IV. — LE CLASSICISME DU «( GLOBE
L’éclectisme doctrinaire est ce « traité de paix » ou plutôt cette «convention d’armistice » dont George Sand parlera avec amertume dans /ndiana, cette époque Martignac, comme elle dit, qui « vit fleurir de jeunes talents malheureux d’être nés dans des jours de transition et de transaction... » C’est le groupe du Globe, si l’on veut, ou, si l’on veut encore, celui de Ladvocat, — car ce libraire lia sa fortune à l’équipe du romantisme mitigé (1), — ou le groupe des Archives philosophiques, du Lycée français, des Tablettes universelles (2), — car ces organes s’attachèrent, avant le Globe, à la cause d’un romantisme sans désordre ; ce pourrait même être le groupe du Mercure du dix-neuvième siècle, ou de la Revue encyclopédique. Le Globe, pourtant, lui a donné son vrai centre, son programme : de « chercher le vrai, d’admirer le beau sous toutes leurs formes (3) », de rester à juste distance entre « ces écoles de germanisme et d’anglicisme qui menacent jusqu’à la langue de Racine et de Voltaire » et l” « école vieillie qui n’oppose à l’audace qu’une admiration épuisée (4) ».
(1) Sur Ladvocat, cf. J. JANIN : Crit., portraits et caract. contemp.; VÉRON : Mém. d'un bourgeois de Paris, 1856, t. II, chap. 11. Sur ce romantisme mitigé de Lavdocat, v. les précautigns inquiètes avec lesquelles il présente la Mort de Socrate.
(2) Les idées littéraires que Rabbe développe dans ces Tablettes relèvent-elles du classicisme ou du romantisme? M. Andrieux a peine à classer son auteur dans l’un des deux camps (A/phonse Rabbe, 1927, p. 50).
(3) Vire, Discours de réception à l’ Académie française.
(4) Manifeste du premier numéro du Globe, 15 sept. 1824. — Sur le Globe, outre des articles de Paul JaAneT (À. des Deux Mondes,
Certes, il n’est pas pour la conciliation à tout prix, et il raille les conciliateurs de profession. Il déclare, le 14 janvier 1826, par la plume de Duvergier de Hauranne : «(Quand deux principes opposés sont en présence, l’un vieux, l’autre jeune et prêt à triompher, il se trouve toujours d’honnêtes conciliateurs qui, bon gré mal gré, cherchent à les accommoder. C’est trop pour eux de la vérité tout entière, et une vieille erreur a bien aussi son mérite ; aussi ne s’en détachent-ils que par degrés et comme à regret. C’est ce qu'ils appellent lier le présent au passé. Voilà où en est aujourd’hui la lutte entre le catholicisme et le protestantisme littéraire; chacun propose sa petite transaction, et rien n’est plus curieux que d’entendre raisonner sur les unités ces semi-romantiques dont les salons de Paris commencent à se peupler. » Le Globe est pourtant lui-même un semi-romantique. Il ne cesse de persifler le romantisme des poètes, le « romantisme hypocondriaque », « cette petite société d’amis que nous avons vue régner sur le Parnasse pendant trois ou quatre ans (1), » « la fausse mélancolie de quelques poètes qui étaient à la mode il y a deux ans (2). » Il annonce la déroute de ce romantisme-là : «Il y a dans notre capitale un petit cerele de jeunes poètes dont les odes, les élégies, les chants d’amour faisaient fureur il y a deux ans... et qui. descendent chaque jour de ce char de victoire... Unis pour se consoler, ils ont formé une sorte d’Académie des Arcades. Là, dit-on, s’instruit maintenant le procès du siècle que naguère on élevait
1er août 1879), de LaAIR (la Quinzaine, 1e7 février 1904), outre l’article de SaINTE-BEuve sur Magnin (Nouveaux Lundis, t. V) et le livre de Zxesin& (le Globe et l'École romantique de 1824 à 1830, Zurich, 1881), il faut citer un chapitre de M. Gustave Mrcxaur (« L’idée du romantisme en 1825. Une poignée de définitions », dans ses Pages de crit. et d’hist. litt., 1910) et surtout trois chapitres de son Sainte-Beuve avant les Lundis.— Cf. aussi la Jeunesse de Prosper Mérimée, de M. Pierre TRAHARD.
(1) Le Globe, t. III, p. 533,12 août 1826, compte rendu de l’« Art poétique à l’usage du dix-neuvième siècle » d'Antoine GIGUET.
(2) Zb.,t. I, p. 480, 16 avr. 1825. — Annonce de l’ « Essai sur les classiques et les romantiques » de Cyprien DESMARAIS,
jusqu’au ciel : il est barbare, il ne sent pas la poésie; et pour nous autres, humbles interprètes du bon sens vulgaire qui veut comprendre avant d'admirer, on nous y déclare profanes (1). » Dans cette déroute, le Globe voit le triomphe du vrai romantisme, du romantisme raisonnable, affranchi « de quelques prétentions de langage » et « des vaporeuses homélies » : « Depuis deux ans, on rit assez haut en France. de toutes ces tristesses des poètes de bonnes lettres; et cependant la réforme, loin de se croire battue dans leur défaite, y profite au contraire; elle avance, et, se dégageant du rêve, elle demande la réalité, la vérité, l’observation et le naturel ; elle s'inquiète même peu des formes, et elle est prête à applaudir une tragédie vraiment historique, soit que le poète se renferme dans l’étroite enceinte des unités, soit qu'il la franchisse.…. (2) ». N'est-ce pas là l'esprit « d’honnêtes conciliateurs »? « Ne sacrifions point Shakespeare à Racine ni Racine à Shakespeare, demande ce journal équitable le 2 juillet 1825. Ce sont deux puissants dieux ; » il accorde le même mérite à l’un et à l’autre : « Retrouver par l’analyse toutes les nuances des passions-.. voilà, ajoute-t-il, ce qu’a fait Shakespeare dans presque toutes ses pièces historiques : voilà ce qu’a fait Racine dans Athalie (3). » Avant la préface des Odes et Ballades, il déclare, le 24 mars 1825 : « Asservissement aux lois de la grammaire, indépendance pour tout le reste... »
Journalraisonneur, quiennuya parfois ses amis mêmes (4), qui ne sourit guère, mais enseigne, il eut des alliés ou des rivaux qui serviront de façon semblable un romantisme
(1) Le Globe, t. I, p. 504, 28 avr. 1825, sur les « Essais poétiques » de Delphine Gax.
(2) Zb., t. II, p. 759, 20 août 1825, « Distribution des prix du concours général ».
(3) Zb., t. IV, p. 256, 2 déc. 1826, p. D-s, « Théâtre-Français : Marcelle », trag. en cinq actes de M. RouGEmonr.
(4) « Ces messieurs, écrit Stapfer, avaient pris une habitude de régenter leurs confrères. » — « Je lis le Globe qui m'ennuie, » avouait Rémusat à Barante le 20 juin 1826 (Souvenirs de BARANTE); et Thiers à J.-J. Ampère : « Faites-nous de ces articles qui sont savants sans être insupportables comme ceux de nos amis du Globe... »
classique : la Revue française, qui prit pour devise un vers d’Ovide : Et quod nunc ratio est, impetus ante fuit, comme pour mieux ramener le romantisme de l'imagination à la raison, pour assagir son impétueux élan ; la Revue de Parts où le docteur Véron tenta de rallier les écrivains divers, courant de l’un à l’autre, faisant, comme il le déclare dans ses Mémoires, un « cours de littérature comparée », c’està-dire une confrontation, un rapprochement de toutes les forces littéraires de son temps. Et c’est le même rôle que jouent les salons de ce groupe, celui des Broglie surtout, qui remplit dans la vie du monde la mission à laquelle le Globe prétendait dans les lettres, qui fut le salon du Globe et en eut la prudence un peu morne, ennuyeuse et grise au goût d’un flamboyant comme Chasles. Le duc Victor de Broglie, qui défend la cause du drame, mais qui est tout prêt à l’abandonner, si elle est représentée par Hernani (1), annonce l’avènement d’un nouveau classicisme, mais d’un classicisme large, souple, ouvert aux choses de l’étranger : « Le genre classique, prononce-t-il, est mort aujourd’hui. Il renaîtra sans doute, mais il ne renaîtra que transformé, que dégagé des entraves dont on l’a mal à propos entortillé, que libre dans son allure en se frayant une nouvelle carrière. » La duchesse de Broglie qui admire Walter Scott, mais en blâmant son indifférence morale, Lamartine, mais en lui reprochant « bien du mauvais goût », Chateaubriand, mais avec ironie, se laisse entraîner à la « vie », à la « verve » d’un Augustin Thierry, à sa couleur et à sa passion, mais en songeant que cette passion n’est « peut-être pas bien raisonnable », qu’elle fait « bien voir et juger faux (2) ». En elle la romantique « voit » et la classique « juge ». Elle fait régner autour d’elle ce demiromantisme, cette grisaille de bon goût, favorable à des lettrés moralistes et fins comme Doudan.
D'un ton plus libre, la société de Delécluze est aussi une annexe du Globe, et Stendhal en gardera un souvenir
(1) Cuvizzrer-FLeury, Journal (1900), t. I, 26 mars 1830. (2) Souvenirs de BARANTE, t. III, p. 248.
enchanté : « Une telle société n’est possible que dans la patrie de Voltaire, de Molière, de Courier (4)... » Voltaire, Molière, Courier patrons classiques ; et le maître du lieu, cet élève de David qui reste de l’école de l’Empire, qui gémit sur « l’amour du laid », qui s’inquiète en 1827, à propos de Roméo et Juliette, de l’influence que les «idiomes du Nord » vont avoir sur « nos phrases latino-françaises », — ce «bonhomme Delécluze, très classique », dont sourira Mérimée (2), gronde ses jeunes amis turbulents et leur pardonne, bienveillant, dit Stendhal, et habile à couvrir « la retraite des jeunes imprudents qui, cherchant une idée nouvelle, avaient avancé une absurdité trop marquante ». Le salon des Broglie, celui de Delécluze, le Globe et les revues voisines : il y a là un romantisme libéral et pénétré de dix-huitième siècle, bien différent de celui de Chateaubriand (quoique Chateaubriand ait donné des pages au Globe), et qui se rit du romantisme des Marchangy, des d’Arlincourt, de nos «religionnaires de salon (3) » ; un romantisme qui invoque plus volontiers le livre De l’Allemagne que le Génie du christianisme et juge que la nouvelle littérature doit répondre aux changements que « la Révolution a opérés dans nos mœurs », aux besoins nouveaux qu’elle a fait naître dans nos esprits (4) ». Petite troupe active et souvent agressive, qui va de Cousin ou de Jouffroy à Guizot, à Villemain, qui comprend Charles de Rémusat, Vitet, Duvergier de Hauranne, qui embrasse le fuyant Sainte-Beuve de la jeunesse, s’exprime dans la spirituelle modération de Barante, atteint son point extrême de romantisme avec Augustin Thierry, et, par le discret intermédiaire de Fauriel, se relie à Stendhal et à ses amis. Esprits si divers, à la vérité, que l’on hésite à les répartir en catégories, — mais parmi lesquels se dessinent cependant deux familles : les éclectiques historiens, philosophes ou critiques ; les éclectiques dilettantes ou curieux.
