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III. — LE GÉNIE DE CORINNE ET D'EUDORE

Cet enchanteur devant qui «il faut détourner la tête de peur de voir le dieu et de mourir » (1); cet « être inspiré » (2), cette femme aux « bras d’une éclatante beauté », à « la taille grande mais un peu forte à la manière des statues grecques (3) » ont beaucoup vécu, rêvé d’agir; un pouvoir tout-puissant les opprime. Ils lui ont échappé, ils ont cherché hors de France, — Allemagne, Italie, Allemagne encore pour Corinne, Italie, Orient, Espagne pour Eudore, — des armes contre lui. Et de là, sans doute, une part de leur romantisme.

A tous deux, l'Italie a présenté un paysage, un art, une société dont ils ont découvert l’âpre beauté, ou dont ils se sont fait une image déjà stendhalienne, — Italie pas-

(1) Les Martyrs, I.

(2) Delphine, 1, 284:

(3) Corinne, II, I.

sionnée, et violente, et voluptueuse ; Italie à la romantique, dans la gothique cathédrale de Milan ou le moyen âge de guerres civiles qui revit à Florence ; et Mme de Staël, en un article célèbre, lancera un appel romantique à l'Italie. Pourtant au fond du cœur, c’est à l’Italie classique qu’ils restent fidèles, celle que les peintres ont rendue familière à la France : Poussin, Claude Lorrain retiennent Chateaubriand dans la Galerie Doria : « Ce sont des yeux français qui ont le mieux vu 1 Italie », dit-il (1). Le gothique du Dôme de Milan jure, à ses yeux, avec la lumière italienne (2); Venise paraît bizarre à Mme de Staël et à Chateaubriand; ils lui trouvent un aspect « plus étonnant qu’agréable » (3); mais ils s’attardent devant les ruines latines ; ils les préfèrent à Saint- Pierre que Chateaubriand trouve lourd (4) et Corinne surchargé : « En tout genre, nous autres modernes, nous disons trop. » Elle oppose à cet art moderne la simplicité du Panthéon : « C’est ainsi que la poésie antique ne dessinait que les grandes masses. » Elle demande à lantiquité souvenirs et leçons.

Des leçons, cette sibylle dont l’enthousiasme est la religion? Mais Corinne se flatte d’allier la raison à l’enthousiasme, comme Delphine l’alliait à l'imagination : l'héroïne que Mme de Staël a voulu créer à son image est une Latine ; elle aime « cette poésie majestueuse des Latins, cette poésie noble et sévère comme les maîtres du monde » (5); elle cède à la passion, au génie, mais garde l’empire de la raison ; si elle s’exalte, elle s’observe : une sibylle qui analyse ses extases, « une personne à la fois susceptible d’enthousiasme et d’analyse, douée comme une artiste et capable de s’observer elle-même » (6) ; j'ai, écrit-elle, « le triste don

(1) Cf. Menarx, l'Italie des romantiques, 1902, p. 12.

(2) Zbid., p. 5, et cf. Lettres à Mme de Castellane.

(3) CHATEAUBRIAND, Correspondance, t. 1, p.122. — Mme DE SrA&L, Corinne, XV, 7.

(4) Lettres à Mme de Castellane, janvier 1826.

(5) Corinne, V, 1.

(6) Zbid., III, 3.

d'observer moi-même ma folie » (1). Ailleurs, elle avoue que, troublée dans ses actions, elle n’est pas égarée dans sa raison (2) ; et l’on est parfois tenté de répéter devant elle le mot si dur qu’elle applique à certains exaltés : « Bacchante qui n’es pas ivre, que me veux-tu? » Elle est moins spontanée que ses « improvisations » ne le laissent croire. De peur d’« être prise au dépourvu » par les boutades du Premier Consul, Mme de Staël écrit soigneusement « les diverses réponses fières et piquantes » qu’elle pourra faire à l’occasion (3)...

