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CHAPITRE II

Si le romantisme reste pénétré de classicisme, c’est d’abord qu'il est né du classicisme, de sa désagrégation (1). De l’un à l’autre la transition a été insensible; point d’apparente rupture; un éclectisme de goût, un style Louis XVI, qui, souvent, par delà les excès de l’époque Louis XV, ramène à l’ancienne simplicité : voyez ces meubles où les courbes maniérées cèdent la place à des lignes plus sobres, ces édifices qui gardent une juste distance entre « la chicorée moderne » et « l’austère ancien ». Mezzo l’uno, mezzo l’altro, écrit M. de Vandières à l’architecte Soufflot, pour sa maison du Roule (2). Le premier romantisme, celui du dix-huitième siècle, demeure suspendu entre la nostalgie des classiques et la curiosité des nouveautés, entre la raison et le sentiment. Mezzo l’uno, mezzo l’altro.

Le Romantisme des Classiques, — la formule fameuse d'Émile Deschanel n’est pas sans vérité, — pouvait, en

(1) FozxrersKi, Entre le classicisme et le romantisme, étude sur l'esthétique et les esthéticiens du dix-huitième siècle, Champion, 1925,

aa

(2) Cité par M. Schneider dans l’Histoire de l’art d'André peu t. VII, 2€ partie, p. 450.

s’altérant, produire le romantisme authentique. La querelle des Anciens et des Modernes l’y a aidé : elle a contraint les partisans des Anciens, pour mieux garantir la gloire d'Homère, d’affirmer que le sentiment est le juge de l’art, de convenir que l’art exprime les mœurs et les goûts de la société où il naît. Après Mme Dacier, après l’abbé du Bos, l’autorité littéraire appartient au sentiment, et les cartésiens mêmes ne laissent à la raison qu’un droit de contrôle (1). La querelle des Anciens et des Modernes avait poussé la tradition classique sur la pente du romantisme.

En même temps, elle avait provoqué un bilan du dix-septième siècle, imposé les maîtres de ce siècle à tout le siècle qui les suivra : car, en attaquant leur doctrine, elle avait fait la fortune de leurs œuvres, les avait poussés, en dépit d'eux-mêmes, au premier rang, au rang des Anciens. Coulé en bronze par Titon du Tillet, le temps de Louis XIV est désormais consacré, et, de Voltaire à Sabattier de Castres ou à la Dixmérie, il prend figure d’âge classique. Jusque dans le déchaînement de la Régence, il garde sa gloire : le regain des défauts qu’ils avaient attaqués prêtait aux classiques une jeunesse nouvelle (2). Le « Tout est dit » de La Bruyère devenait une cruelle vérité. Les comédies prenaient ces titres ingénus : l'Autre Tartuffe, le Tartuffe littéraire, le Tartuffe des mœurs, le Philinte de Molière. On éditait, on rééditait (3), on commentait, on louait (4). Voltaire écri-

(1) CRousaz, Traité sur le beau, 1715, p. 68. — Cf. Musroxipi, Histoire de l'esthétique française, 1700-1900. Champion, 1920. — Sur l’abbé Dubos : Alfred LoMBaRp, l’ Abbé Dubos, 1913.

(2) V. les Précieuses ridicules, que Voltaire peut considérer comme une satire du jour ; Dorat ( A M. Rousseau sur ses différents ouvrages), le prince de Ligne, répondant aux sophistes du temps en donnant la parole au lapin de La Fontaine.

(3) A. FRANÇOIS, l’Académie et la grammaire du purisme au dixhuitième siècle.

(4) De Cazrrères, « Éloge de quelques poètes français » dans le Recueil de plusieurs pièces d’éloquence de J.-B. Coignard, 1771, in-12. Éloge de Corneille par Langeac (1768) ; de Molière (1769), de La Fontaine (1774), de l'influence de Boileau (1785), en diverses Académies. Les discours de réception à l’Académie française offrent le plus

vait à Boileau, Cubières à Molière, Blin de Sainmore à Racine :

Tout enfin respirait la gloire et la grandeur Et Paris a de Rome égalé la splendeur (1).

Un véritable orgueil national s’attachait à ces gloires : « Quelle obligation n’avons-nous pas à un Corneille, à un Molière surtout, si nous considérons l’état du théâtre du temps de nos pères? (2) » Mme Geoffrin ayant osé faire un procès à un petit-neveu de Corneille, le public court à Rodogune pour réparer ce tort (3); on se dispute la gloire de recueillir Mile Corneille ; Cailhava d’Estandoux créera bientôt la religion de Molière. Et quelles fureurs, si quelque impertinent s’émancipe! Ce ne sont que Racine vengé, Grands hommes vengés.

Les pays lointains, le moyen âge s’ouvrent aux imaginations ; mais Alzire, Tancrède, deviennent des héros classiques, et ce sont des qualités classiques que l’on se prend à aimer dans le gothique : dépouillez-le, dit Marmontel, de ses « ornements puérils », mais admirez « l’élégance, la délicatesse » de ses profils (4). Les pays étrangers s'offrent aux curiosités nouvelles, mais elles y retrouvent l’air classique français, qu’y ont apporté le prestige de Louis XIV, l’émigration protestante, les voyageurs, les comédiens (5). On s’apercevait que plus

souvent l’occasion de porter un jugement sur le siècle précédent. Et cf. VÉzINET, Le dix-septième srècle jugé par le dix-huitième (1924).

(1) BuiN DE SAINMoRE, Épitre à Racine, 1771.

(2) Année littéraire, 1771, t. VI, p. 278. Cf. la reconnaissance que notre langue doit, selon le Journal de la langue française de Domergue, à Malherbe, Boileau, Racine... (BRUNOT, Histoire de la langue française, t. VII, p. 112).

(3) Lettre de Mme Verdelin à Rousseau, 1760. (Corresp. de Rousseau, édit. Dufour, t. V, p. 65.)

(4) Éléments de littérature, article « Critique ».