(1) STENDHAL, Souvenirs d’égotisme.
(2) Lettre de Mérimée à Sainte-Beuve, 13 février 1864. (3) Globe, 20 août 1825, t. II, p. 759.
(&) Zbid., 16 avril 1825, t. I, p. 480.
Historiens, philosophes, critiques, ils ont beau être doctrinaires, et parfois gourmés, on sent en eux une nature romantique. Dans l’enfance d’un Victor Cousin, ce gamin batailleur qui est entré dans la vie à coups de poings (1), dans sa philosophie à à la fois improvisée et systématique, — S’instruire à mesure que l’on enseigne : excellente condition pour n’être jamais immobile, — dans son enseignement en perpétuelle fusion, pour ainsi dire, voyage incessant parmi les idées, les livres et les hommes, dans son «initiative fiévreuse » qui, au dire de Dubois, le directeur du Globe, « élevait, pour le moindre précepte de goût, une théorie nouvelle, qui, méprisant les vieux préceptes de rhétorique, les reprenait.… par la base (2), » on devine les traits de caractère qui arrachaïent ce cri à Dubois, dans une lettre à Damiron en 1819 : « C’est. le Diderot de nos jours. » « Il rêve la philosophie, » confie le même témoin au même ami, le 19 juillet 1818. C’est aussi la même nature rêveuse, mais de rêves plus mélancoliques, moins tumultueux, que l’on entrevoit chez son élève Jouffroy, le petit Franc- Comtois qui allait «écouter l’orage au pied des arbres élevés, — nous dit son Cahier vert, — qui poursuivait, comme René, une insaisissable sylphide, et qui se formait cette imagination qui se définira elle-même ainsi : « La mélancolie est une habitude de sentiments pénibles tournée en besoin (3). » La nature romantique apparaîtrait moins chez un Villemain, dans cet esprit aux ressorts bien montés, pareil, selon Royer-Collard, à « un petit mécanisme ingénieux », au « canard de Vaucanson », Si nous ne savions le déscrdne qui menaçait cet ordre si correct, et l’obscur travail de la folie. Dans les plus froids en apparence, quelle ardeur contenue ! Un Rémusat a avoué, dans ses pages de 1817 sur la Jeunesse, ses rêves déçus de « quelque chose de grand », sa vaine poursuite de « quelque chose de plus grand que lui où que son époque » ; un Guizot est le fils de ce
(1) Jules SImon, Victor Cousin, p. 2.
(2) Dugois, Cousin, Jouffroy, Damiron (citation des Souvenirs intimes de Dubois, dans la préface de ce volume, par Lair, p. x.).
(3) Cahier vert, p. 24.
«ciel de feu », de ces « grandes plaines », qu’il peignait d’un trait dans une lettre à Fauriel, le 24 juin 1811 ; et son ciel de feu est resté dans sa perpétuelle tension, qui inspirera ce regret à Rachel : « Que j'aimerais jouer la tragédie avec cet homme-là ! » Et que dire d’Augustin Thierry? Le romantisme est à la source de sa vocation d’historien, dans les transports du collège de Blois à la lecture des Martyrs (1), pareils à cette exaltation qui lui fera prononcer tout haut, plus tard, tandis qu’il étudiera l’histoire d'Irlande, la devise nationale des Irlandais (2). Ce membre de la Charbonnerie, qui s’est mêlé aux bagarres d’étudiants, cet ami de la jeune Italie, ce voyageur qui a cru trouver partout sur sa route les traces de la dévastation, avec une colère parfois injuste, est un nerveux que guette la demi-paralysie, l’auto-suggestion. Son médecin notera, en 1832 : « L’imagination et la préoccupation sont pour beaucoup dans ses troubles. » Aveugle, «il ne voit que ses idées, et ses idées le brüûlent, » écrira-t-1l à son frère, le 17 août 1836. Et ce travail douloureux de l’imagination gagne son œuvre, Il partage, comme Walter Scott, les souffrances de ses héros ; il a une « sensibilité assez vive pour s’attacher à la destinée de toute une nation et la suivre à travers les siècles, comme on suit les pas d’un ami (3) » ; il éprouve «toutes les misères nationales, toutes les souffrances individuelles (4) »; il est du camp où l’on succombe ; il lui faut des famines, des peuples découragés, des misères accumulées, des chroniqueurs pleins d’amertume, et ses mots, — pauvres, tristes, malheureux, — s’accordent à cette grande pitié. Il embrasse le parti des vaincus de la même passion romantique que Victor Cousin celui des vainqueurs.
(14) M. Maigron (le Roman historique) a mis en doute cette anecdote célèbre et croit davantage à l'influence de W. Scott qu’à celle de Chateaubriand. Mais, par Walter Scott, c’est encore le romantisme historique de Chateaubriand qui touchait indirectement l’imagination de Thierry.
(2) Revue des Deux Mondes, février 1922, p. 594.
(3) Première lettre sur l’histoire de France.
(4) Préface de Dix ans d’études historiques.
Leur attitude, leur action n’est pas moins romantique. Un professeur tribun ou apôtre comme Cousin émeut la jeunesse, — selon un mot de son élève Edgar Quinet, — à l’égal d’un chant de la Pasta; et « la noble parole » de Jouffroy laisse voir à ses élèves, nous dit l’un d’eux, « la chaleur d’une âme tout émue, saisie d’une religieuse mélancolie (1)... » De même le « timbre d’or (2) » de la voix de Villemain éveille, parmi ses auditeurs de Sorbonne, les passions du temps, fait éclater les applaudissements par d’habiles allusions ; pâle et raide, le visage souligné d’une large cravate noire, Guizot enflamme l’énergie de ceux qui rêvent de réformes. C’est à détruire que semble s’attacher cette équipe à la volonté toute tendue : à détruire ce qui survit du dix-huitième siècle, de l’idéologie de Condillac, confondue dans le même grief de sécheresse avec l’esthé- tique de Batteux (3), à détruire la notion figée de perfection : « Rien ne ressemble à la médiocrité comme la perfection (4). » Et la jeunesse romantique suit ces maîtres avec une ardente admiration, parce qu’elle voit s’ébaucher un idéal nouveau, qu’ils mettent à la place de l'idéal ancien.
Une philosophie de la vie, du relatif, du divers, du mot irréductible, faisant appel à l'imagination pour les jugements mêmes de la raison et du goût : « Pour goûter les œuvres de l’imagination, ne faut-il pas en avoir soi-même? » demandera Victor Cousin (5). C’est dans leurs rapports avec la vie qu’il juge toutes les doctrines, et chez lui philosophie, art, religion, patrie, liberté se confondent (6). C’est à la vie aussi que se rapportent les jugements de Jouffroy et son esthétique, dût la vie répugner à l’ordre : à ses lectures favorites, — les Ossian, les Walter Scott, — il trouve le charme du aésordre ; quand il compare son cher roman-
(1) Saisser, Critique et histoire de la philosophie, 1865, p. 185.
(2) Lecouvé, Soixante ans de souvenirs, 1886, t. I, p. 115.
(3) Cousin, Du vrai, du beau, du bien, IIe partie, 6° leçon.
(4) Jourrroy, Cahier vert, p. 16.
(5) Cousin, Du vrai, du beau, du bien, Ile partie, 6° leçon.
(6) Zbid., ITe partie, 8° leçon : « Unissons l’art, la religion, la patrie. »
cier d'Écosse à Le Sage, il accorde que Gil Blas contient des peintures « plus achevées »; mais il préfère Walter Scott qui n’est pas « tiré à quatre épingles »; il aime sa « haute insouciance », il reproche à Racine d’être « peu réel », de présenter non pas la passion mais la description de la pasion ; il souhaite « l’individualisation des personnages (1) ». La vie, n’est-ce pas encore ce que demandent à l’histoire un Thierry, un Barante? Celui-ci, que les vieux chroniqueurs enchantent, goûte le « caractère propre à l'enfance d’un peuple », « ce charme souvent plus réel et plus puissant que celui d’un langage perfectionné » (2); ct c’est pourquoi il étudie le moyen âge : « Plus d'harmonie, plus de grandeur... une plus complète unité s’attachent peut-être à la vie publique des Anciens. La vie du moyen âge est plus variée, plus imprévue ; l’homme s’y présente avec une physionomie moins régulière. » Thierry cherche « les faits qui sont propres à chaque peuple et révèlent son existence individuelle » (3) ; il se plaît à la bigarrure des âmes comme à celle des costumes, aux contrastes violents ; sa grande ennemie est l’unité : « Distinguer au lieu de confondre... Les esprits médiocres ont le goût de l’uniformité… (4) » ; il assigne pour tâche à l’historien de retrouver la diversité « au sein de l’uniformité moderne (5) »; il est l’ami des fédéralismes qui brisent les apparentes unités ; et, dans l’art même, il rompt l’unité majestueuse du style et de la composition historiques, « disperse » l’histoire « dans les faits privés », cherche le style qui rejoint l’âme vivante des peuples, le «style du peuple (6) ». Un art vivant se dégage de cette philosophie de la vie.
) JourFrroy, Cours d'esthétique, 27° leçon, p. 204. ) BARANTE, Études littéraires et historiques, t. II, p. 224. ) Considérations sur l’histoire de France.
) Deuxième lettre sur l’histoire de France.
(5) Troisième lettre sur l’histoire de France.