Certes, les beaux-arts pouvaient émouvoir cette âme trop raisonneuse. Certains tableaux lui arrachaient des larmes ; mais, entre tous, elle aimait les peintres classiques ; elle «pensait que l’expression des peintres modernes en général était souvent théâtrale, qu’elle avait l'empreinte de leur siècle où l’on ne connaissait plus. cette unité d'existence, ce naturel dans la manière d’être, qui tient encore du repos antique »; elle « admirait la composition sans artifice des tableaux de Raphaël, surtout dans sa première manière ». De même, quand la musique éveille en elle d’indéfinissables tristesses (4), elle enrichit pourtant cet art de résonances intellectuelles, elle y cherche le même genre d’attrait que dans « l’éloquence » (5); elle y veut l’unité : « La musique des Allemands est plus variée que celle des Italiens, et c’est en cela peut-être qu’elle est moins bonne (6). » Elle aime surtout, — c’est un mot que Corinne applique à la basilique de Saint-Pierre, — des «mélodies intellectuelles ». « Tout le beau qui n’est pas esprit ou éloquence n’existe pas pour elle », écrit Bonstetten à Friederiké Brun.

(1) Corinne, XVII, 2.

(2) Ibid, XV, 4.

(3) Dix années d’exil, chap. vi.

(4) Elle va jusqu’à dire après Shakespeare : « L'âme qui repousse la musique est pleine de trahison et de perfidie. » (Delphine, LIL, 44.)

Cf. BALDENSPERGER, Sensibilité musicale et romantisme, Bibliothèque romantique, 1925.

(>) Delphine, IV, 5.

(6) De l'Allemagne, II, 32.

Corinne, comme Delphine, s’élève de sa propre passion aux idées générales, disserte, tire des leçons de ses malheurs, passe en un instant de son aventure particulière aux lois universelles : « Oswald, lorsqu'il entendait parler ainsi Corinne, s’étonnait de ce qu’elle pouvait tout à la fois éprouver des sentiments, et planer, en les jugeant, sur ses propres impressions (1) »; et peut-être était-il inquiet, à l’entendre énoncer les lois des passions : « dans toutes les passions sincères, le cœur... » Qu’'Oswald se rassure : ces formules générales sortent du génie de Corinne : son lyrisme s’élève sans effort du moi à l'humanité : « Je suis poète lorsque j’admire, lorsque je méprise, lorsque je hais, non par l'effet de sentiments personnels et pour ma propre cause, mais pour la dignité de l’espèce humaine et pour la gloire du monde (2). »

Sans doute Corinne, comme Delphine, nous semble une affranchie, une révoltée. Mais par delà l’étroite société du présent, elle se rattache à une société très ancienne, au peuple lointain de ses ancêtres. La latine Corinne se relie aux grands événements de sa race. Elle voudrait que l’escalier qu’elle gravit fût celui qu’a gravi Scipion. Elle ne conduit pas Oswald aux catacombes, mais elle l’arrête longuement devant la colonne Antonine, devant la colonne Trajane ; sur le château Saint-Ange, c’est l’ombre d’Agrien qu’elle voit, son cœur bondit au nom sacré du Tibre (3). L'histoire et les livres l’accompagnent partout : au cap Misène, avec Agrippine, Néron, Tibère ; à Rimini, à Césène, auxconfins de (la terre classique des événements de l’histoire romaine (4) ». Sa première station à Naples sera le tombeau de Virgile (5) ; et à Santa-Croce de Florence, les tombeaux

(1) Corinne, XV, 5.

(2) Zbid., III, 3.

(3) Zbid., IV, 4.

(4) Zbid., XV, 6

(5) Zbid., XIII, 3. — L’humanisme de Corinne semble mieux informé que celui du livre De la littérature. Dans celui-ci Pindare était méconnu ; or le pindarisme anime le lyrisme de Corinne. Dans son dernier chant : « Le ciel n’est-il pas plus beau pendant la

des hommes illustres. Sans l’histoire ou les livres, les plus beaux paysages seraient déserts : « Je n’aime pas beaucoup, dit-elle, les scènes champêtres qui sont fades en peinture comme des idylles, quand elles ne font aucune allusion à la fable ou à l’histoire (1) » ; et Oswald confesse à Corinne que la vie n’est supportable « que dans les lieux où les monuments de l’histoire tiennent lieu de l’existence présente ».…..

