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I. — ÉCLECTISME ET RESTAURATION

Romantisme, classicisme, était-ce autre chose, pour les générations qui sortaient du collège vers 1815, que des traductions diverses des passions du présent, des façons diverses d’aimer ou de haïr la France de la Restauration? Elles avaient appris sur les bancs du collège « la subordination, la déférence, l’art d’obéir »; le passé, la tradition s'étaient effacés pour elles devant le nom de Napoléon, aussi vénérable et antique à leurs yeux que ceux « des Carlovingiens et des Bourbons » (1). Lettres et sciences s’effaçaient devant la guerre (2). Le même maitre, au collège de Thionville, expliquait à ses élèves le De Viris pendant les classes, les guerres de 92 pendant les récréations (3). Les classiques illustraient le présent ; ils étaient les compagnons de guerre d’un Viennet, auprès « du Scamandre ou du Tibre ». Si un Tissot, au Collège de France, tâchait de les imposer comme des maîtres de douceur à la jeunesse belliqueuse (4), ils enseignaient plus souvent

l’orgueil à ces orgueilleux, l’héroïsme à ces héros de demain.

(1) BLaxqQur, «Souvenirs d’un collégien de 1814 ». R. de Paris, 1916, p-98.

(2) « Les logarithmes et les trop-s, dit Vigny, n'étaient à nos yeux que des degrés pour monter à l’étoile de la Légion d'honneur. » (Servoit. et grandeur milit.)

(3) Lecouvé, « Jean Reynaud », dans Soixante ans de souvenirs (t. II, p. 283).

(4) « La fureur de la gloire s'était emparée de la jeunesse. Je craignais qu’une si longue guerre n’enfantât des cœurs d’airain... Virgile et Térence... Fénelon me servirent à entretenir le sentiment de la pitié. » (Tissot, Études sur Virgile, préface).

1814, 1815, double choc, double réveil; et, dans les classes, les collégiens écoutent, maussades, les sermons de Massillon que leur lisent leurs maîtres (1). Les classiques pâtissent des préoccupations nouvelles. « Rentré au collège, confesse un rhétoricien de 1815, je m'occupe plus de politique que de latin (2)... »

Pourtant, cette jeunesse « qui ne fut comptée pour rien par les vieillards » (3) se rejeta vers les études, y chercha sa force : jamais époque ne fit ses études avec plus d’ardente foi, depuis le collège (4) jusqu’à la Sorbonne, à l’Athénée, à la Société des Bonnes Lettres, dans le petit cercle d’un Jouffroy. Grâce à Andrieux, les classiques connaissent encore de beaux jours au Collège de France, dans un pétillement d’anecdotes, de contes, de vers badins ; et quels beaux jours aussi pour le Théâtre-Français (5)! On édite les classiques, on les annote. «Tandis que les Romantiques.. voient se multiplier tous les jours et sous tous les formats les écrits des Shakespeare, des Gœthe, des Schiller.…., leurs ennemis triomphent au bruit des presses partout gémissantes, sous les immenses collections de classiques. Ce ne sont pas seulement les classiques anglais, français, italiens ; on remonte aux latins, on passe outre, on atteint les grecs, et jamais peut-être l’antiquité n’eut autant d’interprètes, d’éditeurs et d’acheteurs (6). » « Chaque jour de jeunes talents sortent de la foule, annonce la Minerve en 1819... Tout fermente dans les lettres et les arts. La plupart d’entre eux ont profité des bienfaits d’une solide instruction. » Partout, « l’habitude de la composition, une lecture attentive des classiques. (7) ».

(1) Jules Simon, Mémoires des autres (1890), p. 72

(2) BARY, les Cahiers d’un rhétoricien de 1815. Hachette, 1890.

(3) Bazzac, Hist. des treize, Ferragus.

(4) V. en particulier : GRATRY, Souvenirs de ma jeunesse.

(5) Népomucène Lemercier {Du second Théâtre français) souhaite même qu'il y ait deux théâtres français : un théâtre de Corneille et un théâtre de Molière.

(6) Le Globe, 3 nov. 1825,t II, p. 931.

