II. — DES PENSEURS AUX MAGES
Pour échapper à la société bourgeoise et au style Louis- Philippe, le romantisme pouvait s’ériger en religion de l'idéal, en protestation de la justice ou de la pensée contre la société égoïste : attitude de penseurs, ou de mages, celle des poètes qui s’attribuent une mission, des cœurs généreux, ingénus ou ambitieux, -que 1830 a déçus, des écrivains tribuns qui cèdent au mouvement de la multitude (2), ou qui lui résistent et le jugent ; groupe sansnom, sans foyer commun, mais marqué des mêmes traits, des mêmes contradictions aussi : bourgeois ou nobles qui se font peuple, idéalistes que travaillent des passions et des ambitions terrestres (3), caractères d’une maturité précoce
(1) Mme DE GIRARDIN, la Canne de M. de Balzac.
(2) Dans une lettre célèbre au prince Maximilien de Bavière (1839), Vigny reproche aux hommes d’élite d’avoir « suivi la multitude médiocre au lieu de lutter corps à corps avec elle et de la soumettre ».
(3) G. Monod signale ce double trait dans le visage de Michelet (Vie et Pensée de Jules Michelet, t. I, p. 4). De même lady Stanhope discerne chez Lamartine, dans « la partie supérieure de sa figure », son idéale poésie et, dans son menton et ses lèvres, « l’empire d’astres difiérents », qui le ramènent vers la terre.
alliée à une jeunesse persistante, qui en sont, à trente ans, aux « feuilles d'automne » et garderont un regard jeune sous les cheveux blancs (1), esprits qui ont médité maints problèmes profonds et ignorent maintes vérités élémentaires. Impatients ou dédaigneux, ils dénoncent le divorce de la poésie et du rêve, les uns pour émigrer dans le rêve, les autres pour transporter leur rêve dans l’action; à cette époque de prose, ils opposent leur poésie, et, dans l’histoire même, ils dépassent les faits, leur prêtent un sens secret. En un mot, ils rendent une âme à leur temps.
Mais est-ce une âme romantique? A les voir vivre, Îrémissants ou révoltés, ils incarnent le romantisme, dansles tribunes ou dans les chaires, en poèmes ou en romans. C’est alors que Lamartine, voyageur d’Orient, député, jette par intervalles quelque grand poème où il retrace les vertus des humbles, le « livre primitif » des hommes, évoque, en songeant à lui-même, les grands hommes de la Révolution, lance leurs noms à la Chambre du haut de la tribune (2),et au pays dans ses Girondins, téméraire et triomphant, bouleversant la France sous prétexte qu’elle s'ennuie, désintéressé et avide de pouvoir (3). C’est alors
(1) Cf. Hugo voyant
…à l’âge où l’avenir sourit.
Le livre de son cœur à toute page écrit.
et Michelet « avec sa figure rose et jeune sous sa couronne touffue de cheveux blancs » (Jules Simon, Mémoires des autres, 1890, p. 263). « Homo duplex, dit de lui Gabriel Monod, romantique et classique, lyrique et critique. De même il gardera jusqu’à la fin de sa vie le teint frais d’un jeune homme sous une neige de cheveux blancs qui, dès l’âge de trente ans, lui donnait l’aspect d’un jeune vieillard ». (Loccit., t. 1, p. 4)
(2) Cf. le discours inédit cité par M. L. BarTHou, Lamartine orateur, p. 130.
(3) « J’ai vu une foule d'hommes troubler le pays pour se grandir, mais il est le seul, je crois, qui m’ait paru toujours prêt à bouleverser le monde pour se distraire. » (Tocqueville, cité par M. A. REDIER, Comme disait M. de Tocqueville, p. 192). — « Sous des formes désintéressées, M. de Lamartine cachait un orgueil immense, une ambition effrénée.. » Comte de Sainte-Aulaire, « Lamartine et la politique » (Rec. de Paris, 15 juillet 1925).
LA GÉNÉRATION D’ « HERNANI » 255 que Vigny, Hugo, vivent de troubles aventures de déception et d'amour : Vigny, tourmenté par le mal et le doute (1), murmurant de dédaigneux blasphèmes qui font écho à Byron et peut-être à Gœthe (2), se réfugiant dans son rêve, plus « cher que tout ce qu’on aime dans le monde réel (3) »; Hugo, dramaturge des êtres fatals, romancier de Notre-Dame de Paris, maître du jour, déclarant la querelle romantique décidément close par la défaite des classiques (4), répétant à l’Académie la fière proclamation que Lamartine y avait faite onze ans auparavant : « Cette époque est grande (5), » — chef et annonciateur qui marque sa place en tête de son temps, qui s’entretient avec Dieu d’égal à égal, déjà perdu dans un crépuscule de Rembrandt traversé d’éclairs (6). Durant la même période, Michelet, Quinet conquièrent un public qui demande à l’histoire des leçons exaltantes : amis si différents, — Michelet, fils énergique du peuple et de Paris, qui a parcouru, d'étapes en étapes, une carrière laborieuse, de l'École Normale à la Sorbonne, au Collège de France, et, de volume en volume, une œuvre continue : Histoire romaine, Histoire de France;
(4) « Pourquoi » et « hélas », qui se répondent à la dernière ligne de Stello, se répondent aussi dans Daphné (p. 200).
(2) On a songé, à propos de Vigny, au Prométhée de Shelley; mais le Mont des Oliviers, le Silence, ne peuvent-ils faire songer aussi au Prometheus de Gœthe, la Maison du berger, à Die Gôütliche?
(3) Disc. de récept. à l’Ac. fr. — Cf. Daphné : « Il lui est naturel, dit Libanius de Julien, de s’élever et de vivre dans les régions divines. ce n’est qu'avec effort qu’il en descend... fi jamais une pensée eut des ailes, c’est assurément la sienne. »
(4) « L’art est aujourd’hui à un bon point. Les querelles de mots ont fait place à l'examen des choses. Les noms @e guerre, les sobriquets de parti n’ont plus de signification pour personne. Ces appellations de classiques et de romantiques, que celui qui écrit ces lignes s’est toujours refusé à prononcer sérieusement, ont disparu de toute conversation sensée. » (Litt. et Philo. mélées, 1834.)
(5) Dans ce Discours de réception, il invoque le discours de son «illustre ami M. de Lamartine » pour demander une définitive consécration de la jeune littérature.
(6) Le « luminisme » de Rembrandt (pour parler comme Fromentin) semble avoir agi sur le génie de V. Hugo, en particulier dans Notre-Dame de Paris (cf. VII, 2).
Quinet, fils des grands horizons dépeuplés, des bruyères et des étangs qui lui ont donné « l'instinct irréfléchi des choses primitives (1) », nature allemande, disait Heine, poétique et confuse, aventureuse dans les choses de la vie et de la science; mais tous deux associés dans la même croisade bruyante et le même succès de frénésie illuminée. Pour Lamennais, Lacordaire, ce sont les années de l'Avenir, de la condamnation, années de prédication, pour celui-ci, d’un enseignement religieux animé de couleur, de chaleur, années de révolte pour celui-là, des Affaires de Rome, des Paroles d’un croyant. Années d’universel apostolat où une romancière comme George Sand se fait l’apôtre de la passion, puis du peuple.
Cette Aurore Dupin, qui hérite par sa grand-mère Dupin de Francueil du dix-huitième siècle et de ses souvenirs brillants, est de ces imaginations que Jean-Jacques a dominées. Dans l’ardente Indiana, dans la malheureuse Valentine ou la faible Lélia, plus tard dans l’auteur de ces romans sociaux aux généreuses utopies, dans l’apologiste de la nature, on retrouve la jeune fille qui lisait Rousseau (2) et qui professait la religion du vicaire savoyard (3); on reconnaît aussi enfant exaltée, sujette à des vertiges qui la poussaient au suicide, tare héréditaire (4) qui l’apparente à René (5) : « Il me semblait, dira-t-elle, que j'avais, comme René, le cœur mort avant d’avoir vécu, et qu'ayant si bien découvert par les yeux de Rousseau... la perversité et la sottise des hommes, je ne pourrais jamais en aimer un seul avec enthousiasme, à moins qu’il ne fût, comme moi, une espèce de sauvage en rupture de ban avec cette société fausse et ce monde fourvoyé. » Généreuse, ce mot si familier à Mme de Staël, George Sand se l’applique sans cesse,
(1) Quiner : Histoire de mes idées, p'#256:
(2) Histoire de ma vie, 1893, t. III, 4° partie, chap. rv, p. 304.
(3) V. en particulier le bonhomme Patience et son curé : Mauprat, chap. xxx.
(4) Hist. de ma vie, t. III. p. 356, (5) La divinité romanesque, qu’elle s’était créée sous le nom de Gorambé, n’est pas sans analogie avec la Sylphide de Combourg.
l’applique à ses héroïnes (1), mais lui donne un accent de révolte proyocante qu’il n'avait pas encore au début de ce siècle.