Mme de Staël, en écrivant ces lignes, se rappelait peutêtre une lettre que Chateaubriand lui adressait le 1° septembre 1805 : il y reprochait à la Suisse de « manquer de souvenirs ». « Qu'importe qu’un lieutenant de César ait battu d’obscurs barbares à l’entrée du Valais dans un coin que l’on ne connaît plus? Vive l’Apennin pour les grandes choses ou les riantes histoires qu’il rappelle. » Il ne faut à Eudore, comme à Corinne, que lieux illustres que l’on salue au passage (2). L'Eudore des Martyrs ne promène son inquiétude que dans des paysages promis à la gloire ; il faut pour cadre à ses rêves solitaires le rayonnement de l’histoire ; et lui-même n’est que l’image d’une époque de l’histoire, le représentant d’une classe d’esprits. Du mot de Chateaubriand, il exprime les caractères généraux, ces traits durables, contemporains des persécutions antiques et des persécutions nouvelles. Sous l’aventure individuelle s'inscrivent des pages de politique et d’histoire, comme, sous les noms d’Hiéroclès, de Dioclétien, ceux de Fouché, de Napoléon, comme, sous cette épopée du troisième siècle, une histoire de tous les siècles : la lutte du christianismeet du paganisme.

nuit? Il n’est de jour qu’un désert » (XX, 5), on reconnaît un passage de Pindare que la querelle des Anciens et des Modernes a rendu célèbre.

(1) Corinne, VIII, 4.

(2) « Tu dois te rappeler, dit l’auteur d’une parodie {l’Itinéraire de Pantin au mont Calvaire), que j'ai l'habitude de saluer tous les objets que j’aperçois. » Chateaubriand « ôte son chapeau » à Limoges « par respect pour Molière », à Château-Thierry par respect pour La Fontaine ; et, si le séjour de Constantinople lui pèse, c’est qu’il ne peut rien saluer « dans cette patrie des Phocas et des Bajazet », c’est qu’il « n’aime visiter que les lieux embellis par les vertus et par les arts ».

Sans doute, Chateaubriand cherche les « couleurs locales » (1) ; il veut voir les paysages qu'il décrit. Et quelles déceptions parfois ! Mais ces déceptions mêmesluiinterdisent la couleur de pacotille, l’Orient bariolé. Ses paysages n’appartiennent pas à l’exotisme romantique (2). Il ne s’attarde pas aux détails, il saisit de haut les ensembles. À Argos, Avramiotti s’indigne, à l'entendre déclarer « qu’une hauteur lui suffisait pour réveiller dans sa mémoire les riantes images de la fable et de l’histoire ». Histoire et fable, voilà ses deux compagnons de voyages : ombres illustres et beaux vers.

Le choix même est significatif : il va aux sources de la eulture classique ; il remonte vers le Midi, père de toute civilisation, « car rien n’est venu du Nord, hors le fer et la dévastation (3) ». Il reconnaît dans le climat méditerranéen ce calme, cette douceur, que traduisent les proportions heureuses du Parthénon, de la sculpture antique : « Dans cette patrie des Muses, la nature ne conseille point les écarts ; elle tend au contraire à ramener l'esprit à l’amour des choses uniformes et harmonieuses (4). » Au milieu de ce « mélange de simplicité, de force et de grâce » que lui a présenté la Grèce, il prend en pitié l’art du Nord et des Modernes, l’art même de Rome (5). Il n’écrit plus seulement, comme naguère : « L’antiquité qu'il faut toujours citer quand il s’agit de vérité des sentiments (6) »; il écrit : « Les Anciens, nos maîtres en tout (7)... »

Les Anciens, et aussi les classiques français. À Jérusalem, des vers d’Athalie lui montent aux lèvres (8). La poésie

(1) CHATEAUBRIAND, Œuvres, éd. Ladvocat, t. VIII, p. 202. — L'expression se trouve déjà dans le livre De l’ Allemagne.

(2) Ces paysages sont tout intellectuels, donc tout classiques, selon P.-M. MassoN, Œuvres et maîtres, p. 156.

(3) Itin. de Paris à Jérus., 4e partie.

(&) Ibid., 17e partie.

(5) Zbid., 17e part., éd. Ladvocat, 1826, t. VIIT, p. 169. — Cf. Lettres à Mme de Castellane, — D'HAussONvILLE, Ma Jeunesse (1885) p. 187.

(6) Voyage au Mont Blanc.

(7) Itin., 17 partie.