(7) Minerve française, 1819, t. IT, p. 568, 573,

Les classiques renaissent, mais ils renaissent en plein romantisme, dans un Paris surchauffé, dans des salles qui vibrent, parmi des scènes dramatiques. Après un cours d’Andrieux, on voit Tissot se lever, lire quelques passages de l’'Œdipe de Ducis, et le vieux poète, qui est présent, pleurer d’attendrissement. Un autre jour, Tissot fait applaudir de ses auditeurs son ami Lemercier, qui doit répondre par des vers aux hommages de la jeunesse (1). Au cours de Villemain on applaudit à la fois, en ovations enfiévrées, Démosthène, Aristote, et quelque illustre auditeur, le général Foy, Chateaubriand (2). De même, au théâtre, l’antiquité et le dix-huitième siècle sont mobilisés au service des passions du présent. À une tragédie de Lebrun, les uns applaudissent, parce qu'Ulysse y est Louis XVIII, les autres, parce que Télémaque y est le roi de Rome. Le Cid sert à glorifier l’expédition d’Espagne (3), le Tartuffe à faire pièce aux missionnaires (4).

Le romantisme ne sortira pas d’un enthousiasme irréfléchi : cette génération, qui est nourrie de lectures classiques, est grave et prêche la gravité. Elle dit : « La vie est une chose grave (5),» avant de dire : « Le bonheur, amie, est chose grave (6). » Les livres du dix-huitième siècle paraissent bien légers, bien faciles à ces jeunes penseurs. Victor Cousin dit à ses élèves en 1828 : « Les jeunes gens qui parmi vous se sentent de l'avenir doivent laisser aux enfants et aux femmes les petits livres et les bagatelles élégantes (7). » Époque non point d’instinet et de

(4) Tissor, Ét. sur Virgile, t. I, 1825, p. coxvir et coxvint.

(2) VILLEMAIN, Souvenirs contemporains d’hist. et de litt., t. I (2e éd., 1854), p. 387; SAINTE-BEUVE, Portraits contemporains, t. I, p. 468.

(3) Journal du maréchal de Castellane, 1895, t II, p. 7.

(4) Les libéraux s’inspirent directement de Tartuffe dans leurs propres œuvres, et telle comédie libérale le démarque. Dans les Conversions de Dirrmer et CAvé (Les soirées de Neuilly), le tartufte Du Croisy dit à son garçon : « Laurent, si l’on vient me demander, n'oubliez pas de dire que je suis au sermon. »

(5) Han d'Islande, chap. xx1v.

(6) Æernani, V, scène 3.

(7) V. Cousin, Œuvres (Bruxelles, 1840), cours de 1828, XIe leçon,

sentiment, mais d'intelligence ; non point de poésie, mais de prose et de raison. « On répète souvent, écrit Barante en 1827, que le caractère éminent de notre siècle, c’est lintelligence, que nous vivons dans la tête plus que dans l’âme ou le cœur, que rien ne nous passionne réellement ni ne nous échauffe beaucoup, qu’il nous suffit de regarder et d'expliquer chaque chose (1)... »

Le romantisme ne sortira donc pas seulement d’un accès de sensibilité, mais plus encore d’une effervescence intellectuelle : « Nous voulions être forts, nous nous moquions de la sensiblerie, » dit Mérimée. Être forts : c’est en exaltant leur force, que Victor Cousin, Villemain, flattent leurs auditeurs. Cette jeunesse « froide, brave, calculatrice, ayant toujours peur d’être électrisée. » arrache à Stendhal ce soupir de regret : « La nation devient sérieuse (2). »

Ce mot de sérieux est bien celui de cette jeunesse sans gaieté. C’est « l’époque des gens sérieux, raille Philarète Chasles.. Alors commença le règne des gens sérieux. »; et ce fut « l’époque où tous, même les romantiques, faisaient la leçon au monde (3) ». C’est une « jeunesse studieuse et pure » qui « s’avance avec gravité dans la vie. mûrie avant l’âge », dira Lamartine (4). Sérieux, ces jeunes

(1) BARANTE, Études litt. et histor., t. II, p. 344.

(2) STENDHAL, De l'amour.

(3) Cases, Mémoires (2° éd., 1877), t. II, p. 186. — Lacretelle raille, le 4 déc. 1823 à la Société des Bonnes-Lettres « l’époque actuelle où les esprits, j'en conviens, sont assez sérieux ». Guiraud reprend le mot dans le manifeste de La Muse française (janv. 1824) : « Il est entré violemment du sérieux dans les esprits »; la littérature « sera sérieuse ». Dans le drame de Rémusat sur Abélard, le philosophe, se dressant devant l’écolier qui s’abandonne à sa fantaisie, lui demande : « Folâtre jeune homme, est-ce que tu ne sais pas que tout est sérieux?» Et Chateaubriand, quelques années plus tard : « Le siècle sérieux où nous sommes parvenus a peine à concevoir cette légéreté de jugements, ces vues superficielles de l’âge qui nous a précédés. » (Intr. des Études historiques.)