C’est que le siècle, en avançant, a fait avancer le romantisme. Et maintenant le caractère essentiel du romantisme apparaît en pleine lumière, le triomphe envahissant du mot. Il faut, désormais, pour suivre l’œuvre d’un historien, la comparer à son journal intime : l’Aistoire de France est claire ou sombre, selon les amours de Michelet ou ses deuils ; ses rustiques amies lui expliquent l’histoire du peuple et ses souffrances. « Ils croient que mon enseignement est un enseignement, » écrit le professeur du Collège de France dans ses notes de cours : non, il a « toujours pris Herr Omnes pour confident, pour ami (2) ». « La liberté, c’est moi ! » Ce cri du livre Des Jésuites est celui du moi romantique, qui se projette sur les siècles, se professe lui-même, agit par un secret magnétisme (3), s’abandonne ou feint de s’abandonner, sans apprêt, sans calcul, sans retouche : à en croire Quinet, point de préparation, point de plan voulu dans ses cours, une perpétuelle improvisation ; une perpétuelle improvisation, dans la politique de Lamartine, entraînée au courant de sa fortune ou de son génie. «Un roman, déclare Hugo en tête de Notre-Dame de Paris. naît d’une façon en quelque sorte nécessaire, avec tous ses chapitres ; un drame naît avec toutes ses scènes. » Et il se défend d’y rien corriger : « Une fois la chose faite, ne vous ravisez pas, n’y retouchez plus... » L'œuvre, saisie ainsi dans le mouvement même de la vie, en devient la mobile image, et non celle d’une immobile perfection. Des
(1) Indiana, chap. xxt1 : « Généreuse femme... »; préf. de 1832 : « Il (auteur) ne renonce pas à cette tâche honnête et généreuse (améliorer le monde)... », etc.
(2) Journal de Michelet, cité par G. Moxnop, doc. cit., t. II,
y (3) M. Jean Giraud (Rev. Bleue, 10 déc. 1910) cite le volume d'Antoine de Latour, Luther, Étude historique, 1835, où ce normalien de 1826 parle avec enthousiasme de «l’accent magnétique » de Michelet, qui subjuguait.
leçons de Michelet, qui apprend à mesure qu’il enseigne, comme naguère Victor Cousin, sort une histoire en devenir incessant, qui jamais ne s’arrête et semble revivre le cours des siècles plutôt que le retracer. Le moi répand partout sa mobilité.
Et partout sa sensibilité, ses émotions. Nulle sérénité impartiale : devant les documents du passé, l’historien frémit, s’indigne, s’apitoie; devant les événements du jour, le politique s’attendrit, s’exalte, étouffe, selon l’aveu ingénu de Lamartine, «les objections timides de l’esprit (1)». Le cœur, l'imagination s’enflamment, bravent la raison, la société : la lionne de 1830 proteste contre les lois, brise les chaînes du mariage, met son orgueil dans ses passions. Le moi qui s’affirme si haut et s'étale, affecte aussi de s’isoler. Isolés au sein même de la popularité et de l’action, à la Chambre comme dans les lettres, ces romantiques de 1830 siègent «au plafond ». Lamartine, dans sa grâce fière, reste lisolé généreux et magnifique, en face de la foule qu’il dompte; Michelet, au milieu du tumulte qu’il déchaine, garde une âme solitaire, bornée à quelques amitiés ardentes, à quelques amours ; les poètes se sentent marqués d’un signe de victime ou de paria, condamnés par la société qui a laissé mourir Chatterton. Solitude orgueilleuse ou triste, qui menace d’écarter le mage de la vie commune : « Je chanterai pour les Muses et pour moi (2). » La vie est faite d'intérêts divers, qui se balancent, qui se complètent ; le mage la simplifie ; il se place dans un monde de convention, aux figures frustes, à la psychologie rudimentaire, aux actions romanesques. Des sentiments, le faux gagne les expressions, y introduit les images forcées, la violence et le baroque. Et ce sont de perpétuels défis à la raison, une perpétuelle défiance de la raison.
Les esprits religieux eux-mêmes se révoltent contre les preuves rationnelles de la religion (3), contre les « méthodes
(1) Hist. de la révol. de 1848, VIII, 4.
(2) Vian, Daphné, p. 149.
(3) BAUTAIN, la Phil, du christianisme, 1831, t. II, p. 77.
anciennes », les formes scolastiques (1). C’est Pascal au contraire, c’est Port-Royal, un Pascal romantique, un Port-Royal pathétique, qui ont « le privilège d’intéresser (2) » les contemporains de Sainte-Beuve et de Cousin. C’est l’accent de l’inquiétude que le romantisme de 1830 veut entendre dans le passé. Il noircit le passé, ou il l’abandonne. Le dix-septième siècle, en particulier, cesse d’être le siècle classique; depuis quelques années les mémoires qu’on exhume ou qu’on relit en ont éclairé les petits côtés ; 1l n’apparaît plus dans la majesté du grand règne ; un dénigrement haineux s’acharne sur « la personnalité sordide » de Louis XIV, sur les « horreurs » d’ « un tel grand Siècle » (3). La « force haïineuse et colérique » de Saint-Simon gagne un Michelet (4). Non content de rabaisser, après Lemontey (5), les grands événements du règne à des causes physiologiques, il rompt avec les génies de l’âge classique (6). L'autorité du classicisme est ébranlée par la crise générale de l’autorité (7). Hors des voies de l’ordre classique, le romantique de 1830 pousse le siècle tantôt vers les âmes primitives et populaires, tantôt vers le messianisme, vers l’avenir annoncé par les prophètes de l’histoire, de la poésie et du roman. Le mot affranchi, c’est inspiration déchaïnée, l’équilibre rompu, auquel s'était efforcé l’éclectisme entre l’individuel et l’universel. Prenons-y garde, cependant : ces mages sont des éclectiques sans le savoir. Sans doute, ils raillent ce mot discré-
(1) Baurain, cbid, t. I, notice d’Isidore Goschler.
(2) Sarsser, « Jacqueline Pascal » (Rev. de Paris, 1844).
(3) E. Sue, Latréaumont.
(4) MicxeLer, Hist. de France, t. XIV, 1862, p. 451.
(5) Établissement de la monarchie de Louis XIV, 1818.
(6) « Voilà l’impardonnable crime du siècle de Louis XIV... il a brisé le fil de la grande invention. Il use nos forces à répéter, reprendre et imiter. Même ses génies sont des obstacles. La plupart, attrayants avec si peu d'idées, sont un fléau pour les temps à venir. » (Hist. de France, t. XV, 1863, p. x.)
(7) Hugo déclare au Conseil d’État, en septembre 1849, que « le théâtre du dix-septième siècle eût été plus grand sans la pression du principe d’autorité » (Lit. et phil. mélées).
dité, presque impopulaire (1), « cette philosophie si riche en promesses, mais si pauvre en effets (2). » Mais elle subsiste sous d’autres formes, et dans la religion mennaisienne comme dans le symbolisme de Michelet; elle répond, ici et là, au même besoin de fondre les écoles diverses et les caractères individuels dans un tout harmonieux. « C’est un éclectique, » disait de Michelet à Jules Simon l’un de ses camarades d’École ; et comme Simon protestait : « Tu te trompes, c’est Cousin qui est l’apôtre de l’éclectisme. » — «Oui, je trouve la théorie dans Cousin et la pratique dans Michelet (3). » Boutade qui pourrait s'appliquer à maints autres : lasse de la dispersion, la pensée de ces romantiques aspire à un centre, et à tout y ramener. Est-ce secrète pression de l’unité française? Est-ce génie centralisateur, chez ces Michelet et ces Hugo, qui restèrent, à travers leur œuvre, parisiens dans l’âme? Si la France est une personne, c’est, selon Michelet, parce qu’elle « a un centre un et identique depuis plusieurs siècles », — « signe et garantie de l’organisme vivant (4) ». « L'animal s’élève dans l’échelle des êtres selon qu'il est centralisé (5). » Que de fois ne prononce-t-il pas, d’un accent mystique, ce mot sacré d'unité? Et, dans la science même, quelle « aspiration d’unité », quel « désir passionné d'accorder, pacifier et la science et l’âme humaine (6) » L’individu, — et c’est là une conséquence de la révolution
(1) Hugo, dans Notre-Dame de Paris (1, 3), raille Gringoire qui veut plaire à tous les goûts, allier toutes les poétiques, «véritable éclectique, comme on dirait aujourd’hui ». Chateaubriand, dans les Études historiques, assimile à plusieurs reprises l’éclectisme moderne au mysticisme alexandrin. Dès 1829 (Journal d’un poète), Vigny trouve dans l’éclectisme «une lumière comme celle de la lune qui éclaire sans échauffer ». Quant à Balzac, tout en se rattachant lui-même à « l’éclectisme littéraire », il n'emploie guère le mot qu'avec ironie.
(2) BauTaix ; De l’enseignement de la philosophie en France, 1833, p.195.
(3) J. Simon, Mémoires des autres, 1890, p. 263.
