III. — LE CLASSICISME DE ( LA MUSE FRANÇAISE
Un système exige une école, et une école exige un nom. Celui de «Muse française» peut s’appliquer à d’autres poètes encore qu’à ceux qui s’enveloppèrent, de juillet 1823 à juillet 1824, sous le « manteau bleu » (1) de la Muse française ; il peut s’étendre à tout un cénacle qui survivra à l’éphémère revue de 1823, cénacle où les humeurs sont diverses sans doute, mais qui se groupe dans les mêmes foyers, autour de Nodier, autour de Hugo, accaparé par des éditeurs qui mettent dans le format, la typographie et les gravures, le ton romantique. Ce ton romantique est aussi dans les salons où les moindres vers produisent des exclamations enthousiastes (2) et le susurrement précieux d’Émile Deschamps : « Châmant (3). » Il est dans les théâtres, où les spectateurs s’exaltent, s’évanouissent comme au Léonidas de Pichat, dansent des fandangos échevelés pour célébrer une victoire romantique. Il est dans les mots, les cris, la coupe de l’habit, l'allure et l’accent. Mais est-il dans les esprits?
On dit qu’en un contrat sur parchemin gothique Rédigé par Lefèvre et par Deschamps relu,
Ils ont tous griffonné leur mépris absolu
Pour les sois écrivains dont la classique race
Les fait bâiller au nom de Virgile et d’ Horace (4),
) Ém. Descxamps, XIe livraison de la Muse française. ) Mme ANCELOT, Foyers éteints, 1857, p. 125.
) A. Ka, les Guépes, 19 déc. 1875.
4) Baour-LorMraAN, Encore un mot, 1826.
ainsi les accuse Baour-Lormian... Aucun contrat ne fut jamais plus mal observé. Le romantisme, en fait, était souvent pour les poètes de ce cénacle chose apprise et acquise : plus d’un n’était qu’un classique converti, et mal converti. Un Gaspard de Pons, par exemple, n’était venu au byronisme qu'après avoir suivi les traces des libertins du dixhuitième siècle, raillé les amours d’Atala, l’anglomanie littéraire,
S’ul vous faut des bandits, hélas!
Pourquoi les prendre à l’ Angleterre (1)?
et s’être attardé à « relire encore et Gresset et Laclos » (2) : la Muse française, par la plume de Vigny, l’accueille comme un enfant prodigue, un romantique de fraîche date, sorti « du sentier des Bertin et des Parny »; mais il ne se prend pas au jeu de sa propre frénésie ; et quand ses amis évolueront vers un romantisme plus décidé, il grondera, en reproches aigres-doux. Les Lefèvre et les Deschamps ont grandi dans des salons classiques, auprès de pères au goût classique, qui leur ont fait admirer « les dernières colonnes du dix-huitième siècle », Lebrun, Ducis, M.-J. Chénier,
Fontanes qui veilla, flambeau pur et brillant Comme un autre Boileau, près de Chateaubriand,
comme dit Émile Deschamps ; ils ont été élevés « dans le respect de Gentil-Bernard », ont cru « que Saint-Lambert était un grand homme » (3) ; fils de bourgeois, ils sont entrés dans les carrières bourgeoises. Un autre, un Vigny, a reçu la sagesse du dix-huitième siècle, auprès de parents déjà vieux, mais dont le cœur et l’esprit restaient jeunes : sa mère était une de ces têtes raisonnables, ironiques et froides qui furent la parure du dix-huitième siècle; elle avait fait aimer à son fils les peintres classiques qu’elle imitait ; elle rédigea pour lui, au moment où il entrait
(1) Épître sur les dangers de la haute littérature. (2) Épitre sur les infortunes de la jeunesse. (3) J. Lerèvre, Vespres de l’abbaye du Val, 1842, t. II, p. 48.
dans sa vie d’homme, des conseils de prudente morale, sans illusion ; et c’est avec la même clairvoyance qu’elle gourmandait son style romantique; mais aussi, que de remarques justes et fines, que de leçons pour le génie laborieux de ce fils, pour ses amas d’ellipses et d’inversions : « C’est à refaire, car on écrit en français pour des Français ! » Ou encore un Victor Hugo avait pour mère une bourgeoise froide et ironique, pour père un soldat lettré, qui fréquentait les classiques anciens, l’Zliade et surtout les Latins : ce père destinait son fils aux mathématiques, et, à la « longue rêverie » de cette enfance de poète, 11 imposa des « études exactes » (1). Par leurs origines, par leurs premiers maîtres, ces romantiques de la Muse sont maintenus au seuil d’un timide romantisme.
