‹ Le Classicisme Des RomantiquesChapitre 26 sur 60 · CORTE D · texte numérisé non relu

CORTE D

(3) Lettre de Creuzer à Michelet, dans : Moxop, loc. cit. t. I, p. 112.

(4) Hist. romaine, Bruxelles, 1835, t. I, p. x1v.

(5) Histoire de France, t. XV, 1863, p. 175.

(6) Cf. L. Ræerorr, l’Art de Michelet dans son œuvre historique jus-

qu’en 1867, 1924.

On connaît les lignes dédaigneuses de William Shakespeare sur la sobriété littéraire; mais que l’on passe de Bug Jargal à Notre-Dame de Paris, que l’on compare deux scènes semblables, la chute d’Habibrah et celle de Claude Frollo : c’est dans la sobriété d’une description débarrassée des circonstances parasites que l’on trouvera le progrès essentiel.

Art romantique, — art sans artifice, art sans composition, dit-on volontiers. Et certes, ce n’est pas, d'ordinaire, de la composition classique qu’il relève. Une page lyrique de Hugo n’obéit pas à la même architecture qu’une ode de Malherbe. Un mot appelle un mot, une image appelle une image. Qu'on relise, par exemple, l’Éclaircie des Contemplations; dans le jeu des impressions pacifiques et capricieuses qui bercent le poète sur cette plage tiède, la seule ligne continue est celle qui relie les images, les mots: le baiser de l’océan à la rive suggère le mot d’amour ; ce mot éveille l’idée de fécondité, de sève, d'herbe, de chaleur, de nid; l’image du nid sollicite celle de feuillée; le « frisson de feuillée » appelle la brise matinale, et voici le mot d’aurore,

et voici l’image de l’éveil de la nature... Telles sont les associations de visions ou de vocables qui courent, comme malgré lui, tout au long du poème. Que le mot de l{aboureurs se soit glissé dans un vers ; il amènera, par contraste, celui de pêcheurs, qui ramène le poète à la mer; la mer le fait songer aux écailles, qui par opposition, appellent l’idée de plumes, qui, à son tour, fait naître celle de nuage. À nuage s’opposera lueur, qui s’alliera à berceau; près de berceau viendront naturellement femme et chaumière, lumière et tombeau; près de tombeau, clocher, puis gouffre; près de gouffre, eau sombre et hagarde. Et le poète alors aura rejoint par un développement circulaire le début de son poème ; il retrouvera, pour finir les mots, les images de ce début : eau, baiser, calme, heureux. Mais c’est un savant apprêt qui a conduit le poète à travers ces méandres apparents. Ce n’est pas sans apprêt, non plus, que s’organise un de ses recueils lyriques, que s’y enchaînent les pièces que l'inspiration des jours et des heures semble avoir

dictées (1). Ce n’est pas sans apprêt que se succèdent ces recueils, qui semblent éclore au hasard des années (2). Art romantique, — art sans labeur, pense-t-on encore quelquefois, art spontané, jailli de la personnalité même de l’artiste. Sans doute, — et cette spontanéité même lui donne sa véritable unité, celle d’un tout vivant : c’est à sa propre personnalité que Michelet attribue le caractère de son histoire, d’une seule venue et d’une seule tenue (3). L’art véritable naît de l’équilibre naturel. Cette vertu d'équilibre est, aux yeux de Michelet, la force rare et pourtant nécessaire de l’artiste : « L’art demande cette condition, et il se trouve pourtant que la vie de l’art porte sans cesse à sortir de l’équilibre. Moi, par exemple, obligé, jour par jour, de reproduire en les partageant les passions violentes de notre révolution, comment puis-je garder l’équilibre de mon cœur (4)? » Dominer sa matière par l’art, tout en se confondant avec elle par la sincérité, vivre son œuvre et garder son propre équilibre intérieur, tel est le difficile problème du romantisme classique, et

(1) M. Dupin, dans son « Étude sur la chronologie des Contemplations »(Mélanges, publ. sous la direction de M. Lanson, Alcan, 1906) a mis en lumière l’artifice qui a présidé à la disposition des Contemplations : «C’est l’image de la vie propre de V. Hugo que nous aurions eue, s’il n’eût point altéré les dates de ses pièces; mais l’ordre du livre, tel qu’il l’a publié, donne un tableau de la loi commune de la vie humaine, et c’est précisément pourquoi il a substitué cet ordre au premier. » (P.105.)