(6) Conquête de l’ Angleterre, 1828, t. I, p. 208. — Il attend même d’un retour à la langue du peuple une « poésie nouvelle, inspirée par la liberté, une poésie non pas classique, mais nationale, qui ne serait pas la vaine imitation des génies qui ne sont plus, mais la pein-
La vie partout, dans l’art, dans la pensée ; et, dès lors, partout aussi l’histoire ; la critique, par exemple, devient une annexe de l’histoire, et le Globe l’en félicite. Avec Villemain, elle demande aux œuvres du génie leurs traits nationaux, leur caractère local; le goût se décompose en goûts relatifs; et de même la raison en raisons individuelles : car les philosophes de ce groupe interrogent le moi. Et c’est le moi qui répond tout bas, même quand un Victor Cousin invoque la raison universelle (1).
Romantiques par tous ces traits (2). Mais romantiques qui gardent le pli de l'Empire où ils ont vécu, d’où ils sont sortis : Villemain, l’élève des Fontanes, des Luce de Lancival, qui à passé par cette École Normale de l’Empire, « inflexiblement classique. par la seule méditation de l'antique et de l’excellent (3) ;» Augustin Thierry, en qui le général Foy pouvait reconnaître un élève de « l’éloquence antique », un témoin des « fortes études des lycées de l'Empire (4) ». Cadet de la génération des critiques de l’Empire, un Sainte-Beuve, qui ne se reconnaît pas d’ailleurs de leur « maison (5) », ne s’écarte guère d’eux à ses débuts ; et surtout, il s'apparente à la sensibilité classique d’un Joubert, qui rafraîchit, dit-il, « les préceptes usés », les renouvelle « à l’usage d’une époque qui ne tient plus à la tradition qu’à demi ». Presque tous, aussi, ont subi l’in-
ture vivante des âmes et des pensées d'aujourd'hui. » « Sur les mélodies irlandaises de Th. Moore » (Censeur européen, 28 février 14820).
(1) Son ancien élève Bautain (De l’enseignement de la philosophie, 1833, p. 32) dénonce cette secrète complicité : « La Raison universelle ne nous parle que par des raisons privées. Voici ce que dit la Raison absolue, cela ne signifie rien, sinon : Voici ce que moi, dans ma conscience et ma raison propre, j'ai jugé conforme à la Raison universelle ! »
(2) Jouffroy se flatte, dans une lettre de 4817 à Damiron, de faire des prosélytes au romantisme.
(3) VILLEMAIN, Souvenirs contemporains d’hist. et de littér., 1854, &. I, chap. xur.
(4) Tbid.
(5) Causeries du Lundi, t. VI, 1852, p. 387.
fluence de Mme de Staël (1). Leur romantisme ne dépasse pas celui du livre De l’Allemagne.
Leur individualisme ou leur relativisme s’encadre dans l’ordre social, dans la nature humaine. Le moi qu’interroge Cousin n’est pas rebelle au sens commun ; il lui emprunte même toute sa force : « L’humanité a toujours raison. (2) »; elle est la dépositaire des idées éternelles. Que déchiffre Jouffroy chez Ossian ? « Ce qu’il y a d’éternel parmi les signes naturels... les symboles immuables de la nature humaine ; » 1l y néglige « un grand nombre d'images et de signes appartenant à la civilisation de l’époque, à ses croyances, à ses habitudes... », les traits qui « sont pour nous inintelligibles et sans effet (3) ». De même, selon Villemain, l'humanité générale ne perd pas ses droits sur les œuvres le plus étroitement rattachées aux aspects particuliers d’un temps, d’un pays; elle gagne même à s'exprimer par ces rapports particuliers : « C’est le caractère d’un homme de génie que les beautés locales, que les traits individuels dont il emplit ses ouvrages répondent à quelque type général de vérité, et qu’en travaillant pour ses concitoyens 1l plaise à tout le monde. Peut-être même les ouvrages les plus nationaux sont-ils ceux qui deviennent le plus cosmopolites. Tels furent les ouvrages des Grecs, qui n’écrivirent que pour eux et sont lus par l’univers (4). » Il voit en Byron l’Anglais, mais aussi l’Européen : « S'il
(1) Barante surtout, dont les essais sur la littérature allemande pourraient être comparés en détail au livre de Mme de Staël.
(2) Victor Cousin, cours de 1828, 10e leçon (Œuvres, Bruxelles, 1840, t. I, p. 78).
(3) JourFrroy, Cours d’esthétique, 28° leçon, p. 212.
(4) VILLEMAIN, Essais de littérature ancienne et moderne, 1846, p. 263. — Il convient de remarquer que le relativisme est plus réservé dans ce groupe, qu’on n’est tenté de le penser : V. Cousin ne veut pas que l’on parle d'influence des climats sur les peuples, mais d'harmonie préétablie : « C’est ainsi, et c’est seulement ainsi, dit-il, qu’il faut entendre et que j’admets l’idée de Montesquieu. » De même, Guizot juge qu’on a donné trop d'importance, depuis Montesquieu, à l’action du climat et des causes matérielles. (Æistorre de la civilisation en Europe, 4° leçon).
est Anglais par le tour de l’expression et le génie, il est Européen par les idées (1). » Tout en parlant beaucoup de couleur locale et de costume, autour de Barante et de Thierry, on s’y donne pour véritable objet d’étude l’humanité, et non l’homme du moyen âge.
Barante ne cesse de répéter que sous l’histoire, l’art et la pensée doivent retrouver l’homme de tous les temps. Il applaudit Schiller, « fidèle au costume du temps », sans doute, mais fidèle aussi à ce «caractère de vérité perpétuelle et universelle qui fait le charme de l’art dramatique (2) ». Que demande-t-il aux poètes qui lui sont chers? Une vérité intime et non pas extérieure, les passions, non le dehors : « Ce n’est pas l’érudition qui peut atteindre au mouvement intérieur et spontané de l’âme ». Il aime Racine d’avoir négligé l’histoire pour la vie de l’âme : « Supposons que Racine épris d’antiquité eût par malheur cherché à reproduire ce que nous appelons aujourd’hui la couleur et le costume grecs ; supposons que Racine eût contrôlé chaque mouvement de son cœur pour examiner s’il était conforme à l’ordre d’idées et de sentiments de la civilisation grecque ; quelle tragédie nous aurions (3)! »
Thierry semble n’écrire qu’une épopée fragmentaire où le détail pittoresque arrête à tout moment le regard; mais il n’y voit qu’une page de la vaste épopée des siècles ; «ce tableau retracé dans tout son détail et avec les couleurs qui lui sont propres doit offrir un intérêt plus général que ne semblent le comporter les bornes de temps et de lieu où il est circonscrit (4). » Chatoiement des temps divers, des individus, sans doute; mais qu'importe? Les siècles, au fond, se ressemblent : « Il y avait au douzième siècle, sous les changements politiques, la même loi qu’au dixhuitième, loi souveraine et absolue, qui régira nos enfants comme elle nous a régis, nous et nos pères (5). »
(1) VILLEMAIN, loc. cit., p. 340.
(2) BARANTE, Études littéraires et historiques, t. IT, p. 145 (3) Tbid., p. 235.
(&) Conquête de l’ Angleterre, À. I, p. 4.
(5) Serzième lettre sur l’histoire de France.
Sous le détail extérieur, reparaît l’objet éternel du classique, la psychologie ; sous le tableau de genre, la pensée. Les Temps mérovingiens ne seront pas une galerie de scènes sans lien, mais une longue psychologie du Barbare (1); et en un passage de sa Conquête de l’ Angleterre où il compare les Anglais opprimés aux Grecs du dix-neuvième siècle, Thierry se flatte que «de ce rapprochement peut sortir quelque lumière pour l’étude morale de l’homme ». Au temps où il faisait de la critique d’art dans le Censeur européen, il reprochait aux tableaux modernes d’attirer lattention sur « les costumes », et non plus sur « les passions originales», sur « les affections purement humaines ». Venus souvent de la politique à l’histoire, les esprits de ce groupe rapportent tout aux grands intérêts humains, à la société, restent des esprits politiques (2). Pour un Villemain, l’histoire littéraire est l’histoire de l’homme et de la société, et les maîtres de l’imagination y occupent moins de place que ceux de la parole politique. S’il étudie Chateaubriand, c’est sous ce titre : la Tribune moderne; un poète est pour lui une question d’histoire politique; et, dans la gloire ou le discrédit de Byron, il voit « l’intérêt sérieux d’un problème social ».
Il est un autre effet de cet esprit politique : ce groupe s’applique à composer une charte du classique et du romantique, à les associer. Le doctrinaire éclectique se représente sa génération, à la manière de Jouffroy dans son article célèbre du Globe, « Comment les dogmes finissent », comme un âge de synthèse venu après des âges contraires, et héritant des uns et des autres. Qu'il ait souci, comme
(1) Cf. le premier récit : «L'esprit du fils de Chlother, comme en général l’esprit des Barbares, était incapable de retenir à la fois des impressions de nature diverse. »
(2) C’est ainsi que, plus tard, recevant à l’Académie un romantique d’une tout autre nature, V. de Laprade, Vitet lui demandera : « Croyez-vous que vos paysages soient moins pittoresques pour être peuplés de quelques habitants? La poésie, croyez-moi, ne remplit pas sa tâche, elle se prive à plaisir de sa plus vive source d'émotions et de puissance, si l’homme reste en deiors de ses créations. »
Villemain, de ménager tous les partis, et déclare : « Nous sommes éclectiques en ce sens que nous aimons tout ce qui est beau, ingénieux, nouveau, quelle qu’en soit l’école (1); » qu’il proscrive avec Guizot, la « manie de couper en deux la vérité et de n’en vouloir prendre que la moitié (2) », — le doctrinaire obéit toujours à cet esprit nouveau dont parle Jouffroy : « Cet esprit nouveau, introduit dans la critique, est destiné à concilier le romantique et le classique, comme deux points différents du beau réel (3). » Génie classique et génie romantique se rejoignent, déclare Barante; et quoiqu'il attribue à chacun d’eux «une source entièrement distincte», «un principe opposé », — à l’un, une « vérité générale » — à l’autre une vérité « individuelle », — il ajoute qu'aucun de ces principes n’est « exclusif » de l’autre : « Les génies supérieurs qui suivent ces deux routes se rencontrent en ce point qu'ils entraînent tout après eux, et qu’ils imposent leurs impressions à tous les hommes (4). »
Ce groupe excelle à discerner le romantisme des classiques et le classiciime des romantiques. Molière, par exemple, n'est-il pas romantique? « Il y a cent cinquante ans que le public admire Le Festin de Pierre, et aujourd’hui on va dissertant sur le classique et le romantique (5)... » Et Shakespeare, au milieu de ses « bizarres caprices »,
n’a-t-1l pas des qualités classiques (6)? Villemain le range,
(1) Villemain, cité par G. VauTHIER, Villemain (1913), p. 79.