(5) Béart DE Murarr, Lettres sur les Anglais, 2 lettre. — Louis CHARLANNE, l’Influence française en Angleterre au dix-septième siècle (1906). Sur l’universalité du français au dix-huitième siècle, cf. J. TExTE, « Études de littérature européenne » (L'hégémonie lit-

d’une idée venue de l'étranger était une idée française de retour : « L’Angleterre, dit d’Alembert en tête de l’Encyclopédie, nous doit la connaissance de cette philosophie que nous avons reçue d'elle. » En accueillant ces nouveaux venus, le Français cherchait en eux des qualités françaises : les Allemands solides et sensés ennuient : vivent les Allemands ingénieux et polis, amis des grâces, légers, spirituels (1). Dans Richardson, est-ce le caractère anglais que prise Diderot? Non, mais « tout ce que Montaigne, Charron, La Rochefoucauld ont mis en maximes », des romans qui conviennent « à tous les hommes, dans tous les temps et dans tous les lieux», «le cœur humain qui a été et sera toujours le même. » Les traducteurs enlevaient les couleurs locales aux étrangers, élaguaient «les détails purement anglais » (2)...

Dans la diligence qui l'emporte à Paris, un abbé lit à haute voix les Satires de Boileau; des marchands sont là, qui écoutent avec dévotion; seuls, deux Suisses ne disent mot ; et le docteur, piqué, leur demande s'ils ont rien vu d’aussi beau chez les Anglais (3). Ce siècle, apparemment cosmopolite, a été sensible à l’honneur de la patrie (4); il n’a cessé de chercher ses titres dans le siècle de

téraire de la France); BALDENSPERGER, « Études d’histoire littéraire » (Comment le dix-huitième srècle expliquait l’universalité de la langue française); Alexis FRANÇOIS, Reoue de Genève, fév. 1923. Dans l’Zle des Talents (1743), de Fagan (Théâtre, 1761, t. III, p. 197), Pasquin prétend savoir toutes les langues parce qu’il sait le français :

Out, la langue dont je me sers.

Est la langue de l'univers Qui sait parler français partout se fait entendre.

(4) Année littéraire, 1782, t. I, p.289 ; Esprit des journaux, avr. 1775.

(2) Année littéraire, passim (quoique l’ Année littéraire ait évolué à cet égard, et ait demandé par la suite plus de fidélité aux traducteurs. Cf. Van TIeGnEM, l’Année littéraire comme intermédiaire en France des littératures étrangères). V. l'abbé Prévost, en tête de sa traduction de Grandisson, et $S. Mercier lui-même en tête de sa traduction d’Young : « Mon intention a été de tirer de l’ Young anglais un Young français qui pût plaire à ma nation. »

(3) Bfar De MuRaALT, Lettres sur les Fire 6.

(4) Abbé DESFONTAINES, Apologie de l'esprit anglais et de l'esprit

Louis XIV : « Dans le fond, dit l'Année littéraire, les Anglais nous, estiment ; ils ne peuvent se déguiser que la France a produit... des Bossuet, des Fénelon, des Bourdaloue, des Massillon, des Pascal, des Corneille, des Racine, des Molière, des Boileau, des La Fontaine. (1).»

Défendre les classiques, c’est parfois les rendre plus classiques encore. On demande au comédien d’ennoblir ses personnages, de conserver « la dignité », de mourir « avec noblesse, dans une attitude élégante » (2); Rémond de Saint-Albine veut que le personnage de théâtre « ressemble en beau » à son modèle (3); et l’acteur Aufresne, qui veut jouer d’un ton familier, échoue. Si l’on corrige les classiques, c’est pour épurer leurs pièces, pour affranchir Molière de sa verve, pour rendre Rotrou plus correct, pour tronquer des scènes de Corneille (4) : défendre les classiques, c’est souvent les trahir.

C’est tenter de les rajeunir. Car la vieillesse les guette : 1l est des allusions de Boïleau qui sont devenues obscures (5), des jours où l’on joue Molière devant une salle vide (6).

français (1726) ; BRuMoY, Justification du bel esprit français (1728), etc. Cette « veine patriotique », qui devint « antiphilosophique », a inspiré l’Honneur français de SAcY, la Dissertation sur le vieux mot de « patrie » de l’abbé Cover, le Patriotisme, poème de CoLarDEeAU, la Différence du patriotisme national chez les Français et les Anglais, de BASSET DE La MAreLze, etc., sans compter les tragédies de pu BELLOY.

(1) Année littéraire, 1771, t. II, p. 88, à propos de l’Observateur français à Londres, l’un des organes de cette défense de l’esprit français contre l’Angleterre,

(2) DipEROT, Obseroations sur Garrick.

(3) Rémond De SAINTE-ALBINE, le Comédien, II, 18.

(4) Zbid., I1, 12. — De même, pour Molière, Riccogont, De la réformation du théâtre, 1748. « Je n’assiste jamais, dit Rousseau (Réponse à M. Bordes, note), à la représentation d’une comédie de Molière que je n’admire la délicatesse des spectaleurs.. tout choque leurs chastes oreilles. »

(5) De VALLANGE, Nouveau système ou nouveau plan d’une grammaire française (1719), p. 485 sqq. — De même pour les Caractères : « Ce livre baissa dans l’esprit des hommes quand une génération entière, attaquée dans l’ouvrage, fut passée. » (VoLraIBE, Siècle de Louis XIV, XXXI).

(6) Holberg s’indigne de voir à Paris, en 1726, la salle vide lors-

Pour les sauver de la décrépitude, que peut faire le dixhuitième siècle? Leur prêter ses propres traits. Par ses choix, par ses commentaires, il les attire à lui, leur prête sa propre perspective. Il fait une place royale à Athalie, cette tragédie du fanatisme, à Fénelon, ce précurseur (1), à La Fontaine qui eut par avance l’esprit de la Régence, — ce philosophe, ce républicain (2) ; on trouve Boileau trop peu philosophe, ou trop peu sensible : « Que tu es petit, Ô Boileau, » s’écrie Sébastien Mercier (3); trop peu sensible aussi Malherbe ; mais le sensible Racine convient aux belles de ce temps, quoiqu’elles ne lui trouvent pas toujours des passions assez vives (4); et les Deux Pigeons, « que cela est touchant (5)! »« O La Fontaine, essuie tes larmes, » s’écrie Chamfort. « O La Fontaine, Ô d’'Hervart, que ne puis-je vous serrer dans mes bras! » reprend Naigeon (6).