(8) Œuvres, éd. Ladvocat, t. IX, p. 297.

de Racine fait surgir à ses yeux le temple détruit ; la nature orientale s’ennoblit de classicisme français : « Malheur à qui ne verrait pas la nature avec les yeux de Fénelon (1)...» La France, dont il s’éloigne, ne le quitte pas (2).

C’est que l’humaniste ne sépare jamais la vie moderne des souvenirs antiques ; il établit une continuelle lia son entre le passé et le présent ; les Grecs d’aujourd’hui se réjouissent encore, à ses yeux, de la mort de Priam (3). Les civilisations se succèdent, dans le paysage immuable, et c’est toujours la même nature humaine qu’elles traduisent tour à tour. Un jour, à Tunis, songeant aux peuples qui ont passé là, Chateaubriand déclarera : « Ce même lieu avait entendu parler le gétule, le tyrien, le latin, le vandale, le grec et l’arabe, et toujours les mêmes passions dans les langues diverses (4). » Diversité des apparences, unité du fond.

De là, l’unité des Martyrs, où s’opposent, sans doute, les temps, les hommes, les religions, mais où ils se confondent aussi plus d’une fois en une commune poésie, où le paganisme de Démodocus rejoint le christianisme d’Eudore. Par un é-lectisme ingénieux, les merveilleux du christianisme, de l’Olympe, des Celtes mêmes se pénètrent, en cette sorte d’alliage déjà tenté dans les Natchez. La peinture d’histoire le cède à l’étude de l’âme, à l’œuvre du psychologue. Il atténue les couleurs trop crues de l’histoire. Classique, il enlève au passé les inutiles laideurs : « Vous savez, écrit-il à Guizot (5), combien j’ai adouci le tableau, e: ce que j'ai retiré des Acta martyrum, surtout en faisant disparaître les douleurs physiques, et en opposant des images gracieuses à d’horribles tourments. » Plus tard, comparant les Martyrs au Génie, il consta-

(1) Œuvres, éd. Ladvocat, t. VIIT, p. 12.

(2) V. en particulier les correspondances qu’il établit entre la Grèce et la France (Zbid., t. VIII, p. 188. — Cf. Essaë sur les révol., I, 18).

(3) Ibid. t. IX, p. 68.

(&) Zbid., t. X, p. 175.

(5) 12 mars 1809.

tera que dans l'intervalle il était devenu classique (4).

Vers le même temps, Mme de Staël semble, elle aussi, dépayser le lecteur de Corinne; elle aussi, elle le ramène, en fait, à des pensées toujours proches, toujours présentes. Sans doute, elle fait mine de se détacher de la France ; elle sourit de l’orgueil exclusif de l’émigré d’Erfeuil; quand il s’écrie, à Saint-Pierre de Rome : « On croirait voir le dôme des Invalides, » elle observe que la comparaison est « plus patriotique que juste » ; et le trait semble s’adresser à une page du Génie du christianisme... Maïs en même temps elle subit l’influence de ce Génie. Cette protestante comprend mieux le catholicisme, les peuples latins. Sa Corinne n’abdique pas la religion romaine; aux sombres peintures des cérémonies catholiques présentées par Delphine, elle oppose l’émotion que les rites catholiques peuvent inspirer (2); elle écoute avec le même respect que Chateaubriand le Miserere de la Sixtine (3). Et qu’aime-t-elle dans le catholicisme? Ce lumineux humanisme, cette beauté classique dont Chateaubriand l’avait paré : « Notrereligion, comme celle des Anciens, anime les arts, inspire les poètes.…, » dit-elle à l’anglican Oswald ; et encore : « L’âme retombe sur elle-même, si les beaux-arts, les grands monuments, les chants harmonieux ne viennent pas animer ce génie poétique qui est aussi le génie religieux. » Ce « génie » réside, selon elle, dans un équilibre heureux de souvenirs antiques et d'Évangile, de Renaissance et de christianisme. Elle est charmée que le Saint-Pierre de Rome soit un ancien Jupiter (4); elle aime, dans la basilique romaine, « le mélange de dogmes sombres et de cérémonies brillantes » ; alors que Delphine veut que la religion parle à l’imagination par la raison, Corinne se plaît à celle qui «parle à imagination par les objets extérieurs » (5).

