‹ Le Classicisme Des RomantiquesChapitre 19 sur 60 · IE N, D · texte numérisé non relu

IE N, D

T1b.,t. 1 (1818), p. 284 (art d’Étienne). — Cf. {e Fureteur, p. 38

d’avoir traduit Wallenstein, revendique sa part dans la poésie nouvelle (1). La Minerve désavoue, dès 1818, le pseudoclassicisme de l’Empire et ce temps où « sous prétexte que tout avait été-dit, les critiques qui n’avaient rien de bien à dire repoussaient avec dédain les ouvrages qui portaient lempreinte d’un talent vigoureux et les écrivains qui cherchaïent à se frayer des routes nouvelles (2) ». Dans une sorte de rêve idyllique, — « Les Allemands étudieront chez nous les savants artifices de la composition et du style ; nous nous enrichirons de leurs belles et grandes idées (3), » — ces libéraux réconcilient qualités classiques et qualités romantiques. « Le caractère propre de la littérature romantique, dit l’un d’eux.. tient tout entier à la substance et nullement aux formes, dont il est tellement loin d’exclure la pureté, que c’est d’elle seule qu'il peut recevoir tout son éclat. Il n’y a point de littérature moderne qui ne soit, dans une mesure différente, un mélange de classique et de romantique (4)... »

Un Pierre Lebrun, un Delavigne, un Béranger, accoutument libéraux classiques et romantiques royalistes à se tolérer, à s’estimer. Lebrun imite Schiller et l’orne d’euphémismes, gagne la faveur de la Minerve et collabore à la Muse française. Casimir Delavigne peut bien réveiller, dans les Messeniennes, dans les Vêpres siciliennes, les ressentiments de 1815 : cet homme qui vit dans l’amitié des Lemercier, des Scribe, des Cuvillier-Fleury, est aussi l’ami de Lamartine ; il sait paraître à la fois sage et hardi, au jeune écrivain qui le consulte, il cite à la fois Sophocle et Shakespeare (5); il fait accepter à ses amis classiques le mélange des genres (6); il ose, en entrant à l’Académie,

(1) VILLEMAIN, Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature, t. I (2e édit. 1854), p. 455.

(2) Minerve française, t. IV p.154 (art. de Jouy).

(3) Ibid., 2 livre du t. IV (art. de d’Aignan).

(4) Tbidem.

(5) Leaouvé, loc. cut., t. I, p. 36.

(6) « Je crois, dit Cuvillier-Fleury dans son Journal (t. I, p. 36), au sortir de Marino Faliero, que c’est le premier essai de réforme vraiment habile. »

parler d’ « indépendance » littéraire, mais d’une indépendance « raisonnable ». Un Béranger se fait lire des classiques et des romantiques. Assurément, dans la lutte contre la monarchie et le clergé, il fait, lui aussi, appel aux maîtres classiques : « S’il revenait, ce grand maître, dit-il de Boileau en 1821, dans la Muse en fuite,

Le clergé remis en train En prison ferait peut-être Meitre l’auteur du Lutrin... »;

et, l’année suivante :

La liberté, nourrice du génie,

Voit les beaux-arts pleurant sur son cercueil. Réponds Corneille, oserais-tu revivre

Et toi, Molière, admirable penseur? (1)

Mais les romantiques le revendiquent ; le Globe le traite de « romantique » (2); Émile Deschamps s’avise même de le défendre contre « les prétendus classiques » (3). « Je n’ai eu qu’à me louer de la jeunesse, » dira-t-il en 1833. Tant de thèmes romantiques apparentent ses chansons aux Orientales, au lyrisme romantique! Il riait volontiers de ses amis, les classiques grondeurs : en plein salon de Jouy, il raillait les signataires d’une pétition antiromantique (4). Plus tard, il avouera d’assez bonne grâce sa dette envers Chateaubriand qui l’a « arraché aux lisières des Le Batteux et des La Harpe ». S'il exprime un grief contre les romantiques, c’est d’avoir été classiques à leur insu, d’avoir « recouru à la langue de Ronsard, le plus classique de nos vieux auteurs ». Il sourit au romantisme, enfant terrible

(1) On voit que Béranger (et la preuve pourrait en être donnée plus abondamment) ne fait souvent que mettre en vers la prose de la Minerve.

(2) V. De l'indépendance en matière de goût, 2 avril 14825. — Cf. CHÊNEDOLLÉ, Journal (cité par Mme DE Samte, Chénedollé, p. 376): « Béranger, le plus romantique de nos écrivains, deviendra classique un jour... »

(3) Préface des Études françaises et étrangères (variante de 1829).

(4) Lecouvé, loc. c«it., t. I, p. 159.

à qui il prêche la sagesse. Il rêve d’un romantisme classique, dont l’audace serait faite de raison, et qui serait sans dédain pour ses aînés : « Courage donc, jeune gens, s’écriera-t-il dans sa préface de 1833, il y a de la raison dans votre audace. Mais puisque vous avez l’avenir pour vous, montrez un peu moins d’impatience contre la génération qui vous a précédés, et qui marche à votre tête par rang d'âge. » Populaire et bonhomme, il reste, au milieu de la bataille littéraire, « le vieux célibataire » qui courtise la muse comme Lisette, sans s'informer de sa famille ; il détourne ses cadets de l’art pour l’art, d’un romantisme stérile et byronien ; il leur parle de patrie, d'humanité (1). Il leur parle aussi de Molière, de La Fontaine (2). Il sait garder, à l’écart de l’Académie et au voisinage des académiciens, l’air d’un classique vivant, indulgent au romantisme.

