I. — LE CLASSICISME DE
Sans doute, 1830 n’a pas été l’œuvre des doctrinaires seuls : les Jeune-France, les bousingots y ont collaboré; et le tableau en serait incomplet, si l’on n’y voyait auprès du doctrinaire à favoris, le bousingot à la barbe farouche, le Jeune-France aux cheveux mérovingiens. Mais la « fatale secte qui renversa les Bourbons », — selon le mot de Balzac dans Jlusions perdues, — est bien « la doctrine ». On a pu dire que la révolution de 1830 était une révolution d’avocats (1) ; elle est aussi une révolution de Sorbonne et d’École polytechnique, de lecteurs du Globe, d’auditeurs de Cousin et de Guizot. Elle traduit, avec violence, ce besoin d’action politique, dont les spéculations littéraires, les curiosités cosmopolites n'étaient que l'aliment. Le lyrisme personnel s’effacera désormais devant une littérature d’action, arme de lutte pour cette bourgeoisie politique ; et la critique ne cessera de le répéter au lendemain de 1830 (2).
(1) Jules Far, « le Barreau de Paris pendant la révolution de 1830 ». (Revue des Études historiques, 1895, n° 2.)
(2) « Dans le renouvellement social qui se prépare, je crois que la poésie lyrique doit se mêler plus activement peut-être qu’elle ne la fait jusqu'ici à la lutte des intérêts positifs et des passions pu-
Avant les journées de Juillet, dès le seuil de l’année, la génération d’Hernant a frémi d’impatience, senti monter en elle-même les promesses dont la saluait Lamartine, en entrant à l’Académie, au mois d’avril de cette année. « Que si, s’écriait-il..., mon regard se porte vers la génération qui s’avance, je le dirai. avec une intime et puissante conviction.., heureux ceux qui viennent après nous. Tout annonce pour eux un grand siècle... » Dès le 25 février, dans la soirée d’Aernani, la révolution littéraire avait grondé : toutes les traditions du théâtre français en semblaient menacées, et s'étaient mises en défense ; les acteurs riaient tout haut ou tout bas (1). Et pourtant, dans cette compagnie d’acteurs accoutumés à Corneille et à Racine, quelques admirateurs n'étaient pas dépaysés par cette poésie nouvelle : Joanny, en un toast enthousiaste, comparait Victor Hugo à Corneille et Ruy Gomez à don Diègue. Hernanti n’était pas, pour le romantisme, un triomphe sans mélange : déjà, parmi les fidèles du premier soir, quelques-uns regrettaient le titre romantique, Trois pour une, vrai titre à la Calderon, que le nom d’Hernani avait remplacé; quelques critiques curieux de nouveautés sortaient déçus : « Tous les ressorts de cette pièce sont usés, » déclarait Balzac ; et Chasles qui avait si longtemps vécu dans la familiarité de l’Angleterre et de Shakespeare, s’affligeait de trouver dans ce drame « quelque chose de systématique, de contraint, l’œuvre d’une volonté puissante qui s’astreint à une création laborieuse, plutôt que d’un génie marchant dans sa force, dans sa liberté, se développant sans peur... ». Hugo entendait ménager ses adversaires, se pliait aux conseils prudents de ses amis comme Émile Deschamps. Le romantisme hésitait devant ses propres audaces dramatiques.
bliques. » (G. PLANCHE, « les Royautés littéraires », Revue des Deux Mondes, 19 mars 1834).
(1) Mlle Mars et Michelot en particulier. (V. les Souvenirs de Dumas, et Choses vues.) — D'ailleurs les souvenirs du comte d’Haussonville ne s’accordent pas avec ceux de Hugo et montrent chez Michelot l'admiration la plus ingénue pour Æernani.
Il hésitera devant la révolution de Juillet. A coup sûr, il glissait depuis quelques années à l'esprit de révolution. Les poètes qui avaient chanté la guerre d’Espagne ou le Sacre s'étaient pris à chanter la colonne Vendôme, les souvenirs impériaux, à faire gronder l’émeute dans leurs romans, la révolution dans leurs drames; en célébrant l'insurrection grecque, ils avaient pris goût à leur popularité montante. Hugo lui-même avait tenté de mettre sur la scène une royauté affaiblie. S'il n’avait pas joué, sans doute, en face de Charles X, le rôle de rêveur inquiet qu’il s’attribuera un jour, il avait fait figure d’indépendant. Mais dans la révolution même, cette révolution qui éveillait tant d’espoirs chez les Delavigne, les Béranger, les Cuvillier-Fleury, le romantisme ressent comme un ébranlement douloureux (1). Un Berlioz, sans doute, se mêle sans peine à la joie de la foule, à ceux qui vont répétant ses chants à travers Paris; mais quel désarroi chez un Vigny, dans ces jours d'incertitude (2), chez Hugo dans les pages où il prétend recueillir son Journal d’un révolutionnaire de 1830! La tentation était vive, de donner au romantisme un air d’émeute, d’en faire l’allié de la liberté politique. Victor Hugo qui écrivait dans un article sur M. Dovalle : « Les ultras en tout genre, classiques ou monarchiques, auront beau se prêter secours pour refaire Pancien régime de toutes pièces, société et littérature, chaque progrès du pays fera crouler ce qu’ils auront échafaudé (3), » Hugo renvoyait le classicisme à la monarchie, et celle-ci au passé : «Tout en admirant la littérature de Louis XIV, si bien adaptée à sa monarchie, elle saura bien avoir sa littérature propre.., cette France du dix-neu-
(1) M. Charles Maurras (Romantisme et Révolution, préface) rapporte le mot d’un des vainqueurs des barricades : « Les romantiques sont vaincus. »
(2) Outre le Journal d’un poète, cf. La Canne de jonc (dans Seroitude et Grandeur militaires) et les fragments du Journal publiés dans la Revue des Deux Mondes, 15 déc. 1920.