Les classiques entrent dans le préromantisme entourés de légendes, d’anecdotes émouvantes, acteurs de petites scènes pathétiques. Veut-on se figurer un Molière au goût du dix-huitième siècle? Il est assis à la table du roi, devant l’«en-cas de nuit », que le maître a voulu partager avec lui Ou Pascal, ce misanthrope sublime? Il garde encore le tremblement de l’accident de Neuilly ; un gouffre ouvert à son côté l’épouvante. Ou Corneille? C’est « le grand Corneille faisant pleurer le grand Condé » (7). Les visages

qu’on joue Molière (cité par J.-J. AMPÈRE, Reoue des Deux Mondes, 4e juillet, 1834, p. 65). — Grimm, dans sa Correspondance, montre en 1753 le Théâtre-Français déserté par le public et obligé d’ajouter les farces italiennes à son répertoire classique.

(1) Cf. CHÉREL, Fénelon du X VIII" siècle en France, 1917.

(2) V. de quel ton Chamfort commente le Paysan du Danube, et Batteux lui-même une autre fable : « Le Renard représente le peuple foulé aux pieds par ses magistrats. »

(3) Mon bonnet de nuit, Neuchâtel, 1784, t. II, p. 197. — Cf. Mar- MONTEL, Élém. de littér.

(4) Lettre de Diderot à Mlle Volland, 6 novembre 1760.

(5) La Harpe, Éloge de La Fontaine.

(6) Éloge de L.-F. Bouillon (1775).

(7) VozraïRe, Siècle de Louis XIV, chap. xxxur.

du dix-septième siècle se fixent dans un cadre du dixhuitième. Les rôles de leurs pièces prennent un autre accent (1). Lekain, par son jeu muet, leur donne un air nouveau (2). Ne s’avise-t-on pas même de se sentir à Rome dans Britannicus, à Byzance dans Bajazet (3), d’invoquer les classiques pour justifier les hardiesses? Quand Voltaire a quelque scrupule à mêler les genres, Molière le rassure. Pour proclamer la supériorité du génie sur l’art, des inventeurs sur les imitateurs, il nomme Corneille (4)... Sommes-nous encore dans le classicisme, ou déjà dans le préromantisme ?

Région indécise où les deux empires se confondent. L'œuvre d’un Voltaire en est la plus curieuse image. Ce classique déterminé atteint au romantisme, dans l’excès même de sa foi classique. Il a jugé que la France de son temps était dans une irrémédiable décadence : pays où l’on embastille les gens de lettres, où d’insolents gentilshommes se croient supérieurs pour leur nom en ac ou en tlle au fils du notaire Arouet. Il lui oppose sans doute l’Angleterre, si bien gouvernée, qui honore si noblement les poètes, où l’Église est si discrète : sa sauvagerie même donne à ses écrivains une verve admirable. Mais cette verve est grossière : ils gagnent à s’occuper de questions morales, à devenir un peu français, un peu classiques, comme Pope, comme Addison. Ce sont ces demi-Français que Voltaire imitera ; en empruntant aux drames anglais quelques procédés, quelques inspirations, il se gardera de leurs licences. Il a grandi auprès d’esprits délicats qui avaient vu le Versailles de Louis XIV, lui en avaient rapporté mille anecdotes : éblouissant souvenir qui, peu à peu, le dominera. En vain de l’auteur d'Œdipe l'Angleterre a fait un philosophe, et Cirey un savant; en vain Frédéric l’appelle

(1) Cf. Moener, le Romantisme en France au dix-huitième siècle, p2233:285. à

(2) Motf, Éloge de Mile Dangeville, le 20 fructidor an II.

(3) Mozé : Notice sur les Mémoires de Lekain.

(4) Vorrarre, lettres à d’Argental, 5 juin 1744 ; à Vauvenargues, 15 avril 1743 ; à Diderot, 20 avril 1773.

parmi ses Allemands à qui Voltaire trouve tant de consonnes et si peu d'esprit : c’est au Paris de sa jeunesse qu'il rêvera. Il n’a pas pardonné à la France de Louis XV, mais c’est dans la France de Louis XIV qu’il se réfugie; si quelques vers l’émeuvent, c’est qu'ils l’ont transporté Qil y a cent ans, lorsque les Boileau, les Molière, les La Fontaine étaient au monde (1) ». « Nous sommes à l’automne du bon goût. Je me console avec le siècle de Louis XIV de toutes les sottises de celui-ci (2); » que de fois ce soupir ne revient-il pas dans ses lettres, dans le Siècle de Louis XIV? Ou encore ce cri d’alarme : « Le génie n’a qu’un temps, après quoi il faut qu'il dégénère (3). » Classique, mais lecteur de Lamotte à ses débuts, — classique, mais lecteur de Shakespeare dans sa jeunesse, — il devient, en vieillissant, classique intransigeant et grondeur. Il murmure, devant les nouveautés : « Domandava acqua, non tempesta (4). » Pourtant, domandava acqua. En suivant les classiques, il a consulté le goût de son propre temps ; il a choisi, parmi leurs œuvres, celles que ce goût adoptait. Il a, mieux que personne, réalisé cet éclectisme, qui assouplit les doctrines classiques à la mode changeante. Il a maintenu la doctrine du goût universel, du jugement infaillible du « gros des hommes » ; 1l répète les Réflexions sur Longin, quand il écrit, dans la Dissertation sur l’Héraclius de Calderon : « Maïs quels seront nos juges? diront les partisans de ces pièces irrégulières et bizarres. Qui? Toutes les nations, excepté vous. Quand tous les hommes éclairés de tous les pays... se réuniront à estimer le second, le troisième, le quatrième et le sixième livre de Virgile et les sauront par cœur, soyez sûrs que ce sont là des beautés de tous les temps et de tous les lieux. Quand vous verrez les beaux morceaux de Cinna et d’Athalie applaudis sur tous les théâtres de l’Europe depuis Pétersbourg jusqu’à Parme,

(1) Lettre à Rulhière, 26 avril 1769. — Cf. CHATEAUBRIAND, Études historiques, chap. xxxIv.