(4) Discours de réception à l’Académie française, 1° avril 1830. Sur la gravité précoce de cette jeunesse, cf. BALLANCHE, le Vieillard et le Jeune Homme, et surtout «les Stationnaires », de DITTMER et Cavé (Soirées de Neuilly, t. Il). Voici une scène d’amour de ce temps,

gens veulent construire : Jouffroy célè re en 1825 leur avènement, et, à en croire cet éclectique, il se prépare t à associer en eux l'esprit des diverses générations qui les ont précédés (1). Mais, pour le moment, ces jeunes ambitieux, qui aspirent à marcher seuls, restent encadrés entre leurs aînés, entre les deux Frances qui se disputent la France.

Selon qu’ils regardent vers la Restauration ou vers ses ennemis, qu'ils lisent Joseph de Maistre ou Béranger, ils associent diversement le classicisme et le romantisme.

Aspirent-ils aux faveurs de la cour? Le roi est revenu de l’émigration avec les goûts du comte de Provence. Il vit d'Horace et de Delille ; un vers classique, une citation latine accompagnent chacun de ses ras. Son humanisme se fait volontiers galant (2). Aux classiques, il joint Lefranc de Pompignan, Dorat, le Versailles de sa jeunesse. Il pourra agréer les Méditations, les Odes de Hugo, pour quelques échos de Parny, de J-.B. Rousseau, qui y flottent. Le jour où son lecteur, Mennechet, mit ces Odes sous ses yeux, il faisait un présent classique à ce roi classique. Un autre roi, Charles X, dira quelques années plus tard à Victor Hugo : «Il n’y a pour moi que deux poètes, vous et Désaugiers (3). » Les oreilles augustes reconnaissaient le même air classique au lyrique et au chansonnier.

Il est vrai que les jeunes champions de la Restauration onc d’autres inspirateurs ; Marchangy, d’Arlincourt, Walter Scott peuvent leur faire perdre le souvenir des classiques ; le Conservateur répète un vers de Berchoux : « Qui nous

d’après eux : « Amélie. Vous m'’auriez appris l’allemand que vous savez si bien. J’ai tant envie de lire Gœthe dans sa langue originale. — Édouard : En revanche, vous m’auriez enseigné l’italien. »

(4) « Comment les dogmes finissent. » (Le Globe, 24 mai 1825 )

(2) « Fort instruit, aimant à le prouver, il faisait des citations, écrit la duchesse Decazes. Comme je ne savais pas le latin, il les choisissait françaises, et souvent des vers de Racine. »

(3) V. Hugo raconté par un témoin de sa vie, chap. zx,

délivrera des Grecs et des Romains (1)? » Derrière les Romains, 1l reconnait « les Brutus de 93 ou les Césars de 1802 ». Une page d’Jllusions perdues résume ainsi les conseils que donne au provincial de 1820 le Parisien avisé : « Les royalistes sont romantiques, les libéraux classiques. Si vous êtes éclectique, vous n’aurez personne pour vous. » « Le Conservateur est trop romantique, » dit un personnage de ce roman.

Trop romantique? Il l'avait mal lu : « Naturellement porté à craindre l’effet des idées démocratiques et de la littérature romantique, il se laisse entraîner par ce qu’il appelle le mouvement du siècle, et il croit à un âge nouveau pour lequel a déjà vieilli le génie de Bossuet, » constate sévèrement ce Conservateur à propos de Ballanche (2). Idées démocratiques, littérature romantique : voilà les grands maux du temps. Et c’est une « ordonnance plus classique », des « doctrines classiques », que O’Mahony demande aux peintres (3). Bonald professe en romantique que les goûts sont relatifs aux pays divers, mais il ajoute en classique que le goût de chaque pays est uniforme : « Quant aux principes de goût si, chez les différents peuples, il varie suivant la constitution des sociétés. cependant ils sont généralement uniformes chez chaque peuple (4). » Le Conservateur regarde le génie classique comme l’allié naturel de Louis XIV au lendemain de la Fronde (5); il regrette presque l’Empire où l’on réimprimait les « auteurs du siècle de Louis XIV », alors que l’on réimprime maintenant ceux « du siècle de Louis XV (6) »; il défend contre le sacrilège Mercure le génie classique : « Sous Louis XIV on faisait de graves et solides études ; elles élevaient l’âme... C’est

(1) Avec une nuance de regret, il est vrai, de la part d’O’Mahony (Conservateur lt, t. V, p. 181). — Mais Berchoux est persona grata au Conservateur (Cf. rbid., IV, 636; V, 145).