(2) Lettres de Guizot à Fauriel, 250 ch., 1820 (Paul et Victor GLACHANT ; Lettres à Fauriel conservées à la bibliothèque de l’Institut, 1902, p. 22). — Guizot, qui a lutté sous l'Empire contre le classicisme étroit, a pu passer quelque temps pour le champion du romantisme, « l’Aristote du boulevard du Temple », selon le Journal des Débats; et le malicieux Gérard de Nerval rappellera avec un visible plaisir les reproches d’extravagances jetés par Hoffmann à l’auteur de Corneille et son temps et de Shakespeare et la poésie dramatique.
(3) JourFroy, « Comment les dogmes finissent ». (Le Globe, 24 mai 1895).
(4) BaranNTEe, Études littéraires et historiques, t. II, p. 139.
(5) Zbid., p. 266.
(6) VILLEMAIN, Essais de littérature ancienne et moderne, 1846,
aux côtés de Corneille et de Racine, parmi ceux qui travaillent « hors d'eux-mêmes » et « dont la personne disparaît » : Shakespeare est aussi loin que les classiques français du romantisme personnel d’un Byron (1). Esprits cosmopolites, accoutumés à passer des lettres françaises aux lettres étrangères, ces critiques et ces historiens trouvent aux maîtres étrangers plus de ressemblance avec les grands classiques de la France, qu’avec ses romantiques ; pour trouver un pair à Walter Scott, c’est à Molière que remonte Joufiroy; et pour louer Shakespeare, Villemain ne trouve en lui que sublime du genre de « notre Corneille », que mots dignes de Molière, de Rabelais.
Les frontières s’effacent, qui séparaient les pays lointains de la France classique : point d’exotisme provocant ; un Jouffroy, par exemple, si familier de la pensée écossaise, rapporte tout à la France. Ce qui l’émeut ou le charme dans les Écossais de Walter Scott, c’est leur allure française. Qu'on lui « représente en tragédie les Scandinaves, leurs mœurs et leurs sentiments », que lui importe? Mais, dans Ivanhoë ou Quentin Durward, il aime « ce qu’il y a d’invariable parmi les signes naturels », ou «la nature humaine en général », ou « une foule de traits pareils à ceux dont Molière sème ses comédies, traits éternels et communs à l’humanité » ; et 1l les aime aussi de n’être pas pour nous « des hommes étrangers »; « les Écossais nous ressemblent sous plus d’un rapport. (2). » Parmi les Anglais, ceux auprès de qui le doctrinaire éprouve le plus de sécurité, sont ceux qui gardent, malgré leur «sève vigoureuse, la «sagesse du style », « cette élégance ingénieuse et noble que
(4) Zbid., p. 382. — Cependant, sous l’influence de Chateaubriand peut-être, Villemain découvre le moi dans l’œuvre des grands créateurs : « On raconte, — dit-il, d’un passage de Milton, — que le poète a consacré dans cette scène un trait de sa vie... Le génie n’est jamais mieux inspiré que par les sentiments dont il a souffert... » Cf. CHATEAUBRIAND, Génie du christianisme, II, 1, 3, à propos de ce même passage de Milton : « On ne peint bien que son propre cœur en l’attribuant à un autre, et la meilleure partie du génie se compose de souvenirs. »
(2) Jourrroy, Cours d’esthétique, 28° leçon, p. 211.
l’on a nommée le goût classique, et qui fut longtemps le goût français (1) ». Villemain les signale chez Pope, chez Byron; et il recule devant les fautes de Shakespeare, sourit des shakespeariens idolâtres, se refuse à reconnaître chez le poète anglais, « ce système prétendu, ces règles du génie qu’il se serait faites ». Villemain n’a garde de lui sacrifier les classiques français (2).
Le doctrinaire se pique même de retrouver le grand « siècle oublié», «le plus grand siècle peut-être de l’humanité (3). » Le grand goût et le grand style séduisent son
(1) Villemain, à qui appartiennent ces formules (dans les Essais de littérature ancienne et étrangère), ressemble fort, même dans ses complaisances pour Shakespeare, à Voltaire. Quand il proteste en ces termes contre le Shakespeare francisé de Ducis : « N’emmaillotez pas ce géant... Laissez-lui ses bonds hardis... Ne taillez pas cet arbre plein de jet et de vigueur et n’étranglez pas ses noirs et épais rameaux pour équarrir sa tige dépouillée sur le modèle uniforme du jardin de Versailles, » on songe au Voltaire des Lettres philosophiques (Lettre XVIII) » : « Le génie poétique des Anglais ressemble jusqu’à présent à un arbre touffu planté par la nature, jetant au hasard mille rameaux. Il meurt, si vous voulez le tailler en arbre des jardins de Marly ; » on songe même à Geoffroy : « En habillant ce Huron à la française en l’emmaillotant pour ainsi dire dans les entraves de notre art, il (Ducis) lui a ôté sa physionomie et tout ce que ses bonds. ont de flatteur pour l'imagination. » (Journal des Débats, 18 mars 1813). Combien de fois le goût de Villemain ne se rencontre-t-il pas avec le « goût exquis » (loc. cit., p. 314) de Voltaire!
(2) Le rôle même de Villemain après 1830 accentue encore cette susceptibilité nationale (Cf. Philarète CHasLes, Mémoires, 2° édit., t. I, p. 1487 ; et sa lettre à Dubois citée dans G. VAUTRIER, Loc. cit., p. 79). Déjà, dans la dernière leçon de son Tableau de la litt. française au dix-huitième siècle, il se faisait pæædonner des digressions anglaises en glorifiant les « grands écrivains du dix-septième siècle » ; à la menace de Chateaubriand dans l’Essai sur la litt. anglaise il répondra : « Nous aimons, nous admirons le génie dramatique de la France ; si fortement expressif, sans barbarie, si vrai sans bassesse ; et malgré le découragement trop désintéressé d’un illustre écrivain, nous croyons à l’éternelle durée des monuments gracieux et sublimes de notre poésie ; Cinna, Polyeucte, Athalie ne périront jamais; on lira toujours La Fontaine et Molière ». (Essais de litt. anc. et étr., p. 283.)
(3) V. Cousin; Études sur Pascal, préf. de 1842. — Dans le dix-
imagination que Winckelmann et Quatremère de Quincy ont formée à la noblesse (1). Après avoir fait des prosélytes au romantisme, Jouffroy finira par le répudier : « On était las d’une certaine beauté. Les romantiques ont pensé qu’on était las du beau. Ils ont donc fait du laid. Il a fallu dix ans au public pour démêler leur méprise... (2) ». Également éloigné de l’Apollon du Belvédère (3) et de l’imitation réaliste des tableaux flamands (4), il se tournerait, de préférence, vers l’Apollon, vers les classiques. Romantisme du Globe, romantisme du dessin et non de la couleur, d’architectes, plutôt que de peintres, romantisme d’anatomistes, sans lyrisme, sans chatoïiement (5). Romantisme, aussi, qui manque à sa vocation première, qui cherche l’unité, en dépit de son relativisme, et aspire à tout réduire à un plan robuste. Victor Cousin, sous l’influence de l’Allemagne, est obsédé d’un monisme despotique, Jouffroy est dévoré du besoin de dépasser « les apparences attributives et phénoménales qui font la variété (6)». Aux œuvres qu'il commente, il attribue une intime unité, unité de principe du Misanthrope, unité de but du Mariage de Figaro (7). La nature même de ce professeur l’incline à l'unité et à l’ordre : la construction de ses leçons en té-
septième siècle, d’ailleurs, c’est à la période de Louis XIII et de la Fronde que va la prédilection de Cousin (Du Vrai, du Beau, du Bien, Ile partie, 10° leçon) et de Jouffroy (Cahier vert, p. 27). De même Vitet place le meilleur de l’art du dix-septième siècle avant Versailles. C’est la jeunesse du classicisme qui renaît avec le romantisme.
(1) Cousrs, Du Vrai, du Beau, du Bien, 7° leçon. — Jouffroy, il est vrai, ne suit pas son maître vers ces maîtres.
(2) Jourrroy, Cahier vert, p. 48.
(3) Admiré sans réserve au contraire par Cousin. (Du Vrai, du Beau, du Bien, 7° leçon, 2e édit., p. 162).
(4) Jourrroy, Cours d'esthétique, 29° leçon, p. 220.
(5) Ce romantisme du dessin et de la prose se confrontera à l’autre, le jour où Vitet succédera à Soumet à l’Académie : « M. Soumet, dira cet élève de David, appartenait à la famille des coloristes. »
(6) Jourrroy, Cours d’esthétique, 15° leçon, p. 109.
(7) Tbid., p.112. — Et il place plus haut Tartuffe qui allie les deux unités de principe et de but.
moigne (1). De même, à travers les digressions d’un Barante, ses épisodes pittoresques, subsiste cette unité intérieure à laquelle l’historien fait souvent allusion (2), ce « fil conducteur qui guide à travers la foule confuse des faits (3) ». Son art, qui paraît d’abord abandonné à une libre narration de chroniqueur, consiste à observer l’unité du style, à ne jamais rompre « l’unité de langage » (4). Même souci d’unité dans l’histoire pittoresque de Thierry : s’il a toujours conservé la forme narrative, c’est qu'il ne voulait pas faire passer son lecteur d’un récit antique à un commentaire moderne, tomber dans « les dissonances qu'ofiriraient des fragments de chroniques entremêlés de dissertations (5) ». Au milieu de la bigarrure pittoresque, ces historiens romantiques maintiennent une espèce d’unité littéraire, retrouvent « une espèce d’unité historique (6) ».
(4) « Il y a de l’ordre et du clair là dedans », écrit Dubois à Damiron après avoir lu le programme de Jouffroy.
(2) Barante juge que cette unité est nécessaire pour satisfaire « même l'imagination » (Ée. litt. et hist., 1858, t. I, p. 127).
