CA) PEUT ALT
(8) Zbid., I, xx.
(9) Zbid., T,xx. — Cf. dans le livre De l’ Allemagne la nuance «philosophique » de cette idée toute classique : « Les pensées qui rappellent, de quelque manière, aux hommes ce qui leur est commun à tous, causent toujours une émotion profonde ; et c’est encore sous ce point de vue que les réflexions philosophiques introduites par Voltaire
huit ans de guerres et de révolutions ont séparé du reste du monde, le livre De la littérature rappelle les droits des sentiments universels. Au milieu des ruines de l’ancienne France, il rend à l’ordre et au goût leur ancien rang : « Les règles de l’art. ont infiniment moins d'importance que celles du goût, parce que les unes prescrivent ce qu’il faut faire et que les autres se bornent sur ce qu’on doit éviter. On a dit souvent : faut-il sacrifier le génie au goût ? Non, sans doute ; mais jamais le goût n’exige le sacrifice du génie (1). » — « Ces règles du goût ne sont point arbitraires ; 11 ne faut pas confondre les bases principales sur lesquelles les vérités universelles sont fondées, avec les modifications causées par les circonstances locales (2). » — «L'on s’est persuadé, pendant quelque temps, en France, qu'il fallait faire aussi une révolution dans les lettres et donner aux règles du goût en tout genre la plus grande latitude. Rien n’est plus contraire aux progrès de la littérature (3)... » Accepter le génie nouveau de la France, en lui imposant les lois anciennes, telle fut la tâche de cette éclectique : « bannir quelques lois de convention, » mais maintenir « les barrières qui tracent la route du génie », conserver « dans les discours comme dans les écrits la convenance et la dignité » (4), « trouver le point juste » entre le Nord et la France, entre les leçons du goût et les beautés originales (5); parvenir à un « genre intermédiaire entre la nature de convention des poètes français et les défauts de goût des écrivains du Nord » (6).
Cette difficile conciliation entre un monde nouveau et la tradition occupe au même moment les amis de Chateaubriand. Lui-même, dans sa conversion, à Londres, n’avait
dans ses tragédies. rallient l’intérêt universel aux diverses situations qu’il met en scène. »
(1) De la hitt., I, XII.
(2) Zbid.
(3) Zbid., liv. II, chap. x.
(4) Ibid.
(B)Elbid Tr
(6) Zbid., II, v.
pas obéi au seul mouvement de son âme ; il suivait toute une partie de sa génération, faisait ses adieux au dix-huitième siècle, pour relier directement la France nouvelle à la France classique. À Paris, auprès de Mme de Beaumont, il reprend cette hâtive culture, que le collège et la vie n’avaient pas achevée ; grâce à elle, il connaît la poésie d'André Chénier ; et dans l’âme de cette femme, — d’esprit janséniste et de cœur moliniste, elle l’avouait, — il retrouve les deux aspects contraires des âmes des siècles passés. Joubert lui présente la quintessence des lettres classiques : ce délicat, qui fait ses délices de quelques moralistes et de quelques poètes exquis, vit parmi quelques pages, choisies parmi quelques livres ; il s’y enferme ; il prêche à Chateaubriand que « les Anciens sont les vrais modèles »; et Chatraubriand, en répétant ces conseils, a beau bâiller un peu, — Marcellus en témoigne, — il les répète pourtant et les professe. C’est un « Platon à cœur de La Fontaine » qu’il aime en Joubert. C’est un « Racine » qu’il aime en Fontanes, — «Fontanes, dit Mme deChateaubriand, l’homme qui ait eu peut-être le goût le plus sûr. » Quand Fontanes se divertit au paradoxe, place Picard au-dessus de Molière (1), Chateaubriand sourit peut-être ; maïs il n’est sûr de son propre goût que lorsque ce « juge sévère et même timide » l’a approuvé. « Il m’apprit à dissimuler la difformité des objets par la manière de les éclairer, à mettre, autant qu'il était en moi, la langue classique dans la bouche de mes personnages romantiques (2). »
Quelque temps, même, Chateaubriand se soumit au maître hargneux du groupe, La Harpe, « dont il faut toujours citer l’autorité en critique »; il l’honora dans son Génie d’une flatteuse épithète, qui disparut plus tard. L’orthodoxie classique, en la personne de La Harpe, accueillait Chateaubriand. On applaudissait le Génie promis,
(1) Cahiers de Mme de Chateaubriand, éd. Ladreit de Lacharrière, p. 88. — Le goût de Fontanes se rencontrait d’ailleurs sur ce point avec celui de Mme de Staël (Journal d'Étienne Dumont, cité par P. Kohler, loc. cit., p. 279.)
