CHAPITRE V
« 1830, dira Legouvé, est plus qu’une date historique dans le dix-neuvième siècle, c’est une date morale. Les hommes de 1830 sont marqués d’un cachet particulier comme les hommes de 89 (1). » Derrière cette année de légende un long sillage traverse le siècle, la persistance d’un mythe héroïque, de ces « parfums vertigineux » que Gautier célèbre dans son istoire du Romantisme. « Le soleil de 1830 (2) » incendiera tous les poètes de triolets ou de ballades.
O poésie, Ô ma mère mourante, Comme tes fils brülaient d’un pur amour Dans ce Paris de l’an mil huit cent trente...
dira Banville dans la Ballade de ses regrets pour l’an 1830. « Nous vivions alors dans une époque étrange, écrira l’auteur de Sylvie. Nous étions ivres de poésie et d’amour…. ; » et il peindra cette explosion de verve, cette débauche d’ «esprits éclatants, vifs, orageux, sublimes parfois ». 1830, année de grandes ambitions et de beaux espoirs n’a pas seulement déchaîné une crise d’âmes (3). Plus d’une déception en est sortie, plus d’une illusion s’y est dissipée ; et c’est le commencement de la sagesse. Le régime, obligé de louvoyer entre le mouvement et la résistance, pratique
(1) Soixante ans de souvenirs, 1886, t. I, p. 135.
(2) Gabriel Marc, l’Entresol du Parnasse, 1870.
(3) H. Tronoxow, « Une crise d’âmes, 1830. » (Revue des Cours et Confér., 15 février 1926.) ,
une sorte de sagesse opportuniste, que reflètent la littérature et l’art ; et c’est là le classicisme de 1830. Ceux mêmes qui échappent à ce régime bourgeois, ou qui prétendent Jui échapper par l'indépendance et la profondeur de la pensée, par l’irrégularité de leur vie de dandies ou de bohèmes, composent avec les traditions ou les vertus classiques, comme Thiers compose avec Guizot, comme la révolution compose avec la monarchie; et ce classicisme secret des penseurs, des dandies et des bohèmes est en accord avec le style Louis-Philippe contre lequel ils semblent protester.