‹ Le Classicisme Des RomantiquesChapitre 14 sur 60 · HAT A · texte numérisé non relu

HAT A

« Leur zèle impatient devançait mes efforts Et moi-même j'ai dû contenir leurs transports. » Cf. Cinna, acte Ier, sc. 3.

Ir « Achève ton ouvrage, » — et rage à la rime.

Cf. Polyeucte, vers 1719, V, 10 :

« Et me livre en aveugle à tes sombres décrets. »

Cf. Andromaque, vers 98.

(2) Préface de Walstein.

çon, disait-elle, remarquant quelque exagération dans ses discours. Il n’était pas, chez Mme de Staël, à l’école de la vérité et de la raison sévère et simple. » A dire vrai, le « pauvre garçon » se défia toujours de l’affectation et n’oublia pas les leçons de vérité, l’esprit classique de Mme de Charrière. Mme de Staël en reçut, par lui, un reflet imprévu (1).

Sans doute, il serait vain de disputer au romantisme tous les amis de Mme de Staël ou tous ses maîtres, Charles de Villers et Fauriel, Schlegel et Sismondi. Mais elle se plut à chercher en eux ce qui unissait les caractères contraires qu’elle voulait concilier. En Villers, elle voulut voir un de ces esprits qui représentent à la fois « la France en Allemagne et l’Allemagne en France » (2), en Ancillon, un de ces privilégiés qui unissent « la lucidité de l’esprit français et la profondeur du génie allemand » (3); Fauriel, cet érudit aux « jugements pleins de finesse et de mesure », — l’éloge est d’Augustin Thierry, — défendait contre elle, au besoin, ou contre Charles de Villers, les pays latins (4). Et Schlegel lui-même, Schlegel à coup sûr met un acharnenement d'amour ou de haine nationale à soutenir le romantisme ; il n’épargne presque aucun aspect du classicisme français (5); mais, autour de Mme de Staël, est-ce pour son fanatisme romantique qu'il est aimé? On en peut douter à voir comment Mme Necker de Saussure présente son Cours de litérature dramatique, et comment elle le traduit ; elle admire en lui, comme dans toute l’école allemande, « le culte des pensées universelles » (6) ; elle lui fait

(1) Cf. Pierre KoxLer, Mme de Staël et la Suisse. (2) De l’ Allemagne, I, 18.

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(4) SAINTE-BEUVE, Portrait contemporain, 1889, t. IV, p. 144,176.

(5) C£. J.-J. Bertrand, « G. Schlegel, critique de Molière » (Rev. de litt. comparée, 1922, p. 201).

(6) Cours de litt. dr., trad., 1814, préface Mme Necker de Saussure insiste sur les corrections que Schlegel aurait apportées lui-même à ses jugements sur le théâtre français : « On ne peut longtemps prononcer les mots français sans admirer les poètes qui en ont fait un si bel usage. »

prononcer que « la critique est l’art de juger les productions du génie humain », que « le véritable critique est l’arbitre de tous les goûts » (1) ; elle lui fait assigner au critique la mission de « comparer ensemble les productions des grands artistes » et d’y « découvrir les beautés éternelles qui en font le prix » (2). Dans ces longues dissertations compactes, où elle introduit de l’air et de la lumière, où elle multiplie les alinéas, les mots de liaison, les articulations du raisonnement, 1l semble qu’elle insinue le romantisme classique de sa cousine Mme de Staël.

Dans le même groupe, Sismondi, homme estimable, mais lourd (3), semble au contraire fort loin des goûts français (4). Plus sincèrement que Mme de Staël, il se révolte contre Paris, hostile, redoutable à ce Genevois : « Je n’ai jamais vu Paris, dit-il, mais je le déteste par avance et plus encore je le crains. » Il se réfugie dans les anciennes littératures romanes. Et c’est de là qu'il part pour définir le romantisme qui n’est pas pour lui, comme pour tant d’autres, le triomphe du spiritualisme chrétien (5), mais cette poésie faite d'imagination et d'harmonie, de peinture et de musique (6), de sensibilité, de passions, dont les œuvres romanes offrent le modèle : « Le nom de romantique a été emprunté de la langue romane, qui était née du mélange du latin et de l’ancien allemand. De même, les œuvres romantiques étaient composées des habitudes des peuples du Nord et des restes de civilisation romaine (7). » .