(2) Lettre du 20 sept. 17385.

(3) Siècle de Louis XIV, chap. xxx.

(4) À d’Argenson, à propos de l’Hamlet de Ducrs.

concluez que ces tragédies sont admirables avec leurs défauts. » C’est par l’universalité du goût français qu'il démontre l’existence d’un goût universel. Il consent à dire, après l’abbé du Bos, que le goût est sentiment, mais il ajoute que le sentiment n’a pas tous les droits ; ou encore qu’il est des beautés locales ou relatives, mais il ajoute qu’elles sont les formes variables du beau universel et absolu. L’article « goût », dans le Dictionnaire philosophique, est composé tout entier de ces nuances, pénétré de cet éclectisme où se rejoignent le classique et le romantique : le goût est un « discernement prompt... et qui prévient. la réflexion »; mais il faut lui enseigner « si ce qu’on lui présente doit lui plaire »; «il est des beautés de tous les temps et de tous les pays, mais il est aussi des beautés locales. L’éloquence doit être partout persuasive ; la douleur touchante; la colère impétueuse; la sagesse tranquille ; mais les détails qui pourront plaire à un citoyen de Londres pourront ne faire aucun effet sur un habitant de Paris... » Dès 1728, dans l’Essai sur la poésie épique, il avait tenté ce prudent mélange ; il avait fait la part des « beautés de goût qui plaisent également à toutes les nations », des « coutumes de chaque peuple » qui « introduisent dans chaque pays un goût particulier ». Voyant le génie de son pays épuisé par la perfection des classiques, il a cherché, par piété pour les classiques mêmes, à le renouveler ; dans l’unité de « la république des lettres » classiques (1), il a introduit une liberté modérée.

Il fera parfois figure de romantique ; Fréron et ses amis le rangeront parmi les impies qui ne respectent pas le grand siècle; les classiques sévères, au début du dixneuvième siècle, dénonceront ses hérésies (2); et les ro-

(1) Essai sur la poésie épique, chap. 1 : « Depuis le temps dela renaissance des lettres qu’on a pris les Anciens pour modèles, Homère, Démosthène, Virgile, Cicéron ont en quelque manière réuni sous leurs lois tous les peuples de l’Europe et fait de tant de nations différentes une seule république des lettres. »

(2) « Celui qui fut l’idole du siècle passé est exposé aux insultes du siècle actuel... Les innovations qu’il a introduites sur la scène ont

mantiques, embarrassés devant sa mémoire, accepteront tantôt le poète en dépit du philosophe, tantôt le philosophe en dépit du poète (1). A vrai dire, il avait été surtout le témoin d’un temps où le classicisme s’achevait, de lui-même, en préromantisme.

Écoutons les critiques du siècle; de toutes parts, ce double thème, romantique et classique : nos goûts dépendent de notre mot, qui dépend, à son tour du climat, des institutions, — mais ils sont plus ou moins parfaits selon qu'ils se rapprochent ou s’écartent de la parfaite nature humaine. Dès l’époque précédente, un P. Lamy et un P. Bouhours, un Fénelon et une Mme Dacier, avaient travaillé à mettre d’accord ces vérités d'apparence contraire (2). Le beau est unet divers ; chaque pays a son style, — et il existe pourtant des règles fixes : les Desfontaines, les Fréron, les Geoffroy ne cesseront de tourner autour de ces idées : « Les arts ont sans doute des principes fixes et invariables.. ; il y a des beautés absolues et indépendantes de l'opinion faites pour plaire à tous les hommes de quelque nation qu'ils soient ; mais... elles se trouvent toujours mêlées et confondues avec des beautés locales. (3) ». Batteux donne à l’un des chapitres de ses Beaux-Arts réduits à un seul principe ce titre qui peut satisfaire classiques et romantiques : Qu'il n’y a qu’un bon goût en général et qu’il peut y en avoir plusieurs en particulier. Éternelle croyance à linfinie diversité des hommes et à l’unité du genre humain :

été signalées par les gardiens de l’arche sacrée du bon goût comme des hérésies littéraires. » (A. W. ScHLeGEL, Cours de littérature dramatique, trad. Necker de Saussure, t. II, p. 83).

(1) Fr. ScuLeGeL, Histoire de la littér. anc. et moderne, II, 181 : « Dans l’essai qu’il tenta d’une tragédie réellement romantique, Voltaire a été plus heureux qu'aucun autre auteur français ; » »D'EcKxs- TEIN, le Catholique, II, 225 : Voltaire « a montré combien le genre romantique eût été naturel à la scène française. » — Cf. E. Leaouvé, Dernier travail, dernier souvenir, chap. x, « Voltaire, poète romantique ».

(2) FÉNELON, Lettre à l’Académie : Rhétorique; Mme DaAotEr, Causes de la corruption du goût.

(3) Année littéraire, 1777, t. III, lettre 1.

l’abbé du Bos pour combattre l'opinion selon laquelle «tout est dit », cite ingénieusement Boileau :

La nature féconde en bizarres portraits Dans chaque âme est marquée à de différents traits (1),

mais il affirme que le sentiment, principe du goût, est, entre toutes, la faculté qui unit les hommes, et qu’ils sont d’accord «sur les choses qui se jugent par voie de sentiment » (2). Éternel besoin d’unité dans la variété : « Ce n’est pas l’unité seule qui fait la beauté, dit le P. Castel, il y faut la pluralité dans l’unité (3). » Éternelle affirmation de la continuité dans le changement : Montesquieu, André Chénier la proclament : « Les hommes ont toujours les mêmes passions, mais. dans chaque siècle les mêmes passions ont une nouvelle manière de se montrer (4). »

Et l’homme, permanent, immuable, demeure l’objet essentiel des peintres comme des poètes : l’Encyclopédie (5) avoue, après du Bos, que le plus beau paysage ne nous touche guère, nous attache peu. Pour les musiciens, l’un des premiers principes est la connaissance des passions humaines : l’abbé du Bos exige d’eux l’expression des passions humaines, et Rameau leur demande d’étudier « la nature », de peindre ses « grandes passions » (6). En

(1) Du Bos, Réfl crit., 1, xxvur.

