III. — LE STYLE LOUIS XVI
Jardins français et jardins anglais; musique italienne et musique française, du Fragonard encore et déjà du David ; des perruques et des toges ; Trianon et Pompéi.. ce style est un éclectisme gracieux.
Il concilie la fantaisie et la vérité, le rire léger et les larmes ; il marque les pièces de Beaumarchais de caractères préromantiques : importance accordée au cadre ou au décor, au costume, au spectacle; pathétique violent, drame bourgeois. Nodier pourra signaler dans Eugénie les premières promesses de « la nouvelle école romantique » (3), Victor Hugo invoquer « la grande trilogie de Beaumarchais » (4); et pourtant la comédie de Molière,
(4) Parny, variante de 1779 à 1781. — Cf. H. Porez, l’Élégie en France avant le romantisme.
(2) PazissoT, Mémoires pour servir à l’histoire de notre littérature : article «Racine ».—M.-J. CHÉNIER, Tableau de la littérature.., chap.1x.
(3) Journal des Débats, 29 août 1814.
(4) Préface de Cromwell.
de Lesage, de Marivaux, ne répudierait ni Bartholo, ni Brid’oison, ni l'esprit de Figaro, ni la rouerie d’Almaviva.
Le style Louis XVI concilie aussi le pittoresque et la sensibilité, la bigarrure et l’harmonie ; la nature l’enrichit de ses couleurs, mais l’homme y règne toujours. Un Bernardin de Saint-Pierre saisit les nuances, les détails les plus menus du tableau de l’univers ; mais il en rétablit l’unité majestueuse, il y répand des harmonies subtiles, il soumet tous ces détails innombrables à un plan universel, il laisse à l’homme la place privilégiée que la pensée classique lui réservait.
Surtout, le style Louis XVI réunit ces deux objets de l’art que le romantisme séparera si souvent : la réalité directement observée, en ses nuances locales, — l’idéale beauté, conçue par l’imagination ou la raison, invariable, souveraine. Dans le déclin poétique du siècle, il éveille le vœu d’une harmonie perdue ; il rend au vers français, que les étrangers commencent à croire incapable de poésie, un souffle antique, éternel.
Les théoriciens, il est vrai, n’avaient pas cessé de le répéter : « limitation de la belle nature » est l’objet de l’art : la Lettre à l’Académie, Montesquieu, Diderot, Marmontel en conviennent ; en « réduisant » les beaux-arts à un seul principe, — l’imitation de la nature, — Batteux leur avait assigné pour unique modèle « la belle nature » ; et les traités scolaires se tiennent à ce conseil : Que faut-il entendre par la belle nature? demande l’un (1); et l’autre énonce au chapitre des beaux-arts : « Il est bien facile de reconnaître un mérite qui leur est commun, principe qui, comme l’ont dit tous les Anciens et tous les Modernes, est l’imitation de la belle nature (2). » L’art serait même parfois tenté, dans les écoles de ce siècle, de s’émanciper de la nature vraie : « On prêche de trop bonne heure aux enfants, déclarait Latour, d’embellir la nature au lieu de
(1) MerMer, Leçons de belles-lettres, an X — 1802, t. I, p. 93-118.
