DATE ND SU
(3) Voyage du jeune Anarcharsis. (Aux Deux-Ponts, 1793), t. I
(4) Œuvres inédites (1914), p. 57.
(5) Zbid, p. 133.
mieux que Chénier lui-même l'impossibilité de cette évasion, et que le style Louis XVI, dans ses essais d’archéologie, reste un style classique? Il cherche le dépaysement, — ét ne quitte guère sa patrie.
Il le cherche pourtant avec une ardeur passionnée. Le sang grec qu’il croit sentir couler dans ses veines, ses études premières, ont mis dans son imagination de nobles images. À l’âge où les enfants lisent les contes de Perrault il ignorait les « ouvrages de semblable démence », il traduisait en vers les Anciens. Durant la nuit, il s’éveille ; la fièvre le brûle ; il songe à la gloire, aux grands maïtres. Il va vers eux, fuyant le Nord où il se sent en exil, et
ce faux et bruyant Permesse Que du Nord, aujourd’hui, boivent les durs chanteurs,
il va à travers ses livres, cette Anthologie de Brunck, cette traduction de Pingré, ce manuscrit de Valckenaër, et les commentaires de Bentley, et les gravures qui représentent les monuments anciens, faisant partout son butin, dans les souvenirs de sa mère, chez Barthélemy, chez Guys, chez les romanciers qui peignent la vie antique, chez les poètes : « Ma muse a parcouru tous les lieux célébrés par des chants bucoliques : elle a visité les rives du Mincius où Virgile. celles d'Aréthuse où Théocrite et Moschus..., celle d’'Hermus où Bion (1). » Alors que les classiques nuançaient leur humanisme d’un subtil christianisme, il est païen en haine du christianisme. Il l’est aussi en alexandrin. Son Hellade est un monde de bas-relief, de frise, de gracieuses anecdotes, — cyclopes qui s'amusent à faire peur aux jeunes déesses, Néréïdes jalouses des belles naufragées. De l’art antique, il a retenu quelques groupes harmonieux, quelques gestes sobres, un corps que roulent les vagues, beau jusque dans la mort, quelques amants, quelques chanteurs, la jeunesse aimable, la vieillesse résignée, quelques convives à leur table riante, leur coupe à la main, prêts à mourir, d’un souple et noble mouve-
(1) Projet de poème, qui a d’ailleurs été réalisé.
ment, si la mort vient les surprendre. En une page passionnée, il oppose, aux douleurs laides et tourmentées des Modernes, les douleurs harmonieuses des Anciens. Il demande aux Anciens de l’affranchir des Modernes. Du passé, il évoque avec prédilection les coins les moins connus, les détails curieux (1), les poètes qui n’ont pas pris rang parmi les maîtres de tous les âges.
Chaque peuple, il le sait, a un goût particulier, et c’est le goût des Anciens qu’il veut rejoindre : « Leur siècle est en dépôt dans leurs nobles volumes... » Lecteur fidèle de Montesquieu, il écrit : « Les mœurs, les usages de la vie privée, la nourriture d’une nation influent sur le génie de sa langue. » Ou : « Les différents usages des nations jettent de grandes différences dans leurs langages, les différences les plus frappantes.. » Toutefois il reste ferme sur le principe essentiel de la critique classique : il y a un bon et un mauvais goût, un point de perfection : « On nous dit sans cesse, pour nous décourager, déclare-t-il, qu'il est un certain degré où parviennent les choses humaines, où tout ce qui compose.., étant parvenu comme de concert à son plus haut point de perfection possible, ne peut avoir. qu’un mouvement de décadence. » Et il ajoute : « Personne ne doute de ce principe (2). » Seulement, au lieu d’en appliquer le bénéfice, comme Voltaire, au dixseptième siècle, c’est aux Anciens qu’il le réserve. Il entend avec impatience l’inévitable : « Tout est dit. » Cette plainte, proteste-t-il, est « moins fondée... sur la nature des choses que sur la stérilité des écrivains » (3). Le dix-septième siècle est loin de cette décourageante maïitrise : un Puget n’est pas sans défaut; un Bossuet, un Pascal ne sauraient convenir à un âge éclairé ; Racine même n’est pas exempt de « galanterie puérile ».
Surtout, les classiques ont négligé d'immenses régions
(1) Ses notes le montrent soucieux de relever les détails peu conaus : « Je ne connaissais pas les Nymphes hydriades, » ou : « Les Anciens faisaient des fontaines aux dieux, cela est peu connu. »
(2) Œuvres inédites, p. 73.
