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Ibid., IL, 8.
leur métaphysique). Quelle tristesse poignante, au sortir de la France! Elle en a fait l’aveu : c’est la nostalgie de Delphine, celle du comte d’Erfeuil ; ce sont les lignes De l'Allemagne où elle se peint, sur les bords du Rhin, attendant sa barque sous un ciel obscur. « Elle veut écrire sur l'Allemagne et les Allemands, dit Jacobi à Villers... elle n’aime véritablement que Paris (1). » Ses lettres n’en laissent pas douter; elle a souffert dans ce pays où les princes et les savants étaient ivres tous les soirs. « Ah ! pauvre France ! pauvre France! Si vous n’étiez pas si abominable, que vous seriez charmante ! » Les Allemands imitent gauchement cette pauvre France, —- l’un d’eux qui saute par la fenêtre en disant : « Je me fais vif », croit acquérir la grâce française (2), — ou la raillent lourdement (3). Mme de Staël chercha vainement chez Wieland même « la grâce et la légèreté françaises » ; elle jugea que les Allemands ignoraient l’ordre et la perspective (4). « On ne sait pas faire un livre en Allemagne, rarement on y met l’ordre et la méthode qui classe les idées. » Elle fit mine d’être la « législatrice » française de « cette pauvre Allemagne » ; et c’est ce que Jean de Müller lui reproche aigrement (5). Si elle défend tout haut Schlegel contre les Français, elle a défendu tout bas Racine contre Schlegel (6); dans Gœthe même elle a trouvé «beaucoup de choses » qu’ « un goût pur et sévère doit blämer ». Oser critiquer Gœthe! La « confrérie » du grand homme ne lui pardonna pas cette audace. Henri Crabb Robinson railla cette Française impénitente. Elle perçut plus d’un sourire, se plaignit des dédains de cette chapelle. Avoir pris tant de peine, et paraitre encore frivole, super-
(1) Jacobi à Ch. de Villers, Briefe, etc, pub. par Isler, p. 199.
(2) De l’Allem., 11, 31.
(3) Lessing, qui égaie l’un de ses drames d’un «rôle d’aventurier français tout à fait manqué », n’a pas la main assez légère « pour trouver ce qui peut prêter à la moquerie dans les Français ». (Zbid., IT, 16.)
(4) Zbrd., IT, 15, etc.
(5) Lettre à Bonstetten, 15 oct. 1804. (Cf. HErxiING, loc. cüt., p1271)
(6) De l’Allem., II, 30, note.
ficielle, — Française pour tout direl En vérité, :1l est des jours où elle voudrait arracher Villers à ces gens-là.
Ces déceptions ont réveillé en elle la méridionale Corinne. Elle a discuté ceux mêmes qu’elle avait le plus admirés parmi les génies du Nord. Elle a dénoncé la barbarie de Shakespeare (1), et les traits où son art dramatique le cède à celui des Français (2). Faust lui a paru un monstre : «Il est à désirer que de telles productions ne se renouvellent pas » ; elle a condamné dans Wilhelm Meister le « système singulier » de « la nouvelle école allemande » (3). Même pour louer l’Allemagne, ce sont les souvenirs classiques qui la fournissent d’images : pour ranimer l’épopée germanique, elle appelle une Médée; à vivre parmi les ombres de Fichte, elle songe aux ombres d’'Homère (4). En accueillant le moyen âge, elle ajoute : « Il ne s’ensuit pas que les productions littéraires du moyen âge puissent être considérées comme vraiment bonnes. » Éclectique, elle veut seulement « réunir autant qu’on le peut les qualités diverses développées par l'esprit humain à différentes époques » (5).
Elle choisira les qualités allemandes qui s’accordent au goût universel : chez les Allemands mêmes, elle ira à ce qui est classique. Car elle trouve précisément, parmi les imaginations d’outre-Rhin, les éléments d’un elassicisme nouveau, « cet amour du soleil, cette fatigue du Nord », qui poussent les Gœthe, les Winckelmann, vers la Méditerranée (6). Elle admire l’Zphigénie de Gœthe, « qui est le chef-d'œuvre de la poésie classique. » (7). Elle rencontre avec joie l’inspiration française chez les Allemands; elle s’applaudit de trouver, à travers certaines de leurs poésies,
(1) De l’Allem., I], 14.
(2) bd Let.
(3) bid ETS;
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« les deux nations d’accord » dans leurs goûts (1); elle reconnait du Gresset chez Jacobi, et, qui l’aurait cru? chez Gœthe ; du Voltaire chez Wieland, «la concision vive et brillante des Français» chez ce Lessing qui «tendait à rendre l’allemand classique » (2). Elle décerne à l’auteur de Nathan cet éloge où classicisme et romantisme s’allient : «Sa manière de voir est allemande, sa manière de s’exprimer européenne. » Schlegel « ne se permet pas dans ses poésies, la moindre nuance que la théorie du goût le plus sévère pût attaquer »; Gœthe unit, à l'imagination, la maturité de la raison (3); son Tasse a les défauts de notre Bérénice, sans doute, mais il a aussi l’élégance, la dignité naturelle du « Racine de l'Allemagne » (4).