(4) Introduction à l'Histoire universelle, 1830.
(5) Histoire de France, 1866, t. XVI, p. 443.
(6) Journal inédit de Michelet, cité par Moxop, Loc. cit., t. II, p. 5.
de 1830, — s’efface, malgré ses rebellions, dans la collectivité ; le moi, malgré son orgueil, dans la masse : « Il n’y a plus d’individu, » déclarait l’Allemand Édouard Gans à Saint-Marc Girardin (1); et, dans son Zntroduction à l’'Histoire universelle, Michelet rédigeait cet acte de soumission de l’individualisme : «L’individu ne saurait tirer gloire que de sa participation volontaire à l’ensemble (2). »
Égoïsme, égotisme, ces mots n’expriment que l’extérieur du romantisme de 1830 : l’individualité des personnages mêmes des drames disparaît derrière l’avènement anonyme ; leurs caractères, leurs passions, dépouillés de leur originalité propre, ne sont plus que les instruments d’une aveugle fatalité (3). Le poète ou le romancier est « l’âme de cristal » qui vibre au monde qui l’entoure ; il ne plaide pas «une cause individuelle (4) » ; il est « le véritable avocat des êtres abstraits qui représentent nos passions et nos souffrances (5) » : « L'écrivain n’est qu’un miroir, » déclare Indiana (6). Et c’est pourquoi les questions sociales font violence à l’égoïsme de l’art (7). La lécture d’un journal donne plus d’une fois le branle au lyrisme oratoire de Hugo : déjà, un jour, avant 1830, un journal lui avait annoncé la nouvelle d’où avait jailli l’Ode à la Colonne; un autre jour, c’est une délibération de la Chambre, une décision du Conseil municipal de Paris, rapportée par les journaux de février 1840, le retour des Cendres, qui sollicitent sa
(4) Saint-Marc GrrARDIN, Souvenirs de voyages et d’études, II, p. 3#2.
(2) Hachette, 1831, p. 64.
(3) Cf. les remarques de Gans rapportées par Saint-Marc Girardin, loc. cit., IT, p. 340. Michelet reproche à Mickiewicz de faire trop de place aux grands hommes : « Nous autres, Occidentaux, nous devenons de plus en plus collectifs » (note de 1845, citée par Mono, loc. cut., M0 296)
(4) G. SAND, Indiana, préf. de 1842.
(5) Zbid.
(6) Zbid., préf. dé 1832.
(7) Cf. V. HuGo, Lutt. et Phil. mélées, préf. Le mot d’égoisme revient souvent chez G. Sand avec cette nuance de solitude orgueilleuse à laquelle s’opposent les préoccupations sociales.
poésie, encore toute chargée des images de la tribune et des lieux communs de la presse (1). La poésie abjure l'individualisme (2). Elle revient à la nature humaine, que la nature insensible ne lui fait pas oublier.
Vigny a marqué, dans les trois parties de la Maison du berger, les trois mouvements du poète de 1830 : fuyons l'humanité, toute livrée à l’industrie et à la politique, et allons à la nature ; fuyons la nature indifférente à l’homme ; revenons à l’humanité qui souffre. Son symbolisme même emprunte moins d'images à la nature qu’à l’histoire, aux scènes ou aux objets associés à la vie humaine (3). L’histoire envahit toute la littérature, — l’histoire, science de l’homme (4).
La psychologie garde ses anciens privilèges. Si pauvre qu’elle soit souvent chez les romantiques, ils s’y efforcent, ils y prétendent. Avec une autorité parfois prudhommesque, Hugo multiplie les remarques générales sur les caractères de ses héros, et il croit à l’unité de ces caractères : Il y a pour chacun de nous certains parallélismes entre notre intelligence, nos mœurs et notre caractère, qui se développent sans discontinuité et ne se rompent qu'aux grandes perturbations de la vie (5). » S'il présente de ces
(1) Par exemple l’Ode à la Colonne, des Chants du Crépuscule, reprend les arguments du rapport présenté à la Chambre et lui emprunte telle de ses expressions.
(2) En particulier, Lamartine, dans l'Épître à M. Guillemardet (Recuerllements).
(3) Dans Les Destinées, six pièces prennent leurs symboles dans des scènes humaines {la Sauvage, la Colère de Samson, le Mont des Olioiers, la Bouterlle à la mer, Wanda); une seule (la Mort du Loup) mêle aux hommes la vie animale. Trois autres consistent en personnifcations. Vigny emprunte des points de comparaison à une momie (Daphné), à une flûte {la Flûte), au compas, au canon, à la herse, à la bombe, à l’aimant (Journal d’un poète), parfois aux œuvres de l’art.
(4) La supériorité de Vico sur Herder, aux yeux de Michelet, réside précisément en ce qu’il conçoit l’histoire moins en fonction de la nature physique que de l’homme lui-même : «Pour voir l’homme, Herder s’est placé dans la nature, Vico dans l’homme même, dans l’homme s’humanisant par la société. » (Zntrod, à l'Histoire universelle, p. 165).
(5) Notre-Dame de Paris, IV, 5.
caractères une image parfois heurtée, des attitudes qui s'expliquent malaisément, il en faut faire grief à son art plutôt qu’à son intention : il tente de marquer les étapes d’une évolution, d'analyser les crises d’une âme (1). Ne lui reprochons pas de s’être complu à la description, d’avoir cherché dans les accessoires de quoi composer un décor pittoresque : c’est le génie d’un temps ou le caractère d’un homme qu’il veut en dégager : « Quand on sait voir, on découvre l'esprit d’un siècle et la physionomie d’un roi jusque dans un marteau de porte (2). »
Il existe une nature humaine pour le romantique de 1830 comme pour le classique ; et pour l’un et l’autre, la France est l’image même de cette nature, le produit moyen de cette humanité. Penché sur sa douce Seine, si chère, Michelet murmure : « Elle me représente. la douceur et la sociabilité de ce pauvre grand peuple que les étrangers comprennent peu. Et cela est naturel, la France étant le produit le plus mixte de l’humanité (3)... » Comme aux jours
(1) Dans son article de la Rev. des Deux Mondes sur les Misérables (1862), Montégut louera les chapitres d’analyse psychologique, où l’on voit « se former peu à peu les couches de perversité, de haine et de sauvage colère, sous lesquelles l’âme ancienne disparaîtra ». « Le chef-d'œuvre du livre, dira-t-il encore, c’est le chapitre intitulé « Petit Gervais », où M. Hugo a décrit l’éveil de la conscience dans l'âme de Jean Valjean. Ce chapitre est un coup de maître et mérite selon nous de prendre place parmi les analyses les plus originales et les plus savantes qu’on ait faites de l’âme humaine... »
(2) Notre-Dame de Paris, III, 2.
(3) Mrcaæezr, 30 janvier 1849, dans Lettres inédites à Mlle Mialaret, p. 200. — Hugo voit dans la France, dans Paris, le fondeur qui compose de tous les apports des autres peuples une humaine unité :
À tout peuple heureux, brave ou sage Il prend ses lois, ses dieux, ses mœurs.
Dans sa fournaise, pêle-mêle,
I1 fond, transforme et renouvelle Cette science universelle
Qu'il emprunte à tous les humains,
dit-il dans son poème À l’Arc de Triomphe. Et de ce caractère humain et moyen, Michelet déduit la mission de la France : « La France est le pays de la prose... Or qui dit prose, dit la forme la moins figurée
du dix-huitième siècle où l’Europe était française, les voyageurs de 1830 croient retrouver partout leur pays à travers le monde (1). La préface des Burgraves, en proclamant l'existence d’une nationalité européenne, donne à la France et à sa « langue universelle » la mission d’en assurer l’unité.
L'Europe ne fait plus qu'une France géante (2).
C’est autour de la France et par elle que s’écrit la Bible de l’humanité.
L’exotisme, pourtant, les voyageurs, les traducteurs, avaient répandu la notion d’un monde bigarré, de nations si diverses et si originales qu’elles ne pouvaient aimer les mêmes œuvres ni concevoir la même beauté. Encore ne faut-il guère croire à l’exotisme des traducteurs ; ces collections étrangères qu'un Ladvocat avait présentées, ces Allemands naturalisés Français par Sainte-Aulaire ou Loève-Veimars, ces Anglais mis au goût de Paris par Defauconpret où Amédée Pichot, étaient-ils encore les Gœthe et les Hoffmann, les Walter Scott et les Byron d’outre- Rhin et d’outre-Manche (3)? Après 1830, on accorde de moins en moins à « la vie locale », à « l’éparpillement de la vie », de plus en plus au « sentiment de l’unité » (4). Michelet résiste à l’éblouissement de Montaigne, que divertit la Babel morale du monde (5), et il sait gré aux voya-
et la moins concrète, la plus abstraite, la plus pure... la plus commune à tous les hommes, la plus Aumaine.. » (Introduction à l’histoire universelle.)
