantiques » (2), vu des paysages « à la fois paisibles et romantiques » (3), des « eaux romantiques », de «romantiques beautés » (4). — Romantique, — c’est le mot qui, chez lui, désigne la joie, la vie et l’amour (5). Pourtant, c’est en vain qu'il se livre à la rêverie romantique : l'intelligence est toujours présente, avec sa clairvoyance, son don d’analyse, toujours prête à saisir chaque sentiment dans son germe, à l’analyser, à le tuer ; décomposant, desséchant tout sur son passage, implacable. « Vous le savez, j’ai le malheur de ne pouvoir être jeune (6). » Sa solitude est l’aveu d’une défaite, non d’une passion invincible ; son individualisme est moins orgueil que renoncement. Leibnizien, 1l avait aspiré d’abord, dans ses Révertes, à rejoindre l'intelligence universelle (7) ; il y avait opposé l’universelle détermination, d’où naît la beauté à l’individu qui n’est rien : « Tout est beau, car tout est déterminé.. L’individu n’est rien. Le tout existe seul absolument, invinciblement, sans autre fin que lui-même... (8) ». Il n’avait demandé qu’à être « une corde particulière dont les vibrations concourent à l’harmonie universelle » (9).
(1) Oberman, éd. Charpentier, p. 22, 415.
(2) Zbid, p. 74, 304, 328, cf. p. 108.— Il est à remarquer que le romantisme est pour lui surtout dans les sons : « C’est dans les sons que la nature a placé la plus forte expression du caractère romantique » (p.161).
(3) Zbid., p. 22. — Cette opposition entre parsible et romantique marque bien que romantique garde chez lui son sens de sauvage et de terrible : « Des lieux romantiques et terribles, » dit-il à propos de la forêt de Fontainebleau (p. 68); il appelle « romantique » (p. 380) une partie de ce Léman que Jean-Jacques jugeait peu romantique. — Ne serait-ce pas aussi avec lui qu’apparaît romantisme qu’il souligne comme un néologisme (p. 477)?
(4) Tbid., p. 380 (cf. 83), p. 419.
(5) Zbid., p. 169. — Notons encore le mot Romantique appliqué à l'accent allemand, cb:id., p. 320.
(6) Zbid., lett. I.
(7) XIVe Réverie.
(8) Ie Réperie.
(9) Z11° Réverie,
Stoicien, il avait appris de son grand Marc-Aurèle et de son cher Sénèque qu’il faut vivre conformément à la nature : « Je m'aime moi-même, s’écrie-t-il, mais c’est dans la nature, c’est dans l’ordre qu’elle veut, c’est en société avec l’homme qu’elle veut... et d'accord avec l’universalité des choses (1). » Il souffre de « la discordance » qui s’est établie « entre lut et les choses » (2). Cette discordance est née de ses déboires : il l’avoue (3), il a changé, il a renoncé à cette simple harmonie, parce qu’il ne l’a pas trouvée; mais l'instinct de l’ordre reste en lui, cette « tendance à l’ordre » qui est, à ses yeux, une partie essentielle de nos inclinations (4). Ordre et simplicité, quel classique les aima plus que ce romantique? « Il est une propreté, un soin, un accord, un ensemble dans la simplicité même (5). » Et qui chercha le permanent avec plus d’ardeur que cet errant? C’est l’image de l’immuable qu’il aime dans la montagne, la « solennelle permanence » (6), « la permanence des monts » (7). « Que m'importe ce qui peut finir? », écrit-il, et en songeant à «l’ordre éternel » du monde il murmure : « Je voudrais être toute intelligence (8). » Des idées esthétiques sur lesquelles il a médité (9) s’il en est une qui le retienne, c’est l’idée classique de convenance et de proportion :
(1) Obermann, p. 27. — Cf. cbid., p. 115 : « Indicible harmonie des êtres. fantôme du monde idéal... »
(2) Zbid., p. 102.
(3) Ibid., p. 27, note.
(4) Zbid., p. 216. — Cf. p. 350 : « Le sentiment de l’ordre, poussé peut-être un peu loin, ne me permet de rien faire, de rien conduire dans le désordre. »
(5) Zbid., p. 87.
(6) :Zbrd., p: 53
(7) Zbid., p. 31. — Cf. p. 49 : « Là, l’homme retrouve sa forme inaltérable.…. il vit dans l’unité sublime... » et p. 82 : « Il y a là une permanence qui nous confond. »
(8) Zbid., p. 84. « Je sais, avoue-t-il au surplus, que plusieurs trouvent assez de permanence dans un bien du moment, et que d’autres savent se borner à une manière d’être sans ordre et sans goût. » (P. 86.) Il n’est pas de ceux-là.
(9) Notamment chez Wolf, Crousaz, Hutcheson (:bid., 96), Diderot (p. 93.)
« Le beau est l’objet de l’amour ; l'harmonie est son principe et son but (1)... Le beau est ce qui excite en nous l’idée de rapports disposés vers une même fin, selon des convenances analogues à notre nature. Cette définition renferme les notions d’ordre, de proportion, d’unité et même d’utilité.…. » Hommage du romantique à l’unité classique, à « l’unité sans laquelle il n’y a pas d'ouvrage qui puisse être beau... » (2).
Il n’y atteignit pas, parce que sa volonté était malade, son énergie brisée ; il se compare à l’arbre « fort et superbe » qui pousse au bord du marais et qui se flétrit parce que ses « racines s’abreuvent dans une eau fétide » (3); partagé entre « l’activité qui le presse » et son ennui, son découragement (4), il garde le culte de l’énergie féconde ; il médite même d’agir sur les hommes par quelque livre écrit laborieusement, soigneusement corrigé (5) : ce solitaire songe aux hommes; la nature et ses plus sauvages aspects lui rappellent l’homme : « Monts superbes, écroulement des neiges amoncelées.. que seriez-vous à l’homme, si vous ne lui parliez point des autres hommes? La nature serait muette s'ils n’étaient plus (6). » C’est à eux qu’il s’adresse, à eux qu'il veut plaire, pour eux qu'il tâche d’acquérir un style modéré, proche du classique sans être un style classique : « Quel style enfin? Ni rigoureusement classique, ni inconsidérément libre. Pour mériter d’être lu, il faut observer les convenances réelles (7). »
Ainsi, le plus romantique peut-être des préromantiques de l’Empire reste fidèle, dans sa faiblesse même, au génie de l’Empire : énergie, ordre, unité, classicisme latent, que recèlent encore les plus tumultueux ou les plus pas-
(1) Notamment chez Wolf, Crousaz, Hutcheson (ibid., 96), Diderot (p. 93.)
(2)Tbrd p.198:
(3) Zbid., p. 412.
(4) Zbid., p.323.
(5) Zbid., p. 4385.
(6) Zbid., p. 36.
(7) Tbid., p. 506.
sionnés, les moins dociles à l’autorité du maître ou de la société, — Delphine l’affranchie, René l’émigré.