II. — L'ÉPREUVE DE LA CRITIQUE
La critique achèvera l’œuvre du théâtre. Et pourtant elle avait fait, pour comprendre le romantisme et l’aimer, un effort qui ne sera perdu ni pour la critique, ni pour le romantisme : celui-ci y a souvent gagné de s’incorporer une part de la tradition classique, et le romantisme classique a été en partie l’œuvre des Villemain, des Sainte- Beuve, des Chasles, des J.-J. Ampère. Quant à la critique, même quand elle s’écartera des romantiques, elle ne répudiera pas les gains qu’elle aura faits auprès d’eux.
La critique du dix-neuvième siècle a été dès l’abord et est restée romantique dans ses curiosités cosmopolites et dans son sens de l’histoire. Sainte-Beuve même va puiser chez les Anglais, cherche à retrouver par delà leur image conventionnelle, le vrai Gœthe, le vrai Dante : «Il est bon de voyager quelquefois, dit ce bourgeois casanier; cela étend les idées... » Et la critique se fait voyageuse. Chasles, durant des années, oublie la France, devient Anglais ; Planche déclare : « En s’interdisant l’Europe, la France serait coupable d’aveuglement et de paresse (1) ; » Saint-Marc Girardin court les routes d'Allemagne avant celles de Grèce. Il lui faut connaître le cadre des beaux vers qu’il aime ; il lui faut le Pausilippe pour lire Sannazar (2), un jardin italien pour lire Pétrarque (3). Ainsi pour Ampère (4), ainsi pour Marmier.
Ce goût de la couleur vraie et du concret pousse la critique vers l’histoire. Elle place les livres à leur date ; elle
(1) Portraits littéraires, 1848, t. IT, p. 356.
(2) Souvenirs de voyages et d’études, t. I, p. v et 18.
(3) Zbid., p. v.
(4) Sur J.-J. Ampère, cf. L. pe LAUNAy : Un amoureux de Mme Récamier, 1927.
montre chaque auteur «en place dans son siècle » (1) ; elle sent toute la gravité d’un « anachronisme moral » (2). Aux «divisions méthodiques » (3), au dogmatisme, elle substitue les physionomies individuelles ; elle rend aux génies d’autrefois leur figure, leurs démarches, leurs gestes, leurs maladies surtout, demande au corps le secret de l’esprit. L’érudition arrache aux textes ces tranches de vie que d’autres genres demandent, au même moment, à l’imagination. Et ainsi la critique accomplit, dans son domaine, une œuvre parallèle à celle du romantisme. Parallèle et solidaire : car elle reste en contact avec la littérature générale, se flatte de la connaître, parfois de la servir. Plongée dans le courant des événements quotidiens, elle tient compte des propos du jour, s’infléchit au hasard d’une causerie. « La vraie critique à Paris se fait en causant, avoue Sainte- Beuve : c’est en allant au scrutin de toutes les opinions et en dépouillant ce scrutin avec intelligence que le critique composerait son résultat le plus complet et le plus juste (4).» L'actualité, les publications du jour, une vogue, ont dicté d'ordinaire ces pages dont le premier cadre fut une revue ou un journal. Longtemps même la critique s’est donné pour tâche de découvrir le talent à son apparition, d’être « la vigie », d’ « enregistrer à temps » (5), de « s’interposer entre le poète et la foule » pour « expliquer aux esprits indifférents et blasés… la pensée qui a présidé à la conception et à l’exécution d’une œuvre poétique » (6). Elle use de la langue même des écrivains, leur emprunte leurs ‘ images pour parler d’eux, et l’on dirait qu’elle tente de rivaliser avec leur génie, de se mettre à leur pas.
(1) Lundis, t. I, 1850 : Des lectures publiques.
(2) Reproche de $Sainte-Beuve à Lamartine, cbid., 1852, p. 28 CLS.
(3) Lundis, 1868, t. XI, p. 351.
(4) Sarnre-Beuve, Lundis, 1852, t. I, p. 353.
(5) SaINTE-BEUVE, Portraits contemporains, t. II, p. 100 (article de janvier 1833 sur Alfred de Musset).