(1) Cours de litt. dr., 17€ leçon.

(2) Zbid., p. 5. — Schlegel (Ueber dramatische Kunst und Litteratur, Heidelberg, 1809, t. I, p. 4) dit simplement : « Die Vergleichung und Beurtheilung der vorhandenen Hervorbringungen des menschlichen Geistes muss uns die Bedingungen an die Hand geben, die zur Bildung eigenthumlichen und gehaltevoller Kunsiwerke erforderlich sind. »

(3) Journal du maréchal de Castellane, 7 janvier 1827.

(4) « Je suis nourri ici, écrit-il le 18 octobre 1809 à la comtesse d’Albany, dans la critique contre l’école française de peinture. »

(5) De la littérature du Midi de l’Europe, chap. xiv.

(6) Zbid., ch. xL.

(7) De la littérature du Midi de l'Europe, ch. xIV. — SCHLEGEL, loc. cit., t. I, p. 13 (trad. Necker de Saussure, t, I p. 16).

Mais ce romantisme qui conserve l’essence de la « civilisation romaine » est respectueux des Anciens et des classiques; ou plutôt, il annexe Anciens et classiques au domaine romantique (1). Surtout il se distingue du romantisme à venir par sa fidélité à l’esprit du dix-huitième siècle. Tout en ouvrant des voies à l’histoire, il reste un historien philosophe à l’ancienne manière. Une part de son propre temps lui échappe. Combien de fois par exemple n’a-t-il pas l’occasion de citer Chateaubriand, à la gloire de Dante ou du Tasse ; à peine lui fait-il un bref emprunt. Il n’aime pas l’auteur des Martyrs (2). En lui, le philosophe alourdit sans cesse l’historien : le philosophe Sismondi maugrée de voir Sismondi l'historien s'intéresser à des œuvres qui peignent les mœurs chevaleresques, qui servent la gloire de Dieu (3). Aussi ne soutient-il pas sans réserve la cause de ce romantisme, qui se confond à ses yeux avec celle du moyen âge. Il compte parmi les tièdes, les modérés ; il a vu Schlegel de trop près pour ne pas sentir dans son romantisme de secrets desseins germaniques ; il se défie des exagérés, il aime les nuances (4). Impartial au

(1) Il approuve Cervantès de prendre aux Anciens l'inspiration de son théâtre ; il absout les classiques à qui des esprits médiocres « qui étaient en possession de la scène avant eux ont imposé leurs règles ».

(2) Les Martyrs l’ont même « scandalisé » (à la comtesse d’Albany, 22 mai, 16 juin 1809). — Cf. à la même, 20 juin 1816 : « D’où vient donc, Madame, qu’à de certaines époques la même espèce d’affectation devient la maladie de toutes les nations? Certainement, Chateaubriand en France, Gœthe et Novalis et Werner en Allemagne, lord Byron et W. Scott en Angleterre ne se figurent point être de la même école ; cependant, c’est par le même point que tous pèchent contre la vérité. »

(3) Litt. du Midi de l’Eur., ch. 1x. — Jbid., ch. xxxvarr, s’il consent que les poètes empruntent « d’abondantes richesses » aux « préjugés du bon vieux temps » il exige « qu’en prenant leurs matériaux dans les siècles reculés » ils les traitent « avec l'esprit de notre Age ».

(4) « Je ne partage point l’admiration que les critiques allemands ont professée pour le théâtre romantique espagnol » (Zb., ch. xxvin). Il met la comtesse d’Albany en garde contre Schlegel qui oppose les Grecs à Racine : « La brochure pétille d’esprit, lui écrit-il le 26 mars 1808, mais c’est souvent celui d’un avocat ; on sent à chaque

milieu des batailles du théâtre, étranger aux « animosités nationales » (1), accusé de romantisme par les critiques français, de classicisme par les autres (2), il espère, comme Mme de Staël, une alliance entre les systèmes opposés. Il en voit ia promesse, comme Mme de Staël, dans le Walstein de Constant. Il lui fait gloire d’avoir amené à l’unité une œuvre touffue, d’avoir observé à la fois « les règles de la scène française », et ce « caractère des temps et des lieux » qui semblait jusqu'ici réservé aux Allemands.