Si Mme de Staël rêve d’une France qui ressemblerait un peu à l’Allemagne, elle imagine plus souvent une Allemagne qui ressemble beaucoup à la France, — et à la France classique, à Malebranche, ce « rêveur », à Descartes, ce maître de « l’idéalisme », ce « chef » que suivent « Bossuet, Fénelon, Pascal ». Voilà nos vrais interprètes auprès de l'Allemagne, et non pas les écrivains récents : « Descartes, Pascal et Malebranche ont beaucoup plus de rapport avec les philosophes allemands que les écrivains du dixhuitième siècle »; ils seraient aujourd’hui tout proches des Allemands, car « la route philosophique » va droit de Descartes à Leibnitz, de Leibnitz à Kant. Derrière Kant, c’est Descartes qu’elle voit; derrière Lavater, Fénelon (5). Sa Germanie n’est qu’une province du génie euro-. péen.
Après avoir voulu isoler les nations dans leurs « couleurs
4) De l'Allem., II, 18.
lb. 23° M2 6:
or Ale (4) Tbid., IT, 22. — Elle prête aisément aux Allemands des pensées qui leur sont étrangères. Pour le Nathan de Lessing, — Barante en fait la remarque (notice sur Nathan, 1823) — elle ne se fera pas scrupule de mettre un peu d’ordre dans la poésie du dramaturge allemand.
(5) Zbid., IT, 8 ; IV, 2,5. — Cf. KouLer, Mme de Staël et la Suisse, p. 946.
locales », elle rétablit l’unité du monde, comme ces peintres de l’Empire qui prêtent le même visage à Dante et à Ossian : « Le Dante et le fils de Fingal peuvent se donner la main à travers les siècles et les nuages (1). » En parlant de littérature allemande ou anglaise, elle songe à la littérature européenne. Elle demande ce qui rattache les Slaves à l'Europe, et elle répond : « Ce qu’ils ont d’européen est français. » Elle voit une société d’hommes qui pensent, d’un bout de l’Europe à l’autre; elle voudrait leur donner l'Allemagne pour centre commun par dépit contre la France (2), et c’est à la France classique, en fait, qu’elle les amène doucement.
Aux beautés étrangères, Mme de Staël oppose sans cesse l’idée française de la beauté : libre à Shakespeare, par exemple, ou à Schiller, de mêler les genres, « mais nous ne supporterions pas en France le mélange du ton populaire avec la dignité tragique »; libre à Werner de souiller sa poésie de peintures atroces, à Young, à Klopstock de se plaire parmi les tombeaux, à Voss de faire des vers sur le café, sur la pipe : nos poèmes s’accommoderaient mal de «tableaux flamands, » et la vérité atroce « ne devrait point entrer dans le cercle des beaux-arts ». Quant au drame « c’est une espèce de contrebande de l’art »… Cette bourgeoise entichée de noblesse exige « une certaine aristocratie littéraire », ne veut pas du peuple comme héros de tragédie. Elle répéterait avec Racine : Major e longinquo reverentia! . « Péclat du rang et la distance des siècles donnent à la scélératesse elle-même un genre de grandeur qui s’accorde mieux avec l'idéal des arts. » Effrayez-nous, mais d’un noble effroi. Agitez-nous, mais de grands souvenirs (3).
On pourrait mettre bien souvent une phrase de Mme de
(1) Cf. le tableau de Dante par Gérard au musée de Dresde, tableau loué cbid., II, 32; il convient donc de rectifier sur ce point une ligne de M. Van Tieghem. (Ossian en France, t. II, p. 654.)
(2) De l’Allemagne, préface.
(3) ET DidS IT 24e
Staël en marge de l’Art poétique. Pour l’article de la distinction des genres : «Un art, quel qu’il soit, ne saurait être sans bornes ; la peinture, la sculpture, l’architecture sont soumises à des lois qui leur sont particulières, et de même Part dramatique ne produit de l'effet qu’à de certaines conditions (1). » Pour l’article des règles : « Les barrières sont des appuis (2). » Pour les vers du premier chant, où Boileau recommande d° « assortir » chaque pièce « d’un art délicat » et de ne former « qu’un seul tout de diverses parties » : « Rien n’est si aisé que de composer ce qu’on appelle des vers brillants. Ce qui est difficile, c’est de subordonner chaque détail à l’ensemble et de retrouver chaque partie dans le tout, comme le reflet du tout dans chaque partie (3). »
A côté de cet art poétique classique, voici un art classique de vivre. De la littérature, l’ordre et la règle gagnent les mœurs. Mme de Staël voudrait allier, dans la vie comme dans les lettres, « l’inspiration et la règle » (4). Elle drésse, en face de Jean-Jacques, un solitaire religieux, pour lui tenir les propos mêmes du P. Souël en face de René : « L’orgueil se mêle à vos peines (5). » Elle condamne la douleur romantique, mêlée de vanité. Elle semble même, elle, l’auteur de Delphine et de Corinne, condamner le roman personnel (6). Elle propose aux lettres un but moral : « émouvoir l’âme en l’ennoblissant (7); » elle reproche à Schiller de faire aimer, dans ses Prigands, l'enfant prodigue ; elle aperçoit « la véritable moralité des ouvrages dramatiques... dans l’art de peindre le vice et-la vertu de manière à inspirer la haine pour l’un et l’amour pour l’autre » (8).
(1) De l’Allem., II, 1.
(AT bide?
(3) On pourrait commenter cette citation par la définition du romantisme proposée par Sismondi : l’art des détails, non des ensembles.
(e) Che TI AE
(5)brd. IV 6:
(6) Zbid., II, 28.