(3) Il faut noter que dès la préface de Cromwell, Hugo condamnait « Pancien régime » politique et littéraire.
vième siècle à qui Mirabeau a fait sa liberté et Napoléon sa puissance. » Il lancera, dans son Journal d’un révolutonnatre de 1830, un appel à l’alliance du romantisme et de la révolution : « C’est aussi une question de liberté que la nôtre, c’est aussi une révolution. »
Cependant, avec le régime de 1830, un principe d’ordre s’établissait, réprimait l’effervescence, faisait peu à peu la conquête de l’art lui-même. Déjà quelques mois après Hernani, Stendhal voyait s’apaiser les fureurs de l’année précédente, un calme relatif succéder à la tempête : « Marion Delorme a fait un demi-fiasco, écrivait-il à Mareste, non que cela vaille moins qu'Aernani, mais on est si peu amusable aujourd’hui ! Point de ces fureurs comme l’année passée, le public bâille et ne vient pas. Toute la littérature tombe en quenouille, le vers principalement (1). » Un nouveau règne commençait, celui des bourgeois. Une famille l’incarnait : « Louis-Philippe, dira Victor Hugo, c’est 1830 fait homme ; » et, si ce nom de Louis-Philippe semble absent de la littérature de 1830, il y imprime une domination subtile, faite de cette connaissance en hommes, que l’auteur des Misérables admire dans le roi des Français, de son don de « séduire individuellement les écrivains ». Même après sa chute, les lettres lui resteront fidèles ; elles avaient trouvé auprès de lui le mélange d’ancienne France et de France nouvelle propice au romantisme classique.
Pour sa part, le roi des Français était fort peu romantique : duc d'Orléans, il avait vécu à l’écart de la Restauration, dans l’air du classicisme libéral. Au Palais-Royal, où Madame Adélaïde avait su, de longue date, grouper les futurs personnages de 1830, les maîtres de la jeune école avaient rarement pénétré (2). À juger par son musée de
(1) Le regain des classiques au théâtre est un des faits caractéristiques de cette époque bourgeoise. Avant l’avènement de Rachel, le Monde dramatique observe déjà, en 1835 (t. II, p. 382) : « La réaction qui s’opère en ce moment s’est tellement fait sentir ces jours derniers, qu’avec la reprise de Cinna et du Malade imaginaire, le Théâtre-Français avait rempli sa salle... »
® (2) Victor Cousin, Villemain y avaient paru. Lamartine, que ses
Versailles de ses « goûts bourgeois en peinture (1) », on reconnaît le roi qui tenait, selon Lamartine, « les propos de la bourgeoisie (2) ». Une scène que rapportent les Mémoires de Véron (3), exprime cette persistance d’une génération ancienne qui monte sur le trône : Louis-Philippe et ses fils, dans deux loges voisines, assistent à une pièce d’autrefois, Richard Cœur de Lion; et tandis que le roi applaudit à cette mélodie du bon vieux temps, les jeunes princes, admirateurs de Rossini, de Meyerbeer, de « toutes les brillantes partitions modernes », engagent avec lui une plaisante mimique. Double caractère des Tuileries bourgeoïises, qui sourient au passé, qui se tournent vers les maîtres du jour (4).
Car la famille royale va s'attacher à gagner le romantisme, à le rallier à ce régime qui vécut toujours de coalitions. Le duc d'Orléans, fils de Louis-Philippe, est un ami des arts; la duchesse récite par cœur les vers de Hugo; ambitieuse, elle assure à ses fils un parti de grands hommes. La princesse Marie prend rang parmi les artistes. Aux réceptions des Tuileries, MM. d’Aumale et de Montpensier affectent de se réfugier auprès de Hugo et de Gautier pour parler de choses littéraires. Louis-Philippe ouvre la pairie à Victor Hugo, semble se plaire à s’attarder seul avec lui, à l’entretenir librement. Et à travers Choses vues, comme dans le Journal d’un poète, comme dans les discours où les nouveaux académiciens rendent hommage à la famille souveraine, on devine la politique littéraire de cette famille, on voit grandir son influence.
Sa force, en un temps d’éclectisme, fut d’être éclectique
origines désignaient à la protection du Palais-Royal, y avait médiocrement plu.
(1) VÉRON, Mém. d’un bourgeois de Paris, 1856, t. IV, chap. ur, D:#140:
(2) LAMARTINE, Hist. de la Rév. de 1848, Liv. III, chap. vu.
(3) Tome V, p. 137.
(4) De ce désaccord de goûts entre le père et ses fils, témoigne une anecdote que nous rapporte Paul de Musset dans la biographie d'Alfred de Musset : on voit le duc d'Orléans railler le jugement de son père sur les vers de son ami.
elle-même, d’unir en elle des éléments disparates : « Louis- Philippe, dit Victor Hugo dans les Misérables, était la transition régnante » et il décrit « ses manières du vieux régime et ses habitudes du nouveau » : « Il avait conservé l’ancienne prononciation et l’ancienne orthographe, qu’il mettait au service des opinions modernes. » En 1831, Doudan signalait dans la physionomie du roi cet éclectisme naturel qui l’apparentait aux Frances diverses : « Par une heureuse alliance, le soldat de Jemmapes était arrière-neveu de Louis XIV. La France de toutes les époques se retrouvait en lui; la monarchie ancienne comme la première révolution, avec sa gloire et ses efforts, et aussi la Restauration : tout cela, c’est notre histoire (1). » Complaisance de bourgeois, à la fois libéral et conservateur, qui « aime à retrouver dans les traits de Louis-Philippe quelque ressemblance avec Louis XIV, dans les traits seulement, bien entendu », et qui conclut, non sans fierté : « Tout cela prouve que nous ne sommes pas d’hier. »
Le bourgeois se contemple dans la nouvelle monarchie, son œuvre. Il étale sa prospérité éclatante, bruyante, dans la frénésie de l’agiotage, dans la royauté des maîtres de forges (2). Un faste lourd et doré, un style Louis-Philippe qui rejoint le Louis XIV dans la richesse et voudrait l’égaler dans la noblesse ; une vie, un art, où la grandeur est faite de luxe, la force d’argent; des cheminées aux housses de velours, aux franges d’or, des fauteuils aux manchettes de dentelles, des étoffes brodées, lamées, lits à baldaquins, prie-Dieu de velours, surcharge perpétuelle dans les ameublements comme dans la littérature, bric-àbrac qui fait voisiner le passé et le présent, le moyen âge et l'Empire (3) ; et le bourgeois trônant dans ses « équi-
(1) Doupax, « De la royauté de 1830 » (Revue française, janvier 1831.)