2) Zbid., t. VI, 1820, p. 608 (art. de Genoude). 3) bide TAN:41819; D. 74790;

4) Ibid., t. V (1819), p 28

5) Ibid., t. IV, 1819, p. 111 (art. de Bonald). 6) Zbid., t. II, p. 245 (art. de Chateaubriand),

avec de telles préparations qu’un écrivain entrait dans la carrière des lettres. Encore ne s’attachait-il qu’à un seul genre. Il y a peut-être dix hommes parmi nos littérateurs qui eussent approché de Racine, s’ils avaient voulu étudier au lieu de produire... Pour avoir pris une mauvaise route, ils sont restés médiocres (1). » Rien de moins romantique, à vrai dire, que le Conservateur, son cadet, le Conservateur littéraire, ses émules de province, comme la Ruche d'Aquitaine. I1 faut entendre le directeur de cette Ruche, Edmond Géraud, railler son jeune ami Alfred de Vigny, conjurer les égarés de revenir au bercail classique. Aux encouragements que le Journal des Débats, la Quotidienne, le Drapeau blanc prodiguent aux jeunes poètes se mêle une surprise ironique. Le Fureteur ou l’Anti-Minerve gémit sur « la décadence des lettres », regrette les « temps heureux où brillaient Racine, Boileau, Molière et La Fontaine (2). » On commence à juger que le royalisme s’accommode mieux des classiques : « Si j’osais une comparaison, risquent les Lettres champenoises en 1820, je dirais que les classiques sont des ultras de la littérature (3)... » — « Les saines doctrines littéraires sont moins étrangères qu’il ne semble à des doctrines bien autrement importantes, » prononce le Conservateur (4). Les jeunes royalistes romantiques sont accueillis par les conseils classiques de leurs protecteurs naturels.

Voici, par exemple, un de leurs amis autoritaires, Frayssinous, dont ils suivent les conférences à Saint-Sulpice. Ce prédicateur est de l’école de Bossuet : « C’est Bossuet

. (4) Conservateur, t. I, p. 527.

(2) Loc. cit., 17e livraison, p. 14.

(3) =Locseit, tt. L'p149:

(4) T. III (1819), p. 411 (art. d’'O’Mahony). — Le successeur du Conservateur, le Défenseur, développera des idées analogues, et Pon y voit (t. III, liv. 39, p. 596 sqq., 30 déc. 1820) un ami des jeunes romantiques, Joseph Rocher, conclure des saines doctrines du dixseptième siècle à sa supériorité littéraire : « La sublimité des doctrines religieuses garantissait sous Louis le Grand l’excellence des doctrines littéraires et la pureté du goût fut inséparable de l’amour de l’ordre,,, »

qu’il faut méditer, » déclare-t-il (1). Pour lui « le règne de Louis XIV... égale, s’il ne les surpasse, les plus beaux âges de lesprit (2) ». Ce maître de l’Université, qui avait accueilli Victor Hugo à ses débuts, repousse, en un discours de 1824, les hardiesses littéraires ; il conjure les lauréats du Concours général, de ne pas « dédaigner notre grand siècle littéraire ».