(2) « On a des familles dans l’esprit. Les idées forment des groupes. Les Feuilles d'automne, les Chants du crépuscule, les Voix intérieures, les Rayons et les Ombres adhèrent. Les Orientales, les Châtiments, les Chansons des rues et des bois, la Légende des siècles sont à part, quoique reliés aux autres groupes par une foule de pièces communes » (note de V. Hugo, probablement de 1863, dans : V. HuGo, Poésies, éd. Ollendorf, t. II, p. 691).

(3) « Née d’un seul jet, elle dure et croît placidement, lentement, uno tenore. Son unité n’est pas celle d’une petite pièce en cinq actes, mais (dans un développement souvent immense) l’harmonieuse identité d’âme. » L’œuvre « hétérogène, discolore » est celle qui naît de l’artifice (Histoire de France, t. I, préf. de 1869, p. v).

(4) Lettres inédites à Mlle Mialaret, Flammarion, p. 210, — 2 février 1849.

il exige que le génie spontané obéisse au labeur attentif.

Ce labeur, certains le dissimulent, et ils feignent de laisser leur plume courir : Lamartine est de ces artistes qui parent leur art de négligence ; la politique semble l’absorber tout entier, et il proteste, en tête de Recueillements, que la poésie ne lui a ravi qu’une heure de sa journée. Mais d’autres ne cachent pas leur long effort, creusent sans se lasser le dur « sillon (1) »; on suit, d’ébauches en ébauches, le travail de la pensée d’un Vigny, reprenant sans cesse le même projet, revenant toujours au même symbole, l’enrichissant, le précisant, par un patient approfondissement : de 1842 et du Journal d’un poète à 1854 et au poème des Destinées, le symbole de la Bouteille à la mer müûrit lentement en lui; d’une note de 1829 au projet de poème le Compas ou la Prière de Descartes le symbole du compas s’est développé. Ce ne sont pas seulement les corrections des manuscrits, qui décèlent les scrupules du poète romantique, mais aussi ces retours incessants, Ces ébauches perpétuelles où la main de l'artiste remet l’ouvrage sur le métier, selon le précepte de Boileau.

C’est qu’à sa pensée fugitive, 1l rêve de donner une forme immortelle; sans elle, demande-t-il dans la Maison du berger,

Comment se garderaient les profondes pensées ?

La poésie est « l'enthousiasme cristallisé (2) ». Le « Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe » revient sous vingt formes, et Hugo lui-même l’a commenté par avance, en formules dignes d’Ingres : « Dans tout grand écrivain, il doit y avoir un grand grammairien.… Pascal contient Vaugelas… Le dessin! Le dessin! C’est la loi première de tout art. Et ne croyez pas que cette loi retranche rien à la liberté, à la fantaisie, à la na-

(1) Vian, Journal d'un poète, 1834, 27 juin 1847 ; — Satan sauvé (dans les Poèmes à faire).

(2) ViGny, Daphné, p. 216. — Cf. Musset : « Faire une perle d’une larme. » Et Vigny encore : « Poésie, Ô trésor, perle de la pensée. » (Maison du berger.)

ture. Le dessin n’est ennemi ni de la chair ni de la couleur (1)... »

Au-dessous des mages, il est deux poètes qui ont réalisé ces rêves classiques des mages, deux poètes du voisinage de Vigny. Barbier et Brizeux accompagnent, sur un mode mineur, ces efforts de leurs grands aînés. Dans ce retour vers l’ordre, vers la nature classique, ils jouent le rôle effacé des minores, mais ils y apportent une note personnelle. Ils s'engagent, plus complètement que leur ami Alfred de Vigny lui-même, sur la voie d’un classicisme discret, d’un classicisme nuancé d'André Chénier. Ce Chénier, à qui Vigny lui-même doit tant, a prolongé son accent satirique chez Auguste Barbier, sa souple idylle mêlée d’élégie chez Auguste Brizeux. En pleine ère de 1830, ce sont des poètes de la Muse française venus après la Muse, nés pour chanter en accord avec une Marceline Desbordes-Valmore ou une Pauline du Chambge (2). Je sais qu’ils ont voulu innover, rajeunir la poésie française : héritier du Chénier des lambes, Barbier a prétendu, — tel est son programme en tête de ses propres lambes, — « renouveler une poésie qui se mourait, une littérature appauvrie », en brisant «les accords de la lyre » d’âpres sifflements, en rejetant « les guirlandes de la rhétorique » : « Jamais meilleure et plus puissante occasion ne se présenta d'introduire la vérité dans la poésie »; et son ami y veut introduire la fraîcheur, la simplicité. Mais tous deux, alors qu’ils semblent s’enfermer, l’un dans les passions de l’heure, l’autre dans sa Bretagne, une lointaine inspiration échauffe leurs invectives ou rajeunit leur « terre de granit », une inspiration qui vient d'Italie, de plus loin encore. Ils ont aimé d’un amour égal Virgile, d’un amour égal Raphaël; ils ont parcouru « les vieux monts sabins que Virgile adora (3) », et demandé à l’Évangile d’accueillir « le poète inspiré qui devina l’amour (4) ».

(1) Littérature et philosophie mêlées : but de cette publication, 1834.

(2) V. les vers que leur adresse Brizeux dans ses Histoires poétiques.

(3) BARgB1ER, Il pianto, le Départ.

(4) BRrizeUx, la Fleur d’or : les Trois frères. — A ces noms il faudrait

Quelle part ne faudrait-il pas faire à Horace, à Anacréon, aux statues grecques chez le poète breton, à Juvénal, à Tacite, à Aristophane, chez le peintre ardent du nouveau Démos et de la nouvelle décadence ! Le moyen âge (1), le «sombre arceau gothique » n’a pas abrité leur génie :

Il cherche un autre asile aussi calme et plus clair À lui-même plus harmonique.

Ce rêve d'harmonie et d’unité, ces deux poètes voyageurs l’ont poursuivi. Le barde du Faouët a cueilli les landiers d’or de sa Bretagne sur la terre latine ; 1l a reconnu la cornemuse de son pays natal aux chants de la pipa romaine. Ils ont aimé à la fois la diversité et l’unité profonde qui s’y cache :

Dans la création tout s’unit, mais tout change, Et la variété c’est une de ses lois (2).

Sont-ils de Brizeux, de Barbier, ou de Lamartine, ces beaux cris

Se mêler à l’âme immense, universelle.

Nul anneau n’est brisé dans la chaîne infinie Et l’univers entier roule avec harmonie... (3) Tout s’enchaîne à leurs yeux...

Tout leur parle et leur dit la vie universelle. (4) Ensemble harmonieux de force et de beauté... (5) O divine unité, fille de l'harmonie. (6),

ajouter des noms de la même famille : celui d'André Chénier, naturellement, celui de Racine, que Brizeux a célébré sur la scène de l’Odéon, en un à-propos, la Fête de Racine : « La Fontaine, Racine et André Chénier, voilà, dit Barbier, les véritable ancêtres de M. Brizeux et les poètes qu’il relisait sans cesse. »

(1) Charles Magnin a remarqué, en le regrettant, que les Bretons que chante Brizeux ne sont pas les du Guesclin, les Clisson.

(2) Brizeux, la Fleur d’or : Aux prêtres de Bretagne.

(3) Brizeux, Marie.

(4) Zbid., la Chaîne d’or.

(5) BRizEeux, les Bretons, chant 24.

(6) BRizeux, Histoires poétiques, prologue.

ces élans vers une beauté éternelle :

Ce qui donne du prix à l’humaine existence, Ah! c’est de la beauté le spectacle éternel (1) !

ce programme que l’on ne s’attendrait pas à lire en tête d’un poème consacré à une province : « Ramené à son principe, ce poème des Bretons pourrait s’appeler harmonie. » Dans la peinture d’un petit peuple, c’est celle de l’homme que Brizeux enferme : « Ce livre se recommande par un fond général et humain qui est de tous les temps et de tous les lieux (2)... »

St mon pays mourant revit dans mon poème, Toute la vie humaine y trouve aussi sa part (3) ;

et dans les « factions » d’un pays, Barbier retrouve « les passions humaines » (4). Est-il art plus classique? Ou formule plus classique que celle où Brizeux résume sa Poëétique nouvelle : « Ce qui fait l’homme complet fait le poète, et réciproquement. »

« L'homme complet, » les classiques l’ont vu dans l’équilibre des facultés de la nature humaine ; et Brizeux, qui a médité d'écrire une comédie sur l’Équilibre, où les Alcestes et les Philintes se seraient corrigés mutuellement (5), enseigne’que le même équilibre doit gouverner l’art et la vie :

Équilibre partout, car la vie est un art (6)...