{2) Musroxipi, loc. cit., p. 43. — L'abbé BaTTEux (Traité des Beaux-arts réduits à un seul principe, II, 1) semble lier la notion de goût sentiment à celle d'unité du goût : « Il est un bon goût qui est seul bon... Le goût est donc un sentiment. »

(3) Cité par FONTAINE, Essais sur le principe et les lois de la critique d’art, 1903, p. 152.

(4) A. CHÉNIER, Œuvres inédites (Champion, 1919), p. 22. — Cf. MonTESQUIEU, Grandeur et décadence des Romains.

(5) Art. « Paysage », et pu Bos, Réflexions critiques, I, 6.

(6) FonTAINE, Loc. cit., p. 56. Dès le début du siècle ce que les musiciens français reprochent à la musique italienne, c’est le « défaut d'expression », l’insuffisant accord de la musique avec le sens des paroles. (Paul-Marie Masson, « La querelle de la musique italienne et de la musique française », Rivista Musicale Italiana, 1912.—Cf. STRIr- FLING, « Esquisse d’une histoire du goût musical au dix-huitième siècle », Delagrave, Cours de la Faculté des Lettres de Dijon 1911-1912.)

dépit de quelques mécontents, de quelques crises des humanités (1), la classique nature humaine continue à être illustrée d’une vivante continuité, par l’humanisme : les préromantiques ont grandi dans des collèges classiques.

Une vague de fond grandit cependant, qui semble rompre toute tradition et toute raison. L’imagination, la sensibilité se déchaînent ; elles paraissent s’insurger contre les digues du classicisme. Les emporteront-elles ?

Voici l'imagination : elle s’est faite homme, en Diderot, — homme de verve, fougueuse personnalité ; et pourtant ce Diderot soumet encore son mot à un type idéal et classique de l’homme. Les maîtres qu’il a lus au collège, quand il poursuivait de soigneuses humanités (2), inspireront même ses hardiesses : en fondant un genre nouveau, il se souvient des Anciens (3). Sa verve truculente nous fait illusion, et les pages où il oppose le génie au goût, et sa foi dans l’enthousiasme poétique ; il est l’ami du talent savant et réfléchi, non du génie qui s’ignore, de la sincérité gauche (4); comme l’abbé Galiani, il préfère le coucou qui sait bien sa leçon à la fauvette qui improvise (5) : « Le dirai-je? Pourquoi non? La sensibilité n’est guère le fait d’un grand génie (6). » Ce Langrois à la tête mobile se tourne volontiers vers les nouveaux génies étrangers ; il chante la gloire de Richardson, de Garrick ; mais dès qu’un

(1) Srcarp, les Études classiques avant la Révolution, 1887 ; André Rousseaux, « Une crise des humanités au dix-huitième siècle. » Revue universelle, mai 1928.

(2) Chanoine Marocez, « Diderot écolier » (Revue d'histoire littéraire, juillet 1927.)

(3) Réflexions sur Térence.

(4) Observations sur Garrick. — Paradoxe sur le comédien. (5) Lettre à Mlle Volland, 15 sept. 1760.

(6) Paradoxe sur le comédien.

étranger le fâche, il est prompt à soutenir les « belles qualités » de son pays (1). Leur fait-on injure, il prend feu : « Cet impertinent de Webb » n’a-t-il pas eu l’audace d’écrire un traité de l’art sans citer un seul Français ; et que dire de Hogarth qui dédaigne nos peintres? « Nous avons, les Anglais et nous, deux manies bien diverses. La nôtre est de surfaire les productions anglaises ; la leur est de déprécier les nôtres (2). » Il ne sacrifiera pas les classiques français de gaieté de cœur. Il accorde que les goûts sont divers, et compte douze raisons de cette diversité; mais il en ajoute une treizième en faveur du bon goût (3). Il pense aussi que chaque être est marqué d’un caractère particulier ; il admire l’art de Latour à bien saisir cette empreinte (4) ; mais il n’est pas assuré que l’art se doive proposer « la représentation d’un être quelconque individuel » : il lui assignerait plutôt pour office d'effacer ces signes individuels, ces « altérations » dues aux « fonctions » ou aux « passions déterminées » (5). Ce n’est pas « un tartuffe, un misanthrope », qu'il veut voir sur la scène : vous trahiriez le poète, dit-il au comédien, car il a fait, lui, « le Tartuffe, le misanthrope; et vous n’êtes qu’un individu... (6) » Ainsi ce tumultueux, ce déchaïiné respecte la nature classique ; au milieu de ses paradoxes, le visage classique de l’homme subsiste ; il demande à la fois à la peinture et à la poésie d’être « bene moratæ » (7). Il écrit, dans ses Pensées détachées sur la peinture : « Deux qualités essentielles à l'artiste, la morale et la perspective... » Sans doute, sa vie semble emportée par l’imagination, envahie par le sensualisme ; mais ce père prudent saura donner à sa fille

(1) Sur la princesse Dashkoff, 1770, Œuvres, édit. Assézat, t. XVII, p. #87, 491.

(2) Salon de 1765.

(3) MorneT, le Romantisme en France au dix-huitième suècle, p. 180.

(4) Salon de 1769.

(5) Salon de 1767.

(6) Paradoxe sur le comédien.

(7) Œuvres, édit. Assézat t. X.

les conseils les plus sages ; et, dans son air de délire, que d'artifice ! (1).