Ou encore, voici.le directeur de conscience de la jeunesse royaliste, Lamennais. Et, sans doute, ce prêtre au feu sombre, au génie tendu, semble incarner le romantisme religieux. Ce converti s’est donné à sa religion d’un cœur frémissant, parmi les spasmes, les dépressions, les secousses d’une maladie nerveuse ; Jean-Jacques du catholicisme, pénétré de la lecture de l’autre Jean-Jacques, qu’il combat, qui l’obsède.. Mais le Lamennais du Conservateur est docile à de grands modèles, à de bons conseils. Il a trouvé le goût des classiques parmi ses parents et ses amis, comme son oncle des Saudrais. Ses lettres de jeunesse, où gémissent des échos de René, sont d’un René humaniste ; à côté d’un mot qui est déjà du Lamartine, on y voit surgir une image de collège : « Au milieu de ce vaste océan des âges, quoi de mieux à faire que de se coucher, comme Ulysse, au fond de sa petite nacelle. » Son christianisme n’excommunie pas l'antiquité : s’il compare, comme Chateaubriand, Homère à la Bible, la Grèce païenne à l'Évangile, ce n’est pas pour les opposer : c’est pour retrouver, au cours de l’Essai sur l’indifférence, les anges de Job dans les dieux de lZliade, un hymne chrétien dans Hésiode, le vrai Dieu au cœur de Socrate (3). Il cite des livres classiques, — Huet, Batteux, — pour justifier cette alliance des païens et des chré tiens ; il insiste, comme les classiques, sur l” « universalité » du christianisme ; il repousse comme eux l’orgueil de l’individu, les innovations du sens personnel.

Ce romantique se défend avec les armes de Bossuet et

(4) HewnRiow, Vie de M. Frayssinous, 1844, t. I, p. 57 (2) FrayssINous, Défense du christianisme, t. I, p. 96, (3) Loc. cit., chap. xxvr.

de Bonald contre les protestants et contre Jean-Jacques (1), contre l’individualisme ; il donne pour assise à sa pensée la société des hommes, le consentement universel. Sa raison est la raison humaine, non pas cette raison individuelle de Descartes, qui « pose au milieu des airs » la première pierre de son édifice (2). Descartes émancire l'individu, empêche le fou de s’apercevoir de sa folie(3) ; il n’est pas, pour ce prêtre impérieux, le vrai représentant du dix-septième siècle. Car Lamennais voudrait rejeter du siècle classique toute ombre d’individualisme : Descartes, le jansénisme, le gallicanisme. SiBossuet l’irrite parfois, c’est le Bossuet gallican (4) ; le Bossuet de l’Histoire des variations et du V 1° Avertissement aux protestants, celui qui rappelle à l’unité toutes les pensées hérétiques, est le maître de cette pensée éprise d’unité (5). Pascal et Bossuet, ces deux noms reviennent sans cesse à la mémoire des lecteurs de 1817 ou de 1820 : « Il éclaire comme Pascal. il foudroie comme Bossuet, » s’écriera la Muse française; et devant ces pages ardentes, on songeait, comme Trévern en 1818 : « Il doit avoir l’air de Pascal (6). »

Dans la Défense de son Essai, que d’alliés classiques n’invoquait-il pas : avec Pascal et Bossuet, Fénelon (7), Malebranche, le plus profond des philosophes, cartésien qui

(1) La Tradition de l'Église. Introduction. — Cf. MARÉCHAL, la Jeunesse de Lamennais, 1913, p. 402.

(2) Essai sur l'indifférence, t. II (1820), chap. tr.

(3) Défense de l’Essai sur l'indifférence, p. vi sqq. et chap. mr.

(4) La Tradition, t. II, p. 391-394.

(5) Lettre à Poulpiquet, citée par Duine, Lamennais (1923), p. 60. — Certains chapitres de l’Æssarï sont « dignes de servir d’appendice à l’Histoire des variations », déclare l’ Ami de la religion. (Cf. MARÉCHAL, la Dispute de l’Essai sur l'indifférence, 1925.) L’abbé Clausel de Montals, dans un Coup d’œil sur l'Église de France, écrit : « Si Pascal et Bossuet surpassent cet écrivain, du moins ils n’ont point de disciple qui les approche de si près. » Qu’on se souvienne aussi du mot de Lamartine sur Lamennais, « Pascal ressuscité ».

(6) Les Lettres spirituelles de Fénelon sont toujours sous sa main à la Chesnaie. (FEUGÈRE, Lamennais avant l’Essai sur l'indifférence, 1906, p. 138.)

(7) Ess. sur l’indiff., t. IT (1820), p. xzix. — J. de Maistre écrit

abîme la raison individuelle dans la raison universelle, qui donne au consentement universel le même empire que Lamennais ! En défendant son Essai contre les protestants, il exalte l’art classique du catholicisme, « de l'Italie sous Léon X et de la France sous Louis XIV ». N’a-t-il pas, dès 1816, dans une brochure anonyme (1), pris à partie Andrieux, défendu Bossuet contre la « morgue » de ce professeur classique? Ce prêtre romantique, devenu le champion d’un classique contre Andrieux, tel est un des spectacles de cette France de la Restauration.