« Les mœurs d’une tragédie doivent... être comme un terme moyen entre la nation représentée et celle qu’on représente. Les spectateurs rencontrent les héros sur une terre neutre (3). » Sur la terre neutre où les qualités classiques se rencontrent avec l'inspiration romantique, Sismondi garde le respect de la culture antique ; elle l’accompagne à travers le moyen âge et le drame espagnol (4). Il souffre de ce qui rabaïsse la grandeur antique : « Je ne vois point avec plaisir qu’on attaque ces vieilles et grandes réputations des Grecs et des Romains... ; pour l’honneur de la nature humaine nous avons besoin de laisser quelque chose à admirer au-dessus de nous (5). » Car il croit comme

ligne un but hostile que l’auteur ne perd pas de vue. Sans doute il est avantageux pour l’art que d’habiles gens comparent ainsi les théâtres des langues différentes, mais il est impossible de prononcer un jugement ensuite de ces comparaisons. Chaque nation a une poétique essentiellement différente pour son théâtre ; elle s’est proposé un autre but, elle s’est soumise à une législation distincte. » Il avoue d’ailleurs (9 juin 1816) combien il a « de points d’opposition et de mésintelligence » avec Schlegel.

(14) Zutt. du Midi de l’Europe.

(2) Zbid., 3 éd., 1829, t. III, p. 476.

(3) A la comtesse d’Albany, 26 mars 1808. — Cf. Le Laboureur, dans la préf. de Charlemagne (1666) : « Il y a deux temps à garder, — celui du héros et celui du poète... »

(4) Bertrand de Born lui rappelle Tyrtée (Zutt. du Midi de l’Europe, Chap. 1v); il regrette que les auteurs dramatiques d’Espagne, «en négligeant absolument l’exemple des Anciens », se soient « privés de tous les avantages de l’expérience » ( chap. xxvrnr).

(5) À la comtesse d’Albany, 19 nov. 1810, sur l'Italie avant la domination des Romains, de Giuseppe Mrcazr.

Mme de Staël à la nature humaine. Il croit aux règles universelles, aux lois non écrites, auxquelles se soumet le vrai goût (1).

Ainsi les influences étrangères ne nous affranchissent pas des règles. « Le théâtre des autres nations civilisées a aussi ses règles, quoique ce ne soient pas les mêmes (2) »; et Sismondi n’est pas loin de croire que la France a plus d’enseignements à donner qu’à recevoir : ce sont les classiques français qui ont « ramené les Italiens à plus de pureté dans les mœurs poétiques et théâtrales »; et l’historien applaudit à l’époque mémorable où « les grands poètes du siècle de Louis XIV, après avoir été pendant plusieurs années renfermés dans leur pays, furent enfin connus des étrangers » (3). La littérature française eût été pour lui un sujet d’études sans égal; mais, pense-t-il comme Mme de Staël, que dire « après Marmontel, La Harpe et plusieurs autres »? Avec Sismondi, les systèmes opposés renoncent à se contredire : « L’opposition n’est entière entre les deux systèmes qu’en ce qui tient au théâtre (4). »

Au total, un romantisme à la mesure du dix-huitième siècle : ce mot définirait presque tout le groupe de Mme de Staël, et Bonstetten comme Sismondi (5), — Bonstetten, critique sévère, qui sait que les goûts sont divers, mais ne

(1) « Les hommes ne reconnaîtront-ils pas qu’il y a, sur les vraies convenances, une loi supérieure à toutes ces législations nationales ; qu’il est digne d’un philosophe de la chercher, de la connaître, seulement dans ce qui réunit l’assentiment des nations rivales, et de distinguer entre les règles de la critique celles qui naissent de la nature des choses? » (Luitt. du Midi de l’Eur., ch. xxx.) — Cf. cbid., Apvertiss. : « J’ai cherché à remonter des règles conventionnelles de chaque littérature aux règles fondamentales que le sentiment et le goût ont rendues communes à tous les hommes. »

(2) Zbid., chap. xxx.

(3) Zbid., chap. xvr.

(4) Zbid., chap. xxx.