(6) Gustave PLANCHE, les Amitiés littéraires, 1836 (Portrauts lutt., 1848, t. II, p. 256).
C’est que plus d’un de ces critiques a passé par le cénacle : durant quelques années les barrières se sont ouvertes, entre critiques et créateurs, ont laissé filtrer des échanges : Gustave Planche a mis sa connaissance de l’anglais au service des Odes et des Ballades; pour lui, Deschamps était Émile, Vigny était Alfred (1); il avait le ton du cénacle, et il s'était tracé ce programme d’alliance fraternelle entre le poète et le critique, entre « l’inspiration surveillée par la réflexion » et « la réflexion fécondée par le spectacle permanent de l'inspiration » : « Le poète et le critique, en vivant dans une intime familiarité, s’instruisent mutuellement et agrandissent chaque jour le champ de leur pensée (2); » un Jules Janin regarde la jeune littérature avec amitié, et il ne lui déplaît pas de faire, devant elle, figure d’un Diderot ; il se fait, contre Nisard, le champion de « la littérature facile » ; 1l reste, quoi qu’en dise Hugo (3), dans ces rangs que la critique commence à déserter. Et 1l ne reste pas seul : toute une part de la critique se refuse le plaisir facile de gourmander l’imagination. Tel un truculent, un turbulent, comme Chasles, rétif à la sagesse académique, étouffant dans la grisaille de la critique officielle, éclatant même contre la formule éclectique du romantisme classique : « Un peu de Delille, un peu de Victor Hugo, un peu de Rollin, un peu de Shakespeare. (4), » maintenant, au sein même de la Reoue des Deux Mondes et du Journal des Débats, le culte des excentriques, l’originalité vigoureuse ou burlesque.
Combien de ces critiques ne sont-ils pas eux-mêmes des créateurs qui gardent la nostalgie de l’œuvre créatrice ! Ceux qui ont quitté le cénacle pour les besognes du journalisme avaient souvent rêvé le destin d’un Victor Hugo. La critique a été pour un Sainte-Beuve le deuil éclatant de
(1) Note de Vigny, 1857, dans : E. Durux, Vigny, t. I, p. 364. (Cf. zbid., p. 342, lettre de Planche à Vigny, 25 oct. 1830.)
(2) PLANCHE, loc. cit.
(3) Lettre du 2 novembre 1829 où il accuse Janin d’avoir fait une « défection fatale ».
(4) Cases, Mémoires, 1877, 2e édit, t. II, p. 50.
la poésie et du roman. Il y garde ce « je ne sais quoi » (1) qui manque, il le sait, aux Daunou (2), aux Villemain (3). Il répète à Guizot qui parle de poésie le mot de Gœthe : « Celui qui veut comprendre le poète doit aller dans le pays du poète (4). » Il y est allé. Et cette critique sensible qui aime les poètes a renoncé aux vieilles chicanes, compris les tourments du génie, pris part à ses angoisses. Un Sainte- Beuve a vécu les inquiétudes d’un Lamennais et rejoint celles de Port-Royal; à l’Abbaye-aux-Bois, il a cru vivre dans l’ombre de Port-Royal (5), qui accueille à la fois les esprits classiques et les cœurs romantiques. Cette critique accueillante était l’amie, la modératrice du romantisme.
Elle le servait, en découvrant ses premières sources classiques, en cherchant, dans les rangs du vieux jansénisme, des Joseph Delorme recueillis, des Lélia repentantes (6), ou, dans « les larmes de Racine », un romantisme subtil. Le romantisme des classiques, Sainte-Beuve s’en est avisé dès ses premières campagnes. Jules Janin, dans les Débats, s’est plu à placer Corneille, Racine, Molière, dans la compagnie de Hugo (7). En attirant le classicisme aux romantiques, la critique leur demandait en échange la sobriété du goût, le sacrifice de leurs excès; à écouter Gustave Planche ou Sainte-Beuve, ils auraient écrit plus de Méditations, moins d’Orientales; un lakisme français serait né, où les images familières n’auraient pas été altérées d’adultères nuances (8) ; Lamartine aurait renoncé à sa « manière
(L)ELundis, t:1,0p> 9-10:
(2) Zbid., 1853, t. VI, p. 404.