Son style même tente d'échapper au romantisme dans la sobriété puissante du dix-septième siècle. C’est un poète, assurément, un lyrique, un prophète inspiré que l’auteur de l’Essai : « Personne n’écrit de même, » assure Trévern (2) ; mais un mot de saint Augu:tin le domine : « L’unité est la forme de tout ce qui est beau (3). » Il résiste à sa propre force qui jaillit en images exubérantes ; il se corrige selon l'avis des « bons juges », élague, resserre : « Il faut savoir déférer à la critique (4) ; » il se raïidit contre la séduction de Jean-Jacques, de Chateaubriand, se réfugie auprès de Bonald. Son Essai, qui prolonge le Génie du christianisme, ne le cite pas; et s’il cite Mme de Staël, c’est pour railler « cette femme philosophe », sa « foi aux sentiments intimes (5) ».

Les romantiques se reconnurent-ils dans l’auteur de l'Essai? La Muse française, après lui avoir rendu hommage, fera un portrait satirique de celui qu’elle appellera Sévère, Ce Sévère, qui enseignait à ses jeunes fanatiques de 1820 à soumettre leur moi au consentement universel, à relire

à Lamennais : « Vos ouvrages, et pour le fond des idées et pour le style, appartiennent entièrement au grand siècle » (28 février 1820).

(1) Quelques réflexions sur l’École polytechnique.

(2) Cité par DUuINE, loc. cut.

(3) Ess. sur l’indiff., t. III, 1823, p. 185.

(&) Lettre à son frère, 15 février 1818. Il supprime, dit la Quotidienne, à propos de la 2e édit. de l’Essar, les « pages où l’on ne retrouvait pas cette simplicité antique que les grands écrivains du siècle de Louis XIV ont su conserver ».

(5) Essai sur l’indiff., II (1820), chap. xvut, note.

Bossuet, Malebranche, à détester l’anarchie du monde moderne, ne leur donnait pas des leçons de romantisme. L'empire qu’il exerçait sur les Lamartine, les Hugo, ne favorisait pas en eux les séductions du romantisme; il n’acceptait celui-ci que pour l’offrir à Dieu. | Ceux qui l’acceptaient pour l’offrir au roi ne tardèrent pas à le répudier. Quelques-uns sans doute, en petit nombre, savaient allier, comme le baron d’Eckstein, au respect des « poètes du grand roi », — « modèles d’élégance, de bon goût, » — l'intelligence du romantisme, émule et successeur naturel des classiques : « Ces grands hommes ont imposé à leurs descendants le pénible devoir, non de se trainer sur leurs pas, mais de s'élever jusqu’à eux (1). » Mais la défection de Chateaubriand détournera de la Restauration l’école du ministre disgracié. Et déjà même les académies indulgentes n'avaient pas tardé à regretter leur complaisance. La Société des Bonnes-Lettres, dont le programme, dès 1820, comportait un retour à la littérature classique et traditionnelle, avait bien pu applaudir les Odes de Victor Hugo : elles applaudissaient aussi des professeurs classiques ; Duviquet y enseignait qu’il ne se rencontre aucune qualité estimable qu’on ne retrouve dans les classiques (2); Lacretelle y faisait le procès des novateurs, et confondait le culte de Racine avec celui de Louis XIV ; il y présentait Chateaubriand, Lamennais comme des classiques : « Ainsi que les éloquents auteurs du Génie du christianisme, de la Législation primitive et de l’Essai sur l'indifférence, marchons toujours précédés par les images de nos pères (3)! » L’organe de cette société, les Annales de la littérature et des arts, prenait un ton de magister : il n’estimait « chez les écrivains romantiques » que ce quil

(1) Le Catholique, t. IV (1826), p. 318. — Au reste, ni littérature classique, ni littérature romantique : « Aucune des deux n’est applicable à la littérature moderne. Celle-ci n’est à proprement parler ni classique, ni romantique, car elle ne sait pas encore ce qu’elle doit être. » (Zbid., t. II, p. 325.)

(2) Annales de la litt. et des arts, 1821.

