COPA PES D
comédie, comme on en pouvait faire au temps de Molière : des romans, nés de la Révolution. « Ces changements s'expliquent : lorsque la société, bien organisée, a atteint le dernier degré du goût, et le plus haut point de la civilisation, les vices obligés de se cacher forment avec les convenances du monde un contraste dont la comédie saisit le côté risible ; mais lorsque la société se déprave, que de grands malheurs la font rétrograder vers la barbarie, les vices qui se montrent à découvert cessent d’être ridicules en devenant affreux : la comédie, qui ne peut plus les couvrir de son masque, les abandonne au roman pour les exposer dans leur nudité (1). » La littérature et la langue de cette société dépravée sont une langue, une littérature de décadence.
Aïnsi renfrogné dans sa misanthropie, le mécontent devient un classique plus étroit que naguère. Sans doute, il « romantise » encore les maîtres du grand siècle; il dit : « Otez à La Fontaine ses incorrections, il perdra une partie de sa naïveté ; rendez le style de Corneille moins familier, il deviendra moins sublime (2) ; » à Genoude, qui traduit la Bible, il reproche de ne pas user de « la langue de Corneille et de Pascal » qui « conserve une naïveté et une énergie merveilleusement propres à rendre le caractère de la Bible. Vieille sans être gothique, ajoute-t-il, franche sans être grossière, cette langue semblait faite pour transmettre et pour garder la plus ancienne histoire de l’homme (3). » Pourtant son goût s’est retréci. Il n’appellerait plus, comme autrefois, Bossuet en témoignage pour justifier ses propres audaces : il fait grief, maintenant, à Bossuet, de la hardiesse de ses sermons. Il y note de « battologie », d’exagération, les traits hardis qu'il admirait autrefois (4)... Bossuet pâtit de l'humeur maussade où le dix-neuvième siècle a mis Chateaubriand.
Il Va portée dans la politique, où il se flatta vainement
(1) Le Conservateur, t. VI, p. 29.
(2) #761d., t. IT, p.248,
(O}. Fbié.,, LV, p. 558,
(4) Zbid., t. II, p. 247.
de maîtriser le romantisme en lui-même, de laisser l'empire aux vertus classiques. Et d’abord à cette vertu qui distingue les genres, qui fait leur part respective à la poésie et à l’action. Il exorcisa en lui le rêveur : « La poésie est belle, dit-il à la Chambre des Pairs, le 19 janvier 1818, mais il faut se garder d’en mettre dans les affaires (1). » Il déclare qu'il y a loin d’Atala à la Monarchie selon la Charte. « Mon esprit se refuse à mêler les genres ; les mots de la poésie ne me viennent jamais quand je parle la langue des affaires (2). » Il aborde l’Europe d’un air grave, la parole lente et rare, « enchaînant les idées avec rigueur (3). »
De son premier Essai à ses derniers mélanges politiques, c’est toujours, à l’en croire, le même esprit politique qui règne, l'esprit de Montesquieu, réaliste, et qui ne croit pas aux institutions parfaites. Même dans ses entreprises hasardées, ce n’est pas une vaine gloire qu’il cherche pour la France ; même quand il s’attache à la fortune d’un peuple opprimé, ce n’est pas par romantisme politique : il rapporte à l'intérêt français cet « avenir du monde » qu’il entrevoit (4).
1830, il est vrai, l’écartera de l’action pratique, l’enfermera dans une retraite coupée de brèves équipées. Les œuvres qui en sortent semblent d’un romantique vieilli, prisonnier de son moi. Et pourtant, dans ces dernières œuvres qui sont le suprême testament du vieillard de l'Abbaye-aux-Bois, une pensée classique, le dessein de connaître l’homme, le conduit.
(1) Œuvres, éd. Ladvocat, t. X XIII, p. 273.
(2) Zbid., préface.
(3) «Il a beaucoup moins d’idées romanesques qu’on ne le suppose, dit M. de Gabriac qui l’a vu à Vérone. Je suis frappé de la justesse pratique et de la clarté de ses idées. » (Reoue des Deux Mondes, 4er oct. 14897, p. 562.)
(4) Il fait d’ailleurs sa part au romantisme dans ces réveils nationaux, et il aime peu cette part : « Au surplus, écrit-il le 17 mai1833, à Mme Récamier, à propos de Silvio Pellico, son génie est peu italien, et il parle une langue différente de celle des anciens classiques de l'Italie. » Voilà un emploi du mot classique, où la nuance de national est nettement indiquée.