(2) « Les maîtres de forges nous dominent » (mot de Louis-Philippe à Cobden, rapporté dans le Journal intime d'Émile Ollivier, Revue des Deux Mondes, 15 août 1925).
(3) Cf. L. MarGRoN, le Romantisme et la Mode. — Musset, dans la Confession d’un enfant du siècle, Gérard de Nerval, dans Sylvie,
pages soigneusement attelés », dans sa loge de l’Opéra (1). Ainsi s’étalait cette bourgeoisie de la chaussée d’Antin et de la rue Saint-Denis « majestueusement », dit son grand peintre Balzac dans César Birotteau, affirmant ses goûts pompeux, pareille à ce Matifat que nous décrit Balzac dans Jllusions perdues, et qui disait : «le sublime Corneille», le « doux Racine »; voltairienne, classique, mais éprise aussi de mélodrame ou d’opéra, prête à applaudir Napoléon à l’Ambigu et Lucrèce à l’Odéon, rêvant de gloire aux jours où Thiers gouverne, de paix aux jours de Guizot.
Dans cette classe qui mêle sans y songer l’amour de la Révolution à l’amour de l’ordre, la nature classique est toujours proche de l’humeur romantique. Doudan qui sut juger ce régime tout en l’aimant, dénoncera un jour les contradictions de ceux qui l’ont fondé : « Ce que nous avons toujours souhaité, c’est d’être bien nourris, bien vêtus, bien couchés. et de marcher en même temps à la tête de l’Europe » ; et, en 1842, Barante expose à Guizot cette « difficulté radicale » d’un pays qui « aime le statu quo », qui « tient à ses routines », qui n’a rien de hasardeux ni de remuant », mais où « les esprits veulent être occupés et amusés », où « les imaginations » sont exigeantes, qui se souvient de la Révolution et de l’Empire (2). Caractère classique, imagination romantique...
présentent l’un et l’autre une image de l’éclectisme qui règne dans l’ameublement Louis-Philippe : « Pour donner une idée de l’état où se trouvait alors mon esprit, je ne peux mieux le comparer qu’à un de ces appartements comme on en voit aujourd’hui où se trouvent rassemblés et confondus des meubles de tous les temps et de tous les pays. Notre siècle n’a point de formes. les appartements des riches sont des cabinets de curiosités : l'antique, le gothique, le goût de la Renaissance, celui de Louis XIII, tout est pêle-mêle.. l’éclectisme est notre goût. » (Musset). « Au milieu de toutes les splendeurs de bric-àbrac qu'il était d’usage de réunir à cette époque pour restaurer dans sa couleur locale un appartement d’autrefois.. » (Gérard de Nerval).
(1) VÉRoN, loc. cit., t. V, p. 312 : « Dès 1831, la bourgeoisie riche fit élection de domicile à l'Opéra : elle y remplaça les grandes familles et les grands noms de la Restauration. »
(2) Gurzor, « M. de Barante. » Revue des Deux Mondes, juillet 1867, p:062:
L’état-major de 1830 était composé d’historiens, et l’histoire seule, comprise à sa manière, était son titre au pouvoir. Si le passé était aboli, pourquoi Louis-Philippe montait-il sur le trône? Et si le passé tout entier devait subsister, pourquoi Charles X s’éloignait-il? Ce temps avait besoin de souvenirs anciens, mais d’un choix entre ces souvenirs. Une pensée de large éclectisme, a dit Renan, présidait au musée de Versailles qui accueillait toutes les gloires de la France, et la génération de 1830 tout entière s’associait à cette curiosité de collectionneurs (1); mais elle se portait vers un passé bourgeois, vers une préface de 1830 : l’art même des cathédrales se convertissait au régime bourgeois, se traduisait, dans Notre-Dame de Paris, en proclamations d'indépendance. La gloire de Walter Scott déclinait (2). La poésie du passé se dissipait, et la
(1) RENAN, Avenir de la Science, p. xxtxr. — Pour l'intérêt apporté par le public à la tâche des collectionneurs et à la vie du passé, cf. les articles ou les discours suscités par la transformation de la collection du Sommerard en musée de Cluny (notamment BARANTE, Ét. littér. et histor., t. IL; Gugror LecoinTe, M. du Sommerard, la Sylphide, 1843, t. VII, l’art. de Mérimée sur du Sommerard, Portr. histor. et littér.) — Sainte-Beuve a raïllé, dans son cruel article des Regrets (23 août 1852) les prétentions de cette génération à l’histoire. « La prétention des principaux chefs de cette génération qui ne relevait ni du droit divin ni d’aucun principe préçonçu, et qui arrivait à la politique par l’étude des choses et de l’histoire était de tout comprendre. »
(2) Le public, dit Balzac, en 1831 dans la préface de la Peau de chagrin, « est aujourd’hui rassasié de l'Espagne, de l'Orient et de l’histoire de France walterscottée. » Dès 1829, dans le Journal des Débats (cf. Souvenirs de voyages et d’études, t. IT), Saint-Marc Girardin qui est bien représentatif de l’époque Louis-Philippe, raillait la « vérité locale », la « couleur historique ». De même Adolphe Blanqui, dans ses Souvenirs (Revue de Paris, 4° mai 1916), exprime son antipathie pour Walter Scott, et « pour les romans historiques qui devaient faire au commencement de ce siècle une fortune si brillante et si éphémère... » Molé déplore dans ses Mémoires, « l'immense succès de Walter Scott et son influence sur les auteurs de Cing-Mars, de Servitude et Grandeur militaires, de l'Histoire des Girondins. (Cf. la réponse de Molé au discours de réception de Vigny à l’Académie).
raison bourgeoise s’imposait à lui, le pliait à ses idées, à ses jugements.