Le décor, l'inspiration romantique subsistent : dans

(1) Mém. d’outre-tombe, éd. Biré, t. III, p. 16. (2) Corinne, X, 2; XV, 3, etc.

(3) Zbid., X, 4.

(NOT bId. IVe.

(5) Zbid.

Corinne comme dans Delphine, on prie devant des tombeaux, on pleure à des romances, on s’évanouit, on mêle passion et vertu. Delphine poussait des cris de ce genre : « J’ai confondu dans mon cœur l’amour avec la vertu. » — « Je confonds ensemble l’amour et le sentiment qui m’ordonne d’immoler l’amour.… » Corinne fait de cette confusion la loi même de sa vie (1) : « Cher Oswald, laisseznous donc tout confondre, amour, religion, génie, et le soleil, et la musique, et la poésie (2). » Mais Oswald répond : « J'aime La raison dans la religion Je vois la divinité dans la raison comme dans l’enthousiasme... » Et Oswald est un autre interprète de Mme de Staël. Les leçons morales qui se dégageaient de Delphine forment aussi la conclusion de Corinne : les lois de la société, cruelles entraves pour Delphine, apparaissent cruelles encore, mais embellies de traditions, de vie de famille, d'intimité ; leur tristesse même est plus douce que l’aventure téméraire et que le voyage sans trêve loin du foyer. Mme de Staël, cette voyageuse inquiète, avoue sa lassitude : « Voyager, dit-elle, est, quoi qu’on en puisse dire, un des plus tristes plaisirs de la vie... Entendre parler un langage que vous comprenez à peine, voir des visages humains sans relation avec votre passé ni avec votre avenir, c’est de la solitude... » Confession d’une exilée ; aveu du besoin de se retrouver parmi les siens.

Cependant, des « visages humains sans relation avec son passé », n'est-ce pas ce qu’elle cherche sur des terres étrangères? Elle dit à la France, par la bouche de Corinne : votre « orthodoxie littéraire. doit rendre à la longue votre littérature très stérile. » Même, n’a-t-elle pas, depuis Del-

(1) Si elle danse, c’est « un mélange de pudeur et de volupté » (VI, 1) ; si elle aime, c’est un « mélange d’amour et de religion » (IX, 3).

(2) Corinne, X, 5.— Insistons sur ce fait, — car on a parfois cité cette phrase pour caractériser Mme de Staël. — qu'ici Corinne parle comme Italienne (et aussi comme catholique, au sens où Mme de Staël entend le catholicisme), que l’auteur prétend peindre un tempérament national dans sa couleur locale, et que sa pensée personnelle est dans le passage contraire où Oswald répond à Corinne,

phine, accentué son romantisme? Elle disait alors : « Les modèles pleins de grâce que nous avons dans la langue pourront servir de guide aux Français comme ils en servent aux nations étrangères ; » elle déclare, maintenant, que les étrangers doivent se garder de prendre nos écrivains pour de « véritables autorités classiques », pour de « parfaits modèles » : « J’ai de la peine à croire qu’il fût désirable, pour le monde entier, de perdre toute couleur nationale, toute originalité de sentiment et d’esprit (1)... » Elle déplore « l’art de la civilisation » qui « tend sans cesse à rendre les hommes semblables en apparence et presque en réalité... Tout ce qui est naturel est varié (2). » Elle souligne avec complaisance les traits qui distinguent son Italie de la France ; elle trace une Italie romantique. Mais c’est l’Italie encore, une terre où les sentiments les plus romantiques se traduisent en gestes classiques. Corinne, dans sa tarentelle, sera semblable aux danseuses d’Herculanum (3) ; coiffée d’un shall, elle sera la sibylle du Dominiquin (4). Romantique, sans doute, mais d’un romantisme du Midi, où la tristesse est sans âpreté (5), Corinne a reçu le plus pur de son romantisme des œuvres classiques : c’est, au palais Justiniani, une tête d’Apollon, une tête d'Alexandre où se reflète un peu de rêve, une souffrance. Mme de Staël a voulu unir, dans son héroïne, un sang italien et un sang anglais, pour qu’elle recueillit le double héritage contraire, et réconciliât le Nord et le Midi. Réconciliation malaisée : car plus d’une fois ce roman oppose les deux sociétés adverses. Mais réconciliation désirable, équilibre de qualités qui se complètent : « Elle savait, dit Mme de Staël de Corinne, unir au plus haut degré l’imagination, les tableaux, la vie brillante du Midi, et cette observation du cœur humain qui semble le partage des pays où les objets extérieurs excitent moins l'intérêt. » Son person-

(1) Corinne, VII, 1.