Historien, il n’oublie certes pas les rancunes du vicomte de Chateaubriand. Il n’accepte pas cette vue souveraine de Bossuet, qui déroule tous les grands faits autour d’un centre unique : il n’est pas resté insensible au mouvement historique de son temps, et compte des amis dans les nouvelles écoles. Mais il ne choisit pas entre elles, il les unit en une commune manière : trait de romantisme classique, qui n’admet les tendances neuves qu’en les alliant aux traditions anciennes. Il se place au point précis qui lui paraît « concilier nos deux écoles historiques ». « Je pars, dit-il, du principe de l’ancienne école pour arriver à la conséquence de l’école moderne : comme on ne peut pas plus détruire le passé que l’avenir, je me place entre eux, n’accordant la prééminence ni au fait sur l’idée, ni à l’idée sur le fait. » Parmi les « idées » de ce passé, il accueille celles mêmes de Bossuet qu’il semblait écarter ; il attache toute l’histoire au pied de la croix, et ses Études historiques font sans cesse appel à la Providence.
Surtout, elles éclairent le rôle de l’Église dans la marche de la civilisation ; et ce rôle, elles y insistent, est un rôle classique : la supériorité de l’Église est d’avoir suscité « Raphaël et Michel-Ange »; et l’anglhicanisme même ne doit qu’à ses éléments catholiques d’avoir donné à l’Angleterre « un siècle classique » (1). Même cet historien chrétien ne peut s'empêcher de suivre avec mélancolie l’agonie du classicisme païen ; il pardonne à Julien son apostasie, par amour pour les « jours classiques de la Grèce » (2).
Élève des Anciens en histoire, il imite leurs procédés : discours qui font penser aux Conciones, vastes tableaux à la manière de Tive-Live, de Tacite. Si l’édifice de son histoire n’a pas la belle ordonnance classique, c’est qu’il l’a achevée à la hâte, sans obéir à son plan majestueux. Conçues dès le temps de l’Empire, ses Études ne sont pas d’un contemporain de Walter Scott : sobres de couleurs, elles s’adressent surtout à l’esprit. Dès 1822, dans un ar-
(4) Hist. de France, François I®, (2) Études, 2° partie.
ticle sur Barante, il opposait l’exemple de Tacite, de Tite- Live, d'Hérodote, à la superstition du costume.
Sa dernière tâche d’historien allait être un hommage à de grands noms classiques : le biographe de Rancé, en s’appliquant à peindre l’âme religieuse du grand siècle, la nuance de romantisme ; il évoque les mélancolies des Rancé, des Bossuet, les enveloppe d’une musique émouvante; il associe René au solitaire de la Trappe ; mais la lumière classique éclaire ce dernier effort de son génie, et il se compare, dans cette suprême ébauche, à Poussin vieilli (1).
Fin de vie, tristesse taciturne. Au romantisme qui le revendique, il a répondu, dans son Essai sur la littérature anglaise, par un désaveu : « Si jadis on resta trop en deçà du romantique, maintenant on a passé le but. » C’est le «Domandava acqua. non tempesta » de Voltaire. Il accueille, sans doute, avec plus d’amitié qu’autrefois, les poètes étrangers, 1l reconnaît l’étroitesse de ses jugements anciens sur Shakespeare, qu'il avait regardé « avec la lunette classique », sur Dante. Mais ce Shakespeare qu’il admire mieux, c’est en classique qu’il l’admire, pour sa connaïssance profonde des passions humaines, non pour les expressions bizarres, pour le contraste « de toutes les scènes, de tous les rangs de la société ». Point de cette défroque romantique dont on affuble le poète anglais, et dont les modernes historiens vouiraient affubler Homère lui-même : Chateaubriand conserve à Homère sa figure consacrée. Et il découvre le classicisme de Shakespeare. S'il ne peut ravir aux romantiques Manfred ni son propre René, il proserit du moins les sous-Manfred et les sous-René. Face au romantisme triomphant, il regarde vers les « génies-mères », peintres des sentiments éternels : Homère et sa lignée ; Dante, Rabelais qui « a créé les lettres françaises » (2); Shakespeare « qui a
(1) Notons cependant une ligne de Rancé où le mot classique semble avoir le sens de poncif : « La Mollesse s’y serait trouvée trop à l’aise, dit un classique du temps. »
(2) Sur son admiration croissante pour Rabelais, cf. J. BoULENGER, « Rabelais à travers les âges », Revue des livres anciens, 1914, t. IT; et P. VILLEY, Marot et Rabelais, p. 335.
prêté sa langue à Byron, son dialogue à Walter Scott »… Génies-mères, c’est-à-dire grands classiques.