(2) Mém. d’outre-tombe;'éd. Biré, t. II, p. 261.
comme on applaudissait les réimpressions de classiques ; et Chateaubriand pensait, comme ses amis, qu'il fallait restaurer le dix-septième siècle pour restaurer la religion. Il écrira dans le Mercure du 2 mars 1805 : « Un symptôme non équivoque du retour aux idées saines, c’est la réimpression des livres classiques, que l’ignorance et le dédain ridicule des philosophes avaient rejetés ; » et, saluant cette œuvre, il ajoutait : « Cette belle entreprise est dirigée par un homme qui conserve le dépôt sacré des traditions et de l’autorité des siècles, et qui méritera dans la postérité le titre de restaurateur de l’école de Boïleau et de Racine. » Dans le premier projet du Génie, il avait plus nettement encore accusé cette opposition du classicisme renaissant et du dix-huitième condamné ; il avait achevé un réquisitoire contre les encyclopédistes par une apologie des écrivains du dix-septième siècle (1). Mais s’il renonça à ce diptyque provocant, il en fit, secrètement, de centre même de son livre de 1802.
Assurément, ce livre est le premier d’une lignée nouvelle, — romantique par ses qualités et ses défauts ; l’auteur lui-même avouait qu’un tel ouvrage aurait été « fort déplacé au siècle de Louis XIV » (2), et ses amis, sur ce point, sont d'accord avec ses ennemis (3). La forme même du Génie, son plan où l’on chercherait en vain, Chateaubriand en convient, un ordre logique, — il l’appellera un jour devant Marcellus : «le moins bien fait de mes ouvrages, » — son style demi-prosaïque, demi-poétique, conmme dit aigrement Lemercier, auraient choqué le goût classique. Invoquerez-vous l’exemple de Télémaque? « Voyez, réplique Daru, si vous feriez entrer quatre pages du T'élémaque » dans le Génie sans « faire ressortir l’extrême simplicité de l’écri-
(1) Fragment 19 du Génie de Londres.
(2) Défense du Génie du christianisme.
(3) Fontanes reconnaît qu’il aurait fallu un autre livre au temps de Racine et de Nicole (Mercure, fructidor an X), et Lacretelle estime que si ce livre avait été soumis au jugement « des Racine et des Boileau », ils y auraient vu « une sorte de profanation ». (Opinions de l Acad. sur le Génie du chr.)
vain du grand siècle » (4). Ce Chateaubriand qui avait mêlé, dès l’enfance, dans ses lectures, la trouble passion d’un « Horace non châtié » et les émotions religieuses, laisse flotter, dans son christianisme, un trouble romantique et voluptueux. Phèdre, Héloïse, la mélancolie : thèmes et visages qui l’obsèdent et le charment.
Nuances suspectes, aussi, et qu’il va s’efforcer d’atténuer d’éditions en éditions. Il mettra « le sérieux » à la place du « mélancolique », le « génie des rêveries » à la place du « génie des mélancolies »; son Bossuet ne se plongera plus dans des « mélancolies », mais « dans des tristesses incroyables ». Ses corrections enlèveront à plus d’une page « l’âpreté sauvage » que gourmandaient ses amis (2), l’air familier, l’audace juvénile de maintes phrases. Modeste, soucieux de ne point choquer, il sait gré à ses critiques de leurs chi anes; il écoute les aigres avis de Morellet ; il remercie Daru, cet « aristarque ». Il travaille, s’amende. De même qu’il avait gagné en correction, de la première à la seconde partie de l’Essai sur les révolutions, il faisait de parties en parties, dans le Génie du christianisme, — le classique Dussault en témoigne, — des progrès de style et de naturel.