(1) « A l'heure qu'il est tout le monde en Europe écrit en français ; les mots sont allemands, anglais, italiens, ou espagnols, mais la pensée et le style sont français. » (Saint-Marc Girardin : Notices sur l’ Allemagne, 1835, t. I, p. 206.)
(2) V. Huao, Feuilles d'automne, « Souvenirs d’enfance ».
(3) Sur la façon dont furent traduits ou transposés à l’usage du romantisme français Gœthe, Schiller, Hoffmann, W. Scott, Byron, et sur les mutilations ou les adaptations qui ont altéré leur caractère étranger, il serait facile d'emprunter des preuves significatives aux études de MM. Baldensperger, Eggli, Breuilhac, Maigron, Estève.
(4) MioneLer, Huist. de France, t. XVI, 1866, p. 443.
(5) MICHELET, la Femme, 1860, p. x.
geurs du dix-septième et du dix-huitième siècle d’avoir senti que l’amusante diversité aboutit à des lois très simples (1). A Venise, George Sand écoutant les propos du pays pour y saisir « la couleur des mœurs intimes de cette cité, qui n’est pareille à aucune autre », s’apercevait avec surprise que les histoires, les réflexions, étaient toutes semblables à celles de sa province, que «les mêmes vanités.., les mêmes forces, les mêmes faiblesses » étaient vénitiennes et berrichonnes : « L’homme est toujours à peu près le même, et la femme encore plus que l’homme, » concluait-elle ; et elle s’écriait : T'utto il mondo e fatto come la nostra famiglia (2).
Tous, ils cherchent passionnément les traits communs de l'humanité, — et les esprits religieux plus passionnément encore que les autres. En quête de la « doctrine universelle (3) », de «la manière la plus générale dont les hommes entendent et comprennent les choses en ce monde (4) », ils immolent Pindividu. Le consentement universel est appelé à justifier les dogmes religieux ; il confère aux vérités qu’il embrasse un caractère dominateur ; il conduit à ce «cosmopolitisme chrétien » que les adversaires de Gioberti reprocheront à son Gesuita moderno. De Lamennais à Gerbet, ces âmes éprises d'unité déchiffrent, à travers l’opposition des croyances, la doctrine de tous les hommes. Et d’autres se prennent à reconnaître une tradition générale, ce « trésor de Daphné » où Vigny voit le bien indivis des hommes de toutes les religions ; ils affirment que les apparentes oppositions des races ne sont que résistances de l’orgueil (5). L’horizon s’élargit autour du penseur de 1830 ; les voyages lui montrent de plus haut le spectacle de l’Europe, du monde (6).
) MICHELET, Hist. de France, t. XV, 1863, p. 435. ) G. SAND, André, 1852, avant-propos.
) BauTAIN, De l’enseignement de la phul. en France, 1833, p. 79. ) BAUTAIN, la Philosophie du christianisme, 1835, t. II, p. 37. (5) « Quant aux modernes, c’est l’excès même de leurs analogies qui les divise. Plus on se ressemble dans le fond, plus on tient à se montrer unique et séparé dans l’apparence. » (Quiner, « De l’unité des lettres modernes », Revo. des Deux Mondes, 1 août 1838). (6) « L’horizon du monde agrandit la pensée, déclare Lamartine
Et, dès lors, du lyrisme, qui était sa première voie, le romantisme s’infléchit vers l'inspiration épique, qui se hausse à l’humanité : « Autrefois..., écrit Banville à Hugo en 1866, vous étiez toujours dans la poésie ; aujourd’hui vous êtes toujours dans l’épopée, car vous ne pouvez pas à présent créer un type qui ne soit d’une humanité générale et suprême (1). » Hugo lui-même, en préparant ses Contemplations, avait relevé ce progrès jusque dans son Îlyrisme : «Il vient une certaine heure dans la vie où, l’horizon s’agrandissant sans cesse, un homme se sent trop petit pour continuer de parler en son nom. Il crée alors, poète, philosophe ou penseur, une figure dans laquelle il se personnifie et s’incarne. C’est encore l’homme, mais ce n’est plus le moi (2). » Et Le lyrisme même, en effet, dépasse la vie du poète, semble la contredire parfois, évoquer des joies ou des peines absentes qu’il regrette ou qu’il pressent : n'est-ce pas au milieu de ses années de troubles et de luttes que Victor Hugo chante les calmes joies du foyer? Les thèmes généraux qui enveloppent des leçons humaines forment la trame de sa poésie, et la pensée se substitue au sentiment : la nature donne des conseils (3) ; l’amour se fait sermonneur (4); le deuil s’élève de la douleur d’un homme à toutes les douleurs semblables : « sur la mort de votre père, écrit un jour Montalembert au poète des Feuilles d'automne. J’ai presque dit : de mon père (5)... » — «Je m’y suis reconnu comme père..., écrit à Renduel un
en se souvenant de son voyage d'Orient. Les peuples disparaissent. On n’aperçoit plus que l'humanité traçant son cours... » (Hist. de la révol. de 1848, IT, xt).
(1) Lettre du 26 mars 1866, dans : G Srmon, « Victor Hugo et la critique », Rev. de Paris, juillet 1922.
(2) Note manuscrite de Hugo (Les Contemplations d'Olympio, préface) dans : Hu&o, Poésie, éd. Ollendorff, t. II, p. 496.
(3) Huao, les Voix intérieures : À un riche.
(4) « Que le poète et le penseur achèvent de rendre de plus en plus vénérable aux yeux de la foule cette pure et noble compagne de l’homme, si forte quelquefois, souvent si accablée. » Huao, Rép. au disc. de récept. de Saint-Marc Girardin à l’Ac. française.
(5) 10 oct. 1830 (G. SIMON, loc. cit.).
obscur lecteur des Voix intérieures. je me suis dit : C’est moi (1). » Et Jules Janin, en 1855 : « Vous remuez en moi les ombres de mes trois petits enfants. Ce n’est pas vous qui avez fait ces belles choses si tristes et si douces ; c’est moi. Il est impossible d’aller plus profondément dans le cœur des autres, et quand je vous admirais, je me souvenais (2). » — «Ah! insensé qui crois que je ne suis pas toi, » allait répondre le poète dans la préface des Contemplations.
De même, Vigny. Du moi qui frémit encore dans la Colère de Samson, il s’élève, par la religion de la pitié et de la pensée, à un pessimisme moins personnel, et, dès lors, moins âpre. La Bouteille à la mer résume bien cette évolution du poète romantique : le capitaine, sur son vaisseau, est à la merci de la mer; mais la bouteille où il a enfermé le meilleur de sa pensée résistera aux flots : « Oubliez l’homme en vous-même (3), » cela signifie : oubliez l'individu d’un moment.
De l’anecdote particulière, la pensée s’élève à la thèse (4) ; les poèmes sont des « élévations » où le récit sert de prétexte à la méditation générale ; le poète devient de plus en plus, selon le mot que Vigny s’applique à lui-même, un « moraliste épique (5) ». Même les grands hommes de l’histoire sont requis de représenter des idées. Déjà dans Cingq- Mars, Vigny avait incarné dans ses personnages des principes historiques ; et sa définition du héros, — « chaque homme n’est que l’image d’une idée de l’esprit général, » — pourrait aussi bien définir les « types » de la littérature classique. Union d’idéalisme et de réalisme, de poésie et d'analyse, que George Sand accepte pour son compte et
(4) Lettre à Renduel dans : A. JuLIEN, le Romantisme et l’éditeur Renduel.
(2) G. Simon, loc. cuit.
(3) La Bouteille à la mer, v. 7.
(4) Un exemple frappant de cette tendance à accentuer la thèse dans le récit se trouve dans les trois chapitres ({/mpopularité, Abbas beati Martini, Ceci tuera cela) que V. Hugo a ajoutés à Notre-Dame de Paris à partir de 1832.
(5) Vianyx, Journal d’un poète, 1834.
applique au roman moderne : « Selon cette théorie, le roman serait une œuvre de poésie autant que d’analyse. I] y faudrait des situations vraies et des caractères vrais, réels même, se groupant autour d’un type destiné à résumer le sentiment ou l’idée principale du livre... En résumé, idéalisation du sentiment qui fait le sujet, en laissant à l’art du conteur le soin de placer ce sujet dans des conditions et dans un cadre de réalité assez sensible pour le faire ressortir (1). » Indiana, Lélia, ne sont pas George Sand, ou ne représentent qu’une part de son caractère, celle qui le relie à ces «êtres abstraits » dont elle plaide la cause. Ses amis réfusent de l’y reconnaître (2), et elle ne s’y reconnait pas elle-même (3). Faut-il à tout prix expliquer Indiana? « C’est un type, nous dit l’auteur; c’est la femme, l’être faiblé chargé de représenter les passions... ; c’est la volonté aux prises avec la nécessité (4)... »
Revenir à la nature humaine générale, aux vérités universelles, ce n’est pas seulement revenir à la pensée classique : c’est revenir au goût classique. L'écrivain qui franchit les bornes de son moi a tôt fait de franchir aussi celles de son école. Il garde, en dépit des cénacles, le sentiment de l’unité des lettres. Il n’est pas de maître de 1830 qui ait fait du romantisme une cité étroite et fermée. Hugo se le représenterait plutôt comme un quartier de la littérature universelle, métropole où tout s’entasse, « depuis la cathédrale de Shakespeare jusqu’à la mosquée de Byron », jusqu’au « vieux bas-relief blanc d’'Homère ». « L’harmonie résulte du tout (5). » De cette harmonie, Quinet faisait
(1) Histoire de ma vie, 1893, t. IV, &e partie, chap. xv, p. 135.