Par exemple, Guizot, qui entre vraiment dans son époque avec 1830, marque bien, en succédant à Destutt de Tracy à l’Académie, en 1836, l’opposition des deux générations du siècle, et il fait l'éloge du temps nouveau, règne de la raison (1). C’est à la raison qu’il demandait, — éclectique et doctrinaire, — d’accueillir la révolution, et de la concilier avec l’ordre, avec « la politique qui conserve » (2). Avec tous les sages de 1830, il donne aux journées de Juillet un passé, les relie à une tradition : « Nous savons donc certainement, dira-t-il plus tard, qu’en aspirant à fonder un régime libre, loin de ruiner la France des siècles, nous la continuons (3). »
Thiers, cet autre bourgeois de 1830, applique à l’histoire ce même esprit du politique de l’époque, un esprit qui se juge impersonnel, classique. Dès l’adolescence, cet éloquent Méridional rendait hommage aux maitres; dans le mémoire qu’il présenta, à dix-neuf ans, à l’Académie d’Aix, il mettait l’éloquence française sous le patronage de Cicéron ; il répondait à la question de l’Académie de Toulouse sur les caractères de la littérature romantique et combattait le romantisme. En rappelant, dans son }istoire de l’Empire le mot de Napoléon à Gœthe, en faveur des « genres tranchés », — « mot profond, ajoutera-t-il, que bien peu de critiques de nos jours sont capables de comprendre. » Toujours le mélange des genres paraitra, à ce bourgeois de 1830, un mélange de classes, un signe d’anarchie. Aux plus mauvais jours de 1871, s’entretenant
(1) Gustave Planche le constate aigrement à propos de ce discours : «M. Guizot ne développe pas volontiers un autre thème que l’apothéose de la raison. »
(2) Discours sur l'Histoire de la Révolution d'Angleterre, 1850.
(3) Hist. de la civilisation, préf. de 1855. — C’est aussi la conclusion de son Histoire de la Révolution d’ Angleterre : « Lgin d’avoir rompu le cours naturel des événements en Europe, ni lafrévolution d’Angleterre ni la nôtre n’ont rien dit, rien voulu, rien fait qui n’eût été dit, souhaité, fait cent fois avant leur explosion. »
avec John Lemoinne, il s’écriera : « Les romantiques, c’est la Commune (1). »
Pourtant il avait côtoyé, au Globe, les « incapacités doctrinaires (2) » auxquelles il ressemblait si peu; il y avait emprunté le ton du groupe, et ses articles de critique d’art avaient pris à partie les classiques de la peinture académique, «les petites conventions mesquines ». Romantique pour un moment, mais romantique du Globe, il réclamait la liberté et la vérité de l’art (3); des tendances de son époque, celle qui lui a paru le plus puissante est la passion de la vérité (4); et, à trente ans de distance, fidèle à ces opinions de sa jeunesse, il fera bon marché des goûts de son temps, de ses tableaux, de son lyrisme, pour n’en retenir que l'effort historique (5). Or, cette vérité que lui enseigne l’histoire dépasse la couleur locale, atteint à la classique nature humaine : elle lui fait voir les traits toujours pareils qui rapprochent les siècles. Au terme de sa carrière d’historien, il se rappellera ces scènes de 1830 et de 1848, où, derrière « tel ou tel individu passager portant un nom de notre époque », lui apparaissaient « les éternelles figures de tous les temps et de tous les lieux, qui à Athènes, à Rome, à Florence, avaient agi autrefois comme celles qu’il voyait se mouvoir sous ses yeux ». — « J’assistais non à une scène d’un jour, mais à la scène éternelle que Dieu a dressée en mettant l’homme en société avec
(4) John Lemoine, Discours à la réception de Labiche à l’Académie française.
(2) Mot appliqué à Sainte-Aulaire par les Mémoires de Mme Dosne.
(83) « revenir à la nature en choisissant la plus noble et en même temps la plus vraie ». (Globe, 28 sept. 1824. — Cf. 24 oct. 1825.)
(4) Tbid., 26 sept. 1824 : « C’est surtout le goût de la vérité historique que l’on peut remarquer, et, il faut en convenir, c’est l’un des plus nobles penchants de notre époque. »
(5) « Notre temps, dira-t-il, en tête du t. XII de l’Hustoire du Consulat et de l'Empire, n’a pas produit cette poésie naïve et énergique de la Florence du treizième siècle ou de la Grèce primitive. Les sociétés ont leur âge comme les individus et chaque âge a ses occupations particulières. J’ai toujours considéré l’histoire comme l'occupation qui convenait. plus spécialement à notre temps. »
ses passions grandes ou petites, basses ou généreuses, l’homme toujours semblable à lui-même, toujours agité et toujours conduit par des lois profondes autant qu’immuables (1). »
Paroles de classique, — d’un classique étroit, peut-être, car ce bourgeois qui peut tout comprendre et tout expliquer ne comprend et n’explique rien qu’à la surface. Mais il a ce don de la clarté, qui met d'emblée tous les esprits au fait d’une question. Il sait, selon le conseil de Boileau, exprimer les idées de tout le monde. « Son principal mérite, dit Tocqueville, m’a semblé être de donner un tour heureux ou une forme pratique et commode à des sentiments peu élevés et à des pensées vulgaires, de telle sorte que les hommes médiocres qui l’entendent doivent le considérer comme le plus bel idéal qu’ils puissent se proposer... » Aussi a-t-il peu d'amitié pour les cénacles ; de la tribune il les morigène, les rappelle au goût du grand siècle...
Mais monsieur le ministre a dit à la tribune Que l’art était perdu, que le goût s’en allait.
Monsieur le Ministre, à qui Musset adresse de spirituelles remontrances, incarne le classicisme de 1830.