(3) Préf. de l’Husi. des ducs de Bourgogne, p. xxx1x. — Cf. le jugement de Guizot sur le tome VIII de cet ouvrage : « Ses bons récits … se lient, se rapportent à un ensemble ; on ne passe point de l’un à l’autre comme d’un tableau à un tableau dans une galerie : ce sont des scènes d’une grande action, une, dramatique... » — « Il a fallu lui donner l’ensemble et l’unité », dit encore Barante de cette histoire (1bid, p. xLvr). De même, pour les œuvres dramatiques, Barante pose pour règle de l’art de ne pas « errer au hasard dans l’imitation détaillée de la vérité », de « tenir les fils de l’action. Tel est le génie de Shakespeare, — ajoute-t-il, amenant à son tour, comme tant d’autres, Shakespeare au classicisme, — telle est l’espèce d’unité qui noue si fortement la trame de ses pièces. »
(4) Zbid., p. xuiv. — Si Barante adopte les termes et le ton des époques anciennes, il veut éviter par là les disparates : « Vous avez eu raison, lui écrit Sainte-Aulaire, d'adopter des formes de langage en harmonie avec celles des auteurs que vous citiez.…. »
(5) Conquête de l’ Angleterre, t. I, p. x. , (6) Augustin THrerry, article sur le Caractère national des Irlandais (1824). — On peut imaginer que l'influence des historiens anciens n’est pas étrangère à ce trait. Voyez-le composer les discours de ses héros, refaire plusieurs fois celui de Guillaume avant Hastings :
Goût de l’unité, goût de la clarté aussi, de la précision, de la simplicité, du calme même ; ou du moins affectation de calme et de simplicité. « Vous le voyez, disait Cousin à Quinet, ma manière est d’être précis avec le moins de séduction possible ; » et, chose étrange, Quinet l’a cru (1). Ordre, calme, ce sont aussi les qualités que les amis de Jouffroy vantent chez lui; entre le Laocoon « sublime », « désordonné », et les «traits réguliers » de l’Apollon, il préfère l’Apollon : « La lutte, dit-il, n’est pas belle, la lutte n’est pas dans l’ordre (2). » La raison bride la sensibilité : « La raison vigilante au rêve a survécu, » lui écrit Sainte- Beuve ; et lui-même, dans son Cahier vert : « Le génie est la plus haute incarnation de la raison (3). » Il se rallie à cette école du beau calme et ordonné, celle des statues
antiques, de Raphaël, de Grétry, qui « s’attache à rendre
la mélodie si claire que l’on comprenne avec une netteté
véritables conciones. Il voit des images latines en marge de ses chroniqueurs. L’un de ceux-ci lui montre un bourgeois de Vézelay, Simon, assistant à la ruine de sa maison, sedente ipso Simone ad ignem in tpso domo cum uxore et Wiberis suis; et Thierry ajoute cette involontaire évocation de Tite-Live : « Le maître de la maison, calme et fier comme un Romain du temps de la République, était assis au coin du feu avec sa femme et ses enfants. » (Lettre 24 sur l'Histoire de France.) — De même Barante sait quelles autorités classiques invoquer en faveur de son système d’histoire narrative : Hérodote, Thucydide, Xénophon, Plutarque et surtout Tacite (Études ‘histor.,
t. II, p. 186 ; préf. des Ducs de Bourgogne, p. xx1x-xxx), Tite- Live aussi, «modèle imitable et classique » (Ét. histor., t. II, p.189). Notons qu’en effet classique est généralement pour lui, synonyme d’imitable. — Cf. cbid., p. 139 : « Ceux qui appartiennent à la littérature non classique restent admirables, sans pouvoir être imités. On peut s'inspirer de Dante et de Shakespeare comme d’une beiïle production de la nature, mais il serait puéril de Les traiter en classiques, et de vouloir les copier... »
(1) QuinerT, Lettre à sa mère, CXX.
(2) Jourrroy ; Cours d'esthétique, 40° leçon, p. 319.
(3) Loc. cit., p. 18. — Sur le calme et la paix, conditions du génie, cf. ibid., p. 13. Et dans le Cours d’esthétique, 38° leçon, p. 300 : « Entre la conduite de l’enfant qui est purement livré à la sensibilite et la conduite de l’homme fait qui est gouverné par sa raison, il y a la différence de l’agréable et du beau. »
parfaite les sentiments qu’elle veut exprimer (1) », qui peint «le développement raisonnable et réglé de la libertés, plutôt que la passion des figures de Rubens (2). École de raison, de raideur (3), école de prose, qui voit la gloire de la France dans la prose classique (4), école de jugement et de réflexion, qui subordonne tous les faits de l’histoire à l’empire de la pensée, — orgueilleusement chez un Guizot, secrètement chez un Barante (5) : école d’enthousiastes qui font fi de l’enthousiasme, qui débordent d’imagination, mais qui mettent l'imagination au service de l’intelligence.
En marge de cette intelligence doctrinaire et rigide, le Globe abrite pourtant des pensées plus ondoyantes, des capricieux qui relient, eux aussi, le romantisme au classicisme, mais comme sans y prendre garde, au gré de leur fantaisie, de leur curiosité. Sainte-Beuve, qui passe avec aisance du romantisme du Globe à celui des Odes et Ballades, de M. de Rémusat à Victor Hugo, est de cette postérité nuancée et critique de Fontenelle, qui ne haït que le dogmatisme, qui s'arrête tour à tour à toutes les idées
(1) Cours d'esthétique, 26° leçon, p. 197.
(2) Zbid., 38 lecon, p. 304.
(3) « C’est vous, écrit Cousin à Damiron le 17 mars 1819, qui m'avez maitrisé à la longue l'imagination, réveillé la raison assoupie…. C’est vous qui m’avez donné la force de raison à la place de la force d'enthousiasme... »
(4) « C’est dans la prose qu'est notre gloire la plus certaine. L’Angleterre, l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie ont des poètes égaux et même à certains égards supérieurs aux nôtres. Notre génie, notre force native est dans la raison, et la raison, c’est la prose. » (COUSIN, Études sur Pascal, AV.-propos., p. VII.)
(5) « L'histoire ainsi racontée, lorsque les faits sont présentés avec clarté et disposés dans un ordre convenable, doit suggérer au lecteur des réflexions et des jugements que l’auteur n’a pas voulu exprimer. » (BARANTE, préf. de l’Hust. des ducs de Bourgogne.) Ou encore 1bid., p. LxxxII : « Malgré une scrupuleuse impartialité, le temps passé ne m'est pas apparu comme un simple divertissement. Ses mouvants tableaux ont sans doute préoccupé mon imagination, mais n’ont pas laissé ma pensée indifférente. » — Guizot reconnaîtra chez son ami Barante son propre système d’union de la Providence et de la liberté humaine. (Revue des Deux Mondes, juillet 1867,
où elle reconnaît quelque chose de sa propre diversité, qui a pour rhétorique celle de Voltaire, étendue, aux heures de sensibilité, jusqu'à Vauvenargues, jusqu’à Jean- Jacques. De sa jeunesse laborieuse, formée par une mère attentive, sa critique garde un caractère avisé, une gravité précoce, une nature féminine aussi, douce, un peu secrète, — on le surnommait au collège « le matou ». Ce studieux humaniste, qui a excellé en vers latins, qui a été le parfait élève des rhétoriciens d’autrefois, imposera toujours aux modernes, fussent-ils romantiques, des patronages grecs et latins. L'École de médecine lui a donné aussi quelquesunes de ses qualités (1) : ami du romantisme, il conserve pourtant en face de lui ce sang-froid du médecin qui « sait tâter le pouls à son malade », porte « des diagnostics et des pronostics », dit le danger, explique les causes (2). L’un des premiers, il met Victor Hugo en garde contre l’excès de sa force, démêle, dans le Hugo de 1826, le Hugo déchaïné de l’avenir (3). Son tableau de la Poésie française au seizième siècle, est, sans doute, à quelques égards, une défense des romantiques ; mais il est surtout un effort pour les rattacher à une tradition classique. À le comparer au tableau que Gérard de Nerval, au même moment, destinait au même concours académique, on distingue par quel chemin le critique du Globe allait du romantisme au classicisme, tandis que Gérard suivait la voie inverse. Même sous le masque de Joseph Delorme, il reste à mi-côte ; il laisse, dans ses vers, «les monts à l’aigle », « l’abime au géant », préfère « cheminer », « rester plus bas ».
L'’éclectisme conduit à la modération. Il est ami, aussi, d’une érudition amie, elle-même, de l'indifférence. Parmi les maîtres du Globe, un Fauriel en serait le meilleur té-
(1) Cf. Georges Morin, Sainte-Beuve et la Médecine (Paris, 1928). — Du même, Les idées de Sainte-Beuve sur la profession médicale. Chronique médicale, 9 juin 1928). — D' Brunon, Sainte-Beuve et nous (ibid. 28 janvier 1928). — Sainte-Beuve et la médecine (1bid., 19 mai 1928).
(2) Causeries du Lundi, t. XV, p. 113-114,
(3) Premiers Lundis, t. I, p. 133.
moin. Ce chercheur qui se consacre avec prédilection aux littératures primitives, aux civilisations naissantes, semblerait désigné pour un parti décidé, pour le romantisme, auquel les drames de son ami Manzoni ouvrent une ère nouvelle (1), et qu’il enrichit lui-même de thèmes et de modèles, en important les Chants populaires de la Grèce moderne, en rouvrant, parmi les sources du moyen âge, la poésie des troubadours, « expression des idées et des sentiments chevaleresques » (2). Il met, sous les yeux d’un siècle de lyrisme, des siècles amis du lyrisme, c’est-à-dire de «l’expression des sentiments ou des idées personnnelles » (3). Seulement, il craint que les limites du lyrisme ne soient trop « étroites (4) », et 1l se propose de montrer, contre l'opinion commune, que la poésie des troubadours atteint aux grands genres classiques. Il veut aussi voir chez eux des règles, du goût : « Nous pourrons nous assurer... qu’il y avait chez le public auquel s’adressaient les troubadours un goût plus sûr, un tact plus délicat que nous ne serions peut-être disposés à le supposer. Il faisait des distinctions sérieuses et tranchées (5)... ». Il appelle, à l’occasion, en comparaison avec ses troubadours, les Grecs et les Romains ; et il ne laisse pas entamer par ses amis ce caractère « antigermanique » que Sainte-Beuve lui attribue (6). Même, les romantismes étrangers qu’il accueille ne lui apparaissent pas dans toute leur hardiesse. À comparer ses traductions de l'italien à leur texte original, on voit clairement le travail de la raison française sur une matière étrangère. Parfois même, il se refuse aux génies trop diftérents du sien, à Alfieri par exemple (7), à l'Angleterre sur-
(1) Faurrer, Avant-propos à la trad. du Comte de Carmagnola, etc., de Manzoni, 1823, p. II.