(2) DOMAIRON, Principes généraux des belles-lettres. (3° édit., 1807, tale)
la rendre d’abord scrupuleusement (1). » Les portraits même ne plaisaient aux dames que si elles s’y voyaient en Hébé ou en Flore (2). On vivait parmi les Anciens, et les Anciens venaient vivre dans l’air du temps : Tibulle, Alcibiade prenaient des cœurs sensibles (3); Virgile faisait rêver Roucher, l’attendrissait; et rien ne paraît à André Chénier plus « rempli de mélancolie et de larmes » que quatre vers de Théocrite. Antiquité romantique; et l’abbé Delille est à la fois virgilien et préromantique (4); Le Brun est à la fois un Pindare et un M. de l’'Empyrée (5). Mais antiquité humaine aussi, qui invite le dix-huitième siècle à sortir de lui-même, à s'élever à l’homme idéal, aux formes idéales, qui le fait passer de Boucher à David, des détails pittoresques et du particulier à la « forme céleste et primitive », à l’idée platonicienne. « En suivant la route de la nature même, dit André Chénier des Anciens, ils arrivaient, ils s’élançaient jusqu’à la beauté parfaite que la nature indique, mais n’exécute que rarement. Au travers de nos corps dégradés... ils savaient retrouver et rendre cette forme céleste et primitive (6)... » C’est ainsi que Winckelmann loue vers le même temps « l’indétermination, c’est-à-dire cette sorte de qualité dont les formes ne sont décrites ni par des points, ni par des lignes », blâme ce qui « caractérise. telle personne ou telle autre », les « mouvements qui interrompent l’unité » (7).
(1) Diperort, Salon de 1769.
(2) Pierre LEsPINAssE, « La peinture irréaliste en France » au dix-huitième siècle Revo. du dix-huttième srècle, 1913, t. I, p. 138.
(3) COoLARDEAU, Bouquet àtoi; MARMonTEL, Contes moraux Alcibiade.
(4) « Sous prétexte d'originalité, dit un libraire d’Zllusions perdues, chez Balzac, les jeunes gens se livrent à des strophes incompréhensibles, à des poèmes descriptifs, où la jeune école se croit nouvelle en inventant Delille ! »
(5) « Un faux M. de l’Empyrée, » écrit dans les Mém. d’outretombe Chateaubriand, qui lui avait reconnu, dans une note de l’exemplaire confidentiel de l’Essai sur les révol., « toutes les qualités du lyrique », et croyait voir en lui « Pindare aux jeux olympiques ».
(6) Œuvres inédites, 1914, p. 52.
(7) Histoire de l’art, IV, x, traduct. Huber.
Dans ce retour à l’antique qui marque tant d'œuvres de ce temps, et les Salons, et le Lycée, qui inspire savants et voyageurs, et poètes, l’idée classique de l’homme immuable reprend son empire. Guys, dans ses Lettres sur les Grecs anciens et modernes, reconnaît ceux d’autrefois dans ceux d’aujourd’hui : « Ce sont toujours les mêmes Grecs, de quelque côté qu’on les envisage. Les hommes d’aujourd’hui dans la Grèce sont les hommes de tous les temps (1). » Le dessein même de son livre, — cette laborieuse comparaison des Grecs anciens et des modernes, — suppose une pensée classique. Racine reste entre Guys et la Grèce (2) comme Aristote entre l’abbé Barthélemy et Homère : en vain l’'Anacharsis de Barthélemy cherche-t-il à retrouver la Grèce primitive, Aristote est toujours là, — Aristote et la raison classique; centaures, déesses, philtres de Médée s’évaporent ; rien ne subsiste plus, que des hommes à cheval que l’on a pris pour des centaures, des femmes déguisées en Minerve ou en Junon, le charme féminin de Médée (3). L’antiquité renaît, mais non pas l’âme antique : le classicisme ne cesse d’être sur le chemin de ce retour.
Les esprits à systèmes n’ont pas manqué, sans doute, pour faire de ce rêve d’idéale antiquité une évasion hors des réalités modernes, pour opposer ce passé lointain au présent, au lieu de les allier selon le génie classique. Comme Fénelon célébrait « l’aimable simplicité » et Rousseau « la magnifique simplicité » du monde naissant, André Chénier chante « cette antique et délicieuse simplicité de la Grèce encore naissante » (4). Il dit la vertu des hommes d’autrefois ; il s’écrierait volontiers avec Jean- Jacques : «Que ne suis-je né Romain » (5)? Mais qui montre
(1) Voyage littéraire de la Grèce ou Lettres sur les Grecs anciens et modernes avec un parallèle de leurs mœurs, nouv. édit., Paris, 1776, t. I, D1298: