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longue expérience, celle des autres. Les écrivains à qui elle a peut-être été le plus sévère sont les lyriques de la pensée, qui vécurent d'illusions grandioses, Lamennais, Michelet, Quinet.
Le romantisme avait, souvent, une nature féminine ; la critique est virile, et l’on imagine avec peine sa férule entre des mains de femme. Elle n’a pas de muse. Elle a une mère, Mme de Staël, qui a transmis à son siècle une ardente sympathie pour les âmes étrangères ; mais l’effort des critiques, au cours de ce siècle, sera de nuancer cette sympathie, d’y apporter des réserves, de la rendre clairvoyante. Critiques français, leurs qualités, et parfois leurs défauts, les ont prévenus contre l’étranger, leur précision ou leur goût d’une élégante rapidité contre l’Allemagne, les vieilles traditions d’une société polie au cours de tant de siècles contre les pays anglo-saxons. Ils ont eu les mêmes mouvements vers l’étranger suivis des mêmes reculs que leur ancêtre Voltaire ; ils ont émoussé, effacé parfois, leurs premiers éloges (1). À coup sûr, ils ont parcouru l’Europe, mais bien souvent pour revenir déçus. Gustave Planche, qui s'était fait un domaine privilégié de la poésie et du roman anglais, revint désenchanté de Londres, et prêt à tout blâmer ; et il semble avoir moins aimé, de ce jour, Walter Scott et Byron. L'esprit critique, rétif aux entraînements, devait résister à ceux de l’exotisme. Son habitude des comparaisons lui montra des analogies, quand l'imagination s’arrêtait aux diversités. Il enleva Shakespeare aux romantiques pour le rendre à la lignée classique (2). Il chercha la nature humaine dans les œuvres
(1) V. à cet égard les variantes des textes que Saint-Marc Girardin a repris à ses Notices sur l’ Allemagne pour les placer dans ses Souvenirs de Voyages et d'Etudes. Il y supprime des phrases comme celle-ci : « Je rêve donc une alliance morale avec l’Allemagne », des passages où il appelle de ses vœux l’unité allemande, où il montre l'esprit allemand en parfait équilibre entre le Nord et l’Occident, la force allemande comme l’arbitre entre la Russie et la France.
(2) N'est-ce pas Gustave Planche (Revue des Deux Mondes, 1832, p. 331), avant l’Essai sur la littérature anglaise, qui retrouve dans Shakespeare « la simplicité du plan, l’unité de l’action, la concentration de l'intérêt », une « pensée une »?
étrangères où le romantisme voyait la couleur exotique Il obéit à son tempérament naturel, qui compare et rapproche. :
Il distingua aussi, il est vrai; et, dans l’afflux d’idées étrangères auquel s’ouvrait la littérature, il aperçut l’altération, la déviation. En comparant les drames romantiques à Shakespeare, il conclut que les romantiques n’avaient pas compris Shakespeare. En comparant les philosophies en vogue à celles de l'Allemagne, il conclut, avec cet Allemand qu’interrogeait Saint-Marc Girardin, que la France n’avait pas digéré l’Allemagne (1). La critique se prit à réagir contre l'invasion de l’Allemagne et de l’Angleterre, à tout juger dans la perspective du génie français. Un Nisard, on le devine aisément, — mais d’autres aussi que l’on ne songerait pas à nommer auprès de Nisard. Chasles même, qui nous paraît plus déraciné que personne, sent tout ce qu’il doit à la terre celtique, au pays de Régnier, de Molière, de la « sève vive » (2). Saint-Mare Girardin, Planche, Sainte-Beuve, héritent du vieux rêve séculaire d’une Europe française : « Quel est aujourd’hui le rôle de la France en Europe, demande Planche. N’est-ce pas d’expliquer à l’industrieuse Angleterre les espérances rêveuses de l'Allemagne? La France n’a pas changé de rôle. Ce qu'elle faisait par les armes sous Charles VIII, sous Louis XII, sous François Ier, sous Louis XIV et sous Napoléon, elle le fait maintenant par les voyages et par l’étude. Elle va porter dans les salons de Milan et de Madrid, de Londres et de Vienne, les idées françaises... »
Pour cette mission de la France, — faire l’unité du monde, — la critique veut sauvegarder certaines vertus natives qu’elle appelle tantôt françaises, tantôt classiques. Elle ne distingue guère entre les deux mots, et les unit pour désigner la netteté, la clarté. Combien de fois le mot « français » ne reviendra-t-il pas dans les Lundis,
(4) Saint-Marc GIRARDIN, Souvenirs de Voyages et d'Etudes, II,
(2) CHasLzes, Mémorres, t. II, p. 308.