(2) Histoire de la poésie provençale, 1845, t. I, p. 9.
(3) Zbid., t. IT, p.17. — Cf. cbid., p. 77, où il définit le lyrisme chez les poètes par « l'expression de leur propre individualité ».
(4) Zbid., p. 77.
(5) Zbid., t. I, p. 22.
(6) SAINTE-BEUVE, Portraits contemp., 1889, t. IV, p. 258. 7)
(7) Lettre à Mary Clarke, 1824 (Revue des Deux Mondes, nov. et déc. 1908).
tout. Il désespère de comprendre Hamlet : « Il y a trop de choses qui me paraissent contradictoires, » déclare-t-il ; et toute contradiction, toute incohérence le choque (1). S'il applaudit Manzoni, il répugne à accepter ses émules français, 1l insiste sur ses qualités classiques : « ….Simplicité et respect pour les données de la nature dans l’emploi des moyens propres de l’art, gravité dans le but, voilà les points essentiels auxquels on pourrait réduire toute la théorie dramatique de M. Manzoni ; et peut-être semblerat-il qu’une théorie si sévère ne diffère guère moins de celle qu'ont suivie des poètes qui passent pour éminemment romantiques, que de celles mêmes de leurs antagonistes classiques (2). » Il consent à appeler romantique son ami, puisque le poète italien adopte ce nom ; mais il préférerait, on le sent, celui d’éclectique. “
La page mérite d’être retenue : elle montre, en une vive lumière, la leçon du romantisme classique que Manzoni a donnée aux Français à travers les gloses de son interprète : « Que si l’on voulait désigner par un nom d’école l’ensemble des idées de M. Manzoni, sur la théorie de la tragédie, et donner à cette théorie le titre de romantique, on y serait autorisé par M. Manzoni lui-même qui ne re- . jette pas ce titre. Maïs il faudrait du moins ne pas perdre de vue que l’idée qu’il attache à ce terme n’est pas à beaucoup près la même qu’on y attache communément, n1 même aucune de toutes celles qu’on y a attachées jusqu'ici. La vérité est que les doctrines poétiques de M. Manzoni sont trop indépendantes, trop élevées, tiennent de trop près à tout ce qu’il y a de raisonnable et de démontré dans les divers systèmes littéraires, pour qu’une dénomination exclusive puisse leur convenir ; et c’est là, je pense, ce qu’elles ont de plus recommandable... Certes, il n’est pas indifférent au génie d’être plus ou moins libre dans le choix des moyens qu'il a de se manifester; et il s’en faut bien que
(1) Lettre à Mary Clorke, 28 août 1826. (Jbid., janvier 1909.) (2) Le comte de Carmagnola et Adelghis, tragédies d’Alexandre Maxzoxi, trad. de l'italien par Fauriel (1823), p. 5.
les formes diverses qui lui sont imposées, presque toujours malgré lui ou à son insu, soient toutes également heureuses. M. Manzoni sait cela aussi bien que personne; mais 1l sait aussi qu'il n’y a point de formes à travers lesquelles le génie et le talent ne se produisent toujours plus ou moins ; et, avec toute la sagacité nécessaire pour les reconnaître partout où elles existent, il est toujours empressé à leur rendre hommage partout où 1l les a reconnues (1). »
« Il n’y a point de formes à travers lesquelles le génie ne se produise » : l’érudition circonspecte aboutit à cette impartialité. Elle se refuse au système, hésite même devant les conclusions (2). Né pour la recherche, pour la discussion curieuse, non pour la décision, l’érudit Fauriel se défie, semble-t-il, du jugement esthétique. Au seuil de l’histoire de la poésie provençale, il déclare bien « qu’au point de culture où les troubadours étaient parvenus, il serait étonnant qu'ils ne se fussent pas fait quelque théorie de leur art », mais il se garde de nous exposer dès l’abord cette théorie, et de la juger (3). S’efforcer de tout connaître, c’est chercher à tout comprendre, et c’est aussi jouir de tout. Votre âme, écrivait Mme de Staël à Fauriel en 1801, «jouit de tout ce qui est noble avec délices ; » et Villemain l’appelait d’un mot que mérite plus d’un esprit de ce groupe, « un athée en littérature (4). » Nous dirions plutôt panthéiste, de ce panthéisme du goût qui sied à un stoïcisme moderne, discret, sceptique. Fauriel, qui méditait un ouvrage sur le stoïcisme, incarne l’éclectisme érudit qui achemine souvent au dilettantisme.
Les dilettantes sont les éclectiques sans doctrine ; comme ils ne s’attachent à rien d’une passion exclusive, ils n’engagent jamais le fond de leur personnalité. Même quand ils ont une « nature aimante et tendre », comme Victor Jac-
(1) Le Comte de Carmagnola et Adelghis, p. 1v.
(2) « Il Fauriel aveva una grande passione per la ricerca e per la discussione, ma nessuna fieta pot di conchiudere.. » (A. DE Gu- BERNATIS, /L Manzont ed il Fauriel, Rome, 1880, p.88, note.)
(3) Histoire de la Poésie provençale, 1846, t. I. p. 21,
(4) SAINTE-BEUVE, loc. cit., p. 231.
quemont, ils apportent « autant de soin à cacher leurs émotions que d’autres en mettent à dissimuler de mauvais penchants (1) ». Leur aîné et leur meilleur modèle est ce Paul-Louis Courier, si peu romantique, qui a la rouerie et l'humeur du dix-huitième siècle, qui s’est formé à l’école des Anciens et prétend à l’hellénisme. « M. Courier, affirme Stendhal, est peut-être l’écrivain vivant qui connaît le mieux sa langue, toutes ses finesses et toutes ses délicatesses ; » et encore : « C’est l’homme vivant qui a le plus de rapports avec Voltaire. » Ce Tourangeau ami de La Fontaine, ce pamphlétaire élève de Pascal, ce faux ingénu, ce savant finaud qui joue au populaire, cet attique qui joue au vigneron, ce lettré maître de lui-même dans son apparente violence, enseignait, en un temps où l’art voulait paraître sincère, le pouvoir de l’artifice.
Les dilettantes de son voisinage nous semblent pourtant romantiques par un trait : la révolte. Un Stendhal en fournirait le plus violent exemple : avec quelle ardeur, dès le début, ne s'est-il pas séparé des siens, haïssant tout ce qu'il devait aimer. Si quelques sentiments profonds ont ému sa jeunesse, ce sont les préromantiques qui les lui ont fait éprouver, un chapitre de Bélisaire, les plus beaux endroits de T'élémaque, — il pleurera sur la mort d'Achille, évoquera le Corrège à propos de Mentor (2), — le Sethos de l’abbé Terrasson, la Nouvelle Héloïse, ces livres que son indulgent grand-père lui permettait ou lui pardonnait. La Religieuse portugaise, les Élégies de Parny, Mlle de Lespinasse, la Sophie de Mirabeau, lui ont enseigné la sainteté de l’amour-passion. Il ressemble par quelques traits à Diderot, et il est, au dire d’un critique du Vational, « le seul homme peut-être à qui Diderot de nos jours eût volontiers tendu la main. » Il éprouve avec une singulière vivacité qu’il est d’un monde nouveau, qui veut de nouveaux plaisirs, auquel les classiques ne suffisent plus, pour lequel
(4) Mérimée, sur Victor Jacquemont, Portraits historiques et littéraires.
(2) Correspondant, 25 septembre 1909, p. 1115-1116.
Corneille, Molière même-ont vieilli. Dès 1800, il s’est livré, dans son bureau du ministère, à des escarmouches contre Racine, pour Shakespeare. Lui-même, il est pétri de tous les désirs, de toutes les contradictions de son temps ; il ne se peut rien imaginer de plus mêlé : de la sécheresse, de la dureté, du dandysme, et une sensibilité vulnérable ; un esprit de pure analyse et le don voluptueux de jouir des idées mêmes, d’en recevoir des chocs et des spasmes physiques (1). Ses transports en Italie, ses battements de cœur, — «ce qu’on appelle des nerfs à Berlin », — si violents qu’il « marchait dans la crainte de tomber » (2), ne sont-ils pas d’un émotif? Et pourtant, c’est un roué. Un audacieux, mais un audacieux timide. Une âme passionnée d’action, mais pour qui l’action n’a été que le divertissement d’un joueur ardent ; un acteur de l’épopée impériale, mais qui ne lui a demandé que le plus beau des spectacles et une intermittente carrière.
Son culte de Napoléon est de qualité romantique, Pidolâtrie de l’énergie, des condottieri, des âmes primitives, sauvages. Et c’est aussi le « romanticisme » qu’il aime en Italie, un peuple plus énergique que les Français de « la cour de Louis XIV », des femmes dignes d’être des Béatrice Cenci, des mœurs libres, naïves, une langue que n’a pas épurée « une cour dédaigneuse » (3). Il s’est fait Italien ; il s’est affranchi du « goût de La Harpe en peinture (4) », des conventions, des convenances mêmes : « Première de toutes les règles de style, laquelle est sans exception : être soi-même (5). » Idéologue, il donne au plaisir, dans le jugement littéraire, cet empire que les Helvétius, les Ben-
(1) « Quand une idée se saisit trop de moi au milieu de la rue, je tombe. » (Vie de Henri Brulard.) Faut-il avouer qu’on peut chercher à de telles chutes, quand on se rappelle la mort de Stendhal, d’autres causes moins idéologiques?
(2) Rome, Naples et Florence (27 janvier 1816).
(3) Vie de Rossini, chap. vi.