Renonçons au portrait du poète inspiré, cheveux au vent : c’est parmi les livres qu’il faut se le représenter, la plume à la main ; c’est dans les livres qu’il cherche l’image des paysages mêmes qu'il a sous les yeux. Il fait des extraits, compile. Est-ce la gloire du poète qui le tente, ou la renommée de lérudit? « Lorsqu'on écrit et qu’on veut vivre, disait-il dans la première édition abandonnée du Génie, il ne faut pas craindre d’ouvrir ces gros in-folio du bon temps des Estienne et des Elzévir, qui contiennent des miracles d’érudition. » Il le répétera plus tard : « D’autres ont leurs ressources en eux-mêmes ; moi, j’ai besoin de suppléer à ce qui me manque par toutes sortes
(1) Opinions de l’Académie sur le Génie du christianisme. (2) Note de l'édition Pourrat, en tête des extraits de l’édition de Londres du Génie.
de travaux (1). » Les jeunes écrivains, improvisateurs et ignorants, l’inquiètent : « On commence par écrire sans avoir rien lu, et l’on continue ainsi toute sa vie ; » il gémira de cette « nuée de jeunes auteurs qui auraient peut-être du talent s’ils avaient quelques études » (2); il leur opposera l'exemple des classiques, de Boileau qui lisait Longin dans l'original, de Racine qui savait par cœur Sophocle et Euripide. Il fond dans ses œuvres les modèles divers que les classiques lui offrent. Dans ce moderne, les professeurs de rhétorique de l’Empire retrouvent avec plaisir, mais non sans ironie, «les grands classiques de tous les temps et de tous les pays ». « M. de Chateaubriand, dit l’un de ces professeurs, a tout lu, tout dévoré, avec l’insatiable avidité d’une âme qui cherche partout des aliments (3). » Ses apparentes hardiesses elles-mêmes n'étaient plus d’une fois qu’un retour aux classiques. Sa prose poétique se mettait à l’abri des critiques, sous le nom de Bossuet (4); ses expressions téméraires reflétaient les « phrases extraordinaires » de Bossuet. Le Génie commente avec complaisance ces alliances imprévues de mots, ces « chocs dans les pensées » qui « ébranlent toute l’âme » à telle ligne d’une Oraison funèbre ou du Discours sur l'histoire universelle, — le « mot jouir appliqué à un sépulcre », le « verbe faire appliqué à la mort qui défait tout » (5).
(1) Itinéraire de Paris à Jérusalem, 1° partie.
(2) Zbid., Le partie, note.
(3) AMAR, Cours complet de rhétorique, nouv. édition, 1811.
(&) Génie du christianisme, II, :v, 4.
(5) Zbid. — Sur ce point, cf. le jugement de Sainte-Beuve : « Ce Chateaubriand, qui semblait alors ne pas parler français revenait et nous ramenait par des hauteurs un peu escarpées, à la grande et forte langue. » (Lundis, t. VI, art. sur Walckenaër). C’est aussi ce retour à la langue classique que le Mercure de ventôse an XI signalait dans le Génie sous les apparentes innovations : « Aucun auteur, depuis le siècle de Louis XIV, n’avait ramené dans ses ouvrages autant de tours et d’expressions naïves. » Il y a même quelque affectation dans cet archaïsme de la langue de Chateaubriand. Il dit : « comme parle La Bruyère », et il répond à ses critiques qui relèvent ce tour par un tour de Bossuet : « comme parle Job. » Dans une lettre
En 1811, à une lettre de Mme de Duras, où il retrouvera l’écho des reproches que les critiques adressent à son style, Chateaubriand répondra que « le sublime dans Bossuet et dans Corneille » aurait pu provoquer les mêmes sifilets. Il en appelle à Mme de Sévigné, à Racine, à cette « grande rature passée sur la vie », dont parle Bossuet, à Madame «douce envers la mort comme envers tout le monde ». Les classiques justifient les tours les plus hardis. Les audaces mêmes de la pensée ne leur sont pas étrangères, et Chateaubriand trouve chez Pascal ces lueurs de révolte, ces idées effrayantes dont Jean-Jacques n’a pas dépassé l'énergie (1). Dans ce livre, où il entend l’apologie à la manière des Pensées, et tâche de construire l’édifice inachevé de Pascal, Chateaubriand semble apercevoir le romantisme des classiques, aussi bien que leur christianisme secret.