(3) Zbid., t. I, p. 88. — Et aux Hoffmann (ibid., 1852, t. [, p. 305), et aux Saint-Marc Girardin (rb., p. 9).
(ET bia tip. 127:
(5) Ibid., t. I, p. 97.
(6) Cf. Mrcxaur, Saënte-Beuve avant les Lundis, 1910, p. 403.
(7) « Il admire Corneille, Racine, Molière à l’égal d’Hugo et pour les mêmes raisons. Il fut un de ceux qui inventèrent le réalisme et le romantisme des classiques. » (Jules LEMAITRE, Livre du centenaire du Journal des Débats.)
(8) Cf. Sanre-Beuve, article sur les Chants du crépuscule, et Lundis, t. XI, 1858, p. 187. r
de plus en plus immodérée » (1); Hugo aurait surveillé, refréné sa force; Joubert, Fénelon, auraient pu agréer ce romantisme auquel Sainte-Beuve aurait dicté sa devise : « Tout l’art est dans la mesure (2) »; romantisme intime, dont Joseph Delorme a inspiré le goût au poète des Harmonies, et qui aurait été l'épanouissement discret du classicisme des romantiques.
La poésie, après avoir fait mine de suivre les critiques sur cette pente qui mène à la prose, reprit bientôt son allure indépendante ; et plus d’un critique ne le lui pardonna pas. Dès avant 1830, cette scission se préparait, que les conséquences de 1830 vont précipiter : brouilles personnelles, amertume d’avoir servi sans profit des gloires égoistes (3). L’encens des critiques tourne à l’aigre. Leur poésie rentrée se change en rancune contre les poésies épanouies. Ils se voient traiter en élèves plutôt qu’en juges : les romantiques ont tant de peine à accepter des juges ! Il ne reste au critique que la besogne sans joie des journalistes, cette « journée d’un journaliste », que Planche a décrite de si sombres couleurs dans le livre des Cent et Un. La malveillance peut seule soulager une telle satiété; elle rend au goût émoussé le piquant de l'ironie et du scandale. Le romantisme était épris de grandeur, même fausse, et la critique curieuse de vérité, même petite. Un mot de Sainte- Beuve sur Mme du Deffand, « cet esprit beaucoup trop pénétrant pour être indulgent » (4), un mot de Chasles sur Sainte-Beuve « cancanier, amoureux du petit » (5), indiquent la voie glissante qui peut mener des Lundis aux Guêpes. Comment être indulgent pour les poètes et les romanciers en un temps où leur orgueil éclate si naïvement, où Victor Hugo s’appelle Olympio, où Eugène Sue joue au pon-
(1) Lundis, t. I, 1852, p. 328.
(2) Zbid., p. 323.
(3) « Vous leur avez tout donné, vous vous êtes diminués pour eux: vous êtes usés à leur endroit. » (SAINTE-Beuve, Lundis, XI, p. 444).
(4) Lundis, t. 1, 1852, p. 307.
(5) Mémoires de Cases, 1877, t. II, p. 251.
tife (1)? « Ni rois, ni sujets, proteste fièrement Gustave Planche : que la poésie et la critique se donnent la main (2). » Réclamer l’égalité, c'était déclarer la guerre.
Guerre héréditaire et naturelle de la critique et du génie créateur. Quand la demeure du poète est devenue « trop étroite pour contenir ses admirateurs », déclare Planche, et que son triomphe l’a enivré, «le critique en abandonnant le poète accomplit un acte de bon sens et de dignité » (3). Le poète abandonne aussi le critique, et il est peu de manifestes romantiques ou de préfaces qui ne jettent l’anathème aux haines stériles de la critique (4). « Jamais plaideurs n’ont maudit leurs juges, écrit Planche en 1835, dans son article De la critique française, comme les poètes d’aujourd’hui maudissent leurs critiques. » Une mutuelle déception succède aux amitiés trahies : « En 1835, nous étions, hélas ! arrivés à la sagesse qui ressemble toujours un peu au désenchantement (5). » Les uns semblaient mentir à leurs premiers encouragements, les autres à leurs premières promesses. N’entrait-on pas dans une de ces ères où l’on ne parle que de création, d'invention, au moment même où la fécondité, l'originalité, se sont taries sans remède (6)? De juge, le critique devenait médecin, dénonçait les maladies de l’art : « L’art est malade, » déclarait Planche dans . son Salon de 1831, et il demandait « un habile médecin ».
Le traitement que la critique va proposer à ce malade consistera surtout à renoncer au romantisme pour prendre l'humeur et les mœurs de la critique elle-même.
Le romantisme aurait voulu rompre avec les idées communes et avec maintes traditions. Or la critique tire une part de sa force des traditions et des lieux communs.
(1) Gustave PLANCHE, Port. littér., 1848, t. II, p. 99. (2) G. PLANCHE ; les Royautés littér., 1834.
(3) G. PLANCHE, les Amitiés litiér., 1836.
(4) Cf. Th. GauTtrer, préf. de Mademoiselle de Maupin. (5
(6) CxasLes, Etudes sur la littér. et les mœurs des Anglo- Américains
au dix-neuvième siècle, p. 8.
Son rôle est de comparer et elle ne manque pas de faire appel aux souvenirs illustres, aux maîtres anciens. Elle cède même à la facile tentation d’écraser les vivants sous les grands morts. C’est un jeu que Sainte-Beuve reproche à Planche ; mais Sainte-Beuve lui-même aurait-il présenté tant d’excuses aux classiques, regretté ses anciennes libertés envers Boileau, s’il avait gardé sa ferveur première au cénacle? Sa culture même, sa lecture, inclinent la critique au dédain : «Il y a, disait Planche, dans l’intimité des hommes qui ne sont plus, quelque chose de grave qui détourne la pensée de nouvelles épreuves. Quand on s’est composé un cercle choisi d’esprits rares et puissants. l’âme fière de ces glorieuses amitiés se fait prier plus d’une fois pour engager sa confiance à de nouvelles affections (1). » Ombrageuse, elle déniera au génie le pouvoir d'innover en dehors des lignes amorcées par les maîtres : « Les plus hardis génies, quel que soit l’ordre d’idées auquel ils s’adressent, peuvent bien modifier la tradition, c’est-à-dire la continuer au nom d’un principe nouveau, mais jamais l’abolir et l’effacer (2). » Le romantisme aspire à s'affranchir des livres, et la critique est livresque par essence; elle demande au poète qui aime, souffre et chante, de se rappeler comment d’autres ont chanté, souffert, aimé avant lui; un paysage est pour elle un état d’âme, mais d’une âme illustre ; à Naples, elle récite Virgile (3); auprès du Coppet de Mme de Staël, du Clarens de Jean-Jacques, elle éprouve le besoin d’un
accompagnement littéraire, le besoin, comme dit Sainte- Beuve,
De ressaisir au cœur l’écho d’un cœur sorti, De chercher au sentier ce qu’un autre a senti...
Le romantisre a l’ambition de l’originalité ; et la critique lui en conteste le droit. Elle ne renonce pas sans lutte aux idées générales qui forment le seul lien par lequel elle
(4) Les Royautés littéraires.
(2) Portraits littér. de Gustave PLANCHE, 1848, t. II, p. 206. (3) Saint-Marc Grrarpin, loc. cit., t. I, p. 20.
communique avec le génie. Celui-ci peut vivre dans les cénacles ; elle y dépérit. Chargée, comme le dit Planche, de s’interposer entre la foule et le poète, elle est tentée de condamner chez celui-ci ce qui l’écarte de celle-là. La tâche du journaliste impose d’incessantes relations avec les idées communes (1). La critique n’est pas œuvre individuelle : le public y collabore au jour le jour : « Le mérite des bons articles de journaux, déclare Saint-Marc Girardin, c’est d’entrer si bien dans la pensée de tout le monde qu’ils ne sont plus la pensée de personne, qu'ils n'ont plus ni nom ni date, et qu’ils sont un des éléments du sens commun (2). » N'est-ce pas une conclusion de classique, et Boileau parlait-il autrement dans sa préface de 1701?