(3) Zbid., p. 119.
de Part ; ils n’ont étendu la domination de leur langue ni sur l’épopée, ni sur la poésie philosophique ; ils ne lui ont pas annexé les « pensers nouveaux ». Pourtant, sur ces voies nouvelles où il s’engage, Chénier a le sentiment de continuer leur œuvre, et non de les trahir. Achever la conquête des genres antiques, entrer « dans les sentiers confus d’une vaste épopée », c’est simplement étendre leur héritage et suivre leur exemple. Son dessein est le leur : accroître les lettres françaises, leur incorporer toutes les richesses de la grande tradition humaine. Seuls les sots croient que notre langue refuse certaines de ces richesses : « Si fait, si fait, elle admet tout ; » mais il faut tout jeter dans son moule (1). Et l’art français demeure le point de rencontre où les importations étrangères se fondent dans une classique unité.
Sans cette unité la poésie de Chénier ne serait-elle pas une mosaïque? Le Chénier des Élégies et celui des Zdylles, qui chantent, l’un ses propres amours, l’autre celles d’autrefois, ne sont pas distincts, parce que «les hommes ont toujours eu les mêmes passions »; le Chénier de l’Æermès qui veut suivre à la fois Lucrèce et Buffon, ne prend pas deux chemins divergents, mais la même grande voie de la pensée humaine ; le Chénier qui imite à la fois, dans le même poème, des Éoliens et des Attiques, les temps homériques et les temps alexandrins, substitue aux hellénismes divers son propre hellénisme, ramène à l’unité ces modèles distincts. Il enrichit aussi son hellénisme des maîtres latins, que nos classiques n’avaient pas séparés des modèles grecs ; des poètes chinois eux-mêmes à qui il trouve une ressemblance inattendue avec les Grecs. De combien d'êtres ne compose-t-il pas un seul de ses personnages : « Un héros qui a souffert comme Coriolan et cache partout son nom comme Ulysse... Il rencontre un vieillard comme Philoctète… » La « belle de Scio », que le poète veut « peindre dans la manière antique », chantera, dans sa folie amoureuse, la chanson d’Ophélie ; et les Nymphes, les Satyres,
(1) Œuvres inédites p. 117.
viendront danser « dans une grotte qu’il faut peindre bien romantique ».
Éclectisme Louis XVI... Voici encore le conseil des Diderot, des Winckelmann :
Des traits de vingt beautés forme la beauté même.
Mais n'est-ce pas aussi le conseil de Molière? Et celui-ci n'est-il pas un conseil de Boileau :
L’inventeur est celui Qui peint ce que chacun peut sentir comme lui?
Dès lors, l’art de Chénier cesse d’être pour nous ce jeu alexandrin de ciseleur savant que nous imaginions. Le poète qui a dit : « L’art ne fait que les vers, le cœur seul est poète, » n’a pas cru que l’art pût se suffire à lui-même, hors de toute pensée humaine. Il rompt, comme tous les grands écrivains du dix-huitième siècle, avec le dix-huitième siècle lui-même, avec son art menu, son académisme, sa mièvrerie frivole, le faux lyrisme de Jean- Baptiste Rousseau, le sensualisme d’Helvétius, le bel esprit (1). Il pousse même la critique jusqu’à Voltaire qui ravale la poésie, jusqu’à Diderot qui ravale le goût, jusqu'aux sophismes de Jean-Jacques (2). Et, le génie français déblayé de ces futilités ou de ces chimères, que trouvet-il en face de lui? Le dix-septième siècle.
Montaigne aussi, sans doute, mais surtout Malherbe que Chénier a soigneusement annoté; Corneille, qui lirrite parfois par ses « vers enflés », mais qui le transporte par les « naïvetés de tout genre dont le Cid est rempli, dont Héraclius et Rodogune fourmillent » (3); et
(1) Œuvres inédites, p. 27, 93, 77, 212. — Il voudrait enseigner aux artistes de son temps « que c’est aux pensées à créer le style, qu’elles ont leur expression propre, ..….qu’écrire et penser ne sont pas deux choses absolument étrangères l’une à l’autre ». (Zbid., p. 28.)
(2) Zbid., p. 40, 78; p. 95, Socrate et Jésus (en revanche, pour Ze Contrat social, cf. tbid., p. 11.)
(3) Pour Montaigne, fin de l’épitre à Lebrun, l’Amérique, et Œuvres inédites, p. 23 ; pour Corneille, Œuv. inéd., p. 44, 84.
DU CLASSICISME AU ROMANTISME Gyi
tant de maîtres qu’il admire, et Racine surtout : « Racine n’a pas mieux fait, » « Racine ne l’a pas surpassé, » — il n’est pas à ses yeux d’éloges plus flatteurs ; et s’il risque un reproche devant ces « vers si beaux, si parfaits, si achevés », il hésite : « Je souffrirais trop de reprendre quelque chose à Racine. » Simplicité, noblesse, vertus classiques où il s'accorde avec ces génies du siècle passé.
Les romantiques croiront trouver en Chénier un ami inconnu : « Adieu donc, jeune ami que je n’ai pas connu, » s’écriera Jules Lefèvre; et l’on verra de jeunes exaltés de province s’incliner sur le livre exhumé, le baiser avec des larmes (1). « Vous datez d’Homère et nous d'André Chénier, » déclareront-ils, à en croire leurs ennemis (2). Parmi les épigraphes de la Muse française, les vers de l’Invention sur les pensers nouveaux s’inscriront fièrement. Émile Deschamps affirme que « ce poète immense » aurait fait avancer « de trente années la renaissance de la poésie » (3). « Jeune ancêtre commun dont l'influence à partir de 1820 domine toute la poésie moderne », dit un autre (4). Mais ils comprennent quels conseils classiques leur donnent ce jeune ancêtre, et Sainte-Beuve ne manque pas de les dégager de son œuvre (5). Quelques-uns lui contestent même le titre de romantique : Hugo, à l’apparition du livre de 1819, le range parmi les classiques; il s’écriera un jour de discussion littéraire à l’Arsenal : « Mais André Chénier n’est pas ns: » Charles Nodier qui répond alors : « Il est romantique à sa façon... » Nodier lui-même, dans un article de 1834, se refusera à considérer Chénier comme « le poète d’un âge de renouvel-
(1) Bazzac, Illusions perdues.
(2) Baour-LoRMIAN, le Classique et le Romantique, 1825.— Dans la note qui commente ce vers, Baour-Lormian dénonce dans les vers de Chénier « le fruit d’un cerveau malade et que tourmentent les rêves du cauchemar... »
(3) Préface des Etudes françaises et étrangères. — Cf. H. GIRARD ; Deschamps, p. 174.
) Édouard GRENIER, Souvenirs littéraires, p. 185.
. V. Émile Faauer (1899), cité par Paul Glachant, André
Chénier critique et critiqué, 1902, p. 369.
lement » (1). Ainsi le cénacle tiendra de Chénier le sentiment de cette ligne continue qui prolonge le style classique dans le style Louis XVI. et qui s’achèvera dans le romantisme ; il le verra « romantique à sa façon » qui est classique ; et c’est à l’imitation de Chénier qu’il se tracera pour programme de prolonger l’œuvre des classiques en abordant les genres qu'ils ont négligés (2). « Comment donc, se demande Deschamps à propos des classiques, obtenir une place à côté d’eux? C’est en faisant ce qu'ils n’ont pas fait et ce qu'ils feraient maintenant (3). » Echo précis du vers de Chénier :
Ce qu’eux-mêmes feraient s'ils vivaient parmi nous.
L'exemple d'André Chénier à pu agir, par delà trente années ; mais il a été perdu pour son temps. Ce délicat équilibre d’idéalisme et de réalité a été rompu au profit de l'idéal. Rupture où les Anciens, — ces classiques que relit une Marie Phlipon, — la future Mme Roland, — ont leur part. Sur les bancs du collège, les futurs révolutionnaires s’accoutumaient, selon le mot du Mémorial de Sainte-Hèlène, à vivre « au milieu des Grecs, des Romains, et de leurs myriades de divinités ». Il était aisé, Nodier l’a dit, de passer des plaidoyers scolaires aux violences du forum, et Bonnetty sera tout près de reprocher aux jésuites humanistes les crimes de leurs élèves (4). Descartes, les Jacobins, l’art de David, thème inépuisable pour les parallèles. L’empire de la raison devenait plus
I(1) Mémoires de Guttinguer, cités par Léon Sécné: Le Cénacle de la Muse française, p. 244. — J. LaRaT, Tradition et exotisme dans l’œuvre de Ch. Nodier, p. 384.