Il ne sépare pas l’apologie du christianisme de celle des classiques. La thèse explicite de son Génie, — la supériorité des chrétiens modernes sur l’antiquité païenne, — ne lui est peut-être pas plus chère qu’une autre thèse, moins apparente : la supériorité du dix-septième siècle sur le dix-huitième. C’est pure gageure, pour lui, que de placer toujours les Anciens au second rang : pieux blasphèmes, qu'il corrigera dans de nouvelles éditions, changeant en interrogation telle phrase où il avait, sans ménagement, refusé l’immortalité à Sophocle, effaçant telle autre phrase où il sacrifiait Homère à Milton, nuançant d’un peut-être ses premiers hommages à Dante, afin de réserver les droits de l'antiquité. Ginguené lui-même reconnaissait, sous le christianisme combatif du Génie, l’amour respectueux de l'antiquité païenne. Ce livre semble opposer christianisme et paganisme : en fait, il les mêle, les allie intimement. Une sorte de fraternité mystérieuse rattache les lares du paganisme aux dieux paternels qu’emportait la fille de
du 31 août 1803, il juxtapose deux tours du dix-septième siècle, « la suite de la religion, comme parlerait Bossuet. » (1) Génieldu christianisme, III, 11, 6.
Laban, Iphigénie à Isaac, à la fille de Jephté, les moines mendiants aux Thalès, aux Anacharsis qui parcouraient la Grèce ou l’Asie, les offices du christianisme à ceux des Anciens (1), Pindare à David, Homère à l’oraison funèbre de Condé. La vie monastique est une moderne image des « républiques de Lycurgue et de Minos » (2). « Il était réservé au christianisme de réaliser ces beaux songes de vertu que rêvaient les sages de Rome et d'Athènes » (3). Il aime, entre tous, les génies et les œuvres où « se mêlent sans se confondre ce que la Grèce eut de plus beau aux plus sublimes réminiscences d'Israël » (4); l’art qui sait composer « un heureux mélange de ce que l’ordre gothique a de plus hardi et de ce que les ordres grecs ont de simple et de gracieux » (5). S’il fut de ceux qui remirent l’art gothique en honneur, il ne lui voua jamais qu’une admiration modérée. L’art où il retrouve son propre génie est le classicisme chrétien, l’âme moderne unie aux formes antiques.
Le génie du classicisme, — c’est le titre que l’on est tenté de donner à son livre. Pour décider de la supériorité du dix-septième siècle sur le dix-huitième, il en a appelé à l’autorité même de Voltaire ; il a opposé les Invalides à l'École militaire, comme les symboles de deux siècles, et Locke, Descartes, Malebranche, Leibnitz, à cet « abbé de Condillac, qui n’a rien dit de nouveau » (6) ; il a raillé ceux qui voyaient dans le dix-huitième siècle « le siècle penseur
(1) Génie du christianisme, III, v, 6; II, 1, 5; IV, xx, 6; IV, 1, 2, note.
(2) Zbid., IV, 1x, &.
(3) Zbid., IV, 11, 8. — Cf. IV, 1, 3 : « On ne cesse de se récrier sur les institutions de l’antiquité, et l’on ne veut pas s’apercevoir que le culte des chrétiens est le seul débris de cette antiquité qui soit parvenu jusqu’à nous ; » et IV, 2,3; il sait gré à l’Église romaine d’avoir conservé « la langue de Virgile ».
(4) Ibid., IV, 1, 3.
(5) bide IT, 1 N 6:
(6) « Il est assez singulier que notre siècle se soit cru supérieur en métaphysique et en dialectique au siècle qui l’a précédé. » (Zbrd., III, 2, 8).
par excellence »; et il a conclu : « Le dix-huitième siècle diminue. chaque jour dans la perspective, tandis que le dix-septième grossit à mesure que nous nous éloignons (1). » Le classicisme rend plus religieux les écrivains et les artistes, la religion les rend plus artistes : le style de Jean-Jacques l'emporte sur celui de ses contemporains, parce qu'il s'était au moins « créé une ombre de religion » (2); et Mme de Staël, dans la préface de Delphine, pourra accuser le Génie du christianisme d’accaparer « la splendeur de la littérature du dix-septième siècle. »
Mais, en glorifiant le classicisme, il en élargit la notion ; avec lui, l'architecture classique n’est plus dans le froid académisme, mais dans le petit palais des Tuileries, dans le vieux Louvre (3). De même, Racine n’est pas un nouvel Euripide, mais un poète chrétien. De Chateaubriand date une nouvelle interprétation des classiques.