(4) Note manuscrite de Stendhal. (Correspondant, 25 septembre 1909, p. 116)
(5) Zbid., p. 1109.
tham, lui ont attribué sur la morale. Son romanticisme adopte tous les thèmes du romantisme, mais en les transposant d’un ton, du cœur à la chair ; il regarde, lui aussi, vers le moyen âge, la poésie primitive, l'Orient, le seizième siècle, mais pour la vigueur de leurs instincts, la vivacité de leurs voluptés. L’individualisme, — qu’il appelle chasse au bonheur, égotisme, énergie, -- anime tous ses personnages, l’anime lui-même de cette frénésie du moi pour qui l’amour est toujours libre, le crime toujours beau, de la beauté de toute force. Sensibilité, chez lui, veut dire sensualité.
Mais cette sensualité, qui veut jouir de tout, ne s’enferme pas dans une école littéraire, se prête à goûter à la fois classiques et romantiques. Il ressuscite, pour réclamer ce droit à l’éclectisme, Julie de Lespinasse elle-même ; il lui emprunte son style, imagine une lettre posthume : « Je suis assez heureuse pour aimer à la folie les choses les plus opposées. Analysons moins, et jouissons davantage. Oui, dans tous les genres, j'aimerai ce qui paraît opposé, mais qui n’est peut-être opposé que pour les gens qui veulent toujours juger et qui ont le malheur de ne point sentir. Et j'ajoute que j'aime Racine à la folie, et qu’il y a dans Shakespeare des morceaux qui m'ont transportée.. » Ironique autant que dilettante, Stendhal s’émancipe à la fois de La Harpe et de Jean-Jacques ; s’il goûte l’art classique et les passions romantiques, il échappe à la fois à la rhétorique classique et à la rhétorique romantique. « C’est par une peinture exacte et enflammée du cœur humain que le dix-neuvième siècle se distinguera de tout ce qui l’a précédé. » Il est aisé de distinguer la part du classicisme, dans cette formule, — « peinture exacte du cœur humain », — et la part du romantisme, — « peinture enflammée ». Ou encore, lorsqu’au livre VII de son Histoire de la peinture en Italie, Stendhal résume en deux mots, «le caractère du dix-neuvième siècle » : « Chercher les émotions fortes et les chercher par des moyens simples, » lorsqu'il ajoute : « Le contourné, le chargé d’ornements nous paraît sur-le-champ petit, » ne résume-t-il pas tout son
romantisme classique dans cette union d’ « émotions fortes » et de « moyens simples »?
À vrai dire, son romanticisme ne s’est jamais accordé au romantisme de son temps. S’il s’avise de dresser une liste de cette école, il y fait voisiner les noms de Lamartine, de Béranger, de Barante, avec ceux de Paul-Louis, d’Étienne, de Scribe. Il attend la rénovation du théâtre de purs pseudo-classiques. Quand la mélancolie romantique se glisse en lui, c’est une mélancolie à l'italienne (1), éclairée de volupté, comme le duomo de Milan revêt de marbre ses formes gothiques : il loue « cette architecture brillante » d’être « du gothique sans l’idée de la mort; c’est, ajoute-t-il, la gaieté d’un cœur mélancolique » (2)... Et ce mot de mélancolie conserve chez lui la nuance légère et riante que lui prêtait La Fontaine (3).
C’est qu’en dépit de ses révoltes, Stendhal demeure attaché à une tradition française, qu’en vain il voudrait répudier. Son mot reste même asservi aux contraintes familiales contre lesquelles il gronde ; il leur doit une sorte de pudeur dont le romantisme ne viendra pas à bout ; il se dissimulera sous vingt voiles, — anonyme, pseudonyme, mystificateur; au moment même où il entreprend ses Mémoires, il raille la mode des je et des moi (4). A la voir vécue auprès de lui par son grand-père, il s’est initié à la vie d’un dix-huitième siècle discret et réservé, classique encore : un monde désuet et tout spirituel se perpétue en
(1) À cet égard, le jugement de Stendhal sur la mélancolie italienne s’accorde avec celui de Mme de Staël dans le livre : De la littérature; seulement, Mme de Staël prend parti pour la mélancolie du Nord, Stendhal pour celle du Midi.
(2) Sur ce point encore il est aisé de voir la différence du romantisme de Stendhal avec celui de l’école de Chateaubriand, en se rappelant le peu de goût de Chateaubriand pour le gothique de marbre de Milan. :
(3) Cf. dans les Promenades dans Rome :°« Cette rêverie que je vante au lecteur... c’est le sombre plaisir d’un cœur mélancolique. — LA FONTAINE. »
(4) Vie d'Henri Brulard, chap. xvrrt (variante citée par M. H. De- BRAY).
Stendhal. À ce passionné, l’idéologie a inspiré le culte de l'intelligence qui analyse et mesure. Disciple de Condillac en psychologie, d'Helvétius en morale, il est de ces esprits mathématiques que les écoles centrales de la Révolution ont formés : de celle de Grenoble, il est sorti fou de mathématiques, épris de « ces bonnes définitions sans lesquelles il n’y a que des à peu près ». « Que dit la logique? » telle est sa question familière (1). Il n’a cure de mystique allemande, il annote Schlegel avec fureur (2). Il est en quête des formules parfaites qui permettent de construire à coup sûr des chefs-d’œuvre ; il imagine que quelques principes, quelques déductions logiques suffisent pour connaître les hommes, et, dès sa jeunesse, il cherche à les dégager des œuvres classiques, de Molière surtout (3) : « Quand on introduit Molière, quand on dit : Sganarelle dirait. ou toute autre introduction, c’est comme si l’on disait : Oyez une merveille (4). » À ses yeux, la France garde sur le théâtre une hégémonie que ses classiques lui ont assurée (5). Pour réaliser son grand rêve d’auteur dramatique et prendre rang dans la lignée classique, il aurait voulu emprunter la langue même des maîtres, se faire un dictionnaire avec Malherbe, La Fontaine... « Je veux, dit-il en 1803, que dans trois cents ans l’on me croie contemporain de Corneille et de Racine. »
Malgré son apparent détachement, sa susceptibilité nationale est d’un homme de l’Empire, délibérément hostile à toutes les forces étrangères à l'expansion de la France. Il prendra parti, dans la Chartreuse de Parme, pour les Italiens amis des Français, contre les autres ; il ne semble pas pardonner à l’Angleterre de mauvais souvenirs. Lui qui voudrait passer pour un parfait angliciste, qui a mis son romantisme sous le patronage de Shakespeare, et ne s’est pas fait scrupule de plagier Johnson pour mieux louer
(1) Cf. Mérimée : H. B.
(2) Cf. Correspondant, 25 sept. 1909.
(3) Corprer, Molière jugé par Stendhal, 1898.
(4) Correspondant, 25 sept. 1909, p. 1108 (cf. p. 1092-1098). (5) Lbid., p. 1093
cette idole (1), il s’est bientôt détaché du « trop vanté lord Byron », de Walter Scott : « Une immense troupe de littérateurs est intéressée à porter aux nues sir Walter Scott et sa manière. L’habit et le collier de cuivre d’un serf du moyen âge sont plus faciles à décrire que les mouvements du cœur humain. » L'Allemagne lui fut toujours plus étrangère encore; le rêve d’idylle de la Germanie lui parut fade. Pour avoir lu chez « son ami, feu M. le
baron de Bottmer », cette « phrase inconvenante » : « Dans ma première jeunesse, enthousisaste de cette ennuyeuse tragédie française. », pour avoir trouvé chez Schlegel un
réquisitoire contre le théâtre français, une apologie du « caractère propre de la nation allemande », 1l prit sa revanche à écrire dans les marges : «peuple sans caractère (2), » à médire du « système romantique », « gâté par la mystique de Schlegel. » La philosophie allemande n’est « qu’une poésie obscure et mal écrite (3) »; la musique allemande le fait songer à la choucroute, et il préfère les sucreries (4). Il reprend le mot de Mme de Staël sur l’allemand qui « se fait vif ». Il fait peu de cas de ce peuple infidèle au « genre français (5) ». Si le romantisme doit venir de là, périsse le romantisme : « L'esprit français repoussera surtout le galimatias allemand que beaucoup de gens appellent romantique aujourd’hui (6). »
Il est moins curieux de génies étrangers que de nature humaine ; en croyant se dépayser, il revient à la tradition ; il forme le dessein tout classique d’étudier l’homme à travers l'Italie : « Connaître les hommes de cette nation en particulier, et, par occasion, compléter, étendre, véri-
(1) Doris GUNNEL, Stendhal et l'Angleterre, 1909. — Et pourtant il a taxé Johnson d’injustice envers Shakespeare. (Correspondant, 25 sept. 1909, p. 1098.)
(2) Correspondant, p. 1904. — Cf. chid., p. 1095.
(3) De l'amour, liv. II, chap. 48.
(4) Vie de Rossini, chap. vrr.
(5) Cf. son « Journal de Brunswick ». (V. la Nouvelle Revue, 4er avril 19t4),
(6) Racine et Shakespeare.
fier ce que nous croyons savoir de l’homme en général. » Cet observateur classique de l’homme pourra bien faire copier des chroniques italiennes ; mais il choisira, parmi ces récits, ceux qui éclairent la nature humaine. « J’ai pris cent volumes, écrira-t-il ; j’ai négligé la valeur de vingt volumes purement historiques : j’ai cherché ce qui me plaît comme peignant le cœur humain. » Ses chroniques italiennes dépassent l'Italie, touchent à l’humanité ; « les narrations que j'indique, après le titre de rigueur : Beautés de Milan, pourraient porter celui-ci : Introduction à l’histoire du cœur humain. » Et les tableaux, les statues, la musique? Si Michel-Ange est grand, c’est que, « méprisant, comme Alfieri, tout ce qui est accessoire... il s’est attaché uniquement à peindre l’homme » ; si la musique italienne ne lasse jamais, c’est qu’elle est « peinture du cœur humain ». Devant ces tableaux italiens, où triomphe la splendeur de la chair, il craint que « l’attention que le spectateur donne à la forme des muscles » ne soit « volée à celle qu'il doit à l’expression des sentiments », et plus tard, pour le touriste des Mémoires, les paysages ne seront pas un simple décor : il leur demandera un intérêt humain. « L'intérêt du paysage ne suffit pas, écrira-t-il ; à la longue, il faut un intérêt moral et lustorique. De même, le roman doit nous avancer dans la connaissance de l’homme ({). » Vengo adesso di Cosmopoli, dit Stendhal avec le personnage d’un opera-buffa; mais il vient, en fait, de Paris. L’italien n’est pas sa langue naturelle ; ce logicien précis souffre du vague de cette langue harmonieuse, où il a souvent peine à découvrir « un sens net au milieu d’un océan de paroles (2) ». Sa propre langue est celle qui se parle dans ces salons de Paris où il s’applique à scandaliser, mais où il se plaît, où nul n’est dupe de l’effet et de la phrase. Ironique et spirituelle société où le ridicule tue ; et Stendhal n’épargne pas les maîtres du romantisme, qui
(1) De l’amour, Liv. I, chap. x1v.