Avec Prévost, avec Jean-Jacques, le préromantisme franchit cette zone d'imagination et de verve ; il submerge la sensibilité ; il trouble toute l’existence. Prévost a fait fondre en larmes Mlle Aïssé ; il est, — selon Mlle de Lespinasse, qui en pouvait juger, — l’homme qui a le mieux connu ce que l’amour a de terrible. En vain le classicisme revendiquerait-il cet aventurier de la passion. Il ne le pourrait qu’en invoquant ce goût de jansénisme, ce pessimisme moral qui se dégage de ses peintures si ardentes (2) : ne dirait-on pas que, chez lui, l'humanité de Phèdre se perpétue, et glisse, par le romanesque, vers le romantique? S'il s'apparente parfois aux classiques, c’est qu'il fut un analyste du cœur, sans illusions ni complaisance ; c’est qu’au moment même où il servait la mode de l’exotisme et la curiosité des choses étrangères, sa vraie prédilection allait à l’âme humaine, aux sentiments universels ; et c’est enfin que ce traducteur de romans anglais réduisait avec soin, chez Richardson lui-même, « aux usages communs de l’Europe ce que ceux de l’Angleterre peuvent avoir de choquant pour les autres pays (3). »

Ainsi peut subsister, dans ce déchaîinement des sensibilités préromantiques, je ne sais quelle inquiétude du goût et de la morale classiques. Ne pourrait-on en discerner quelques signes, jusque chez le vagabond Jean-Jacques? Sa cité natale, la boutique paternelle, le pasteur Lambercier et Turin, les Charmettes se le disputent. Mais peut-être les grands rêves humanistes sont-ils ses vrais et premiers amis, — la Rome de Plutarque, des lambeaux de périodes de Cicéron, d’âpres vers de Juvénal (4), Sénèque qu'il

(1) Cf. Mon@Lonn, le Préromantisme français, t. 1, p. 65.

(2) M. Paul HAzaRp a analysé dans un chapitre des Études critiques sur Manon Lescaut (Chicago, University Press of Chicago, 1930) ce « jansénisme de Manon Lescaut »; et il a consacré une pénétrante étude au classicisme de Prévost.

(3) Introduction de la traduction de Grandisson, p. vit.

(4) Correspondance (édit. Th. Dufour), t. IV, p. 278 ; t. III, p.13, etc.

s’attachera à traduire. Chimères antiques auxquelles s’ajoutent des chimères françaises, l’Astrée, Télémaque. Dans le verger des Charmettes, il a lu Pascal, Féne on, Boileau ; il connaît Montaigne et n’ignore pas Bossuet (1). Avec Mme de Warens, il a relu les Caractères, lu La Rochefoucauld, qui montre « l’homme tel qu’il est », qui l’a révolté, qui l’a séduit ; Molière, La Fontaine l’ont indigné et marqué de leur empreinte; Bérénice l’a inquiété, l’a charmé. Il raillera, dans la Nouvelle Héloïse, les nobles tragédies françaises, dont les héroïnes meurent avec tant de décence ; et son héroïne mourra comme elles. Il subira l'influence de l’Angleterre; mais en maugréant (2). Qui écrira, après Jean-Jacques Rousseau Genevois, un Jean- Jacques Rousseau Français? Il n’est pas loin de se flatter d’avoir pour la France plus d'amour que les Français (3), En secret, il envie sa politesse, son goût, sa grâce (4). Quand il écrit : « Notre siècle et notre nation l’emporteront sur tous les temps et sur tous les pays (5), » notre nation est la France. Il tâchera d’acquérir ses qualités, avant de la conquérir en l’étonnant. Ses contemporains s’avisèrent de son classicisme ; Fréron lui trouva plus de goût qu’aux philosophes ; Geoffroy reconnut Bourdaloue, Bossuet, Fénelon dans sa manière (6). Sous son apparent abandon, des étrangers même sentiront « le produit lent et pénible d’un labeur où il s’arrêtait à chaque mot et pesait chaque

(1) DELARUELLE, Rev. d’hist. litt , 1912, p. 252.

(2) Il la dénigre avant même de l’avoir vue Extrait du Projet de paix perpétuelle de l’abbé de Saint-Pierre, lettre à M. Bastide, 16 juin 1760, etc.

(3) « Le cœur me battait de joie à ses moindres avantages » (Confessions, 1. V) ; il était « plus navré des malheurs de la France que les Français eux-mêmes » (Zbid., 1. VII, note) ; il la glorifiait dans une comédie qu’il n’osait avouer, de peur de passer pour flatteur.

(4) Confess., 1. V.

(5) Discours sur les sciences et les arts.

(6) Journal de Monsieur, 1781, t. I, n° 4. — De même, en 1779, en tête du premier volume de l’ Année lit, reprochant aux philosophes le « mauvais goût », il en exceptait « le seul Jean-Jacques Rousseau ». Chateaubriand fera la même exception en sa faveur.

pensée » (1) ; et les ennemis du romantisme le citeront contre les novateurs (2).

Il serait facile, sans doute trop facile, de tracer une image classique de Jean-Jacques, d’après ses premiers écrits. Il ne s’y distingue guère des rhéteurs de son temps. Il a le goût des idées générales, le style abstrait; il plane audessus des détails : « Il ne faut pas toujours retrécir ses vues sur des exemples particuliers (3). » Commencer, ainsi qu'il le dit, par écarter tous les faits, n’est-ce pas excès de classicisme? Le sujet qu’il se propose, « la connaissance de l’homme (4), » est le sujet des classiques. Il a écrit, il est vrai, que « les hommes diffèrent selon les temps et les lieux » (5), que «le genre humain d’un âge n’a pas le genre humain d’un autre âge » (6) ; il a reproché à la société de jeter les esprits « dans le même moule », de leur imposer « une trompeuse uniformité » (7); il a combattu « cet adage de morale, si rebattu par la tourbe philosophesque, que les hommes sont partout les mêmes » (8). Mais il à dit aussi : « Les hommes ont-ils changé de nature (9)? » Il a vu dans l’histoire des hommes les mêmes phénomènes se produire « dans tous les temps et dans tous les lieux » (10). «Quand il est question de raisonner sur la nature humaine, le vrai philosophe n’est ni Indien, ni Tartare, ni de Genève, mais il est homme... Mon sujet intéressant l’homme en géné-

(1) Thomas Moons, cité par Marcellus, Chateaubriand et son temps, p. 168.