(CO) ETDiId NE (3) Zbid., VI, 1.

(&) Ibid., IT, 1.

(5) Tbid ox, 1

nage est elle-même ; cet équilibre est celui dont elle aurait voulu devenir le modèle.

Son Italie est, comme son Allemagne, le lieu de rencontre des esprits les plus divers. Elle y associe des souvenirs de Milton et de Gœthe (1), de Sismondi, des deux Schlegel, de Humboldt. Corinne ne saurait être séparée d’un groupe très vivant, très divers; et, si son romantisme est classique, c’est que ce groupe portait, dans sa diversité, des éléments mêlés de classicisme et de romantisme.

Ce groupe de Corinne, où s’est préparé le livre De l’Allemagne, un nom le domine du prestige de l’amour peut-être, de l’orgueil à coup sûr : Benjamin Constant, que cet orgueil et cet amour apparentent au romantisme ; mais il n’aurait pas agréé cette parenté. Il n’était pas homme à s’enfermer dans une catégorie, à se réduire à un type. Parce qu'il était polyglotie, les idées toutes faites, les jugements convenus lui avaient été épargnés. Il se prévaut de cette diversité de langue qui renouvelle les idées usées (2). Son éducation, anglaise et allemande, avait achevé de le préparer au cosmopolitisme. Mme de Charrière, qui faisait survivre à Colombier le dix-huitième siècle, « analysant tout avec son esprit » (3), avait développé en lui ce redoutable don d’analyse, que les lettres mêmes de son enfance nous montrent sans cesse en éveil, dans sa nature convulsive. En lui, l’ardent et l’analyste grandissent côte à côte. Son Journal est la confession de leur ménage pervers : « Il y a en moi deux personnes dont l’une observe l’autre, » note-t-il. Il est fait d’égoisme et de sensibilité.

Cette duplicité se traduit en classicisme et en romantisme. Peut-être y a-t-il un romantique en Adolphe, révolté contre la « société factice » qui nous façonne d’après le moule universel, prompt à s’abandonner aux impressions primitives et fougueuses qui jettent l’âme hors Ge la sphère commune. Mais il est aussi de cette famille

(1) Corinne, XVIII, 2; IV, 3; IL, 8.

(2) Cf. son Journal, et Adolphe, chap. 11 : « Les idiomes étrangers rajeunissent les idées. »

(3) Zbid., chap. 1.

classique de psychologues qui mettent à nu, avec cruauté, les fibres secrètes des sentiments. Adolphe n’est pas un Werther. Il est du monde de Laclos. Chez lui on reconnaît vite cette pudeur des cyniques, cette réserve des persifleurs qui marquera les Stendhal et les Mérimée, cette peur du ridicule, qui écartera toujours du romantisme ingénu ces héritiers du dix-huitième siècle. Adolphe est un roman d’analyste français, un tour de force réalisé en quinze jours, la gageure d’un récit qui se réduirait à l’unité, unité de situation, unité de personnage même.

« Les Français ont un besoin d'unité qui leur fait suivre une autre route, » dit Constant dans la préface de son Walstein, après avoir exposé les caractères du drame allemand. Lui-même a suivi la route des Français. En empruntant un sujet à Schiller, il la ramené aux lois de la tragédie française, il l’a mis à l’école de Corneille, de Racine, et, dans son Walsteun, des vers ou des hémistiches de Cinna, de Polyeucte, d’Andromaque, allient leur sonorité française aux noms étrangers (1). Il n’a pas jugé que le théâtre étranger fût propre à la France, il a voulu le naturaliser et il ne s’insurge pas contre le goût de cette « France où on n2 perd jamais le public de vue. où l’on ne parle, n’écrit et n’agit que pour les autres... (2) ».

Dans l’atmosphère de Coppet, il n’abandonna pas toutes les qualités de Colombier, quoi qu’en pensât la dame de Colombier, jalouse de la dame de Coppet : « Pauvre gar-

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