Ce classicisme s’élève tantôt à l’éclectisme, qui tente de faire vivre ensemble tous les principes à la fois, et tantôt glisse à l’opportunisme qui passe d’un principe à l’autre. Des milieux et des revues se sont trouvés tout prêts à favoriser ces mélanges ou ces glissements : journaux, salons, théâtres même. D’habiles chefs d’entreprises littéraires façonnaient des alliages difficiles, — un Bertin l’aîné, aux Débats, un Buloz, à la Revue des Deux Mondes, offrant à la génération de 1830 ses justes doses de classique et de romantique. :
Pour une maison ancienne, comme les Débats, l’alliage était malaisé (2). Une tradition de classicisme y règnait
(1) Hist. du Consulat et de l’Empire, t. XII, préface. (2) Alfred NETTEMENT, Hist. politique anecdotique et littéraire du Journal des Débats, 2 vol, in-8°, 1838 ; Livre du Centenaire du Journal
depuis longtemps. La lignée des Geoffroy, des Feletz, des Dussault, des Hoffmann, y prolongeait son influence. Seule l’autorité d’un Bertin pouvait ouvrir cette citadelle à l’esprit nouveau. Lui-même n’était-il pas né pour ce régime, et, de son caractère, de sa vie, n’avait-il pas reçu les traits complexes de Phomme de 1830? IL était, — c’est ainsi que Salvandy le décrira, — « un libre penseur », « un bourgeois de vieux sang », et, en même temps, il « tenait à la royauté par la raison (1) ». Sa force tranquille, devant laquelle s'incline Chasles lui-même, sut garder à son journal sa ligne iraditionnelle et la ployer, le maintenir sous le patronage classique et y accueillir Hugo, Berlioz. On vit, dans ce journal si sage Modeste Mignon, François le Champi, les Mystères de Paris, le Comte de Monte-Cristo, et du Lamartine, du Sainte-Beuve, du Musset. A la recherche du talent, Bertin allait à l’occasion, selon le témoignage de Nisard, le découvrir « avant tout le monde», l'aider à se produire (2). « Qui a mieux compris que les frères Bertin le caractère et la mission de la littérature au dix-neuvième siècle? demande Nisard. Qui a plus fait pour concilier les deux principes où je faisais consister… l’excellence de la critique conservatrice? Disciples fervents du dix-septième siècle avec du goût pour la hardiesse et de l’indulgence pour les témérités du talent, en même temps qu'ils admiraient dans Bossuet l’expression de la plus haute tradition, ils défendaient les droits de l'invention dans M. de Chateaubriand ». Le Journal des Débats devenait ainsi l’un des conservatoires du romantisme classique.
Peu de mois après la Révolution de Juillet, un autre animateur laborieux et tenace se met en campagne et va assiéger, jusqu’au saut du lit, les écrivains de la Revue des
des Débats (1889); A. PEeRgIRE, Le Journal des Débats politiques et littéraires, 1924 ; TAIN&, « Édouard Bertin » (Derniers Essais de critique et d'histoire).
(1) SALVANDY, Réponse au Discours de réception de Sylvestre de Sacy à l’Académie française.
(2) NisarD, Discours de réception à l’Académie française.
Deux Mondes (1). Buloz sera le bon despote qui emmagasinera de force, dans des centaines de volumes, les idées de son temps, sans leur imposer d’autre condition que la clarté. Ce bourgeois voltairien avait pris le vent de 1830; et de là, sans doute, ce trait que Chasles lui reproche : dans une époque sans principes fermes, il fut, par excellence, l’opportuniste de la littérature.-Il n’inféoda son recueil à aucune école et il l’imposa aux écoles diverses (2). Elles prirent, pour l’aborder, « l’air de la maison », dont Jules Simon définit avec esprit le climat modéré « d’institution nationale » : « Je comprends très bien qu’une grande revue comme la Revue des Deux Mondes ne veuille s’inféoder à aucune école. C'était un salon ; il fallait être du monde et un peu de son monde pour y entrer ; mais à cette condition tout homme de talent y était bien reçu. » Salon indépendant qui accueillait George Sand, mais non pas dans ses jours de philosophie illuminée, qui accueillait Musset et où Musset prenait l’air classique.
Un ton semblable régnait dans les grands salons du régime et même à l’Abbaye-aux-Bois qui boudait la monarchie bourgeoise. Mme Récamier, qui y régnait, avait appris dela vie même l’art des conciliations, des demi-teintes, qui adoucissent, en une commune nuance, les caractères opposés. Son passé lui avait ménagé des amitiés et des admirateurs dans tous les partis : celle qui avait été, trente ans auparavant, la reine de la société du Consulat, avait su s’imposer
(1) Cf. sur cette insistance, les Mémoires de Philarète Chasles. Cf. égalément : M. L. PAILLERON, François Buloz et ses amis et le Livre du Centenaire de la Revue des Deux Mondes (1929).
(2) Sainte-Beuve, dans une chronique anonyme du 1e mars 1833, caractérise à merveille cet éclectisme de la Rev. des Deux Mondes : « J’ai entendu demander souvent quelle est l’unité de cette revue; quel système philosophique, historique, esthétique, elle représente, n'étant ni doctrinaire, ni catholique... ni romantique en art, selon le rite de 1828. La revue en effet, n’est rien de tout cela ; certaines parties des doctrines indiquées ont pu et peuvent se mêler à son ensemble et y faire contraste et variation ; mais aucun système pareil ne la compose. C’est une pensée de bon sens, d'étude, de tolérance, de progrès laborieux qui anime l’ensemble de la revue ; c’est là son genre d’unité. »
peu à peu à tous les mondes, au faubourg Saint-Germain lui-même. Atténuant les caractères originaux, elle entretenait, autour de Chateaubriand vieilli, un nuage paisible d’encens. Lamartine, qui trouvait à son salon l’air froid d’une Académie, a qualifié de son vrai nom sa politique féminine : l’éclectisme : « C'était l’éclectisme de toutes les dates. » dit le Cours familier de littérature. Dans cette société, où le mélange même imposait la mesure, l’ardent Jean-Jacques Ampère devient un délicat critique, le romantique Joseph Delorme devient le discret Sainte- Beuve.
Que l’on aille chez Mme de Rauzan retrouver l’ancienne société de Mme de Duras, chez Mme Orfila dénombrer les savants mondains et les étrangers du Paris cosmopolite (1), chez la princesse de Lieven, chez Mme de Girardin, on reconnaît partout ce monde de 1830, bigarré, mais fondu en une prudence uniforme. Par exemple, le salon de Mme de Lieven, au témoignage de Mme de Girardin, est l’un de ces « terrains neutres où toutes les idées sont également représentées, où le passé se fond dans l’avenir, où les systèmes vieillis sont encore respectés, où des pensées nouvelles sont déjà comprises », — à l’image de 1830, ce terrain neutre entre le passé et l’avenir. 1830 conquiert les salons.