Et il donne lui-même l’exemple d’un art discret, où le poète s’efface derrière les sentiments généraux, chante

(1) Bargïer, Il pianto : Raphaël.

(2) Les Bretons, prétace.

(3) Zbid., chant 6.

(4) Cf. la variante de l’Iambe XIII (Dante) : « Dante vit comme nous les factions humaines » devenant : « Dante vit comme nous les passions humaines. »

(5) V. l’article de Saint-René Taillandier sur Brizeux, Rev. des Deux Mondes, sept. 1858.

+ (6) Brrzeux, la Fleur d’or : le Livre des conseils.

son amour sans le nommer, revêt de décence ses passions et de silence ses peines :

Tous entendront ma voix, nul ne verra mes pleurs.

La voix de Barbier semble d’abord moins pure; elle est chargée des colères de la rue : pourtant, elle s’élève au-dessus des scandales et du tapage impudique; elle condamne « les jeux populaires », les drames nouveaux, les «planches banales » (1) où l’on étale le «sang des échafauds ». Et ce misanthrope gémit :

C’en est fait aujourd’hui de la beauté de l’art (2).

Dans la lignée de Vigny, Brizeux et Barbier respectent comme lui leur poésie, parce qu'ils y voient, eux aussi, un sacerdoce humain

Créé pour enseigner la parole des dieux (3).

« Au milieu des tours de force plaisants et bizarres dont la littérature européenne s’occupe aujourd’hui (4), » au milieu des déclamations et du lyrisme facile, ils cherchent une poésie nerveuse, des raccourcis parfois brutaux, parfois obscurs, la vérité que Molière aimait (5), la gaieté des aïeux (6). Qu'ils rencontrent aussi en chemin plus d’un artifice trop classique, des personnifications conventionnelles, où la Menace, la Corruption, la Mort, la Guerre soutiennent de froids dialogues, ou bien encore des triptyques trop réguliers, trop symétriques, — n'est-ce pas du moins le signe de ces qualités latines, qui n’abandonnaient pas l’un au fond de sa Bretagne, l’autre au sein de son « ardente

(1) Cf. Leconte de Lisle {les Montreurs) : «Je n'irai pas danser sur ton tréteau banal. »

(2) BARBIER, Jambes, Melpomène.

(3) Zbid. (Ce poème de Meipomène est dédié précisément à Vigny.)

(4) Préf. des Zambes de BARBIER.

(5) V. les vers de Brizeux à la gloire de Molière et du siècle classique, dans sa Poétique nouvelle, chant II. C’est à telle page célèbre de Musset qu’ils font penser.

(6) C£. à la gloire de « ce rire des aïeux », Le Rire, dans les Jane de Barbier. Il est impossible, là encore, de ne pas penser à Musset.

nue (1) »? Sainte-Beuve se refuse à voir dans le poète des Bretons un poète du Nord; et Barbier, s’il admire Shakespeare, traite les autres Anglais de barbares (2). Ils suivaient la même route pensive que le poète des futures Destinées, la même « élévation », et l’on devine pourquoi ils l’aimèrent, pourquoi il les aima.

En eux, le classicisme des Mages trouve son expression la plus modeste peut-être, mais aussi la plus pure. Mais les Mages ne représentent pas tout 1830 : d’autres ont préféré, à tant de sacerdotale noblesse, l’élégance désinvolte du dandisme, la négligence débraillée de la Bohème. Ceux-là sans doute ne durent pas aimer les vertus classiques plus que les vertus bourgeoises. Ils furent les vrais réfractaires, étrangers au classicisme bâtard du style Louis-Philippe. À regarder ces bons enfants ou ces pauvres hères, faudrat-il renoncer à parler de classicisme des romantiques ?

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