ce mot que le premier Empire semble transmettre au second : le critique du Constitutionnel et du Moniteur ne peut rencontrer en chemin un maréchal ou un roi de France, sans saluer en lui « l’esprit français », le « génie français » (1), ce qui signifie chez lui un peu de panache, un peu de raillerie, un peu de frivolité, de la bonne humeur et du courage, point de morale puritaine, le bon sens de Commynes, pour le Nord, et de Montaigne, pour le Midi ; ce goût moyen qui se satisfait de la peinture d’Horace Vernet et de l’opéra comique (2). Voilà la France du critique, et elle n’a pas de prétentions au romantisme. Elle est légère, vive, mobile (3). Charme ancien et renouvelé d’un caractère national qui n’a rien à démêler avec Manfred ou Werther, qui va rouvrir la veine des La Fontaine, des Montaign des Sévignée, — « cette veine d'imagination... qui nous ravit surtout, en France » (4).
Parmi ces qualités françaises, cette critique attache le plus haut prix à celles mêmes qu’elle dénie au romantisme, simplicité, bon sens, sobriété, précision : « Le temps des systèmes est passé même en littérature, déclare Sainte- Beuve dans le Constitutionnel au lendemain de la révolution de 1848. Il s’agit d’avoir du bon sens. » « Il semble aux Américains, comme à tous les peuples qui n’ont pas encore de littérature personnelle, que la simplicité soit vulgaire, constate Philarète Chasles. L’hyperbole est un des vices les plus communs des littératures qui commencent et de celles qui finissent (5). » Dans la littérature du dixneuvième siècle, la critique affecte de voir une de celles qui finissent. Avec Planche, on l’entend demander à Hugo « plus de sobriété » (6), à Quinet moins de « générosité »,
(1) Lundis, t. VI, 1853, p. 12-13; t. XI, 1868, p. 358. (D) TU M1652p#80; (3) Sainte-Beuve tient d’ailleurs à spécifier que parler « à la française. ne signifie pas du tout à la légère » (zbid., t. VI, p. 306). (H)ETbid.; LT, p.45.
(5) Philarète CæasLes, Études sur la littérature et les mœurs des Anglo-Américains, p. 22.
(6) Gustave PLANCHE ; Portr. littér., 1848, t. I, p. 123.
— «qu’il dépense et ne gaspille plus » (1), — louer Sainte- Beuve d’observer « la grande loi », la sobriété (2), Sandeau de manier sa fantaisie avec une « avarice » intelligente (3), André Chénier d’offrir «aux poètes de notre temps le modèle accompli de la précision dans l’abondance » (4). La logique lui est chère (5) ; le désordre lyrique lui déplaît (6). L'unité, la classique unité est le grand secret à ses yeux : l’ « élément indispensable, élément sans lequel 1l n’y a pas de véritable poème. c’est l’unité » (7). Le défaut essentiel, dans tel roman de Sandeau, tient aux digressions qui troublent « l’unité » (8); dans tel recueil de Barbier (9), dans la Jacquerie de Mérimée, à l’absence d’ « unité » (10); dans la Lucrèce de Ponsard, à ce que « l’unité de couleur manque » (11); la grandeur du drame de Shakespeare, à ce principe qu'il observe : « Unité dans la variété, variété dans l’unité (12). » A travers chacun de ces conseils apparaît l’idée du classique, l’idée plus souvent que le mot.
Le mot aussi, pourtant. Il revient en faveur, nuancé de tous les sens divers que l’usage lui a donnés, mais élargi dans sa signification, assoupli dans sa définition. Que l’on parcoure quelques livres de critique au seuil de la dernière étape du siècle, le premier volume des Lundis, par exemple, et que l’on y dénombre les expressions où figure ce mot, tantôt avec la valeur scolaire qu’il comporte quand on
(1) Gustavo PLanoue, t. Il, p. 138.
(2) Tbtd MEL D. 7264
(SPL DLL, LIN pe 287