1830 conquiert les théâtres où le romantisme compose avec le génie bourgeois. 1830 conquiert les Académies et Louis-Philippe en établit une, l’Académie des sciences morales, comme un fief pour les doctrinaires (2). 1830 conquiert les ateliers des peintres. À coup sûr, dans ces ateliers et dans les expositions, les coloristes l’emportent (3) :
(1) Milieu cosmopolite, mais où, du cosmopolitisme même, se dégage l’esprit français traditionnel ; c’est dans le salon de Mme Orfila que Mme de Bassanville (Salons d'autrefois, IV, p. 156) a vu les baron de Meyendorff, les comte de Modène, toute « une pléiade de gentilshommes rapportant chez nous l’esprit français que les émigrés avaient emporté chez eux. »
(2) Ernest SæLLièRE, Une Académie à l’époque romantique (1926).
(3) Sur la peinture romantique, cf. RosENTHAL, l’Art romantique. Cf. également : le Romantisme et l’ Art, conférences de MM. Haute-
«les Raphaël sont à bon marché dans les ventes », et l’on se dispute les toiles de l’École flamande (1). Mais devant qui s’inclinent les jeunes artistes? Est-ce devant Vernet, ce Scribe, ou Delaroche qui fournit des sujets aux drames romantiques? Non pas; mais devant Ingres. Ils n’approchent de son atelier qu’en murmurant : « Nous entrons chez le maître; » ils se recueillent devant sa Vierge à l’hostie; et si, un moment, quelque enfant terrible s’enhardit à rire de ses bleus éternels, tout rentre dans l’ordre à l’approche du grand homme (2). C’est que, aux yeux de ces rapins sans respect, il incarne le respect de l’art. Ils savent voir en lui, sous le dessin classique, la pensée du siècle vivant « mêlant, malgré lui, l’homme du dix-neuvième siècle à l’antiquité et au souvenir de David lui-même (3) », offrant l'exemple de ce classicisme romantique où l'inspiration se plie au métier. Le métier demeure, au fond de l’art de 1830. Un Gautier protestera contre cette idée répandue, que les romantiques ignorent « la science technique ». Tous ces prétendus artistes échevelés, sans frein, qui, soi-
cœur, Marcel Aubert, Rouchis, Rosenthal, Henri Girard, Lanson, Paul Vitry, Robert Rey, Paul Jamot, André Joubin, Henri Focillon, René Schneider, Boschot, avec une préface de M. Édouard Herriot, 1927. (Relevons-y particulièrement les conclusions de M. Herriot, selon qui cet art romantique reste « profondément humain » parce qu’il «se nourrit d'observation, se tempère de mesure. ») ; le fascicule de l’ Art vivant consacré à l’art romantique, juin 1927 ; les albums du Musée romantique (1928), notamment le 7e où M. Henri Clouzot cite une lettre de Vaudoyer sur l'architecture, lettre caractéristique à sa date (environ 1831): «L’exagération est le mauvais côté d’une architecture créée pour d’autres besoins qui faisaient oublier les principes invariables soit de solidarité, soit de convenance. Ce mal devait avoir un terme, et je crois qu’il l’a atteint et qu’on est arrivé à comprendre que nos institutions politiques et sociales veulent une architecture sage, raisonnée, d’une exécution facile, simple, économique. » En outre les 3 vol. de M. Raymond EsonoLter ; Delacroix, peintre, graveur, écrivain (Floury, édit.).
(1) Notes de voyage de Michelet (G. Moxop, la Vie et la Pensée de J. Michelet, t. 1, p. 382.)
(2) Jean Graoux, Causeries sur les artistes de mon temps.
(3) Doupan, Des révolutions du goût (Biblioth. romantique), p. 65.
disant, n’écrivaient que sous l'inspiration, étaient au contraire des contrapuntistes consommés chacun dans sa sphère (1). L’expiation de Louis Boulanger, perdu pour avoir suivi Victor Hugo, pour avoir « cru que l'inspiration suffit à remplacer le reste » et s’être laissé emporter par « la course désordonnée de Mazeppa (2) », fut une leçon dont l’art romantique sut profiter. Aussi bien, les peintres de la fougue et de la couleur avaient-ils pour maîtres préférés les peintres du dessin et de la composition. Géricault « ressentait de l’adoration pour Gros (3) »; Delacroix, au sortir de la fièvre du génie, considérait avec consternation sa Barque de don Juan, et gémissait : « Que voulez-vous que je fasse à présent : voici une épaule de profil, sur une poitrine de face (4). » Ce romantique malgré lui rêvait de perfection, et allait, avec une admiration chargée d’epvie, aux génies égaux toujours maîtres d’eux-mêmes : tel Mozart, qui « tient d’une main ferme les rênes de ses coursiers et dispense partout la lumière (5) »; tel Racine, dont les « beautés... ne brillent point par le voisinage de traits de mauvais goût et d'effets manqués (6) ». Et chez Racine comme chez Mozart, Delacroix contemple « le calme d’une époque bien ordonnée (7) ». En revanche, quel rire dépité, quand des naïfs l’appellent pour l’honorer « le Victor Hugo de la peinture (8) »! Il hausse les épaules : « On m’a enrégimenté, bon gré mal gré, dans la coterie romantique, ce qui a pu ajouter les sottises de quelques-uns à la liste des sot-
(4) Th. GaurTrer, Histoire du romantisme, 1883, p. 262. — Il observe, par exemple, que « son romantisme n’empêchait pas. Hector Berlioz de mériter le prix de composition et d’obtenir le grand prix de Rome... »
(2) BAUDELAIRE, Salon de 1845.
(3) Témoignage de Delacroix rapporté par les Mémoires de Véron, 1856, t. I, p. 268.
(4) Graoux, loc. cit.
(5) Journal de Delacroix, IT, 261.
(6) Zbid., II, 167.
(7) Tbrd., IT, 285:
(8) Graovux, loc. cit.
tises que j’ai pu faire. (1) » Il faut l’entendre vanter, dans le salon de Victor Hugo, la beauté du T'ancrède de Voltaire, avec tant d’ardeur que les classiques s’écrient : « Qu'il a d’esprit !.. Quel dommage qu’il fasse de la peinture (2)! » Ou bien, au bois de Boulogne, il faut voir ce cavalier au teint olivâtre, échanger, avec Cuvillier-Fleury, des anathèmes contre le romantisme (3). « Le bon sens le domine en dépit de lui », constate son classique ami (4). Il n’aime pas Musset (5), désavoue la façon dont Gautier parle de la peinture (6), définit le beau « la rencontre de toutes les convenances (7) », et ne se jette dans l’indépendance que pour échapper au mauvais goût du temps : « Le beau, dit-il, ne se trouve qu’une fois et à une certaine époque marquée. » Il croit à la nécessité d’un travail du génie sur lui-même, aux disciplines communes qui domptent l’originalité. Il écrit à Balzac après avoir lu Louis Lambert :
(1) VÉRON, Mémoires, 1856, t. I, p. 273. — George Sand se fait l'écho des protestations de Delacroix : « Les romantiques, ayant trouvé en lui leur plus haute expression, ont cru qu’il appartenait exclusivement à leur école. Maïs une telle fougue de création ne pouvait s’enfermer dans un cercle aussi défini. » ; et autour de V. Hugo on ne laissera pas d’être piqué : « Le jeune chef du mouvement en peinture n’avait pas la même audace en paroles qu’en tableaux. Il tâchait de désarmer, par les concessions de sa conversation, les ennemis que lui faisait l’originalité de son admirable talent. Révolutionnaire dans son atelier, il était conservateur dans les salons, reniait toute solidarité avec les idées nouvelles et désavouait l’insurrection littéraire. » (Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, III, chap. xzrx). M. Andrieux (A/phonse Rabbe, 1927, p. 61) rapporte, d’après un témoin, la réponse de Delacroix à un bibliothécaire dela Chambre des députés qui lui disait : « Vous êtes content, monsieur Delacroix, le romantisme triomphe. — Monsieur, répondit Delacroix, je suis classique ».
(2) Hugo raconté... t. III, chap. xzix.
(3) Duc D’AuMALE, Cuvillier-Fleury (Livre du Centenaire du Journal des Débats, 1889). Cet article semble d’ailleurs en contradiction avec le V. Hugo raconté, sur l’admiration de Delacroix pour Voltaire.
(4) CUvILLIER-FLEURY, Journal, 1900, t. I, p. 330.
(5) Ph. CHasLes : Mémoires, 2 éd., 1876, t. I, p. 330.
(6) Journal de Delacroix, 7 juin 1855,
6) 7) Ibid., 1, 266.
« Le livre d’un grand homme est un compromis entre ‘le lecteur et lui. C’est un terrain neutre sur lequel il consent à descendre pour traiter d’égal à égal avec lui et résumer en termes clairs ses rêveries, entre son imagination créatrice et la faculté compréhensive du commun des lecteurs. Pour formuler des idées même à l’usage des esprits élevés, il faut les menuiser, les équarrir…. »
La peinture romantique pourrait adopter le mot de Gros sur les premiers tableaux de Delacroix : « Du Rubens châtié (1). » Elle admire Rubens, les Espagnols, les Vénitiens, mais ce sont plus d’une fois des qualités classiques qu’elle aime en eux. Ce n’est pas pour les couleurs locales que le goût romantique s’attache à Véronèse, mais pour la chair vivante, la nature éternelle, l'humanité :
Lorsque Paul Véronèse autrefois dessina
Les hommes basanés des Noces de Cana,
Il ne s’informa pas, au pays de Judée,
Si par l’or ou l'argent leur robe était brodée,
De quelle forme étaient les divins instruments, Qui vibraient sous leurs doigts en ces joyeux momenis; Mais le Vénitien, en sa mâle peinture,
Fit des hommes vivants comme en fait la nature. Sur son Musicien on a beau déclamer…
Qu’il tienne une viole ou qu’il porte une lyre,
Sa main étant de chair, je me tais et j’admire (2).
Il est émouvant, ce fragile Antoni Deschamps, vénérant un robuste génie ; il est plus émouvant encore, au moment où la folie l’envahit, jetant à Raphaël un appel d'amour, comme du fond de l’ombre vers la lumière (3). Et combien d’autres qui voulaient affranchir l’art, et qui reviennent sous la domination des maîtres !
Surtout parmi les sculpteurs. Car la sculpture, — Sten-
(4) VÉRoN, loc. cit, t. VII, chap. vurr, p. 267.
(2) Poésies d’Antoni DEscaamps, 1841, p. 33.
(3) Ibid., p. 38.— Cf. Vigny se définissant lui-même « un Raphaël noir ».
dhal (1), Gautier lui-même en conviennent, — est « de tous les arts celui qui se prêtele moins à l’expression de l’idée romantique » (2). Un Pradier, un David d'Angers, aussi bien qu’un Jehan du Seigneur, sont dociles aux nécessités de « cet art austère et rebelle à la fantaisie, qui, se sentant regardé sous tous ses profils, ne peut rien escamoter ou dissimuler » (3). « Tout sculpteur, prononce Gautier, est forcément classique (4). » Tout sculpteur est soumis à une géométrie inéluctable. Et, de même, tout musicien, à une secrète mathématique. Dans ces salons de 1830, où l’on chante les lieder de Schubert et la Captive de Berlioz, où l’on joue sa Symphonie fantastique adaptée par Liszt et les mazourkes de Chopin, l’on aspire sans doute à une musique romantique; mais les nostalgies, les rêves, se rythment selon des lois savantes. L'’illusion même du caprice, que les romantiques aimaient tant chez Rossini, — Rossini, naguère encore dieu du romantisme musical (5), — irrite ces musiciens nouveaux, d’un art plus sévère, qui répriment les jeux de la voix et les fioritures des variations, qui soumettent chaque accord à son objet, chaque mouvement de la musique aux mouvements de la pensée. Il prend envie parfois à Berlioz de faire sauter le théâtre italien, à voir tant de « mépris de l’expression et des convenances dramatiques », un tel oubli des exemples de Gluck (6). À la représentation d’Othello, il se penche à l’oreille de Legouvé et, reprenant les vocalises joyeuses dont Desdémone vient d’envelopper ses plaintes ou ses supplications, il y adapte de narquoises et gaillardes paroles (7). Ce fauve
(1) Del romanticismo nelle belli arte (publ. par M. Martino, Revue de lit. comparée).
2) GAUTIER, Histoire du romantisme, p. 29.
3) Lbid., p. 30.
&) Ibid., p. 29.
5) Pour Stendhal (Vie de Rossini), et encore pour Émile Deschamps (Lettres sur la musique), et toujours pour Musset. 6) Mémoires de Berlioz, Calmann Lévy, t. I, p. 70.
(7) LeGouvé, Soixante ans de souvenirs, 1886, t. I, p. 299. — Cf. A. Boscnor, Hector Berlioz (Librairie de France); du même : Le Faust de Berlioz,
révolutionnaire de la musique ne rêve que de logiqueet de robuste dessin.
N’est-il pas à sa manière un disciple d’Ingres, n’applaudit-il pas au jugement « du grand peintre » sur Rossini : « C’est la musique d’un malhonnête homme. » « Cette ressemblance entre mes opinions et celles de M. Ingres... n’est pas la seule dont je puisse m’honorer, ajoute fièrement Berlioz. Elle n’empêche pas néanmoins l’illustre auteur du Martyre de saint Symphorien de me regarder comme un musicien abominable, un monstre, un brigand, un antéchrist. Mais je lui pardonne sincérement à cause de son admiration pour Gluck (1). » Monstre, antéchrist, romantique, il le serait peut-être, si le culte de Shakespeare l’avait possédé sans partage ; mais il cache en luimême un virgilien qui a souvent rêvé en Italie, devant le paysage de l’Énéide, sur la mort de Pallas, le désespoir d’Évandre (2). Cette rencontre de Shakespeare et de Virgile dans une imagination de musicien est l’une des plus nobles réussites du romantisme classique : elle prête à Virgile la flamme de Shakespeare, à Shakespeare la lumière de Virgile (3). « De votre passion pour Virgile uni à cet amour de l’antique, disait à Berlioz la princesse de Wittgenstein, il doit résulter quelque chose de grandiose et de nouveau (4)... »
Pour saisir le point juste où les qualités classiques s’accordent au romantisme dans le goût musical de 1830, peut-être suflirait-il de rappeler l'admiration de cette époque pour Mozart. Mozart, avec toute sa grâce et ce « Louis XVI » que Victor Hugo lui reprochera (5), semble avoir été par avance le limpide traducteur des troubles
(1) Mémoires de Berlioz, t. I, p. 71.
(2) Zbid., p. 218.
(3) « Je viens d’achever le duo du IVe acte, écrit Berlioz au moment où il compose les Troyens; c’est une scène que j’ai volée à Shakespeare dans le Marchand de Venise et je l’ai virgilianisée.. » (cité par Leaouvé, loc. cit., p. 327).
(4) Mémoires de Berlioz, t. IT, p. 372.
(5) Cf. SraPrer, V. Hugo à Guernesey.
romantiques. Sa mélancolie est sans orages ; son don Juan
est un Byron sans frénésie, — « un chef-d'œuvre de romantisme, » dira Delacroix (1). Il enseigne à prêter aux passions du romantisme une classique harmonie (2); et Chopin dégage de cette musique brillante une leçon de science unie à l'inspiration (3).
Le temps est passé, d’un art trop facile, complaisant à lui-même : la société nouvelle aime les œuvres fortes ; la frêle romance et l’élégie sincère ne suffisent plus à son goût. 1830, qui a conquis le monde politique, et les milieux littéraires, conquiert jusqu'aux mœurs intimes, eb imprime son caractère aux physionomies elles-mêmes. Les femmes de cette époque ne sont pas les belles rêveuses de 1820. Lélia succède à Elvire. Partout le goût des plaisirs et du luxe, l'esprit pratique ; de la fougue, mais aussi du calcul. Ces lionnes, « d’une beauté qui tenait le milieu entre la beauté de l’Empire et celle de la Restauration », disent les Mémoires de Véron, unirent aussi dans leur vie l’esprit positif de l’époque impériale aux imaginations romantiques. Des nerfs, sans doute, dit encore Véron, mais «des nerfs sans vapeurs » ; de la sensibilité, «maïs seulement pour des causes positives et surtout pour des questions d'intérêt », — « un certain esprit, mais revenu aux choses positives et que le vaporeux n’enivrait plus, une précision de but et de volonté qui se suivait sans effort, au milieu des plus diverses et des plus brillantes dissipations. » Même derrière les chimères romanesques, ces rêveuses raisonnables ne perdent pas de vue le réel ; elles semblaient égarées au temps des troubadours, elles se retrouvent,
(1) Journal, I, 266. — Il est vrai que c’est, selon lui, Beethoven qui «est romantique au suprême degré ». (Zbid., 1, 283.)
(2) Zbid., I, 371 : « Mozart disait : les passions violentes ne doivent jamais être exprimées jusqu’à provoquer le dégoût; même dans les situations horribles, la musique ne doit jamais blesser les oreilles. »
(3) V. le mot de Chopin sur Mozart, rapporté par Delacroix. Tbid., T1, 270 : « La science s’est toujours trouvée au niveau de l’inspiration. »
heure venue, au temps des bourgeois. L’une d’elles a su dire le bon sens pratique de ses pareilles : « On crie beaucoup contre les imaginations romanesques ; je les crois au contraire beaucoup moins faciles à entraîner que les autres... Et j’ai toujours vu ces jeunes filles au front pâle, au regard mélancolique, aux phrases nébuleuses et sentimentales, finir par épouser volontairement de vieux maris pour de l’argent (1). » Les jeunes gens qui rêvaient naguère de mourir, veulent vivre, maintenant.
Et le romantisme, pour n'être pas relégué à La Fertésous-Jouarre avec Dupuis et Cotonet, doit se mettre au mouvement de cette vie.