C’est ainsi que s’effacent les frontières des deux partis. - Des classiques qui accueillent les romantiques aux romantiques qui revendiquent les classiques, la distance est bientôt franchie ; de droite et de gauche, on souhaite un romantisme classique ou un classicisme romantique. Tournons-nous à droite : les Lettres champenoises, dès 1820, réclament un « parti ministériel » en littérature, à mi-côte entre les nouveautés et les traditions (3). Tournons-nous à gauche : la Minerve française applaudit la Jérusalem délivrée d’être « romantique par la substance et classique par la forme, ce qui réunit pour nous toutes les espèces de séductions » (4). Entre les deux camps opposés, se forme un groupe intermédiaire.

Il est actif, populaire ; il a l’Université pour lui ; il hérite de Mme de Staël, s’assemble autour de sa fille, Mme de Broglie. Le régime même le favorise : la Charte — Victor Cousin le fait observer à ses auditeurs (5) — est l’éclec-

(1) Leaaouvé, p. 161.

(2) Zbid., p. 167.

(3) Lettres champenoises, t. I (1820), p. 149.

(4) Loc. cit., IV, 2e livr. (art. d’Aignan).

(5) Cf. Œuvres de Vict. Cousin, Bruxelles, 1840, t. I, cours de 1828, avis des éditeurs : « Cet éclectisme, traité de paix entre les

tisme en action. À tant de générations, qui ont vécu dans des Frances diverses, et que la Restauration accueille toutes, il faut une région commune. Dans l’Université, des maîtres divers se côtoyaient, qui avaient prêté les sermentsles plus contraires, et qu’il était malaisé de réunir en une doctrine exclusive. Aux cours de Villemain, une partie de l’auditoire applaudissait des vers de Voltaire, avant que l’autre partie saluât une citation de Shakespeare (1). L'Université veut faire vivre le passé avec le présent ; ses livres, ses revues réconcilient le classicisme avec le romantisme, comme la monarchie avec la révolution : soit que de 1817 à 1818, les Archives philosophiques et littéraires esquissent la notion d’un romantisme des classiques, et citent la Lettre de Chrysostome, de Berchet : « Parmi les poètes modernes adonnés au genre classique, les meilleurs sont ceux dont les ouvrages ont conservé la plus forte nuance romantique (2) ; » soit que, dans le Spectateur politique, Charles Loyson allie, à une vivante connaissance des lettres étrangères, une sévère défiance de la religion romantique ; soit que le même Charles Loyson, dans le Lycée français, mêle à un lyrisme romantique une prudence classique (3). Esprits graves dans une

éléments divers de la philosophie contemporaine, M. Cousin le reconnaît et le suit dans toutes les parties de l’ordre social actuel. En politique, par exemple, la Charte est une transition entre le passé et la société nouvelle, entre l’élément monarchique et l’élément populaire. En littérature, c’est l’accord de la légitimité classique avec l’innovation romantique. »

(1) Lecouvé, loc. cut., t. L., p. 118.

(2) Arch. phil. polit. et litt. (1817), t. III, p. 17.

(3) Pour marquer la position de ces doctrinaires du Lycée français, qui préparent la voie à ceux du Globe, on peut retenir, dans le t. I, p. 133 (1819), une formule à propos d’un poème anglais de Samuel Rogers, formule où se combinent le relativisme romantique et le sens classique de l’unité : après avoir cité l’opinion de « quelques critiques anglais » selon qui « la poésie est destinée à accomplir un certain cycle ou grande révolution qui correspond à un cycle analogue d’idées, de sentiments et de mœurs dans la société », le Lycée français se rallie de préférence à ceux qui disent « qu’on ne peut disconvenir que le langage et les mœurs des hommes faisant des progrès... de siècle en siècle, on retrouve la trace de ces changements

génération grave, ils parlent à mi-voix, de l’air dont on parlait dans l’Université pour ne la point compromettre, dont on parle dans les salons où se retrouvent d’anciens ennemis.

Car les salons ménagent plus d’une de ces rencontres imprévues, d’où naissent les alliances. Par exemple, chez Mme de Duras, pour qui le romantisme « est le protestantisme de la littérature » (1), on respecte les Anciens (2) et on vénère Chateaubriand. La maîtresse du logis, qui aime le Goœthe de Werther, abhorre celui des Affinités électives et son « fatras ». Son Ourika, que les romantiques adoptent, échappe aux « colères classiques », et, remarque Émile Deschamps dans {a Muse française, « jamais le mot de romantique n’a été prononcé autour d’elle ». Ainsi se prépare la paix littéraire. De même chez Villemain, tous les dimanches, les représentants des deux partis se rencontrent à table, boulevard Saint-Denis, «tout étonnés, dit Legouvé, de se retrouver si différents de ce qu’ils imaginaient »; et le maître de maison, au milieu de la soirée, se plaît à prendre une méditation, une ode, « pour acclimater à la poésie nouvelle les plus rebelles oreilles académiques » (3). Aïlleurs, rue Saint-Florentin, chez Jacques Deschamps, les romantiques fils de la maison passent de leurs amis du cénacle aux classiques amis de leur père; et c’est ainsi que les Jeune-France voisinent sans aigreur avec les François de Neufchâteau, les Parseval-Grandmaison :

Les plus jeunes vantaient Byron et Lamartine. Les autres avant eux amis de la maison Calmaient cette chaleur par leur froide raison (4)...

dans les ouvrages des poètes contemporains ; mais que les passions du genre humain sont toujours les mêmes... qu’il est vrai encore que les trente années qui viennent de s’écouler ont été particulièrement fertiles en grandes circonstances, en grands crimes et en éclatantes misères ; mais que si quelques esprits ont pu prendre plaisir à ces émotions terribles..., ils ne sont heureusement ni les plus nombreux, ni les arbitres du goût et du talent poétique. »

(1) Parcs, la duchesse de Duras et Chateaubr., p. 284.

(PET bLd.. p1927

(3) LeGouvé, loc. cit, t. I, p. 121.

(4) Antony Desocnamps, Dernières paroles, XIX.

Jacques Deschamps laissait tomber quelques conseils prudents, et Saint-Valry reconnaît qu'ils n'étaient pas perdus pour tous :

Si, quoique novateurs par goût et par nature, Certains ont conservé pourtant quelque mesure, Ils le doivent peut-être à ses sages leçons.

Au salon même de l’Arsenal, autour de Nodier, des « armistices » se signaient, dit Victor Pavie, comme en un « point de rencontre » entre « les champions des deux camps » : « Les romantiques s’avisaient qu'il y avait des classiques sans perruques (1). »

Dans ces salons où des générations diverses se côtoient, s'accordent aussi des peuples divers. Les générations de la Restauration regardent par delà les limites de la France. Elles regardent, en France, par delà les limites de Paris. Les étrangers affluent dans les salons littéraires, et aussi les provinciaux, débarqués de Franche-Comté ou de Bretagne avec leurs contes et leurs rêves, de Toulouse ou de Marseille avec leurs vers et leur verve. A tant de diversités, s’ajoute la diversité des classes sociales : l'écrivain n’a plus un public restreint, il n’est plus l’homme d’un petit monde tyrannique. Dans le même cénacle, on voit des dandies et des bourgeois, des lieutenants de la Maison du Roï et des élèves de l’École de médecine, Les romantiques devront parler une langue que comprennent toutes ces classes, toutes ces provinces, et même tous ces peuples : leur diversité même les affranchit des écoles étroites. Quand le vicomte de Vigny et le jeune Victor Hugo s’admirent d’un fraternel enthousiasme, c’est qu'ils reconnaissent mutuellement, dans leurs lyrismes, les mêmes sentiments humains ; quand le Franc-Comtois Nodier admire le Breton Chateaubriand, c’est que Jean Sbogar retrouve ses propres traits dans René; et quand Lamartine veut se faire lire de Byron, il lui parle de ?’Homme.

Aussi, au premier chef-d'œuvre qui sortira de cette géné-

(1) V. Pavix, Revenanis.

ration, un jeune critique de 1820 pourra prononcer ce mot, dans le Conservateur littéraire : « Classique parmi les romantiques. » Le critique est Victor Hugo ; le chef-d'œuvre, les Méditations.

Deux opinions contraires sur Lamartine : « le moins classique de nos poètes,» — «plus classique que Lefranc de Pompignan » (1). Deux partis opposés se le disputent.

Les romantiques, au nom des Confidences : car dans cette nature formée par une libre enfance « parmi les pasteurs », par la tendresse de sa mère, — dans cette indépendance qui s’affirme, dès le collège, en révoltes, en équipées, — dans ce génie facile et brillant qui n’est pas né pour la règle, qui résiste aux sciences exactes, qui s’exalte à la lecture de Chateaubriand, — quels traits entrevoir, sinon une sensibilité vive, une force mal réglée? Mais, d’autre part, est-1l vrai que Milly, — sa «détestable patrie », comme le nomment les lettres de sa jeunesse, — ait marqué si profondément son caractère? Et Milly au surplus, ce pays de plaine, — Lamartine regrettera d’être né « au bord de ces plaines » et non dans un « pays à physionomies profondes et à caractères variés » (2), — ne devaitil pas donner au poète une âme des plaines, faite pour l’unité dans l’harmonie? Lui-même a trouvé je ne sais quel air de ressemblance entre son paysage originel et l’Attique (3), entre ses collines et celles de la Sabine ou de la Grèce (4) : paysage classique et romantique, selon les heures lumineuses ou vaporeuses. Dans sa race même, il

(1) Jules LEMAITRE, les Contemporains, t. VI (1896), p. 179; P.-J. Toucer, Réponse à l’enquête d’Émile Henriot : À quoi révent les jeunes gens (1912), p. 84.

(2) Nouvelles confidences, XX VIII, p. 77-78.

(3) Premier entretien du Cours fam. de lit.

(4) Lectures pour tous, p. 14.

percevait l’union de qualités qui se complètent, la sensibilité de sa mère, la nature robuste de son père (1). Peu d'imagination, chez eux comme chez lui: « L’imagination, d’où me vient-elle? demandera-t-il à Dargaud. J’entends l'imagination de l’expression, car celle de la conception, je ne l’ai pas (2). » Enfant, il écoutait sa mère lire Afhalie; aux vacances, elle lui lira du Bossuet, du Fénelon : comme Chateaubriand, il reçut de sa mère la révélation de ces maîtres de l’harmonie, Fénelon, Racine ; mais elle dut l’écarter de Chateaubriand, « un peu trop propre à exalter l’imagination », dit-elle ; elle brûlera, s’il le faut, les mauvais livres de son fils. Elle réprimera en lui, selon ses forces, l’éveil du génie romantique, « cette inquiétude d’esprit qui le transporte toujours dans un avenir idéal », — écrit-elle, — cette poésie qui parle « le langage des passions ». Le vrai chef de famille, l’oncle de Montceau, maîtrise aussi le jeune poète; autoritaire, il lui impose les sciences exactes, 1l lP’assagit :

Votre main, à la fois indulgente et sévère, Corrigea mes erreurs, prépara mes succès,

lui dira Lamartine; à l’Académie de Mâcon où son oncle le fera entrer, il lira des vers classiques, recevra des conseils classiques (3). Autour des Méditations naissantes, que de maîtres de raison classique !

Dans ses promenades d’enfant, aux environs de Müilly il avait entendu un vieil ami lire le Phédon, et il avait rêvé de la Grèce en regardant se coucher le soleil; à Bussières comme à Belley, des « prêtres de bonne compagnie » lui avaient formé une intelligence fine et noble; il avait recherché, parmi ses camarades, ceux dont le goût était délicat, et il s’était formé entre eux « une sorte de confraternité d’élégance ». Même dans la fougue de l’adolescence, leurs esprits étaient de belle race. Virieu l’attirait par un

(1) Mot de Lamartine à Dargaud, cité par pes CoGNETs. /a Vie intérieure de Lamartine.

(2) Zbid.

(3) Par exemple, semble-t-il, pour l’Hymne au Soleil en 1818.

air de Socrate, par une gracieuse et fière « apparence d’empereur romain dans sa fleur », — Virieu, conseiller de sagesse et de travail (1). Louis de Vignet lui présentait l'apparence d’un Werther, l’image d’une mélancolie maladive, et, de ce romantique, lui viendront les plus classiques avis contre «les passions et le vague de l’âme et la fièvre d’une imagination oisive », contre « sa mélancolie volontaire », contre l'exemple de Byron. « Emportez-moi comme elle, orageux aquilons, cela est bon dans la vie du pauvre René, cela ne vaut rien pour toi, » lui écrira-t-il; ou encore : « La mélancolie, les songes, les dégoûts de la vie présente, le désir de la mort, voilà les cordes funestes auxquelles je te conjure à genoux de ne jamais toucher (2). » Autour des Méditations naissant:s, que de sauvegardes contre le romantisme |

Lui-même, — « tout lumière au dehors, au dedans tout repos », comme il dit dans des vers d'enfance, — il se met en garde, dans ses Adieux au collège de Belley, contre « les passions », « la tourmente ». Sans doute, la tourmente viendra, elle est venue déjà dans ses goûts qui décèlent un romantisme encore indistinct. Il est « blessé » par Montaigne ; il lit la Bible et les Confessions de Jean-Jacques. Quelques visions rapides ont éclairé, à l’en croire, de lueurs romantiques sa jeunesse errante : Mme de Staël entrevue, Byron sur le Léman dans la tempête, la Vallée-aux-Loups. Pourtant, c’est l’Italie qui sera sa première halte, celle des modernes, de Corinne, mais celle des Anciens surtout (3) : toujours il pleurera l’antique Italie, et même sa langue classique à « l’accent nerveux et grave ». Il en rapporte, pour ses années d’ennui, des rêves élyséens (4).

Ses vers de jeunesse ressemblent à ces rêves. Devenir

(1) Cf. LATREILLE, « La jeunesse de Lamartine » (Correspondant, 10 mai 1922, p. 418).

(2) Zbid., p. 442. >

(8) V. son « Carnet de voyage », publié par M. R. Doumric (Correspondant, 25 juin 1908). — Cf. Nouvelles Méditations, XIX, et Dernier chant du pèlerinage de Harold.

(4) Lettre à Virieu, 3 août 1814.

poète, pour lui, n’est-ce pas ressembler à ces poètes aimables et surannés que ses premières années avaient entrevus, — ce vieux rimeur qui répandait de la poudre d’or sur ses feuilles ornées d’alexandrins (1), ce poète anacréontique de Grenoble dont il avait envié la gloire. La Harpe avait formé son goût, Parny son talent (2). Il entreprenait des épopées, des tragédies, où devaient se mêler romantisme et classicisme : son Clovis, par exemple, devait être un alliage de Platon et de merveilleux chrétien, « du merveilleux platonique et du merveilleux chrétien fondus ensemble » (3); son Saül, « du Shakespeare écrit par Racine (4) ».

Les Méditations s’élaborent dans l’air classique et romantique des premières années de la Restauration, auprès de sensibilités fines, de goûts délicats, — Julie Charles, Virieu. Celui-ci lui demande de ne « pardonner qu’à ce qui est excellent », — «il n’y a de bonne poésie que la divine » (5), — et en même temps, le pousse vers des voies nouvelles, loin des « formules usitées et banales », des « reliquats de la poésie mythologique qui nous glacent ».. Au cœur du poète naissant s’entre-croisent des influences de Pétrarque et de Jean-Jacques, de Parny et d’Ossian, de Byron. On pouvait voir en lui l’un de ces pionniers des littératures étrangères, qui reprenaient à leur compte le livre De l’Allemagne : en entrant à l’Académie de Mâcon, en 1811, il avait prononcé un discours sur l’avantage des lectures étrangères ; mais il avait ajouté « que les Français ont reçu éminemment en particulier ce goût qui sait choisir et perfectionne tout »; il s'était gardé de conseiller l’imitation des étrangers, « de mauvaises copies de modèles dangereux (6) ».

(1) Préf. de 1849 des Méditations. — Ce vieillard serait M. de La Cense, selon M. Lanson, M. de Vaudran, selon M. Levaillant (R. des Deux Mondes, 15 nov. 1924).

(2) Cf. P..M. Masson, « Lam. et les deux Éléonores ». (R. d’hist. litt., 1913.)

(3) Lettre à Virieu, déc. 1818.

(&) Corresp., t. I, p. 319.

(5) Lettre du 26 janv. 1818. (Dovwmtc, Lettres d'Elvire à Lamartine, p. 96.)

(6) Procès-verbal du secrétaire de l’Ac. de Mâcon (Revyssté, La

Au vrai, le romantisme n’a effleuré qu’à peine le caractère de ce poète né d’un douloureux amour, mais fort d’une volonté de travail qui révèle « un homme », — selon le mot de Talleyrand à l’apparition des Méditations. Julie Charles à peine morte, il se jette, pour fuir les « rêveries de l’oisiveté », « les idées fixes et sans fond », sur son manuscrit de S'aül (1). Il se raidit, il se raidira toujours contre le désespoir qui déprime ; prompt aux brusques sautes d'humeur, aux revirements imprévus (2), écoutant toujours la « conscience qui nous dit : Travaillez.. Travaillez pour pouvoir dire au dernier moment : ..….j’ai été utile à moi-même, j'ai accru mes idées. » (3), il ne s’attarde pas dans le marasme : « Oublions, oublions, c’est le secret de vivre (4)... » Oublions, c’est-à-dire : travaillons. Lamartine corrige avec application ses Méditations. Il en prépare la publication et le succès avec une ténacité victorieuse ; et, de ce succès, il sait tirer un juste profit temporel (5).

Est-ce là le rêveur du Lac, de l’Isolement? Est-ce lui que nous livrent les Méditations, en une confession romantique? Ce volume, où nous croyons trouver les chapitres successifs d’un roman d’amour, est-il vraiment le roman de Lamartine? Ce sont les commentaires de 1849 qui l’y mettront. L'aventure enfermée en ces vers vaporeux n’est ni précise, ni personnelle. Les héros n’en sont pas des êtres d’une heure. Elvire est à la fois Mme Charles, l’Italienne Graziella ; le personnage du Vallon est à la fois Lamartine et Virieu. Comme les classiques, il fond en un même type les

Jeunesse de Lamartine, 1892, p. 130-133.) Sur la faible influence qu'ont eue sur Lamartine les littératures, cf. Paul HazarD, À. des cours et conférences, 1922. — Les lectures étrangères n’ont pas tou jours en lui des résonances romantiques : Werther, par exemple, provoque en lui non pas le mal du siècle, mais « du goût pour le travail, le grec » (Corresp., 1, p. 177).

(1) Lettre à Virieu, 23 janv. 1818.

(2) Corresp., t. 1, p. 170.

(3) Zbid., p. 248 (à Virieu, 30 juin 1810).

(4) Nouvelles Méditatiors : Les préludes, v. 145 sqq.

(5) « Je n’y cherche que l'utilité, c’est-à-dire des facilités pour arriver à mon but, » dit-il de la poésie, dans une lettre à miss Birch,

traits épars sur des visages divers. L'homme qui dit : « J’ai vécu, » et dont le front est « blanchi par le temps », le philosophe anxieux de l’ Homme n’est pas ce poète de trente ans. Il oublie le Lamartine d’un jour, ou plutôt il lui fait jouer un rôle poétique, lui confère la dignité d’un symbole : « Pour écrire à d’autres, disait-il à Virieu, il faut que je me monte jusqu’à un certain point la tête, et que je me fasse. un caractère de convention (1). » Un caractère de convention, ce mot s’appliquerait plus d’une fois aux Méditations : de là, ce qu’elles ont peut-être de factice, mais aussi une signification générale, et ces corrections qui en effacent les traits particuliers, l’anecdote éphémère (2).

Quelques noms, il est vrai, ou quelques initiales, les situent dans l’espace : La Roche-Guyon, le lac du Bourget, le golfe de Baïa ; et tel vallon, telle montagne, tel clocher ont leurs noms aussi, que le lecteur devine. Mais Lamartine ne copie pas des paysages précis ; il leur emprunte plutôt de larges symboles, en confond les traits divers. Il place un lac, — sans doute le lac du Bourget, — dans le paysage de Isolement, au pied du Craz; et aussi des palais, des chaumières. Il semble méditer sur « la montagne » par excellence, à l’ombre « du vieux chêne » entre les vieux chênes. Il est «au bord des lacs mélancoliques », et non point du seul lac du Bourget. « Au lieu de lac mélancolique, dit le Joseph Delorme de Sainte-Beuve, mettre lac bleu. » Mais Lamartine est moins romantique que Joseph Delorme.

Moins romantique par l’âme comme par la couleur. Sans doute, le byronisme jette de brefs et durs éclairs dans les Méditations; le désespoir y gronde ; mais le poète réfute son propre byronisme, en efface les traits les plus sombres (3), songe à « anéantir » son hymne de déses-

le 5 janv. 1821. (Doumrc, « Le mariage de Lamart. », R. des Deux Mondes, 197 sept. 1905.) — Cf. les « Souvenirs de M. de Sainte- Aulaire », pub. dans la R. de Paris, juil. 14925.

(1) 30 nov. 1814. ,

(2) Par exemple dans le Lac, ou la correction de pleuré en révé dans l’Zsolement.

(3) Dans l’Homme.

poir (1), ne le conserve que pour y répondre. Ses premiers lecteurs, comme Genoude, voient en lui le défenseur de l’ordre chrétien en face de Byron (2); et si quelqu'un le traite de Byron, c’est de « lord Byron coiffé à la française » (3), ou de « lord Byron français » (4). Français, sans doute, par cette raison qui brille sur les pires orages. Il chante « l’hymne de la raison » ; il entend « la voix de l’univers » dans l’intelligence humaine. « Dieu, pour le concevoir, a fait l’intelligence ; » elle impose à cette poésie rêveuse le ferme dessein d’un plan.

Ces élégies, en effet, obéissent à une classique composition ; cette poésie d’une molle fluidité repose sur une trame solide ; jaillie de l’âme, elle se soumet au labeur patient : aux lettres du poète, à ses manuscrits, on peut suivre ses tâtonnements, ses scrupules. Il attache plus de prix à ses épitres, conformes aux modèles classiques d’un genre consacré, qu'aux pièces vaporeuses qui ont mieux servi sa gloire. Il est aisé de saisir la filiation de cette jeune poésie, parmi les maîtres du passé. Dès 1820, un Feletz citait au nombre des « réminiscences » des Méditations des vers de Louis Racine, de J.-B. Rousseau. Le classique Léon Thiessé reconnaissait, dans ce jeune poète qui pouvait lui-même « devenir classique » un jour, des souvenirs de Pascal, de Louis Racine (5). Grands échos du passé ; rouille du vieux temps, aussi : que de « chars », dans ces vers, — chars de la nuit, de l’aurore, de « la reine des ombres », — que de Zéphirs et d’Aquilons, d’astres au front d’argent et de rois brillants du jour, que de lambeaux fanés du dix-huitième siècle des Léonard (6), des Thomas (7), et que de figures

(1) Lettre à Virieu, 427 déc. 1818.

(2) Le Conservateur, t. VI, p. 508.

(3) SrenDpxaL, lettre à R. C., 29 déc. 1821.

(4) Imbert GaLors, lettre de 1828 (dans: V. Hugo: Laitt. et phil. mélées, p. 362).

(5) Revue encyclopédique, t. VIII, p. 72-83, oct. 1820.

(6) « L’océan des âges » du Lac. D'ailleurs, et sans doute avant d’avoir lu Léonard, Lamartine avait dit, dans ses Adieux au collège de Belley, en un hémistiche fort semblable : « Sur l’océan du monde. »

(7) Pour le : « O temps, suspends ton vol », du Lac; pour : « Sur

le

antiques, quelle galerie classique de lieux communs, de Catons, de Brutus..

Peut-être, il est vrai, à les lire dans l’ordre de leur composition, saisirait-on dans ces Méditations une évolution vers le romantisme : le thème du Golfe de Baïa, repris dans Le Lac, s’y orchestre en style romantique ; la « Mélancolie », personnifiée, qui s’asseyait, en déesse classique, au bord du golfe, flotte en un sentiment universel sur le lac; les mêmes rimes, les mêmes mots, la même vision des jours qui fuient et de la barque qui glisse, passent du monde d’Horace au monde de ia sensibilité moderne. Les rêves désabusés ou la paix de la retraite, que personnifiait une image classique dans Adieu, — «Tel un pilote octogénaire.….,» — éveillent des images plus confuses et plus obsédantes dans la Foi (1). Le poète passe du style allégorique au style symbolique. Ou encore des blasphèmes classiques du Désespoir (2) aux blasphèmes byroniens de /’ Homme (3). Un mot, découvert, pour ainsi dire, en Allemagne par son ami Virieu, devient à ses yeux le tout de l’âme et de la poésie : l’infini (4). Avec lui, c’est le romantisme qui entre vraiment dans les Méditations.

Les classiques du temps l’y virent-ils? En dépit de la colère d’Andrieux, des chicanes de Mme de Genlis ou de la Minerve littéraire, ils leur firent bon accueil, y reconnurent le lyrisme qu'ils attendaient, qui occupait la place abandonnée de Parny, de Millevoye. « Le roi, écrit Lamartine à Virieu, en a fait des compliments superbes : tous les plus antipoètes, MM. de Talleyrand, Molé, Mounier, Pasquier, les lisent, les récitent.. » Les maîtres de l’Université se joignent aux

les mondes détruits, » qui, d’ailleurs, peut aussi bien venir de Corinne (X, 1).

(1) « Telle est notre âme après ces grands ébranlements, etc. »

(2) Et presque raciniens, oserait-on dire : « Terre, élève la voix; cieux, répondez... »

(3) Et presque bibliques, oserait-on dire encore, dans ce rythme martelé de versets, aux nerveuses antithèses : « Gloire à toi, etc. »

(4) Lettre à Virieu, 21 oct. 1818. — Non pas que le mot soit absent des Méditations avant cette date, mais il ne semble y avoir nila même nuance, ni la même place.

antipoètes, Villemain surtout, de qui Lamartine avait peur (1). Et ce sont les pièces les plus classiques, — épîtres, pièces fugitives, — que distinguèrent les lecteurs de 1820 (2): Combien d’entre eux y devinèrent, comme le dira Sainte- Beuve à Verlaine (3), un printemps poétique et un « point de départ »?

Lamartine ne prend pas une attitude de novateur, n’entre pas en lutte avec la tradition. Respectueux de la société, des coutumes, il aspire à « s’enchâsser » « dans l’ordre établi... » : « Il faut enfin ordonner sévèrement son existence selon les lois établies... Appuyons-nous sur les soutiens qui ont servi à nos pères. Ærgo, marions-nous, » conclut-il ; il se marie. Il ne sape pas non plus « l’ordre établi » en littérature : il se soumet aux critiques, veut leur donner «moins de prise » dans ses Nouvelles Méditations (4), qui ne prennent leur apparence d’improvisation et d’inachevé que par d’ingénieux artifices (5). Une effusion comme le Crucifix se dégage d’un canevas en prose. Le poète qui prétend chanter « comme l’homme respire » reste maître de son art : une page comme ses Préludes est un morceau de virtuosité poétique, « un délassement littéraire », — il en fait

l’aveu. Sa Mort de Socrate, son Dernier chant du pèlerinage de Harold ne seront pas non plus « le déchirement sonore de son cœur » : essais de poésie impersonnelle, efforts pour traduire l’âme de la Grèce ou de Byron : « L'auteur et le héros ont deux langages opposés, » dit l’avertissement du Dernier chant (6); et les ciselures dont il pare la coupe de Socrate font songer aux c'selures alexandrines de Chénier.

-(1) Lettre à Virieu, 10 janvier 1819.

(2) Dans son article du Conservateur litt., V. Hugo s’arrête surtout au Souvenir, à l'Homme, à Dieu, à la Poésie sacrée, à la Semaine sainte, à Invocation.

(3) Dans une lettre où il situe les Méditaticns en 1819.

(4) À Mme de Raïgecourt, 28 avril 1820.

(5) Cf. M. Levarcranr, «le centenaire des Nouvelles Méditations », R. des Deux Mondes, 15 sept. 1923.

(6) Les parenthèses de précaution ne manquent pas, dans le poème de Lamartine : « O Christ, pardonne-luil » s’écrie-t-il en voyant le « sceptique Harold » négliger le pèlerinage de Jérusalem.

Son héros est « le cœur de l’homme en général » (1). Que l’on compare, pour sentir la distance de deux génies, le Childe-Harold de Byron, « poème dont rien dans les littétures classiques ne peut nous donner une idée » (2), et celui de Lamartine. Dans le premier, dans ce Harold en voyage vers la beauté classique, se réveille sans cesse le fils d’Albion et le regret de son île brumeuse, où il cherche à regagner son droit de cité; sur le Rialto, il glorifie les ombres shakespeariennes, Othello, Shylock, plus durable que cette cité (3); au-dessus des gloires romaines il place le Sylla anglais, Cromwell, «le plus sage des usurpateurs... immortel rebelle » ; il invoque, des bords de l’Adriatique, le « séjour sacré de la sagesse et de la liberté » qui l’a vu naître : «Si je vais chercher une autre patrie au delà des mers... j’aimais la mienne peut-être (4)! » Le Harold de Lamartine est le doute et le désespoir en voyage ; il incarne des idées générales ; son lyrisme est oratoire. Et Lamartine passe par degrés de la « méditation » personnelle à « l’harmonie » universelle.

Il s’y élève en contemplant le monde et l’humanité dans leur ensemble, en rêvant, dès 1821, dès 1819 peut-être, d'écrire une épopée de l’universelle humanité. Un besoin d’unité le pousse, qui est un besoin d'harmonie : l’harmonie, qui est tantôt «l’âme des cieux » (5), tantôt «l’écho qui change en harmonie

Le retentissement de ce monde mortel » (6),

tantôt la perception « des rapports mystérieux entre l’invisible et le visible » (7), n’est-ce pas l’éclectisme suprême, un éclectisme panthéiste, qui ramène le monde à Dieu et Dieu au monde, le paganisme au christianisme et le chris-

(1) Avertissement du Dernier chant du pèlerinage de Harold. (2) Ibid. (Édition Dondey-Dupré, 1825, p. 11)

(3) BYRoN, Pèlerinage de Childe-Harold, IV, 1v

(4) Zbid., IV, va.

(5) Harmonies : la Voix humaine.

(6) Zbid. : Invocation.

(7) Voyage en Orient.

tianisme au paganisme, comme dans la Mort de Socrate, la vie intérieure du poète même à une pacifique unité, le moi du poète à l'humanité? Il va chanter, maintenant, hymne de la vie et de la mort sans y mêler ses attaches personnelles, sa propre vie bornée. Une harmonie comme sa Pensée des morts prête une voix aux deuils des autres hommes, au moment, — Lamartine en convient, — où «rien n’était triste dans sa vie, rien vide dans son cœur ». Son père, sa mère vivent encore, et il pleure sur « la mère ravie » à ses enfants, sur « l'ombre pâle d’un père ». C’est l’étape du repos, des joies domestiques dans la lumière de Pitalie : « Mon cœur était plein sans déborder, » dira-t-il dans le commentaire d’une Harmonie. Age de plénitude et d'équilibre, « années de sérénité... silence des passions (1), rêves sans tristesse, effusions sans trouble, moment où l’homme modéré ou dégagé peut dire: Je suis heureux (2), » où il s’appuie à l’ordre social et le chante :

Il fonde les cités, familles immortelles Et, pour le soutenir, 1l élève les lois,

Qui, de ces monuments colonnes éternelles, Du temple social se divisent le poids (3).

La poésie s’accorde à l’âme en vers simples, en tranquilles élévations : «Si elles ont un mérite poétique à mes yeux, dit Lamartine de quelques strophes qu’il adresse à Virieu, c’est dans la simplicité du style, si difficile à garder avec nos rythmes. » Il lui semble que le goût du jour, — et sans doute Sainte-Beuve l’en a-t-1l persuadé, dans leurs entretiens, — entraîne la poésie moderne vers un lyrisme naturel ; il entreprend « des vers d’un nouveau style, moins pompeux, moins solennel, d’après ce qu’il a vu et entendu à Paris » (4). Il ménage les « antipoëtes ».

Les jeunes romantiques s’étonnent même de sa prudence, l’appellent le poète de prosateurs. Dès 1820, Soumet ten-

(1) Harmonies : Invocation, Commentaire.

(2) Lettre à Virieu, 11 déc. 1828.

(3) Harm. : l'Humanité.

(4) Lettre à Virieu, 4°r août 1829.

tait de tourner ce reproche en éloge. Mais peu à peu la distance s’accroissait entre les champions du romantisme et ce gentilhomme dédaigneux des luttes littéraires, qui s’informait de loin, sans empressement, des efforts de la Muse française, refusait de se laisser enrôler. Il ne se commettait pas parmi ces téméraires, et la Muse lui rendait colère pour mépris. Émile Deschamps, Guiraud, Soumet complotaient sa ruine : « Il se permet en vérité de ces négligences, de ces fautes d'orthographe et de langue (1)... ;» ils firent foudroyer ces fautes et ces négligences par une main impitoyable et obscure. « Elle est en vérité fort amusante, dit Lamartine de la Muse, dans une lettre à Genoude. C’est le désordre au lieu du génie (2). » Il reste à un égal écart du parti académique et des doctrinaires qui siègent sur le canapé de la rue du Cherche-Midi autour de Victor Hugo : « Amis et ennemis disparaïîtront bientôt, et les deux absurdités rivales, en s’écroulant, feront place à la vérité en littérature : vérité dans les sentiments, force et sûreté dans l’expression (3).»«Je ne suis ni classique comme vous l’entendez, ni romantique comme ils l’entendent, » dit-il encore à Genoude (4) ; et à Victor Hugo : « On se bat dans les ténèbres, dans un temps comme celui-ci où tout est confusion (5). » Il ne consentit pas à se battre dans les ténèbres, à s’enfermer dans un camp. Il demeura, — comme le déclare l’un des romantiques qui lui restèrent fidèles, Alfred de Vigny, — « en rapport avec tous les cœurs (6). »

Loin des cénacles parisiens, il communiait sans doute avec les grandes émotions de son temps ; et, quoiqu’elle se refusât à chanter Napoléon, sa poésie ne restait pas insensible à la « muse des derniers temps » (7). Mais elle gardait ses anciennes parures, ses « cheveux d’ébène », ses « célestes

(1) E. Deschamps à Guiraud, 4 oct. 1823.

(2) 22 mars 1824,

(3) Correspondance, t. II, p. 265.

(4) 13 juin 1824.

(5) 13 nov. 1823 (R. de Paris, 15 avril 1904). (6) À V. Hugo, 3 oct. 1823.

(7) Dernier chant du pèlerinage de Harold, v. 1.

lambris », ses « astres des nuits », ses chants du cygne ; elle ne renonçait ni à ses Phébés, ni à ses Parthénopes, ni à ses Arachnés, ni à ses Philomèles, ni à ses urnes (1); et l’on murmurait dans les rangs romantiques. « Il n’ose pas toujours dire les choses par leur nom, déclarait Vigny : l’eau qui sort d’une wrne écumeuse au lieu d’une bouillotte (2). » « Ah! disait Nodier, j’ai souvent entendu chanter dans les bois de Milly cet oiseau des heures du sommeil... ; mais il ne s’appelait pas Philomèle, il s'appelait le rossignol. Quant à l’urne, je la condamne impitoyablement : une autre fois, je vous en supplie, dites vase, dites jarre. » Lui, cependant, il allait de lui-même aux mots nobles, aux expressions vagues ; il simplifie, il amplifie ; il domine les choses et la mêlée littéraire, comme la nature du haut du Craz.

Il jette parfois une œuvre dans cette mêlée : son Harold, par exemple, illustration du romantisme, exercice de poésie nouvelle. « C’est du romantisme le mieux conditionné, » écrit-il à Mme de Raigecourt (3). Il y jette aussi, parfois, un conseil ; il demande au jeune cénacle de s’affranchir des vétilles d’écoles, des querelles de forme, « de l’hémistiche et de la diphtongue », de s'élever à de plus hautes ambitions, mais prudemment : « Allez doucement dans le début, suivez la pente et le courant de l’opinion qui se forme ; ne la devancez pas trop, autrement vous ferez un haro universel ! On vous donnerait un nom, et tout serait dit en France (4). » Aux vers que lui adresse Sainte-Beuve, il répond par des conseils de correction, d’amicaux reproches, — d’une amitié qu’on ne pardonne guère (5). Quand il entre à l’Académie, en 1830, il y apparaît comme un arbitre impartial, apportant noblement son témoignage à ses cadets, vantant cette « révolution » qui « nous détache d’une Muse sans individualité ».

(4) V. aussi l’inévitable statue de Memnon : Nouv. Médit. : Bonaparte, V. 36 ; Dern. chant du pèler. d'Harold, v. 20. — Cf. Médrtations, l’'Entihousiasme, vers 76.

(2) Souvenirs de Juste OLIVIER, p. 16.

(3) 22 janvier 1825.

(4) Lettre à V. Hugo, 14 sept. 1823, dans R. de Paris, 15 avril 1904.

(5) Secondes Harmonies : Épître à M. de Sainte-PBeuve.

Mais ce n’est pas au romantisme qu’il veut ouvrir les portes de l’Académie, c’est au génie : « Sans acception d’écoles…, vous vous placerez, comme la vérité, au-dessus de tous les systèmes. Tous les systèmes sont faux; le génie seul est vrai... »

Tous les systèmes sont faux... Ces mots, en cette année où triomphe le système romantique |

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