C'est au génie-mère de son temps qu'il consacra ses Mémoires, — non sans scrupule, car c’était faire œuvre romantique. Mais dès le temps lointain où il en avait conçu le dessein, il s’était interdit de faire de ces Mémoires de cyniques confidences. Le Génie du christianisme n’avait-il pas condamné les aveux honteux de Rousseau? Le jour où, à Rome, à trente-cinq ans, il forme le plan de ce qu’il appelle Mémoires de ma vie, il tient à rassurer le classique Joubert : il n’imitera pas l’impudeur de Jean-Jacques; épris de beauté classique, il prêtera à sa propre vie l’unité et la noblesse qui composent cette beauté : « Il ne faut présenter au monde que ce qui est beau. » À ce travail qui transpose en beauté une vie humaine, il s’est repris souvent en corrections acharnées, — scrupules de moraliste et scrupules d'écrivain. Il a donné à sa vie une signification générale : « Si j'étais destiné à vivre, je représenterais dans ma personne, représentée dans mes Mémoires, les principes, les idées, les événements, les catastrophes de mon temps. »
De cette vie, il aurait voulu déchirer plus d’une page : il feint de repousser sa propre gloire. Il proscrit René, maître dangereux de romantisme. C’est l’époque où, les yeux mi-clos, enfermé dans sa demi-surdité, il ne sort de son silence qu’à de rares intervalles, tient à distance ses admirateurs, sourit de Lamartine, boude à Victor Hugo. Un jour, Rachel vient auprès de lui, Rachel qui ranime la flamme classique. Elle déclame des vers de Polyeucte, récite la prière d’Esther. Et le vieux Sachem se sent ému, comme l’autre Sachem, Chactas, à la représentation de Phèdre (1).
(1) D’Eckstein donne la juste formule du romantisme classique de Chateaubriand à la fois « représentant du classicisme de l’ancienne France » et du «romantisme de la France moderne ». (Catholique, 1826, t. I, p. 9). Toutefois il signale l’évolution de son style, le « travail pénible » auquel il soumet son génie, — ce « génie qui le portait à faire dominer l'imagination ». — «Ce qu’il gagna de force, il le perdit en abandon. » (Zbid., p. 324-326.)
Avec lui, c’est une forme de goût, un moment de Pesprit littéraire qui allait disparaître ; un moment où la critique n'avait pas été celle des cénacles ou des régents, mais une critique parlée, vivant dans les salons, formée dans les chaires, passant des chaires aux salons, des salons aux chaiï es, se polissant dans le cercle de Joubert et de Chatea briand, dans celui de Mme de Staël. C’est un causeur que Bonstetten, un professeur que Sismondi. Ce sera un professeur et un causeur que Villemain. Critique collective, critique d’orateurs ou d'hommes du monde. Nullement cette pensée solitaire, cet individualisme, qui semblerait la marque du génie romantique.
Or ce génie va sortir, par une filiation directe, de cette première génération du siècle. C’est à la lecture du grand livre de 1802 que se forment la plupart des poètes à venir. Ce sont les Martyrs, qui font jaillir, d'enfants incertains de leur voie, des historiens romantiques. La préface de Cromwell prétend extraire d’une phrase de Chateaubriand le principe d’une critique nouvelle. Le Globe s'engage dans la carrière ouverte par Mme de Staël (1). La génération des Méditations à grandi dans les lycées de l’Empire; ses maîtres, dans quelque collège de province, lui ont permis d’entrevoir les livres du jour.
Comment n’aurait-elle pas hérité du style Empire, de son é lectisme, de son romantisme classique?
(4) Cf. Ian Allan HEennine, l'Allemagne de Mme de Staël et la polémique romantique (1814-1830).
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« Vous verrez qu'il faudra finir par avoir une opinion » : ainsi se plaignait un brave homme égaré parmi les événements de 1815. Même nécessité et même incertitude en littérature au même moment (1). On ne sait comment se définir soi-même, de quel nom désigner les jeunes gens : « Vous êtes incompréhensibles, vous autres, jeunes gens, dit un personnage de Dittmer et Cavé.. Impies et dévots, patriotes et cosmopolites, astronomes et romantiques, c’est un chaos que le diable ne débrouillerait pas (2). » Entre tant de qualités contraires, comment choisir? On décide de ne pas choisir.
Adoptez les couleurs du héros de Bouvines En donnant une larme aux drapeaux d’ A usterlitz (3),
disent à cette génération ses maîtres de politique ; et ses maîtres de goût lui demandent d’accepter le classicisme et le romantisme. Doctrine provisoire et commode qui convient aux époques troublées, et qu’apportaient toute prête les esthéticiens de l’Empire. Les hommes de la Restauration et ses ennemis, — le Conservateur et la Minerve, — en useront, — et ce sera l’éclectisme politique ; un Lamartine, qui domine les partis, la pratiquera, — et ce sera l’éclectisme naturel, par la méditation et l’harmonie ; les poètes de la Muse française, les prosateurs du Globe l’inclineront,
(1) GUTTINGUER : préface de la 2e édit. des Mélanges poétiques, 1825.
(2) « Les Stationnaires » (les Soirées de Neuilly, t. IT).
(3) C. DELAVIGNE : Première Messénienne.
les uns vers l’éclectisme poétique, les autres vers l’éclectisme octrinaire. Si l’hérétique est celui qui a une opinion, Péclectique est celui qui les a toutes : il mettra du romantisme dans le classique, du classicisme dans le romantique.