(2) Viennet demande que l’on revienne aux « élégants tableaux », à la peinture de mœurs, à la manière de Rousseau (Épître à Fontanes, 1810) ; il prête aux romantiques ce blasphème : «Jean-Jacques, trop diffus, manque de profondeur. » (Épître aux Muses, 1821.)

(3) Réponse au roi de Pologne, note.

(4) Disc. sur lorig. de l'inégalité.

(5) Réponse à M. Philopolis.

(6) Disc. sur l’origine de l'inégalité.

(7) Disc. sur les sciences et les arts.

(8) Zbidem.

(9) Contrat social, 1. III, chap xr1. Il semble légitime de rattacher le Contrat à cette manière.

(10) Disc. sur les sc. et les arts.

ral, je tâcherai de prendre un langage qui convienne à toutes les nations ; ou plutôt, oubliant les temps et les lieux pour ne songer qu'aux hommes à qui je parle, je me supposerai dans le lycée d'Athènes, répétant les leçons de mes maîtres, ayant les Platon et les Xénocrate pour juges et le genre humain pour auditeur (1)... » Le genre humain, sans doute Jean-Jacques n’ignore pas la diversité de ses goûts (2), mais il l’érige en juge universel. Seulement, il existe un autre Jean-Jacques, le héros de l’Héloïse, des Confessions, l’homme isolé, le rebelle, le poète des amours que la société réprouve, des passions qui bravent la société, orgueilleusement dressé face à Dieu (3), l'ennemi de tous les intermédiaires qui le séparent de sa nature (4) : il ébauche une « morale sensitive » (5); il forme un homme d’exception, Émile, pour une femme irréelle, Sophie. Mais il sent aussi le danger de son rêve, blâme ceux qui veulent le réaliser, renonce à

sa morale sensitive (6), ramène à l'autel son vicaire savoyard plein de la lecture de Pascal, oppose à la Julie pécheresse une Julie rassérénée, sermonneuse, que les con-

(1) Réponse à M. Philopols; Disc. sur l’orig. de l'inégalité; cf. 1bid., note ; il déclare « apprendre à connaître les hommes par leurs conformités et par leurs différences, et acquérir ces connaissances universelles qui ne sont pas celles d’un siècle ou d’un pays exclusivement, mais qui, étant de tous les temps et de tous les pays, sont pour ainsi dire la science commune des sages.» — Cf., avec le passage sur son auditoire de Xénocrate et de Platon, ceux où, dans le Traité du sublime, dans la première préf. de Britannicus, le classique convoque autour de lui un public invisible, Homère, Sophocle, Euripide, etc.

(2) « Qui est-ce qui doute que sur nos théâtres la meilleure pièce de Sophocle ne tombât tout à plat? On ne saurait se mettre à la place de gens qui ne nous ressemblent point. » (Lettre à d’ Alembert). — Cf. HôrFFDING, J.-J. Rousseau et sa philo. (Alcan, 1912, p. 122.)

(3) Début des Confessions; à en comparer la version définitive à la première, on sent ce qu’il y a de voulu, de factice, dans leur romantique outrance.

(4) BALDENSPERGER, Conférence sur J.-J. Rousseau, dans Jean- Jacques Rousseau, leçons faites à l’École des Hautes Études sociales, 4912:

(5) P.-M. Masson, la Religion de J.-J. Rousseau, t. II, p. 39.

(6) Zbid.

temporains prirent au sérieux. Il révolta son temps, mais ce ne fut pas toujours par son romantisme : ce fut aussi par son respect de la tradition. Voltaire couvrit de notes furieuses la Profession de foi; ceux qui avaient trop aimé Julie ardente n’acceptèrent pas la sage Julie (1)...

Un trouble sensuel, à vrai dire, subsiste dans sa sagesse, — cette phrase musicale où s’amollira la prose française. Mais il n’en a usé qu'avec mesure ; il a estimé, imité parfois, les maîtres de « précision », d’ « énergie », « les Montesquieu, les Pascal, les Tacite (2). » Son style est moins coloré qu’on ne pense, plus abstrait (3). Jean-Jacques, dont la vue est basse, pour qui une pervenche est « du bleu » dans la haïe, un arbre « du vert » sous sa fenêtre, sent la nature plus qu’il ne la voit. La musique même de ses phrases est d’un lecteur de Bossuet, de Fénelon. On pourrait lui appliquer ce qu’il dit de la musique elle-même : « elle réunit le plaisir physique et le plaisir moral, c’està-dire l’agrément de l'oreille et l’intérêt du sentiment ; » et il éclaire cette formule d’une citation d’Horace. Aux sens le lettré veut associer l'intelligence : « Je ne dirai pas, de peur d’obscurité, que le beau consiste dans l’imitation du vrai, mais dans le vrai de l’imitation ; c’est là, ce me semble, le sens du vers d’Horace et de celui de Boileau (4). » Jean- Jacques déplore que l’on veuille affranchir l’art des règles, donner à l’ignorance et au sentiment l’empire du goût ; il lira sa Nouvelle Héloïse à Thérèse Levasseur (5), mais il ne croit guère que Molière sit consulté Laforêt «sur le Misanthrope, ni sur le Tartuffe, ni sur la belle scène

(1) Notons que Rousseau prétend même avoir jeté au feu les pages les plus passionnées de son œuvre. (Lettre à M. Lenieps, avril 1761.)

(2) Lettre au maréchal de Luxembourg, 20 oct. 1761. (Corresp., t. VI, p. 251.) — C’est Chateaubriand, — l’image est de Sainte- Beuve (Lundis, t. III), — qui a transporté l'empire littéraire à Antioche ; Rousseau le laisse à Byzance.

(3) MorNET, le Romantisme en France au dix-huitième siècle, p. 420 sqq.

(4) Lettre à M. Lesage, 1er juillet 1754, Correspondance, II, 83.