Non pas qu’il les ait défigurés. Il a retrouvé à leur suite le sens d’un art grave. Il leur a demandé quelque temps le secret d’un style périodique, d’une phrase largement déroulée comme un fleuve (4). Il a cherché dans les écrivains du « bel âge de la France » cette « construction de phrase grecque et latine qui, sans nuire au génie de la langue française, annonce les excellents modèles dont ces hommes étaient nourris » (5). Ils lui ont montré que le domaine de l’art est l'humain, non pas le moi. Le moi, présent dans l’Essai sur les révolutions, fera, selon lui, la faiblesse de ce livre : «Le moi... m'est d’autant plus odieux aujourd’hui, dira-t-il en 1826, que rien n’est plus antipathique à mon esprit »; et d’ailleurs il s’était accusé, dès 1797, de ce mot indiscret qu’excusait seule la souffrance. Désormais il
(1) Génie du christianisme, III, 4, 5, 17e et 2e édit. ; « grossit» a été remplacé ultérieurement par « semble s’élever ».
(2) Ibid.
(3) « Le siècle des arts en France, dira-t-il, en 1805, dans son Voyage à Clermont, est celui de François Ie en descendant jusqu’à Louis XIII, nullement celui de Louis XIV. » Et il le répétera au chapitre xxxi1 (Henri III) de son Histoire de France. .
(4) Génie du christianisme, III, xx, 38.
(5) Zbid., III, II, 5.
tentera d’y échapper; et le philosophe Bonald comme le professeur Amar reconnaïîtra au Génie ces mérites tout classiques : « beautés qui sont de tous les temps, de tous les lieux », d’après celui-ci; « ouvrage de tous les temps », d’après celui-là.
Pourtant, il est quelques pages du Génie où le moi prend sa revanche, où le « vague des passions » glisse au mal du siècle : René, que Chateaubriand vieilli aurait voulu détruire, « a infesté l’esprit d’une partie de la jeunesse. » Mais, à cet aveu l’auteur, dans une première version de ses Mémoires, ajoute : « Effet que je n’avais pu prévoir, car j'avais au contraire voulu la corriger (1). » Conseils donnés à une génération égarée, rappel d’une sagesse oubliée René combat le suicide comme « un grand crime », et les mouvements de honte y suivent toujours les mouvements de passion. Autour de René, des âmes prudentes, des êtres d'expérience et de raison : Chactas ; le P. Souël qui reproche au rêveur ses «inutiles rêveries » ; sa sœur Amélie qui blâme son orgueil : « Ne méprisez pas tant l’expérience et la sagesse de nos pères... Il vaut mieux ressembler un peu plus au commun des hommes et avoir un peu moins de malheurs. » Chateaubriand a-t-il été René? Peut-être, mais il a gourmandé René. L’ami de Mme de Beaumont accuse « nos gens de lettres » de vivre « sans famille ou hors de leur famille, portant dans le monde des passions inquiètes (2). »
Comme René combat les Renés, Delphine veut guérir les Delphines. Non point par les mêmes remèdes que Chateaubriand, il est vrai : ce roman est comme une réplique au Génie, comme un Génie protestant ; mais il ne réhabilite pas, contre René, le désordre romantique. Cette « bacchante » (3) que la société a jugée sévèrement, avoue sa blessure et sa défaite. En dressant sa Delphine en face de
(1) Fragments des Mémoires publiés par M. A. Feugère, Revue d’hist. litt., 1909, p. 577.
(2) Génie du christianisme, IX, III, 4.
(3) « C’est la Bacchante de la Révolution », disaient d’elle les Actes des apôtres.
Mathilde, de Sophie et de Léonce, c’est-à-dire de la religion, de la société et de l’honneur, elle n’a pas voulu lui donner raison contre toutes les traditions et tous les devoirs. Sans doute, une nature romantique s’exprime dans ce livre, — des principes « très antisociaux, très dangereux », disait le Journal des Débats de nivôse an XI. Delphine semble avoir pris de René lui-même des leçons de mélancolie (1). Elle a ce goût des larmes qui amollit les volontés. On pleure beaucoup dans ce roman ; on pleure à de tendres romances ; on pleure sur des tombeaux au milieu des peupliers ; on se penche sur des mourants ou sur des blessés languissants ; on erre parmi des paysages d'automne ; on grave des noms sur des arbres, on dresse des autels au milieu des jardins, on lit des lettres au clair de lune, on prélude à la Maison du Berger (2). Sentiments romantiques, nature romantique : la chute du Rhin, le tombeau de Gessner. Instinct romantique aussi, et souverain. Mais Delphine avoue que ces « mouvements naturels » s’achèvent en souffrance, et la conclusion dernière est dans la faillite de sa morale romantique. La douloureuse amie de Léonce reconnaît que la contrainte et la règle d’une foi ont manqué à son âme d’affranchie, restée seule et désarmée dans la crise. Elle aspire à détruire en elle tout ce qui la distingue des autres femmes (3).