A une époque où le romantisme affranchissait l'individu par l’imagination ou le sentiment, la critique restait la dépositaire de ce domaine public, l'intelligence. Au milieu des effusions du lyrisme, elle trouvait sa vocation dans l’analyse, réagissait contre un art d’où les idées semblaient exclues. Comme elle n’a guère prise que sur les choses de l'esprit, elle résistait à ce réalisme tout physique où l'esprit se cachait. Même dans ses pages de romancier, un Sainte- Beuve reste un analyste et un critique. Il observe et s’observe dans le jeu des sentiments ; il ne les exalte pas avec une foi romantique : il les dissèque avec une intelligence de sceptique, il est le témoin qui contemple, pour jouir et comprendre, les spectacles les plus émouvants. En face du romantisme envahi par la sensation, la critique cherche à comprendre, fait appel à un art qui comprenne. Entendez Sainte-Beuve prendre parti contre ces descriptions toutes physiques, qui, de Balzac, gagnent jusqu’à
(1) Même Sainte-Beuve, homme de cénacle, prend acte, sans regret trop vif, de la fin des Athénées, des cénacles, de ces « théories délicieuses..., de ces jouissances raffinées », de ces « réunions littéraires choisies, entre soi, à huis clos », de cet « Odi profanum oulgus », qui n’est plus de mise après 1848 (Lundis, 1852, t. I, p. 232.)
(2) Saint-Marc GrraRDin ; loc. cit., t. IE, p. 1v.
Cousin (1), jusqu’à Lamartine (2), altèrent l’art, énervent la psychologie. Ou encore Planche appeler la fin « de la poésie extérieure » (3), « une réaction spiritualiste dans toutes les formes de l’art littéraire », le retour « des passions humaines » et la déroute des hauberts, des tabarts, des surcots » qui les avaient remplacées (4). Il aperçoit dans un Chatterton la promesse de ce changement, la revanche d’un art classique sur « l'entraînement des sens » (5), et il attribue à la critique le mérite d’avoir hâté cette évolution : « Il est très vrai, écrit-il, en 1839, que la France, il y a sept ans, ….préférait la poésie qui se voit à celle qui se comprend. Aujourd’hui, le goût public a changé; la majorité, instruite par la discussion, s’est ralliée à l’opimion de la minorité, et demande à la poésie autre chose que le plaisir des yeux (6). »
Le romantisme s’égarait dans ses nuages au moment même où la science s’annexait la critique : le dédain même des poètes rejetait les critiques vers les savants, les engageait dans les voies de l’esprit positif ; et quand la nouvelle génération des Taine, des Renan, cherchera ses maîtres parmi ses aînés, ce sont des critiques qu’elle nommera. L'ancien « carabin » Sainte-Beuve, l’ancien « carabin » Gustave Planche, ont pu traverser un moment les chapelles littéraires ; mais on sent que leurs origines ne sont pas là. Leur critique cherche des idées nettes, se refuse aux confusions, ordonne et classe. Port-Royal, malgré ses méandres, aboutit, conclut, établit des rangs, discerne le bon, le mauvais, trace les limites du génie qui séparent un Pascal d’un Arnauld. Chasles réclame « le classement et le discernement... des diverses valeurs » (7). La critique se donne une mission scientifique.
(1) SAINTE-BEUVE : Lundis, XI, 1868, p. 416.
(2) Zbid., t. 1, 1852, p. 26.
(3) 1832, à propos de Lucrèce Borgia.
(4) G. PLancne, Portr. littér., t. I, p. 298.
(5) Zbud, VIT /p. 246.
(6) Gustave PLANCHE, Portr. littér., 1848, t. I, p. 145. (7) CHasLes, Mémoires, 1877, t. II, p. 249.