(5) I se défie, lui aussi, de Chateaubriand, du retour au christianisme ; il propose à Jean de Müller l’exemple des historiens anciens (M. L. HERkING, Bonstetten, p. 287. — Cf. p. 248-302). Il pleure à Esther (zbid., 282.)

pense pas qu'ils soient tous bons (1), — qui veut, selon l’esprit de Coppet, allier les qualités françaises aux qualités allemandes, et félicite Jean de Müller d’avoir « les grâces et la facilité françaises ».

Mme de Staël, au surplus, ramenait ses amis à la langue et aux idées qu’elle comprenait. Elle allait les chercher dans leur germanisme pour les appeler à elle, c’est-à-dire à la société française. Elle voulut abattre cette « grande muraille de Chine » dont elle parle dans Corinne (2), et dans une des lignes censurées du livre De l’Allemagne. Mais était-ce pour amener la France à l’Allemagne romantique, ou l’Allemagne à la France?

Et certes son livre De l’ Allemagne est peut-être une étude plus sincère, plus profonde qu’on ne croit, de la véritable Allemagne : il n’est pas vrai qu’elle n’ait connu qu’une seule Allemagne sans distinguer celle du Midi de celle du Nord (3), sans distinguer l’ancienne Allemagne idyllique de la nouvelle (4). Elle n’ignore pas qu’un flux perpétuel anime ce pays; et, si elle a choisi, dans ce vaste courant, les années de l’Allemagne classique, comme elle a choisi, dans la vie de Gœthe, l’heure de Gœthe classique, c’est qu’elle a voulu présenter à la France l'Allemagne que la France classique pouvait aimer.

Il est vrai que ce sont surtout des leçons de romantisme que l’on a déchiffrées à travers ce livre. Même, à lire les pages De l'Allemagne après celles De la lutérature, on devine que le romantisme est en marche, qu’il approche et qu’il grandit. Les thèmes romantiques, — des sujets chevaleresques et chrétiens (5), de la mélancolie, de la fatalité du génie, de l’enthousiasme, de l'infini, — que Mme de Staël avait à peine esquissés, se développent maintenant,

(1) M. L. HerKiING Bonstetten, p. 260.

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(3) De l’Allem., I, 2,5

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(5) Elle fait même des concessions, — est-ce un signe de plus de l'influence de Chateaubriand? — au catholicisme, I, 7.

s’orchestrent. Naguère elle préférait les vers à la prose sur le théâtre ; elle hésite à présent, juge les vers peu naturels. Naguère elle blämait le mélange du comique et du tragique ; elle hésite à présent, juge ce mélange légitime. Naguère elle parlait d'ordre, de noblesse, de règles ; elle admire à présent des ouvrages moins ordonnés, qui donnent des émotions plus profondes (1). Une curiosité obsède Corinne, qui n’était qu’un goût fugitif chez Delphine : celle des peuples étrangers. Elle parle, comme Chateaubriand, des «couleurs locales (2) ». Elle semblait ignorer le mystérieux Orient lorsqu'elle écrivait De la littérature : les Orientalistes allemands lui en ont montré le chemin. Plus de société uniforme, plus de classiques : « Il n’y a guère de poésie classique en Allemagne » (3)... ; des poètes, comme Klopstock, que Racine ne pourrait traduire (4); des œuvres de Gœthe auxquelles « les âmes du Midi n’entendraient rien » (5). Elle s’évade, elle se croit très loin de chez elle ; et voici qu’en se retournant elle se retrouve tout à coup chez elle.

C’est qu’elle emportait avec elle son pays. En face des Allemands elle se servait « des armes françaises » (6) ; elle a tâché d’y renoncer ; mais en vain : a-t-elle renoncé à sa libre et orgueilleuse allure, à ce superbe mouvement de ces beaux bras dont elle accompagnait sa réponse au gcæthéen Robinson : « Ce que je ne comprends pas ne mérite pas d’être compris? » Et il faut tant d’efforts pour comprendre ces Allemands : apprendre leur langue (elle ne se mit jamais avec entrain à cet idiome aussi difficile que le grec..., aussi difficile, mais non pas aussi charmant (7); écouter les leçons de leurs philosophes (elle les trouva obscurs, leur demanda de lui « dire » leur morale plutôt que

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