Cette romantique n’est pas rebelle à la raison, à la sage intelligence. À tout moment elle fait appel aux lectures apaisantes, aux idées régulatrices. Entendez Léonce demander à Delphine d’occuper leurs entretiens à des « lectures communes » : elles triompheront des « sentiments
(1) Par exemple ce cri : « Que la fatalité m’entraîne comme ces feuilles que je vois s'élever en tourbillon dans les airs» (V, frag. 6), répète le cri de René aux orages désirés.
(2) Delphine, 11, 31 : « Le spectacle des lieux invariables... »
(3) Mme de Staël a accentué ce caractère de sagesse et atténué le romantisme de son héroïne, sans doute pour répondre à ceux qui la traitent d’ « antisociale » : une nouvelle édition substitue une mort naturelle au suicide ; et l’auteur qui avait conseillé le suicide dans le traité De l'influence des passions (1, 4, 8; III,2) semble rejoindre maintenant, par delà Werther, la Nouvelle Héloïse. |
qui les dévorent » (1). Raisonneuse, obstinée, Delphine a un principe pour chacun de ses jugements, construit une théorie pour chacune de ses actions. Sans cesse, ses paroles affectent l’allure cornélienne d’un précepte. Elle fait la leçon à Léonce : « Qui se concentre dans ses affections peut sans remords se détacher du monde (2). » Léonce, à son tour, lui enseigne les lois générales des passions : « Il y a, dans les passions violentes, une intensité dont l’âme seule a le secret (3). » Il a donc éprouvé d’autres passions violentes? Et elle : « Il y a dans la jeunesse de ces moments où... (4) » Elle peut donc, à vingt ans, comparer la jeunesse ?
Faut-il attribuer cette précoce gravité au protestantisme diffus dans ce livre? On y voit son sobre et froid génie. Si Delphine reprend quelques-uns des thèmes de Chateaubriand, c’est pour être rebutée par les cérémonies dont les catholiques entourent la mort, pour répondre aux pages éclatantes du Génie par les sombres couleurs dont elle peint une prise de voile, au spectacle émouvant d’une première communion catholique par celui d’une première communion protestante. L’imagination qu’elle veut captiver emprunte sa force à la raison ; et la supériorité du protestantisme à ses yeux, est de mettre de la raison dans l’imagination même (95).
De ce roman psychologique, qui ressemble à tant d’études de l’âme humaine, les moralistes français ne sont pas absents. C’est une lectrice de Montaigne, de La Bruyère qui cherche ainsi en elle-même les ressorts des sentiments humains. Curieuse d’analyse, nourrie des maîtres d’autrefois, ce sont les moralistes anciens que Delphine lit au chevet de Sophie mourante, ce sont les moralistes français qu’elle invoque pour pénétrer le cœur de l’homme.
Classique, Delphine l’est jusque dans ses goûts artistiques.
(1) Delphine, III, 2.
(2) Zbid., III, 38.
(8): Zbid.;TET, 9.
(2) eLbid "11139:
(5) Zbid., V, 16.
Le grand courant du retour à l’antique l’a touchée; elle est émue devant les tableaux de Guérin où se déroulent des scènes antiques ; et même quand elle veut admirer le moyen âge, elle s’y sent dépaysée (1). D’instinct, elle revêt d’attitudes classiques des sentiments romantiques : Léonce lui apparait comme un Apollon du Belvédère (2); pour lui plaire elle se fait peindre en costume grec (3). Des vers d’anciens poètes, des images classiques se rencontrent sous sa plume...