(2) « Le lyrique, l’élégiaque et l’épique étaient les parties faibles de notre ancienne poésie : c’est donc de ce côté que devait se porter la vie de la poésie actuelle. » (DrscHaMps, Préf. des &. fr. et êtr. — Cf. du même, Muse française, édit. Marsan, t. I, p. 242).
(3) Zbid.
(4) Cf. DANrÉLo, les Conversations de M. de Chateaubriand, p. 341. — L. VEuIzLor, « M. Lenormant et les classiques », dans les Mélanges religieux, historiques, politiques et littéraires, 1859, 2 série, tLAINpR224:
tyrannique qu’au temps de Boïleau, et l’Institut sanctionnait l’empire des siences : « Le goût et la raison, la littérature et les sciences, y déclarait Daunou à sa première séance, contractent en ce jour une alliance solennelle. »
Nul doute, assurément, que la Révolution ne se trouve sur l’une des voies qui conduisent au romantisme. En bouleversant la société, en brisant, pour quelques années, la suite des traditions, l’enseignement normal de la culture, en établissant la liberté des théâtres, en donnant aux lettres un public plus vaste, plus dispersé, plus houleux, en chassant ou en sacrifiant un grand nombre d’écrivains formés par l’ancienne société, elle a favorisé l’avènement du romantisme. Et surtout en ébranlant, avec la hiérarchie sociale, les hiérarchies littéraires, en troublant la langue elle-même. Les romantiques, même les moins indulgents à la Révolution, reconnaîtront les conséquences fécondes de cet ébranlement (1). Dans un monde en perpétuel changement on renonce à fixer, en œuvres durables, la durable humanité : autrefois, dira Picard, les Regnard et les Le Sage avaient trouvé, dans une société aux cadres solides, « la certitude de près d’un siècle de succès », — aujourd’hui, tout se renouvelle « d’année en année » (2). Une ère nouvelle commençait, et tout datait de l’an Ier de la République (3). La génération littéraire qui se forme durant ces fiévreuses années a grandi dans une France qu’absorbaïent les soucis de chaque jour ; elle a souvent ignoré le latin. Les sciences utiles accaparaient les facultés que l’action ne réclamait pas. « Les sciences exactes et naturelles régnaient en souveraines (4)... » À société sans passé, littérature sans tradition.
(1) Le Victor Hugo des Odes (Préf. de 1824) parle de la « moisson » qui a müûri sur ce « volcan »; la Muse française, de la littérature nouvelle sortie « de ces violentes secousses ». — Le Mercure du dixneuvième srècle signalera le sentiment lyrique jailli de ce « bouleversement immense » (t. X XVIII, 1830, p. 118).
(2) Préf. de Médiocre et Rampant.
(3) V. Joseph TExTE, J.-J Rousseau et les origines du cosmopolitisme littéraire, p. 424 sqq.
(4) BARANTE, Études littéraires et historiques, T1, p. 331, cf. p. 38.
La Révolution pousse vers le romantisme le siècle qui se prépare; mais elle met cet esprit nouveau sous l’égide des classiques. Elle demande aux classiques leur alliance, elle les enrôle dans la Révolution. Corneille fait tressaillir les cœurs les plus froids par la voix des « ombres sublimes » (1). « Corneille, dira Mme de Staël, montre souvent dans ses tragédies le caractère républicain (2). » Chez Racine, on croit voir « la catastrophe de Louis XVI et de sa famille » (3); dans orace, dans Cinna, « la tribune de la Convention » (4). Brutus et Porcia, Marcus Sextus, deviennent des contemporains de nos troubles civils (5). Et sans doute Stendhal notera qu’en l’an XI il goûtait moins le Cid, vestige d’une société disparue, de « l’honneur monarchique »; mais d’autres œuvres recevaient un sens nouveau, rajeunissaient, au milieu de ces « grands bouleversements », de ces « terribles catastrophes » (6). Cette « étonnante et merveilleuse tragédie » de l’Europe éloignait les esprits des « vieux hochets » du dix-huitième siècle, les ramenait aux classiques (7).
De même l’émigration. Elle est aussi l’un des foyers où est née l’époque romantique : elle a mis tant de Français en face de l’étranger ; un tel soufile d’apocalypse a balayé tant d’infortunés, submergés par ces grands événements. Douleurs inouïes, auxquelles il faut la Bible (8), ou les larmes de l’Iphigénie de Gœthe (9), ou la tristesse de Gray. Mais en arrachant la société française à son dix-huitième
(1) Mme pe SraëL, Delphine (V, 14) ; lettre de M. de Lebensei, attribuée à l’année 1792.