Leur grand maître, celui qu’ils glorifient dans la disgrâce, est ce Chateaubriand du parti de l’ordre qu'ils opposent au satanisme de Byron : « Childe-Harold et René r’ont aucun trait de ressemblance, » affirme Guiraud (2). Un autre maître qui se mêle en personne à leurs luttes est ce Charles Nodier, génie bonhomme, à la fois ironique et ingénu, enthousiaste et mystificateur, toujours prêt à désavouer ces histoires de vampires où il se divertit. Dès longtemps, une sorte de duplicité souriante a fait de Jui un conteur romantique et un critique classique. Il attaquait, en 1802, Chateaubriand dans un Parnasse du jour anonyme, couvrait de fleurs Andrieux, M.-J. Chénier; un peu plus tard, il était le romantique des Tristes; un peu plus tard encore, inaugurant un cours à Dôle, il faisait amerde honorable au « beau classique » : marche capricieuse où il rencontrait tour à tour classicisme et romantisme, les mêlait. Dans son cours de Dôle, il citait pêlemêle Delille, La Harpe, Chateaubriand, vantait Shakespeare, prônait le drame (3). Il allait s'enrichir d’exotisme en Illyrie, puis revenait en France attaquer le roman-
(1) Les Rayons et les Ombres, préface.
(2) Muse française (édit. Marsan), t. II, p. 7.
(3) Jean Larar, Tradition et Exotisme dans l’œuvre de Charles Nodier, p. 343-354.
tisme : « Je dis, écrivait-il en 1814 dans le Journal de l’'Empire, que le genre romantique est une invention fausse. ; » il servait la politique littéraire de l’Empire ; puis il s’avisa, après 1815, de mêler au classicisme du Journal des Débats quelque indulgence pour « l’école mélancolique ». Après 1820, il glissa, de son allure nonchalante, vers les jeunes poètes, osa railler, dans la classique Quotidienne, «les classiques » qui régnaient « au nom d’Aristote sur la littérature européenne » (1). Jeune d’une jeunesse que l’âge ne désarmait pas, il voulut plaire aux jeunes, publia des «songes romantiques », des « voyages romantiques », anima la Muse française de spirituelles escarmouches ; mais il ne fut pas un ami sans réserve ni reprises : il mit le buste de Hugo dans son salon, mais il se garda de consacrer ses œuvres par des éloges éclatants, égratigna les Orientales, — faux candide qui manœuvrait avec adresse, collaborant à la Muse, haussant les épaules aux « sottes critiques de la Muse » (2), consolant tout bas ses plus vieux amis des coups des plus jeunes... Il est d’une autre génération que la nouvelle pléiade, et déjà d’un autre monde. Il sera sévère pour la publicité orageuse de Hugo ; il sera Le « Néophobus » dont les critiques irriteront Augustin Thierry. Il a distingué la cause du genre romantique de celle du genre frénétique, — et c'était peut-être distinguer le romantisme classique du romantisme romantique, « ce genre souvent ridicule et quelquefois révoltant qu’on appelle en France romantique (3) ». Le romantisme qui se forme auprès de ce maître hésitant entre-croise la flânerie à la passion, la parodie au lyrisme.
La jeunesse de la Muse française n’a pas oublié non plus
(4) 11 mars 1823.
(2) Lettre à V. Hugo, 18 décembre 1823.
(3) Préf. du Château de Saint-Aldobrand, 1821. — Cf. préf. de Trilby (4822) : « Personne n’est plus disposé que moi à convenir que le genre romantique est un fort mauvais genre, surtout tant qu’il ne sera pas défini, et que tout ce qui est essentiellement détestable appartiendra, comme par une nécessité invincible, au genre romantique... »
ses maîtres de rhétorique. Dans ses rangs, les libéraux comme Belmontet, Desjardins, jettent sur ses fleurs de lys un coin de toge romaine (1), les royalistes, comme Hugo, restent pénétrés de leur Tacite et de leur Virgile (2). Hugo jeune connaît mieux l’ancienne Rome que l’ancienne France : quand il chante la statue de Henri IV, il laisse voir, — il l’avouera, — qu’il a appris au collège moins d’histoire de France que de latin. Assurément, il a senti passer le grand souffle de son temps, il a défendu Atala contre les railleries de sa mère, suivi la marche triomphante de Chateaubriand, de Lamennais. Mais il s’est attaché d’abord à François de Neufchâteau ; et sans doute il raille les cours du classique libéral Tissot, mais il y assiste ; il s’excuse de chanter l’Enseignement mutuel cher à la Minerve, mais il le chante, en invoquant l’exemple des classiques, de Fénelon, de Pascal, contre les foudres religieuses et
cet appareil de pouvoir monacal, Que Fénelon craignait et dont riait Pascal.
Dans leur art, comme dans leurs doctrines, les débutants du Cénacle vivent de souvenirs classiques.
Leurs propres audaces les effraient. Un jour d’octobre 1823, l’un des chefs de la Muse, Alexandre Guiraud, rencontre le classique Edmond Géraud, écoute ses objurgations : le Bordelais conjure le Toulousain de sauver son talent « de la fréquentation des écrivains romantiques, les Nodier, les Hugo... ». Et Guiraud, sans se compromettre, «excuse tout doucement ses amis » (3). Avec quel scrupule son ami Soumet ne corrige-t-il pas un vers de sa Clytemnestre, où une épithète enjambait l’hémistiche : il prêche le travail, la simplicité. « Point de précipitation, des vers
(1) Desjardins, qui célébrait, en 1822, les Brutus et évoquait Corneille, leur poète, — Belmontet, qui chantait, en l’honneur de Talma, « Corneille, vieux foyer d’où sortit toute Rome, » « Racine, astre des vers aux rayons délicats. » (Talma, Toulouse, 1819.) — Cf. L. Sécué, le Cénacle de la Muse française.
(2) A. GurarD, Virgile et Victor Hugo.
(3) L. Séomé, loc. cut.
simples et la plus grande pureté de style. » Ses accès même de romantisme lui inspirent des remords : a-t-il risqué, en imitant Schiller : « Prends ce mouchoir, gage de ma tendresse, » il s'excuse. Peut-être faudrait-il : « Prends ce tissu. » Un classique, comme Andrieux, fait grâce à Guiraud, crédit à Soumet (1). Ce sont des enfants perdus du classicisme. Un jour viendra, — un jour de 1824, — où Soumet sacrifiera La Muse à l’Académie, fera solennellement, en face d’Auger, acte d’ « orthodoxie littéraire »; un jour aussi où Guiraud s’écartera du romantisme qui s’écarte de la religion. « En 1820, écrira Saintine dans une notice, les classiques étaient représentés. par MM. Étienne, Jouy, Arnault, les romantiques par MM. Soumet, Guiraud et Lebrun. En 1830, les classiques étaient MM. Lebrun, Guiraud, Soumet.. » Et Michel Pichat aussi, s’il n’était pas mort avant 1830, -—- Pichat qui avait eu son heure triomphale à la tête du jeune groupe, quand son Léonidas, dans une brillante soirée de 1825, mettait, disait-on, en fuite les « Mèdes » du Théâtre-Français, mais qui donnait là, dans ses vers fleuris d’inversions, l’une des dernières tragédies classiques : « des vers simples, et la plus grande pureté du style, le vers de Pichat est toujours une ligne droite, » écrit Soumet à Guiraud, le 20 décembre 1820. La prudence et la sagesse règnent parmi ces jeunes gens.
L’académisme même, parfois. Dans l'attitude sculpturale d’une Delphine Gay, les classiques croyaient reconnaître leur Muse aussi bien que les romantiques ; ils la mettaient en garde contre l’exemple des jeunes poètes : « Ne souffrez pas, lui écrivait Auger en 1824, que les heureux dons de votre imagination soient pervertis par je ne sais quelle fée à la mode... » « Votre simplicité est classique, » lui déclare Jouy en 1825 ; et Daru à la même époque : « Vous êtes le soutien de l’ancienne école. C’est que cette ancienne école est la bonne » Les romantiques revendiquent pourtant cette muse d’Académie ; ils ne répudient ni la noblesse ni la raison, et leur génie est même opprimé
(1) Ibid., p. 119 et 47-52.
parfois par leur raison bourgeoise : un Jules Lefèvre, par exemple, malgré sa voix caverneuse, sa mèche romantique, son talent « plein de sève et d'énergie », à en croire le Conservateur littéraire, malgré le marasme et l’opium, demeure prisonnier : « Ma parole se refuse à exprimer mon âme, » gémit-il, comme gémit Mme Amable Tastu, l’une des Muses de la Muse :
L'esprit captif qui dans mon sein demeure Bat vainement les murs de sa prison.
C’est que le génie aventureux s’inquiète de ses propres audaces, se les interdit, se réprime lui-même : dans la Muse française même, Émile Deschamps tend la main aux hommes d’autrefois : « Dans la situation particulière où se trouve la littérature en France, il est très utile que les corps académiques opposent une digue puissante au système d'innovation aventureuse de quelques-uns de nos jeunes poètes. ; » il veut imposer au « Pégase du dix-neuvième siècle deux cavaliers dont l’un tienne la bride et l’autre les éperons : de cette manière, il ne pourra ni s’emporter, ni s'arrêter » (1). Tout en suivant les modèles étrangers, il n’évite pas de « retomber dans les moules français du dernier siècle », parce qu’il pense, comme il le dira dans une préface de 1841, « qu’à tout prendre, il vaut peut-être mieux quelquefois ressembler à son père qu’à son voisin » : il est de ceux qui, avec l’âge, ressembleront de plus en plus « à leur père »; il ne voudra pas déroger dans le romantisme turbulent et plébéien qui se déchainera après 1830... « ...Quelques-uns de nous ont péché, écrira-t-il à Elim Mettscherski, il leur plut, Liüttéraires frondeurs se faire rois des halles. »
(1) L’année suivante, en octobre 1825, V. Hugo se présentera de même auprès de Lamartine, les rênes en mains :
Montés au même char.
Nous tiendrons pour lutter dans l’arène lyrique, Toi la lance, moi les coursiers.
(Odes et Ballades, III, I.)
il aura pour la bohème romantique le sourire froid du sceptique …Maint poète Se plaint chez Tortoni que son astre fatal (1).
Ce bourgeois de Paris incarne le romantisme discret et raisonnable des débuts de cette Muse française, qui fut un «salon et même un boudoir », selon le mot de Véron, un boudoir assez semblable à ceux du dix-huitième siècle.
Elle fut aussi un oratoire, et les cœurs s’y efforcèrent à la sagesse comme les styles ; elle sent avec épouvante les forces menaçantes que recèle un romantisme sans frein. Sans doute Jules Lefèvre byronise, mais Saint- Valry le blâme de son byronisme et dénonce, dès 1823, dans son Parricide, « presque tous les défauts de l’école romantique qui s'élève. » Ulric Guttinguer, qui apporte de Rouen à la Muse toute la jeunesse de ses quarante ans eb toute sa candeur, s’en tient aussi à un romantisme idéaliste, sentimental, qui n’évoque le péché que pour le couronner de remords; dans le roman d’Arthur, qui sera son Volupté, il étalera ingénument son propos d’édification, à la gloire de la vertu lénifiante des classiques ; il se proposera d’arracher les vers de Byron des mains de la jeunesse : « Dans quel abîme d’abrutissement lord Byron n’a-t-il pas vécu? » Et il lui proposera les chefs-d’œuvre de la sagesse classique : Saint François de Sales, Fénelon, Racine, les lettres de Bossuet. « L’oncle Arthur », comme l’appellera Marie Nodier, n’est pas le seul, parmi les membres de la Muse française, à remonter la pente de la frénésie romantique : que Mme Amable Tastu, par exemple, ajoute son élégie aux élégies sans nombre de la Muse, qu’elle délaie Byron, paraphrase Shelley, s’égare vers les cimes, sa vraie nature n’est pas là; ces cimes abruptes l’effraient ; elle est faite pour les plaines coutumières, la maternité, les devoirs du foyer; elle remerciera son Ariel, en lui faisant ses
(4) Poésies d'Ém. Descamps, 1841, p. 233.
adieux, de ne l'avoir jamais entraînée dans « le chemin sublime » des génies romantiques. Même une Marceline Desbordes-Valmore, qui n’échappe pas à la fièvre de ses souvenirs ardents, de ce frisson de l’aventure qu’elle a connu dès l’enfance, de ses odyssées misérables, de ses amours sans bonheur, ce « poète maudit » qui possède le secret des musiques voilées et qui dépense son âme généreuse à admirer, à aimer, saura se résigner, dépassera l’individualisme romantique, l’orgueil de la passion; condamnée à une existence précaire, cette femme, qui ne sut jamais vaincre la destinée, luttera sans révolte dans les petites luttes de chaque jour; elle mettra tout son soin à épargner à sa fille ses illusions orageuses : « Éloigne-toi des illusions qui peuvent amener de telles épreuves; » romantique assagie, qui accepte les leçons de la vie. La Muse française ne proscrit pas le sens commun : on croirait, chez Victor Hugo, lire parfois un Corneille prosaique, à la morale sentencieuse amie des judicieuses formules :
À quoi tiennent, mon Dieu, les vertus politiques? Combien doivent leur chute à leur sort rigoureux, Et combien semblent purs qui ne furent qu’'heureux?
Un fond de vérités morales et religieuses remonte à la surface de ce lyrisme : s’il peint la douleur fatale des êtres marqués pour la solitude, il en tire une leçon de force :
Mais si de son glaive de flamme Le malheur déchire ton âme, Ami, c’est pour la féconder (1).
La sagesse règne au Cénacle.
Et l’éclectisme aussi, cet éclectisme qui est fait de classicisme ct de romantisme. Dès son coup d’essai, sa comédie du Tour de faveur, un Émile Deschamps s’établissait entre les
(1) Odes et Ballades, v, 21.
deux partis contraires, et son héros, impartial dans la lutte littéraire, se déclarait :
pour le beau, pour le vrai Le naturel partout où je le trouverai.
Le génie de ce dilettante, et de tant d’autres qui furent ses voisins de poésie, est le caprice : « J’ai suivi les impulsions de mon cœur et de mon caprice, » dira-t-il dans sa préface de 1841 ; et sa grande justification, dans ses sujets et ses inspirations, sera celle du Hugo de Cromwell et des Orientales : « Mon idée était là dans le moment (1). » Au gré de leur idée, le Vigny et le Hugo de la jeunesse entremêlent inspirations classiques et inspirations romantiques.
Chez Vigny, celui de Moïse, de la Fille de Jephté, de la Prison, quelques cris de détresse, l’influence de Byron, de Walter Scott, sont peut-être toute la part du romantisme, et elle arrive jusqu’à nous accrue des résonances de la Maison du berger, du Mont des Oliviers. Le Vigny de la Muse française n’est pas un Moïse « puissant et solitaire »; un peu de la grâce du dix-huitième siècle revit er lui. Même l’on s’étonne que ce trop joli poète, ce galant imitateur d'André Chénier soit un penseur sans illusions : « Ce qui m'a fait tort dans ma vie, dit-il, ç’a été d’avoir les cheveux blonds et la taille mince (2). » Ce pessimiste, qui médite gravement sur la vanité du « bal », commence par y danser ; à l’armée, il a pour amis d’aimables épicuriens dont il partage la gaieté ; et la « servitude militaire » est sans rigueur pour lui. Son Espagnole Dolorida, le Satan d’Eloa, sortent de quelque boudoir du dix-huitième siècle. Du Byron, de la Bible, sans doute ; mais aussi de l’André Chénier, et maints classiques. Il annote Corneille; et ne lui doit-il pas une part de son stoïcisme, une part de son idéalisme à Descartes, à Malebranche? Dans le roman de philosophie historique dont Cinq-Mars est le héros ou le
(4) Ém. Descamps, préf. des Poésies, 1841.