Et aussi une mission morale : car on combat, sans même sans s’en aviser, le désordre moral, dès que l’on combat celui de l’intelligence. Le romantisme risque d’égarer pêlemêle toutes les passions, tous les instincts, de les revêtir uniformément d’un caractère sacré. La critique, étant discernement, résiste à ces fusions et à ces effusions. La plupart des critiques de ce temps enseignaient ou rêvaient d'enseigner. « Avoir été professeur, dit l’un d’eux en souriant, est un des accidents les plus ordinaires de ce temps-ci, nous l’avons tous été (1); » et il ne cachait pas ce que sa science ou son goût devait à ses auditeurs de Lausanne, de Liége, de l’École Normale. Un Villemain, un Nisard, un Saint-Marc Girardin auraient pu rendre des témoignages semblables. Les choses littéraires ne s’enseignent pas avec le fracas d’un Cousin ou d’un Michelet ; il y faut des nuances plus discrètes, le genre d’un Saint-Marc Girardin, causeur prudent, correct (2). Expliquer les œuvres des autres, c’est déjà sortir de soi-même, renoncer à l’égoïsme ; c’est donner une leçon morale ; et c’est aussi, en se communiquant à ses élèves, s’appliquer à une œuvre sociale. De là, chez le plus léger des critiques, ou le plus romantique, une gravité précoce, parfois une vieillesse prématurée. Quand le romantisme outré prêche le désordre, le critique, qui se sent professeur dans l’âme, rétablit la discipline.
Le romantisme était orage et troubles ; et la critique, qui ne s'exerce vraiment que dans le calme, avait cherché, au contraire, la paix de l’esprit. Sainte-Beuve nous signale, dans une note de 1869, le moment précis, — l’étude sur La Rochefoucauld, — où il a trouvé dans la critique « la guérison ». Si les théories littéraires des écrivains glissent aisément à l’égoïisme de l’art, la critique aurait tout à perdre à cet égoïsme. La condamnation de l’art pour l’art est un des thèmes où elle sent engagée sa propre existence. Il n’est peut-être pas de mot que Gustave Planche, accusé
(1) SarnTe-Beuve, Lundis, t. XI, 1868.
(2) Sur l’enseignement de Saint-Marc Girardin, cf. Jules JANIN, Critiques, Portraits et Caractères contemporains, p. 84 sqq.
si souvent d’égoisme, prononce avec plus de colère que ce mot même d’égoisme, qui désigne chez lui l’individualisme romantique. Une image est-elle trop brillante, indépendante de l’idée qu’elle devrait revêtir? Égoïsme (1). L’imagination se complait-elle en elle-même? Égoïsme (2). L’orgueil de la forme est égoïsme (3), égoïsme la forme isolée du fond (4). Le dix-neuvième siècle est un temps égoïste (5), Chateaubriand, le maître de l’égoïsme (6), Scribe, le type de l’égoïsme au théâtre (7), l’art pour l’art « l’égoïsme poétique » (8), « un art égoïste » (9). Il pousse l’art vers les « questions sociales » (10), le lyrisme vers « la lutte des intérêts positifs et des passions publiques » (11).
Le mal du siècle, qui peut servir le génie poétique, épuiserait bientôt la critique; il est permis de chanter en croyant à la vanité de toutes choses, mais non pas de juger, d'expliquer de consacrer sa pensée à la pensée des autres. La critique, même en son temps de romantisme, se sent moins à l’aise auprès des poètes qu’auprès des romanciers ou des dramaturges qui peignent la société ; elle multiplie les cours de littérature dramatique et semble éviter l’analyse des recueils lyriques. Les voies tracées qu’elle suit la conduisent aux sentiments généraux, à l’homme classique. Un Saint-Marc Girardin triomphe à dénoncer les dangers du romantisme, à prêcher les vertus sociales. La critique possède un génie conservateur, que les utopies ne séduisent pas ; elle est réaliste, et, comme elle a beaucoup lu, beaucoup comparé, elle est riche d’une
(1) G. PLANCHE, Portr. littér., 1848, t. 1, p. 114, 115, 117; t. II p. 148.
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