Delphine et René restent fidèles à l’esprit classique. Ils ont vécu à Londres, mais René en a rapporté plus d’étonnement que d'amour pour le génie anglais (4); Delphine, — qui, certes, a subi profondément l'influence anglaise, — y a éprouvé plus de surprise que de plaisir. Les excentriques anglais ont fait sourire cette Genevoise de Paris, le jour où elle vit leurs « tours grotesques », et les exercices auxquels ils se livraient sans « se douter que rien au monde n’était plus risible ». La peur du ridicule reste en elle, au moment même où elle voudrait s'affranchir de l’ancienne société. Ce qui s’écarte du monde qu’elle connaît, de la vieille France, lui demeure étranger. Elle est rebutée par les « fautes de goût révoltantes » d’Hamlet, par la préciosité italienne de Roméo (5); elle ne connaït guère de Gœthe que Werther; elle n’aime pas la WMessiade; Dante est pour elle un génie presque impénétrable. Pour Chateaubriand aussi, quoiqu'il admire sa « production bizarre » (6). Il connait mieux Milton; mais quel dommage que Milton ne soit pas un classique français | Que ne fût-il devenu, s’il était « né en France sous le siècle de Louis XIV, et qu’à la
(1) Au moment de faire l’apologie de ce moyen âge, Mme de Staël déclarait en 1800, dans le livre De la littérature, que « dans la carrière des arts », cet âge était celui de « la plus absurde des barbaries. » (I, 8.)
(2) Delphine, III, 44.
(3) Zbid, II, 44.
(4) Cf. ses articles du Mercure, sur, ou plutôt contre, la littérature anglaise.
(5) De la littérature, I, 18.
(6) Génie du christianisme, II, 1, 1.
grandeur naturelle de son génie, il eût joint le goût de Racine et de Boileau » (1) ! Ces deux initiateurs d’une école cosmopolite, Delphine et René, ne serait-on pas tenté d’insinuer qu'ils ont toujours eu confusément l’ambition de mettre le monde à l’école de Boileau et de Ra ine? Mme de Staël rêve d’un livre qui serait pensé en Angleterre, mais écrit en France : « Les Français feraient bien mieux un livre que les Anglais en leur prenant leurs idées » (2) ; et elle ne trouve, pour les égaler aux maîtres français, que « quelques poésies » chez les Anglais et « quelques phrases » chez les Allemands (3).
Ils restent d’un temps qui s'éloigne, et dont quelques critiques représentent encore la tradition : La Harpe, Garat, dont les leçons, à en croire Mme de Staël, sont un «modèle de perfection ». Ils n’assistent pas sans mélancolie à la fin du vieil esprit français : « l'esprit français, la grâce française » (4) meurent sous leurs yeux. La langue française se corrompt d’anglicismes que Chateaubriand repousse (5), de néologismes que Mme de Staël condamne, — elle que les puristes ne ménagent guère, pourtant. Elle demande à l’Institut de veiller sur les lettres françaises, de prendre en main la succession de l’ancienne Académie (6). Comme Chateaubriand, elle engage les écrivains à découvrir les secrets de la correction classique : « On pourrait, dit-elle, composer un traité sur le style d’après les manuscrits des grands écrivains ; chaque rature suppose une foule d’idées qui décident l'esprit souvent à notre insu; et il serait piquant de les indiquer toutes et de les bien analyser (7). » Chateaubriand déclarera un jour à Marcellus : « Nous, Français venus après eux, nous devons méditer constamment sur le style des écrivains du grand siècle pour tâcher
(1) Génie du christianisme, II, IV, 16, (2) De la littérature, I, 16.
(4) Zbid., I, 18.
(5) Génie, II, 2, 6, note.
(6) De la littérature, {T, 7, note.
(7) Zbid.
d’en pénétrer les secrets. A cet effet, je conseillerais même d'étudier leurs manuscrits originaux. Racine, Boileau, Bossuet, Fénelon nous apprennent à corriger, à limer, à arrondir nos phrases ; et, puisque nous ne pouvons égaler leur génie, leurs nombreuses ratures nous enseigneront quelque chose de l’art dont ils l’ont revêtu. »
Or, tandis que René et Delphine accomplissaient leur œuvre romantique et classique, Napoléon perçait sous Bonaparte. Ils le fuiront, sur des terres étrangères. En vain : ils y emportent, avec eux, un peu du génie de l’empire français. René n’oubliera pas, sur ces terres lointaines, le mot de d’Artaguette : Rappelez-vous que vous êtes Français. Delphine, au moment de quitter la France, éprouve une invincible douleur. Mais leurs voyages leur ont donné des physionomies nouvelles ; et leur classicisme indélébile s’y est assoupli, élargi.