(2) Fragm. du « Journal d’un poète » (R. des Deux Mondes, déc. 1920).
prétexte, il tente de ressusciter l’âme du dix-septième siècle ; et dans le fond de ce tableau d’ancienne France, passent le fier profil de Corneille, ombre pensive de Descartes. Classique par son souci de la forme idéale, par ses scrupules de travail, romantique par la nuance de sa sensibilité, il tentera de réaliser cette union qu’il définira d’une saisissante formule : « un Raphaël noir. »
De même, chez un Victor Hugo, le romantisme et le classicisme ont leurs parts respectives :
Amis, dans ma douce retraite J’ai des autels pour chaque dieu (1).
Chaque dieu littéraire reçoit aussi son hommage, des Odes de 1822 aux Orientales de 1829. Mais, même quand il sacrifie au romantisme, 1l n’abjure pas les dieux classiques, la raison, la sagesse. Dans le cauchemar de Han d'Islande, il n’accepte que comme légendes ou croyances populaires le peuple des fées et des lutins ; il se garde de faire un géant de son féroce héros, de lui prêter un pouvoir surhumain ; chez lui, la folie même respecte la vérité. Son classicisme se trahit au style, aux procédés : à côté du nom de Walter Scott, c’est celui de Tacite que l’auteur du Victor Hugo raconté aurait dû inscrire pour parler de Han; à ses récits de combats, au style de ses narrations, on devine la lecture des historiens anciens ; parfois, c’est à Virgile que fait songer dans sa facture toute classique la description d’un combat singulier. Ses Scandinaves parlent comme Eumée. Et que d’épigraphes empruntées à Homère, à Eschyle, à Virgile, à Horace, à Ovide, à Tacite !
Surtout, le dix-septième siècle obsède ce Jeune poète. Des drames qu’il compose, l’un, Une conjuration sous Richelieu, met en scène une page de ce siècle où s'inscrivent les premiers noms de l’Académie, les premières œuvres de Corneille ; un autre, Cromwell, évoque à travers l’Angleterre la France des premières années de Louis XIV; en l’écrivant, l’auteur avait sous les yeux des gravures du
(1) Odes et Ballades, V, 15.
dix-septième siècle (1) ; il cherchait à saisir le ton d’une époque qui n’est pas encore l’âge classique, et dont il censure le « mauvais goût » (2). Fidèle, pour lui-même, au goût classique, il est tributaire de Corneille, — « ce génie tout moderne, tout nourri du moyen âge et de l'Espagne, »— de Racine, de Molière, de Boileau. C’est à Malherbe, par delà J.-B. Rousseau, que nous font songer les Odes :
Son nom seul a calmé les tempêtes civiles.
Tel du jeune lion qui lui-même s’ignore... (3);
c’est à Corneille qu’il demande le secret du drame politique, du vers sentence : tel personnage de Cromwell parle du ton de Sabine, avec les mêmes antithèses, les mêmes formules symétriques (4), et l’on saisit à travers ce drame des bribes du Cid, de Cinna (5), des réminiscences du
(1) F léns de Cromwell (acte III).
(2) Id. (acte V).
(3) + et Ballades, I, 9.
(£) Cromwell, I, t :
« Subir votre triomphe, adoucir votre perte Quel que soit le vainqueur toujours fidèle à tous. Périr avec Cromwell ou le fléchir pour vous. » (5) On reconnaîtra, par exemple, don Diègue dans lord Broghill : « Presque tous mes combats, presque tous mes services Sont écrits sur mon corps en larges cicatrices. J’ai blanchi sous le casque et vieilli sous l’armure. » — On retrouvera un dialogue de Cinna dans ces répliques de Cromwell (IT x) :