(3) Zbid., t. XIII (1823).

leur restait de classique à leur insu, lorsqu” « ils obéissent encore aux préceptes et aux autorités classiques (1) ». De même, l’Académie des Jeux Floraux, qui avait longtemps consolé les jeunes poètes des rigueurs de l’Académie française, s’avisait de les régenter. Elle avait salué leurs forces naissantes, mais en s’efforçant d’allier romantisme et classicisme : en proposant, en 1819, ce sujet de concours : « Quels sont les caractères distinctifs de la littérature à laquelle on a donné le nom de romantique et quelles ressources peut-elle offrir à la littérature classique? » elle découvrait son arrière-pensée; dès 1816, Rességuier, élu mainteneur des Jeux Floraux, l’avait mise en garde, dans un discours, contre les «novateurs dans l’art d’écrire »; elle rompra avec ces novateurs, quand elle aura senti les dangers qu'ils présentent pour « la littérature classique », au milieu de leurs « ressources ».

Peu à peu l’équivoque se dissipait ; les hommes de la Restauration revenaient au culte du grand siècle menacé. Mais le romantisme se souviendra d’avoir fait auprès d’eux son apprentissage ; il en gardera un cachet de classicisme. Ce n’est pas en vain que l’on a composé ses premières méditations, ses premières odes en songeant à Genoude ou à la cour, que l’on a mérité les encouragements de Frayssinous, les éloges de la Quotidienne, ou une pension de Louis XVIII.

Le romantisme, il est vrai, a fait aussi des avances aux groupes libéraux ; il s’est cherché des parrains parmi ses ennemis, des alliés involontaires dans lesrangs des Lemercier, des Jouy. C’est un jeu où Nodier, Hugo lui-même, Guiraud excelleront, que d’enrôler de force ces académiciens hostiles, de les compromettre dans leur cause. Sans doute, les libéraux classiques s’y prêtent peu : l’antiquité est leur fief ; le moyen âge, aimé du romantisme, est à leurs yeux un amas d’horreurs ; les étrangers, dont le romantisme s'inspire, sont pour eux les envahisseurs de 1814. « Nous ne voyons pas sans plaisir, déclarent les Lettres Normandes, que

(1) Ibid. t. XX (1825), p. 501

la plupart des écrivains qui s’efforcent de corrompre le goût en France, appartiennent à une classe d’hommes dont nous nous honorons de ne pas faire partie. L’Atala, le Jean Sbogar,.. ne sont pas nés parmi les libéraux (1). » La Minerve affecte d’adopter les classiques, victimes du pouvoir absolu, et qui eurent grand tort de vivre sous Louis XIV : « Le Port-Royal rasé, dit-elle ironiquement, Arnauld et Saint-E ‘remond mourant dans l’exil; Fénelon mourant dans la disgrâce ; Corneille et La Fontaine mourant dans la misère, et Racine mourant dans le chagrin prouvent assez que ce prince n’aimait pas la philosophie; mais il ne devait donc pas couvrir d’une scandaleuse protection l’auteur du Tartuffe…. ; il ne devait pas tolérer dans les orateurs chrétiens les dangereuses maximes de Pégalité (2). » Boileau lui fournit une épigraphe pour sa polémique contre les missionnaires : « Abîime tout plutôt, c’est l'esprit de l’Église (3), » — Boileau qui a raillé la noblesse et qui aurait été persécuté en 1815 (4); et Molière aurait-il pu jouer son T'artuffe sous Louis XVIII (5)? S'agit-il en 1818 d’élever un monument à Molière, la Minerve s’empresse d’en faire un monument à la gloire du parti libéral (6). Les hommes de ce groupe, — Benjamin Constant en fait l’aveu à Alfred de Vigny, — mettent quelque coquetterie à rester en littérature du parti de l’autorité.

Pourtant, peu à peu, depuis que l’occupation des étrangers a pris fin, ce groupe devient moins ombrageux à leur influence ; et, tour à tour, la Minerve, la Renommée, le Mercure du dix-neuvième siècle consentent à un sage romantisme. Le romantisme proscrit par la royaliste Société des Bonnes Lettres, se réfugie à l’Athénée libéral. Le général Foy sourit à Lamartine. Benjamin Constant se souvient

Loc. èit., 1820 REX Dr A0:

Minerve française, t. VI (1819), p. 260.

Ib.,t. I, p. 15 (art. de Jouy).

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