(2) Histoire de la peinture en Italie. — De même il se plaint de « l'abondance des synonymes qui étouffent cette langue » (Correspondant, 25 sept. 1909, p. 1082).
s’exposent au ridicule, pour la phrase et l'effet. Il a beau piller le livre De la littérature, piller Corinne (1) : il fait la moue à son «pathos ». Après avoir cité une phrase de Mme de Staël, il ajoute, dans ses Promenades dans Rome : « Elle suffirait à elle seule à me faire prendre en guignon toute une littérature. On ne peut donc obtenir d’effet sur le public en France que par une plate exagération. » Il est de l’école de l'ironie, et non du sentiment : « Puisque l'ironie est devenue une matière vulgaire, déclare-t-1l avec amertume, il a bien fallu avoir du sentiment (2). » Il ne se laisse pas séduire au lyrisme de ses cadets. Lamartine? Un Byron peigné à la française. Il ne daigne pas lire Vigny, ne fait grâce à Hugo que parce qu’il devine un libéral dans cet ultra. Paul-Louis, Mérimée, Fauriel, Béranger, Balzac vers la fin, tel est son cercle étroit.
En revanche, dans le passé classique il se sent d’accord avec les génies les plus divers. Les moralistes eux-mêmes, les maîtres de la sagesse classique, l’ont si bien formé à leur image qu’il peut les plagier impunément ; on passe, sans y prendre garde, dans le traité de l’ Amour d’une phrase de Stendhal à une phrase de La Rochefoucauld, de l’analyse des Idéologues au pessimisme des Jansénistes. En lui, la pensée du dix-huitième siècle rejoint la psychologie du dix-septième qui observe sans complaisance les illusions du cœur humain. Il demande à Retz son expérience des hommes, à La Rochefoucauld son amère philosophie de l'intérêt, à Mme de La Fayette sa connaissance des sentiments. Il est l’ami d’un dix-septième siècle hardi, presque romantique, dépouillé de sa solennelle parade, le dix-septième siècle où Mme de La Fayette embellissait sa vie d’un «amour à l'italienne » dans la société de La Rochefoucauld, où Mme de Sévigné écrivait une langue si drue. Il aime Corneille, héroïque et fort, exempt des élégances du faux classicisme ; pour le théâtre de demain, il songe au
(1) ARBELET, « En lisant Corinne. Notes de lecture de Stendhal, 1811. » (Revue Bleue, 30 déc. 1911.) — Cf. De l'amour, IL, 58. (2) De l'amour, IT, 48.
« vers simple du vieux Corneille (1) »; mais, ajoute-t-il sarcastique, il « serait sifflé aujourd’hui comme manquant de dignité ». Sous la noblesse même de Racine, il sent la violence brutale d’êtres ardents, dévorés par la passion; il consacre un chapitre entier à Roxane (2) ; il rougit de plaisir à entendre Monime (3); surtout il revient sans cesse aux observateurs minutieux du réel, La Bruyère, Le Sage. Son art est de leur école.
Ce romantique, dont la vie fut une perpétuelle recherche de sensations fortes, travaille à ruiner le romantisme, son lyrisme personnel, sa peinture obstinée du moi. Son style, dont le modèle est tantôt le Code civil, tantôt Port-Royal, n’admet que quelques images sobres, plus piquantes que poétiques ; 1l s’exerce au raccourci, à la force nerveuse de Montesquieu. Stendhal raille ces jeunes Parisiens qui disent coursier pour cheval, qui admirent M. de Salvandy, M. de Chateaubriand : « Pour faire sentir à un commençant les défauts de Chateaubriand, de Lally-Tollendal, de Bonald, etc., — lui faire lire d’abord. les articles de MM. Aimé Martin et Charles Nodier (4). » Il proteste qu'il écrit « en langue française, mais non pas en littérature française » (9).
Son ami Mérimée avait poussé le dilettantisme plus près encore de l'esprit classique. À lui aussi le dix-huitième siècle avait transmis sa sécheresse, et la vie avait refoulé
(1) De l'amour I, 2.
(2) Zbid., I, 37. — On pourrait dire qu’il aime le « stendhalisme » du dix-septième siècle : « J’admire les mœurs du temps de Louis XIV, déclare-t-il; on passait sans cesse et en trois jours des salons de Marly aux champs de bataille de Senef el de Ramillies.. La présence du danger avait conservé dans Ja langue une énergie et une franchise que nous n’oserions pas hasarder aujourd’hui... Si un Walter Scott nous faisait un roman du temps de Louis XIV, nous serions bien étonnés. » (Zbid., II, 41, note). La publication des Mémoires de Saint- Simon, qui fut pour tant d’esprits la révélation d’un dix-septième siècle inconnu, offrit à Stendhal une mine précieuse entre toutes.
(3) Zbid., I, 28.
(4) Correspondant, 25 sept. 1909, p. 1114.
(5) De l'amour, II, 47.
dès le début sa sensibilité. Il est ce Saint-Clair du Vase étrusque, « qui cache ses émotions », qui accepte « la triste réputation d’insensible et d’insouciant ». Sa philosophie de l’existence a été celle qu’un des personnages de sa Chronique du règne de Charles IX emprunte à Zani : Zani tombait du haut d’une tour; on lui demanda comment il se trouvait : « Fort bien, pourvu que cela dure. » Voilà toute notre histoire, selon Mérimée. D’où tombe Zani? Où tombe-t-1l? peu importe. Une seule chose est sûre : c’est que cela ne durera pas. Ses maïtres, — c’est-à-dire les hommes qu’il railla le plus volontiers, un Paul-Louis Courier, un Stendhal, — aggravèrent cette ironie de dilettante. Stendhal lui avait enseigné qu’en France le ridicule est le plus grand de tous les malheurs ; et Mérimée devint, selon le mot des Goncourt, un être uniquement fabriqué de la peur du ridicule. Il s’exercera à l’art stendhalien d’observer, de peindre d’un trait suggestif, et le pratiquera mieux que Stendhal. Fidèle au véritable esprit du Globe, il comprendra plus qu’il n’aimera. Le jour qu’il ouvre sur les races étrangères reste froid. Sa couleur locale est un jeu d'imagination où 1l se divertit en supercheries. Il avouera s’en être dégoûté, en voyant combien 1l était aisé de la fabriquer : le Mérimée de la jeunesse travaille ainsi à se dégoûter de toutes les découvertes du romantisme, en les essayant sur le mode plaisant, en les poussant à la caricature.
Même la couleur historique. Il se divertit aux romans d'histoire, aux scènes d’histoire, mais pour mieux railler les poncifs du genre. De son Cromwell, il fait une comédie de marionnettes ; dans sa Chronique, il se fait interrompre et se fait demander un portrait de Henri IV, une galerie historique à la Walter Scott, pour répondre par un froid sourire et brûler la politesse aux figures consacrées, à la machinerie romantique du roman d’histoire. Point d’apparente recherche d’effets (1). Les dandies, ses amis, qu’il
(1) Pour cette absence trop complète d'effets, jusque dans la diction, — qui avait nui, selon Delécluze, à la lecture du Cromwell
peint dans le Vase étrusque, font étalage d’un vain bric-àbrac, vont en Orient pour savoir si « le pacha est romantique » et pour découvrir un lyrisme auprès duquel les Méditations soient « de la prose classique ». Mérimée observe ces modes, et se confine dans le petit cercle des initiés qui s’arment, contre l'enthousiasme et le tourbillon romantique, d’un scepticisme de bon ton.
Petit cercle discret, qui atteint au stoïcisme par son détachement et sa réserve. Un stoïcisme raffiné et mondain est la forme exquise ou cruelle de ce romantisme classique où la réserve était de la pudeur, où l'ironie était une vertu, une défense et un remède. Stoïcisme de Fauriel, stoïcisme de Victor Jacquemont (1). Celui-ci a demandé à la science un recours contre la littérature personnelle de son temps : « Que penseriez-vous, demande-t-il à ceux qui vantent les confidences romantiques, d’un chirurgien qui ferait une préparation anatomique de sa maîtresse et l’exposerait dans le cabinet de l’École de médecine (2)? » Avant la génération du second Empire, qui combattra le romantisme par le culte de la science, il est un des premiers qui surent maintenir, dans un groupe de romantisme classique, la difficile alliance du dilettantisme et de l’esprit scientifique.
L'esprit du Globe, en favorisant l’impersonnalité scientifique, l’éclectisme doctrinaire ou dilettante, le point-de vue historique, a contribué à réprimer le romantisme dont il se faisait le champion. Chez ceux mêmes qui se laissèrent ressaisir par l'entourage de Chateaubriand, comme J.-J. Ampère, et que l’Abbaye-aux-Bois « émoussa », —
de Mérimée, — cf. les idées que Mérimée lui-même, sans doute, dans Le Globe (cf. TRAHARD, la Jeunesse de P. Mérimée), exprimait, à la fin de 1824, sur le jeu des comédiens.
(1) Pour son romantisme, ses cris sincères, ses rêves de couleur locale ou d’humanité primitive et libre, cf. sa Correspondance de l'Inde, 1835, t. I, lettres du 25 juin 1830, du 6 février 1831. Il sourit d’ailleurs du « docteur Stendhal » (zb:id., p. 39) et de ceux qu’il appelle « les Globistes et les Globuleux ».
(2) MÉRIMÉE, Portraits histor. et littér.
selon le mot de Mérimée, — il laissa le sens critique. Les défections au romantisme poétique, comme celle que l’on pourra reprocher à Sainte-Beuve, seront souvent, à quelques égards, de simples retours à l’esprit du Globe.
C'est-à-dire à l’un de ces essais de conciliation entre romantisme et classicisme, dont la génération des Méditations avait cherché la voie. L'année 1830 dénoncera la plupart de ces alliances. Mais, dans la tempête, l’héritage éclectique subsiste; et le classicisme des romantiques devient le style Louis-Philippe.