(5) Confessions, I, 1x.

d’Alemène et d’Amphitryon » (1)... 11 existe « des règles pour juger des pièces de musique aussi bien que d’un poème ou d’un tableau. Que dirait-on d’un homme qui prétendrait juger de l’Zliade d’'Homère, de la Phèdre de Racine, ou du Déluge de Poussin, comme d’une oiïlle ou d’un jambon?... Quelles différences pour les mouvements de l’âme entre les hommes exercés et ceux qui ne le sont pas! Un Pergolèse, un Voltaire, un Titien, disposeront, pour ainsi dire, à leur gré des cœurs chez un peuple éclairé ; mais le paysan insensible aux chefs-d’œuvre de ces grands hommes, ne trouve rien de si beau que la Bibliothèque bleue, les enseignes à bière et le branle de son village » (2). Quelle décadence, si des airs de province plaisaient « autant et plus que ceux de la cour », si un solitaire imposait son goût particulier à la musique « ainsi qu’à la poésie et à la peinture. C’est à la ville, c’est à la cour, partout où s’exercent aux arts aimables beaucoup d'hommes assemblés qu’on apprend à la cultiver » (3). Jugement d’un classique, et qui se défend contre le siècle nouveau « fertile en petites choses » (4). Siècle de fausses délicatesses auquel Voltaire a dû sacrifier tant de « beautés mâles et fortes » (5). Plus de grands tableaux d’église : de petits panneaux ; plus de dieux antiques taillés dans le marbre, de petits magots (6)...

(1) Correspondance, 11, p. 83. — Cf. les vers fameux de Musset : « Il ne te lisait pas, dit-on, les vers d’Alceste… » -

(2) Zbid. ;

(3) Ibid. — Paris reste, en effet, le centre du goût : « Aïlleurs on

aura de la vertu, écrit Diderot dans le Salon de 1765. mais elle sera dure, âpre et sauvage. » Arthur Young entend dire partout : « Nous ne sommes qu’une ville de province; il faut voir ce qu’on fera à Paris »; et S. Mercier intitule un chapitre : « De l’influence de la capitale sur les provinces » (Cf. M. RousTaAN, les Phil. et la société au dix-huitième siècle, p. 315). Cf. aussi : Discours sur le tort fait aux provinces par la fureur d’aller à Paris et d'y vivre.., par M. SABATIER, 17743-4%

(4) Disc. sur les sciences et les arts.

(5) Zbid. et Réponse à M. Bordes.

(6) Discours sur les sciences et les arts. Voltaire qui faisait le même genre de critiques à l’art de son temps dans le Temple du goût semble avoir eu plus de sympathie pour les petits maîtres de son temps

Et c’est ainsi que ce Genevois, qui a encore l’accent de Genève, rejoint parfois le dix-septième siècle, comme Voltaire, en haine du dix-huitième.

Éclectiques, et qui préparent un âge d’éclectisme, puisant de toutes parts l’un les traits scintillants de ses jeux d'idées, l’autre les armes brutales de ses paradoxes ardents. Le style qui les suivra fera voisiner les genres les plus divers : temps où Massillon rencontre Voltaire sur la toilette d’une femme à la mode (1), où le prince de Ligne, à Belœil, se plaît à passer d’un pavillon gothique à un pavillon égyptien, puis à un pavillon de Flore ; où la peinture française prenant à chacun, remplit entre les styles divers sa mission modératrice (2), où le drame s’attaque déjà à la règle « des deux unités » (3), mais vit en paix auprès de la tragédie : « Une tragédie est un ouvrage admirable... un drame me plaît... encore une fois point d’exclusion (4)... »

Certes, la mélancolie, les passions frénétiques rompent ce bel équilibre, comme les jardins anglais et les fausses ruines les nobles symétries ; mais les romanciers mêmes en dénoncent les dangers, comme naguère Prévost pour Manon, comme Rousseau pour Julie. Des rêveurs errent dans la nature, mais en lisant les classiques :

Un La Bruyère en main errer dans la nature,

dans le Siècle de Louis XIV. (Cf. FONTAINE, Les Doctrines d’art en France. 1909, p. 288.) — Pour qui voudrait insister sur le classicisme de Jean-Jacques, la Pensée de J.-J. Rousseau, de M. A. ScxiINz (Alcan, 1929) serait un utile allié : ce livre explique tout Jean-Jacques par une lutte entre le Rousseau romain et le Rousseau romantique, et par un progrès constant du premier dont la raison « l’emporte de plus en plus sur le Rousseau romañtique » (p. 507).

(1) Mme pe Souza, Eugène de Rothelin, chap. xxtr : « Massillon était à moitié sur la table ; un volume du théâtre de Voltaire en était si près qu’on voyait bien qu’ils avaient été lus presque en même temps. »

(2) P. MarcuL, la Peinture française au dix-huitième siècle. 1906. — L. GILLET, la Peinture, dix-septième et dix-huitième siècles, 1913.

(3) $S. MERCIER, cité par Mornet, loc. cit., p. 197. (Cf. Huao, Préface de Cromwell).

(4) Année littéraire, 1771, t. III, p. 124.

c’est un rêve de Léonard. Ils écrivent sur des myrtes classiques des vers qu’ils pourront ensuite transcrire sur des orangers (1). Ils chantent l’amour et ses douleurs, mais en accord avec Ovide aux jours légers, avec Tibulle aux jours de tristesse ; ils donnent un nouvel essor au lyrisme, mais à un lyrisme racinien : « On n’a point assez observé, déclarera Palissot, que les chœurs d’Esther et d’Athalie assurent encore à Racine la prééminence dans le genre lyrique. »; et M.-J. Chénier : « Les chœurs d’Esther et d’Athalie sont encore les plus beaux de la lyre moderne (2). » Ainsi le mot, au moment où le préromantisme l’émancipe, trouve sans cesse devant lui ces principes stables du génie classique : la nature humaine, le goût, l’humanisme, le respect des grands modèles. Compromis délicat entre le classique qui se prolonge et le romantique qui naît.

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