(2) « Ce type, c’est une fantaisie, lui écrit Jules Néraud après avoir lu Lélia. Ça ne vous ressemble pas. »
(3) Notamment à propos d’Indiana et de Lélia. Retenons cet aveu de l'Histoire de ma vie (t. IV) : « Je ne me suis jamais mise en scène sous des traits féminins » : il reste donc permis de chercher George Sand, sinon parmi ses héroïnes, du moins parmi ses héros.
(4) Indiana, préf. de 1832.
(5) Notre-Dame de Paris, V, 2.
l’objet essentiel de son enseignement (1). Il protestait contre l’isolement auquel la critique condamnait le dixseptième siècle pour lui conserver son privilège de classique : « La place de ces hommes est au foyer, non pas d’un peuple, mais de l'humanité (2). » Chaque littérature, chaque peuple est invité à entrer dans une même famille, en gardant sa physionomie distincte :
Tout, dans l'immense accord paraît un et divers (3).
Ni classiques, ni romantiques (4); ou plutôt classiques et romantiques à la fois : « Est-il un seul écrivain de notre temps qui n’ait contribué à sceller cette alliance? Qui ne voit ce que Gœthe doit à Voltaire? M. de Chateaubriand n’offre-t-il pas le mélange de l'influence anglaise et de l’esprit français, des hardiesses d’Ossian et des traditions de Port-Royal? Au fond, la guerre que l’on a instituée entre les écoles modernes n’est rien qu’une guerre civile. Racine, Molière et Shakespeare, Voltaire et Gœthe, Corneille et Calderon sont frères (5). »
Le juste milieu, que l’on ne chercherait pas chez ces mages enthousiastes, l’esprit de conciliation, ils s’y sont tenus plus d’une fois, même les politiques, même les historiens. Ceux-ci concilient les tendances des écoles opposées, peintres et philosophes à la fois, corrigeant la philosophie par le pittoresque, le pittoresque par la philosophie. Ceux-là, malgré leurs divinations politiques, ne laissent pas, comme Lamartine, de prôner la « politique rationnelle », de représenter, entre Thiers et Guizot, entre la témérité et la timidité, le véritable esprit classique, à la fois prudent et vivant : « Pourquoi, demande Lamartine, la France se
(1) Cf. MrcurgLs, Histoire des idées littéraires, t. II, p. 486.
(2) Quiner, « De l’unité des lettres modernes », Revue des Deux Mondes, 1°7 août 1838.
(3) Quiner, « le Rhin », Rev. des Deux Mondes, 15 juin 1841.
(4) Ni classique, ni romantique, est le programme que se donne Michelet, notes sur son cours de 1845, dans : Monop, loc. cit., t. [, p. 194.
(5) QUINET, loc. cit.
livre-t-elle tantôt à des esprits aventureux, tantôt à des esprits séniles (1)? » Pourquoi tantôt « la guerre folle », tantôt « la paix humiliée (2) »? Il condamne à la fois le régime immobile qui l’« ennuie », et un gouvernement qui « n’est qu’un spasme continuel (3) ».
Ainsi ce classique besoin d’unité, ce juste milieu, qui survit dans le romantisme de 1830, y ramène l’équilibre, l'harmonie. Ayant vu l’unité dans le monde, ces mages la cherchent en eux-mêmes. Chercher sa propre harmonie, c’est le conseil que Michelet se donne et nous donne (4). Le désordre extérieur, l’attitude byronienne, n’est souvent qu’un rôle, George Sand l’avoue avec bonhomie : « Ne confondez pas trop l’homme avec la souffrance, écrit-elle à Sainte-Beuve.. Et ne croyez pas trop à mes airs sataniques : je vous jure que c’est un genre que je me donne. » Elle s’est dit gaiement, en 1831, et plus d’un s’est dit comme elle : « Les monstres sont à la mode; faisons des monstres (5). » À mesure que la mode abandonna les monstres, George Sand rétablit en elle-même l’harmonie rompue.
L'évolution est générale, et l’on pourrait la suivre chez les plus passionnés et les plus tourmentés. Une George Sand, après l’hésitation que trahit la préface d’Zndiana et le désarroi passionnel que le roman traduit, a gagné en tranquille assurance, en témérité peut-être, mais aussi en énergie, fondant son apologie de la passion sur «les progrès philosophiques qui se sont opérés autour d’elle », sur l’appro-
(1) Discours de 1840, cité par M. L. BARTHOU, Lamartine orateur, ps 1216
(CAES RRIETR
(3) Lettre de Lamartine à Michelet (12 mars 1839) dans J.-M.CARRÉ, Michelet et son temps, p. 14.
(4) Notes citées par G. Moxop, Loc. eit., t. II, p. 117 : « Peut-être dans cette harmonisation de mon cours, trouverai-je ma propre harmonie. »
(5) La sagesse ironique de cette pseudo-romantique se décèle à ses traits sur les faux désespérés qui menacent de se suicider comme Escousse, et sur la mendicité organisée autour des artistes (Histoire de ma vie), 1893, t. IV, p. 159 sqq.
bation de « quelques vastes intelligences (1) » ; puis elle est devenue l’auteur des Lettres à Marcie, où elle combat ses rêveries, où elle rétablit la morale sociale dans ses droits, et «la permanence dans l’état moral » ; de l’inquiète Indiana à la bonne dame de Nohant, on perçoit un lent apaisement, une soumission à l’expérience, un progrès vers l’optimisme. Même progrès chez un Vigny : à Stello, qui cède aux « mouvements d'instinct », succède « l’esprit pur »; au pessimisme, une sérénité qui va du stoïcisme à l’optimisme : les destinées, qu’il a vues s’acharner sur l'individu, — « toujours en nombre égal... aux têtes des humains... Chacune prit chaque homme... », — ne peuvent rien sur l’ensemble des hommes (2) ; elles ne peuvent rien sur la pensée : « La dignité de l’homme moderne est dans la pensée (3), » écrit-il ; et c’est presque une phrase de Pascal. De la philosophie où 1l règne alors, l’optimisme finit par gagner les poètes (4). Il entame même la noire humeur des historiens. Athénaïs Mialaret aide Michelet à retrouver cette sérénité intérieure, que des années d’enseignement tumultueux ont détruite ; elle le conseille et le gronde ; votre lassitude, lui écrit-elle, «tient à votre harmonie intérieure rompue(5)» ; elle lui demande d’être moins fiévreux, lui fait reprendre d’une main plus calme les pages trop lyriques (6). Pour retrouver l’équilibre qui lui échappe, il se repose du chaos de l’histoire et de ses rudes combats, dans l’étude de la
(1) Préface de 1842. Cf celle-ci avec celle de 1832.
(2) V. dans Le Journal d’un poète : «Qu’un certain nombre de plantes avortent dans leur germe, qu'importe ! La nature fait germer, grandir et multiplier l’espèce. Le désordre est dans lindividu, il n’est point dans l’ensemble des choses. »
(3) Lettre à Quinet, 27 août 1844.
(4) RenouviEr (Vicior Hugo, le philosophe, p. 1) observe qu’à l’époque romantique, « l’optimisme règne en philosophie », tandis que « les sentiments tristes ou sombres dominent les œuvres des poètes et des romanciers ».
(5) Lettre de Mlle Mialaret à Michelet, dans : Micaæzer, Lettres inédites à Mlle Mialaret, Flammarion, p. 133.
(6) « Puissé-je mieux dire que l’autre jour, et des paroles plus dignes de toi, moins fiévreuses, s’il se pouvait... Tu ne t’en es que trop
nature et son heureuse unité (1). Son âme s’y pacifie. Il atteint à cette universelle harmonie qu il chante, avec l'oiseau ou la mer.
Le génie ne leur paraît plus, à ces penseurs ou à ces mages, une sorte de désastre sublime. Il est raison supérieure, ordre et simplicité (2). Chez Michelet, on distingue une secrète préférence pour ce qu’il appelle « le génie girondin, celui de Fénelon, Montaigne, Montesquieu... vif, mais modéré, équilibré (3) ». Quelles invectives, au tome XI de son Histoire de France, contre Jean-Jacques, contre le «règne de la rêverie », contre le culte de «l’âmeindividuelle » et de ses plaies mêmes (4). Chez une George Sand, l’ordre demeure dans le travail, au milieu des désordres de sa vie (5). Ce travail si régulier, pour lequel elle se refuse les excitations artificielles, — elle ne croit pas à « Byron i ivre faisant de beaux vers », — exige « l'entière possession de soi-même (6) ». À voir ses petites mains moelleuses, ouateuses, Dumas fils diagnostiquera : « C’est une curieuse excessive, Mais non une passionnée (7). »
Le romantisme de 1830 joue au désordre et défend l'ordre, joue à la Révolution et défend la civilisation, la propriété. La prudence bourgeoise subsiste au cœur de
aperçue l’autre jour, tout cela était lyrique, fiévreux. » (Lettre de Michelet, 29 déc. 1848, cbid, p. 147.)
(1) MICHELET, la Femme, 1860, p. 87.
(2) « Si vous étudiez sérieusement dans sa vie et dans ses œuvres ce mystère de la nature qu’on appelle l’homme de génie, dit Michelet dans le Peuple, vous trouverez généralement que c’est celui qui, tout en acquérant les dons du génie, a gardé les dons du simple, »
(3) Hist. de France, t. XV, 1863, p. 436.
(4) Cf. dans son Zntrod. à l’hist. universelle, 1835, 2% édit., Bruxelles, p. 58 : « La prose est la dernière forme de la pensée, ce qu'il y a de plus éloigné de la vague et inactive rèverie. »
(5) Juliette ApaM, Wes sentiments et nos idées avant 1870 : « Dans l’existence courante Mme Sand n’avait rien d’une byronienne… L'une de ses grandes qualités, c’est l’ordre. Ce que la fantaisie de Musset lui a reproché, c’est sa régularité au travail, c’est son amour du labeur constant, méthodique, pris et repris à doses égales. »
(6) Hist. de ma vie, 1893, t. IV, 4 partie, chap xv.
(7) Lettre au Figaro, 16 déc. 1896.
ces poètes, et Joseph Prudhomme semble dicter maints aphorismes de Victor Hugo. Les romantiques sont des rêveurs qui ont aimé la sagesse, des combattants qui ont aimé la paix (1). Dans la politique, où il semble déchaïner toutes les puissances du sentiment, Lamartine sait en réfréner à temps les entraînements (2). Parfois un beau drame le tente, un mouvement généreux et téméraire le pousse, mais il y résiste : le jour de 1848 où, en face de la duchesse d'Orléans, en pleine révolution, il entrevit le rôle pathétique qui s’offrait à lui, — se faire le chevalier de la princesse malheureuse, — « Quelle péripétie ! Quel drame! Quel dénouement ! se dit-il. Quel triomphe du cœur sur la raison ; » mais il ne céda pas à ces nobles tentations de l’homme d’imagination. L’homme d’action n’abdiqua pas.
Car ces qualités d’équilibre, d’ordre et de raison, sont des vertus d’action. L’art descend « dans l’arène avec tous, côte à côte avec l’infatigable humanité (3) ». La pensée romantique demande des œuvres qui concluent, des œuvres fortes : la force devient l’essentiel mérite de l’artiste, et une affectation de courage viril soulève ces écrivains à la sensibilité féminine. Viril, le caractère de George Sand, et dans l’aventure des amants de Venise, c’est en elle, non pas en Musset, que l’observateur reconnaît le calcul énergique, le don de se ressaisir; comme Mme de Staël, elle méprise les êtres faibles (4) ; cette lionne d’In-
(1) La paix est peut-être le seul principe de Louis-Philippe que Lamartine ait aimé : « C’est de cette pensée juste qu’elle a vécu dixsept ans, » dit-il de la monarchie de 1830 (H1st. de la révol. de 1848, XIV, 7).
(2) « Les entraînements ne sont pas des preuves; les lois d’enthousiasme ne sont trop souvent que des lois de passion. » (Disc. contre la réduction des rentes, 1836.)
(3) Sarnre-BEuve, Globe, 11 octobre 1830. — LAMARTINE, Des destinées de la Poésie.
(4) « Une femme ne peut pas aimer d’amour un homme qu’elle sent inférieur à elle en courage : l’amour sans vénération et sans enthousiasme n’est plus que de l’amitié » (André, ch. xvur). Et l’on entend, dans cette phrase, des échos de Corneille et de Delphine.
diana, qui semble toujours défaillante, est une redoutable amazone : son amant s'inquiète à lui voir un « esprit si intrépide » (1) ; elle a pitié d'Obermann, mais la pitié d’un génie robuste pour un malade; et ce sont les conseillers de force qu’elle écoute (2). Même génie sain et dru chez Hugo, même résistance aux contagions morbides, mêmes jugements sans complaisance sur les vagues ennuis, les doutes arides, le suicide du romantique épuisé (3). Même culte mâle de ce qui est fort et de ce qui fortifie, — chez l’historien Michelet, qui aurait voulu que le mot d’hustoire fût du masculin (4), — chez le tribun Lamartine qui aurait pu mettre au masculin celui de politique. Et il est, en effet, de cette race vigoureuse, ce manieur de foules, qui les domine par son courage, les séduit par son à-propos, les dompte par son énergie ; qui représente une de ces figures si rares dans l’histoire, un modéré énergique; qui lutte contre l’utopie et les soldats de l’impossible (5).
S'il fallait donner un seul témoignage de l’équilibre, de la vigueur de ces penseurs, de ces mages de 1830, peut-être le trouverait-on dans la générosité vigilante avec laquelle ils ont su à la fois se donner à leur temps et se garder à eux-mêmes, se confondre avec la foule et s’en séparer. Le mot de Stello : « Séparer la vie poétique de la vie politique, » n’exprime qu’une part de leur double volonté de solitude et de solidarité :
Il faut se séparer, pour penser, de la foule, Et s’y confondre pour agir,
(4) Indiana, ch. xrv.
(2) « Tu es fou avec ta mort morale, dit-elle à l’un de ses amis trop romantique... Il y a en toi une si grande sérénité de vertu que l'intelligence ne peut que gagner avec les années et même avec les fatigues et les douleurs. Tu sais bien que c’est là le fouet, l’aiguillon des grandes âmes » (4 février 1836, à François Rollinat, dans Jules BErrTAUT, Une amitié romantique).
(3) V. dans Luttérature et philosophie mélées, l’article sur Ymbert Galloix, et Chants du crépuscule, XIII.
(4) La Femme, 1860, I, X, p. 87.
(5) Expression appliquée par Lamartine à Barbès.
dit Lamartine ; et Vigny : « Le désir de l’être isolé est la liberté, le désir de l’être social est l’ordre... L’empire croissant de l'intelligence amènera la société à ce point que nul désir de liberté ne soit gêné (1)... » Contradiction de deux tendances, sans doute, mais l’équilibre n’est-il pas fait de contradictions? Vigny peut être à la fois le poète du Loup qui méprise « le pacte des villes », et celui de la Sauvage qui veut vivre sous « la loi d'Europe (2) ». Contrastes d’où naît l’harmonie..
Aiïnsi, la pensée romantique s’est attachée, en un effort vraiment classique, à rétablir l’unité autour d'elle, et l'harmonie en elle. Elle rétablira, aussi, au-dessus d’elle, l’autorité. Elle rendra à l’expérience des siècles son pouvoir. Elle recouvrera le sentiment, non plus seulement de l’unité de l’espèce humaine, mais de sa continuité dans le temps. Les maîtres classiques reconquièrent leur prépondérance, l’emportent sur les maitres étrangers.
Naguère, il fallait relire Byron pour commenter Vigny : il faut maintenant relire Lucrèce et Salluste (3) ; son paganisme, dans Daphné, n’est plus l’aimable artifice du Livre antique : un souffle antique l’anime, qui est déjà celui des Parnassiens, le regret de voir périr « l’idéale beauté, l’idéal amour » (4). Ce stoïcien de la suite de Marc-Aurèle, cet idéaliste de l’école de Platon (5), est aussi d’un idéalisme chrétien, apparenté à Malebranche, d’un stoïcisme français et cornélien. Comme Corneille, il incarne de grandes idées en des héros qui ne vivent pas de la vie réelle; comme Malebranche, il chante l'esprit pur, « la sainte égalité des
(1) Documents publiés dans : Dorison, 4. de Vigny, poète philosophe, p. 84. ,
(2) A cet égard, voyez comment Hugo prétend à la fois se mêler à la foule et s’isoler dans cette foule : Feurlles d'automne, Réverie à propos d’un roi; les Rayons et les Ombres, En passant sur la place Louis XV un jour de fête publique.
(3) Cf. la personnification de la nature dans {a Maison du berger et l’invocation de Lucrèce à la nature ; l’Esprit pur de Vianyx et le début du Jugurtha de SALLUSTE.
(4) VIanyx, Daphné, 1913, p. 181.
(5) V. Donison, loc. cit., p. 224.
esprits du Seigneur (1). » Et que de souvenirs grecs, latins, que de souvenirs du dix-septième siècle français, chez le Victor Hugo des Contemplations et de la Légende! Jusque dans la colère des Châtiments, éclatent les Parthénons lumineux, les rires homériques, et ses ennemis sont des Thersites, et sa voix est celle d’Eschyle, de Juvénal, de Tacite. Virgile demeure le « maître divin » incessamment cité, et Horace mignarde jusque dans les Chansons des rues et des bois (2). Ce père, ce grand-père, met en scène, dans ses contes à ses enfants, toute une histoire familière.
La Grèce rayonnant jusque dans l’avenir;
Rome... (3)
et souvent un vers latin vient l’obséder : « Voilà trois jours, note-t-il le 23 juillet 1832, que je ne puis me débarrasser de ce vers (4)... » Molière, Pascal, ont aussi part à ses Chätiments (5). Sa langue même, qui prétend s’affranchir des entraves classiques (6), garde aux mots leur sens ancien, à la syntaxe ses latinismes (7). Par la forme comme par l’inspiration, les poèmes romantiques sont de lignée latine.
Même la fougueuse [Indiana reste une Latine, garde le souvenir de ces classiques dont ses premiers jours ont été
(1) V. Dorison, loc. cit., qui croit à une influence directe de Malebranche sur Vigny, et BALDENSPERGER, À. de Vigny, contribution à sa biographie intellectuelle, qui pense que Vigny avait trouvé Malebranche cité par Joseph de Maistre.
(2) « Les Chansons des rues et des bois, c’est l’ode à Sestius regardée
à travers un microscope d’une portée exagérée... » (Monréaur, Rev. des Deux Mondes, déc. 1865).
(3) Les Contemplations : la Vie aux champs.
(4) Dans : Maurice LEVAILLANT, Dans l'atelier de V. Hugo, R. des Deux Mondes, 1* mai 1930.
(5) Il voit Tartuffe derrière Montalembert (Chéâtiments, III, 7; Splendeur, À des journalistes, etc.) ; Escobar derrière Napoléon III (tbid, Au peuple; À des journalistes).
(6) Contemplations : Réponse à un acte d'accusation.
(7) P. ex. ennui dans les Chétiments, IV, 6 : « Leur vue à l’honnête homme inspire un mâle ennui ; » les « chiens obscènes », — imitation de Virgile (zbid., Luna), et ce tour latin : « Il s’offrit aux brigands après la loi tuée » (zbid., IV, 8).
bercés, qui ont assagi, rasséréné son enfance (1). Son premier « code », elle l’avait emprunté aux classiques français, au Misanthrope, à La Bruyère (2). Les classiques se trouvaient « au ton de son âme », selon le mot que Michelet s’appliquait à lui-même, en se rappelant ses lectures de Virgile (3).
Michelet aussi, en effet, Michelet plus qu'aucun autre, s’appuie sur le passé. Les morts l’entourent, le conseillent. Il se sent des devoirs envers eux, il prête assistance à ces existences confuses qui veulent ressusciter. Il aurait voulu être de leurs familiers, vivre auprès des classiques disparusi les prenant pour « patrons de sa pensée ». « Pourquo, n’ai-je pas connu... Racine? Pourquoi pas Virgile?…. O regret puéril ! Vain chagrin d’enfant (4) ! » Au lieu d'isoler les temps anciens dans leur éloignement, il cherche dans l’existence des peuples la ligne continue qui court de siècle en siècle : s’il écrit l’histoire de Rome, c’est pour marquer « l'unité de la plus belle vie de peuple qui fut jamais (5) »; et, dans l’histoire de France, s’il se résigne aux lacunes, au sacrifice de maints détails, c’est pour mieux « dégager cette unité cachée que les anecdotiers, les chroniqueurs lui dérobaient sans cesse » (6). Il voit, de l’antiquité aux temps modernes, un courant se dessiner sans interruption, comme « l’énorme fleuve d’eau chaude qui traverse l’Atlantique », et trace une « grande rue bleue » au milieu de « l'infini des eaux (7) ». Il souscrirait au mot de Victor Hugo : « La surface a changé, le fond reste (8). »
De ce passé auquel il se sent si étroitement relié, il est naturel que le romantisme choiïsisse certains aspects ; or, dans ce choix, il semble souvent préférer les plus sages ou
(1) Hist. de ma vie, 1893, t. III, p. 360.
(2) Zbid., p. 350.
(3) Moxop, loc. «it., t. I, p. 16.
(4) Note de Michelet, dans : Moxnop, loc. cit, t, IT, p. 74. (5) Hist. romaine, t. I, Bruxelles, 1835, p. xvr.
(6) Hist. de France, t. XIV, 1862, p. 450, note 5.
(7) La Femme, 1860, p. 95.
(8) Choses vues, nouvelle série.
les plus vigoureux, les plus classiques. Avec Michelet, 1l prend parti pour l’art de la Renaissance contre le gothique, pour le «génie mâle, robuste de Bossuet » contre Fénelon (1). La grande image du dix-septième siècle conquiert les imaginations, et Victor Cousin, parmi d’autres, la glorifie (2).
C’est un retour de mode imprévu, et qui tient pourtant à des raisons profondes, que ce prestige du grand siècle au sein du romantisme. Comme aux jours de la Restauration, il suffit que l’on veuille élever un monument à Molière pour que des passions se soulèvent, et que le poète classique se mêle, de plain-pied, aux querelles contemporaines (3). Versailles et les vieux jardins français reprennent une riante jeunesse. Ils étaient restés si longtemps abandonnés ! A peine un passant, parfois, les avait-il réveillés : « Je trouve Versailles un véritable désert, » avait écrit Castellane en 1813 (4) ; la duchesse d’Abrantès, à la vue de ces « salles détendues et désertes », de « l’abandon triste et honteux de l’ancienne demeure de Louis XIV », s'était indignée de l’ingratitude des hommes : les rois, revenus d’exil, n’avaient pas rappelé d’exil ce Versailles solitaire (5).
Le poilà, ce splendide et funèbre Versailles, Qu’ose seule habiter l’ombre du grand Louis. ;
(1) Hist. de France, t. XIV, 1862, p. 31. — Cf. t. XIII, 1860, p. 344. — C’est d’ailleurs le temps, en revanche, où certains esprits religieux, sentant les affinités de leur romantisme avee la sensibilité de Fénelon, esquissent déjà des apologies pour Fénelon.
(2) Une correction curieuse, sur le manuscrit du Rhin conservé au musée Victor Hugo, témoigne d’une inquiétude de Hugo en face de ce regain du classique. En face de ces mots de la lettre 26e, il met ce renvoi : « Ici j'ouvre une parenthèse, ne concluez pas de ceci pourtant que l’avenir soit au goût classique. »
(3) Lettres de Cuvillier-Fleury au duc d’Aumale, 26 décembre 1843 et 16 janvier 1844. Corresp. du duc d’Aumale et de Cuvillier-Fleury, 1910, t. I, p. 214, 298.
(4) Journal du maréchal de Castellane, 1895, t. I, p. 2384.
(5) V. Jules SANDEAU, Mademoiselle de La Seiglière, chap. 111, sur « ces vastes salles du palais de Versailles. où l’on sent qu’on mourrait
s’écriait Émile Deschamps en 1829 (1). Mais déjà, dans des vers sur Versailles, Delavigne évoquait, au souvenir de
cette ville embellie Par les arts enfants d’ Apollon (2),
des ombres grandioses ou charmantes, et surtout cette La Vallière que la sensibilité romantique a adoptée (3). Bientôt, Versailles deviendra comme le foyer de la France. Dans cet Élysée, dédié désormais par la monarchie de 1830 « à toutes les gloires de la France », Michelet viendra chercher des symboles (4) ; et il saluera « ce prodigieux monument auquel aucun pays du monde n’a rien à opposer », qui « exprime dignement cette grandeur de la France, unifiée pour la première fois au dix-septième siècle (5) ». Des Voix intérieures aux Rayons et Ombres, Hugo reporte, à ce noble passé de statues et de bosquets, une part de ses rêves et de sa mélancolie (6).
Ce retour au dix-septième siècle n’allait pas sans superstition ; il préparait l’avènement d’un régime autoritaire. Barante signale cette sorte de dévotion que «les discordes, les révolutions, l’anarchie » ont inspirée pour « l’autorité de Louis XIV (7) »; il remarque, en 1852, à propos des Mémoires de Daniel Cosnac, que «le noble aspect du règne de Louis XIV » éblouit ses contemporains, et qu’ils en font «un tableau idéal » (8). Cette ferveur de son siècle pour « la
d’ennui... », et « l’'ennuyeux parc de Versailles » dont parle Musset (Sur trois marches de marbre rose).
(A) Poésies d'Émile Descxamps, Delloye, 1841, p. 179 : Versailles. (2) Cf. A. Chénier : « Par les dieux et les rois Élysée embelli. » (3) Cf. dans les Jardins de Delille, l'évocation de Versailles :
« O Versailles! o regrets !.….
Qu'est devenu l’ombrage où...
La Vallière apprenait le secret de son cœur? »
et V. Huao, La Statue dans les Rayons et les Ombres. (&) Lettres inédites à Mlle Mialaret, Flammarion, p. 224-225. (5) Précis d'histoire moderne, chap. xvir.
(6) Voix intérieures, XVI; les Rayons et les Ombres, XX XVI. (7) Études litt. et historiques, 1858, t. I, p. 170. (8) Ibid., p. 120.
noble simplicité » des classiques, avait déjà excité la verve ironique de Doudan : « Notre beau n’est plus là, protestaitil. Voilà le dix-neuvième siècle du moment parlant beaucoup et avec faste de la grandeur du dix-septième parce qu’elle est loin et qu’il n’est pas tenu de la soutenir (1). » Loin? Le dix-neuvième siècle ne le croyait plus. Dès longtemps les historiens lui avaient montré une filiation naturelle de l’ancien régime à la Révolution : de Lemontey à Tocqueville, ces titres classiques de la France nouvelle se retrouvent un à un. La même filiation apparaît entre la nouvelle littérature et la littérature classique : celle-ci prend un air moderne : « Le siècle de Louis XIV n’a le visage composé, pédantesque et contraint que dans les livres des commentateurs et sur les bancs des écoles littéraires, dit Edgar Quinet. Au lieu d’appartenir exclusivement à une idée, c’est le siècle des transitions et des nuances par excellence. Placé comme une porte triomphale, à l'issue des temps anciens, à l’entrée des temps modernes, il conduit à l’antiquité avec Boïleau, au moyen âge avec La Fontaine, à l’avenir avec Fénelon... Croit-on sincèrement que l’auteur d’Athalie n’est pas plus près de Milton que de Sophocle? Ce siècle est d’une nature si composée, si mêlée, que chacun de ses personnages porte en lui plusieurs hommes. Je crois apercevoir que dans Malebranche il y a du Platonet du saint Paul, dans Bossuet de l’Isaïe et du saint Bernard. Ce qui fait l’originalité de cette époque, c’est l’accord de deux civilisations, de deux religions ou plutôt de deux mondes, que l’on retrouve dans chaque monument (2)... » Ainsi les classiques eux-mêmes offrent le modèle d’un accord entre classicisme et romantisme (3); le classicisme étroit et le romantisme intransigeant partent de la même idée fausse : « que le siècle de Louis XIV, sujet de tout le débat, est sans lien visible
(4) Des révolutions du goût, Biblioth. romantique, p. 53.
(2) Quixer, « De l’unité des lettres modernes », Rev des Deux Mondes, 1838.
(3) Cf. les protestations de Michiels contre cette thèse (loc. cit., t. II, p. 488),
avec le moyen âge, sans relation intime avec les origines de l’humanité moderne, qu'il n’est point de la même famille que les siècles qui le précèdent et que ceux qui le suivent. Les uns disent : C’est une idole qu’il faut adorer ; les autres : C’est une momie qu’il faut ensevelir. Ne serait-il pas plus vrai de dire : C’est une tradition vivante qui s’allie et se plie éternellement au génie de l’avenir (1). »
Pour ménager ce rapprochement, il arrive qu’on dépouille quelque peu les classiques de leur classicisme : la notion même de siècle classique s’efface : de tous côtés, on découvre dans ce siècle des originaux, des extravagants (2), de la truculence, un Saint-Cyr qui n’est «qu’orage et langueur », un Molière qui est «notre Molière, le Molière de la Révolution (3) »; et derrière Bossuet triomphant, murmure « le triste Pascal qui seul avait la pensée du temps » (4)... Pascal romantique, « sublime insensé (5) », isolé dans la double inspiration classique et romantique de ce siècle, le seul maître « dans lequel ces deux génies et ces deux voix ne se soient pas harmonieusement mariés et confondus. De là, ajoute Quinet, le caractère poignant de sa philosophie ; ce n’est pas un système, c’est un drame ». Par un symbolisme obstiné, un Michelet parvient à prêter aux tragédies et aux comédies de ce siècle des significa-
(4) Quiner, Loc. cit. Chez Hugo, la même idée se fait jour : sans doute, il raille l’éclectisme et le juste milieu : « Si Gringoire vivait de nos jours, dit-il en persiflant (Notre-Dame de Paris, II, 4), quel beau milieu il tiendrait entre le classique et le romantique! » Mais dans le monde académique où il entre, il s’accoutume à voir vivre en bonne intelligence les amis de Boileau et ceux de Shakespeare « tous d’accord, quoique divers » (Disc. académique, Lit. et Philosophie mélées, 1876, t II).
(2) GAUTIER, les Grotesques. — Paul DE Musser, Originaux et extravagants du dix-septième srècle.
(3) MicueLeT, Hist. de France, 1860, p. 68.
(4) MIcHELET, /ntroduction à l'histoire universelle, 2° édit. Bruxelles,
(5) Antoni DEscHaAMPs, Poésies, 1841, p. 130. — Cf. Musset, l'Espoir en Dieu : « Pascal fuit en tremblant ses propres
visions ».
tions pathétiques, à y entendre des gémissements ou des menaces.
Et réciproquement, ces penseurs attachés à établir des raccords dans la ligne brisée du passé, excellent à découvrir des caractères classiques aux périodes, aux formes d’art que le romantisme pouvait revendiquer. Il plaît à l’auteur de Notre-Dame de Paris de voir « tant d’ordre et d’unité » sous « la prodigieuse variété » du moyen âge, de voir s’y « entrecouper avec tant de précision la richesse et l’économie », selon cette règle éternelle qui veut « que la force comme la beauté résulte de l’harmonie ». « Tout se tient dans cet art. logique et proportionné (1). »
Ce retour à la tradition coïncide avec maintes déceptions venues de l’étranger. Ne dirait-on pas que le romantisme français réagit contre lui-même, piqué des froideurs qu'il rencontre auprès des romantiques du dehors (2), qu'il se ressaisit sur la pente qui écarte de la patrie : « Le monde germanique est dangereux pour moi, écrit Michelet en tête de son Histoire de France. Il y a là un tout-puissant lotus qui fait oublier la patrie... » Ce qui est incompatible avec le génie de la France, il le rejettera désormais, que ce soit le panthéisme de Schelling (3) ou « l’école antinationale » de Mme de Staël (4) ; il condamnera cette littérature de la Restauration, qui a laissé conquérir la France par les idées de l’Allemagne (5). Le romantisme ne paraît plus guère, à certains de ces mages romantiques, qu’une tentation qui s'éloigne avec leur jeunesse.
En se rappelant l’époque de ses débuts, George Sand parlera dédaigneusement de ces oripeaux bizarres, dont s'étaient affublés tant de jeunes fous qui ne trouvaient
(1) Notre-Dame de Paris, III, 1 ; 2; I, 5.
(2) V. Edgar Quiner, « Poètes allemands, » R. des Deux Mondes, 15 févr. 1834; Allemagne et Italie, chap. x : des Préjugés qui séparent l’ Allemagne de la France, etc.
(3) Introduction à l'Histoire universelle.
(4) Notes pour son cours de 1846, dans Moxop, Loc. cit., II, p. 214.
(5) Introduction à l'Histoire universelle, 2 édit. Bruxelles, 1835, Notes et éclaircissements, p. 88.
plus Chateaubriand assez romantique, qui voulaient «enfoncer » Victor Hugo (1). Henri de Latouche lui avait épargné ces excès juvéniles; et, en réfléchissant, après coup, à ce que l’art avait pu gagner aux « formes nouvelles du romantisme », elle reconnaissait que ses « moyens » avaient été accrus, mais que la « soif de perfection » restait la même, aussi inassouvie, sans que « la limite des facultés humaines » eût été reculée : « Une grêle d’épithètes, un incendie de couleurs... n’expriment rien de plus qu’une forme élémentaire et naïve (2). » Avec l’expérience, c’est cette forme plus simple, cette simplicité classique, qu’elle avait acquise.
L’art et la forme, en effet, se ressentent de ces progrès vers l’unité, vers l’harmonie intérieure, de ce retour à la tradition. Chez Michelet, un Allemand comme Creuzer admire la méthode simple et claire, qui débrouille l’histoire (3); les formules frappantes qui donnent à ce style d’historien un relief de médaille, sont le cachet de l'esprit français classique, imprimé sur des idées de Vico ou de Niebubhr : « Que reste-t-il à la France? La méthode peut-être et l'exposition (4). » Entendez cet éloge du café, générateur de clarté, auquel Michelet semble attribuer les vertus de son style : « Le café, la sobre liqueur, puissamment cérébrale, qui augmente la netteté et la lucidité, — le café qui supprime la vague et lourde poésie des fumées de l’imagination, qui, du réel bien vu, fait jaillir létincelle et l’éclair de la vérité (5). » L’étincelle, rapide miracle d’une prose tendue et pleine, c’est là, chez Michelet, au milieu de son lyrisme, la sobre réussite des meilleures pages (6). L'art du romantisme tend à se concentrer, tend au raccourci.
(1) G. SAND, Histoire de ma vie, 1893, t. IV, p. 133.