(2) De la littérature, 1, 19.
(3) CHATEAUBRIAND, Essai sur les révolutions, liv. I, chap xxx.
(4) Cf. le reproche que Regnault de Saint-Jean-d’Angély adresse à cette phrase du Génie du Christianisme (Observations de l’Académie sur le G. du C.). Ge passage avait aussi choqué Ginguené.
(5) Mme DE SraëL, De la littérature, 1, 5. — Delphine, IT, lettre 8.
(6) Journal des Débats, 6 janvier 1805.
(7) Zbid., 9 décembre 1805.
(8) CÊ. Mer pe BorsGELIN, le Psalmiste.
(9) Charles pe ViLzrers, cité par F. Baldensperger, Goethe en France, p. 59.
siècle anéanti, l’émigration l’a aussi rejetée vers le classicisme. Un d’Haussonville, à Staines, s’avise de refaire ses humanités ; il se met, « avec un plaisir inattendu, à lire tous les auteurs classiques » (1) ; à l’armée des émigrés Chateaubriand lit du grec, Vitrolles du latin (2). Un émigré, Fontanes, envoie à un autre émigré, Baudus, un petit livre : une édition de Racine (3). En face de la Révolution triomphante, la vieille France glorifie sa propre culture, sa langue elle-même, compromise, et dont l’émigré Rivarol est le champion.
Le froid est vif, le ciel est triste, sur ces terres étrangères ; on y dépérit, on y crache le sang, on y est rançonné, chassé parfois : quels hôtes lourds, quels écrivains obscurs ou pompeux !.… Et le mal de ces temps cruels ne vient-il pas de ces étrangers qui ont corrompu la vieille France (4)? On s’aperçoit parfois qu'ils trouvent eux-mêmes moins de génie qu’on ne pensait à leurs propres écrivains, — ce Shakespeare, ce Richardson, que le dix-huitième siècle avait exaltés (5); et l’on se met à vivre entre soi, ombrageux, comme Chateaubriand à Londres (6); au restaurant français de Londres (7), au théâtre français de Hambourg, les émigrés retrouvent leur langue, leurs idées. Ils prennent soin de former, selon les traditions classiques, les petits exilés : un d’Haussonville, après avoir refait ses propres études, devient le maître des enfants de ses amis ; l’abbé Carron fonde des institutions où « le héros instruit les enfants des héros » (8). Mieux encore : l’émigration donne aux étrangers des précepteurs qui s’appellent le duc
(1) D’HaAussonviLze, Ma Jeunesse, I ; la Vie de mon père.
(2)) VirRoLLES, Souvenirs (1924), p. 146.
(3) Lettre de Fontanes à Baudus. (Hambourg, 12 janvier 1798). Reoue de littérature comparée, juillet-sept. 1928.
(4) Romance de Mesmon, Spectateur du Nord, nov.1797.
(5) Cette impression que Chateaubriand rapportera de l’émigration avait été éprouvée par Fontanes dès 1785. (Aiïlren WILsoN, Fontanes, p. 106-107.)
(6) Essai sur les révolutions, liv. IT, chap. vin, 138.
(7) Sur ce restaurant, v. D'HAUSSONVILLE, loc. cut.
(8) Dezrrze, le Malheur et la Pitié.
d'Orléans, Mounier, Dampmartin, l’abbé Nicolle, Chateaubriand ; elle leur fait admirer l'esprit de ses écrivains, et, par les sermons de ses prêtres, la profondeur de sa vie morale. « Nous avons, dit le comte d’Erfeuil de Corinne, les véritables autorités classiques. » Les émigrés, comme les révolutionnaires, achevaient l’œuvre conquérante des classiques.
Œuvre d'unité, qui se poursuit au milieu du chaos; œuvre classique au milieu de la genèse du romantisme L'alliance des deux principes, le classique et le romantique, subsiste telle qu’elle s’était accomplie dans le styl: Louis XVI. En pleine émigration, Boufflers enseigne à l’Académie de Berlin la double leçon du classicisme des préromantiques : unité et diversité du goût : « Encore une fois, qu'est-ce que le goût? À proprement parler c’est le goût de tout le monde. Mais comment le reconnaître lorsqu'on voit tant de goûts différer et même se combattre; lorsque chaque siècle, chaque pays, chaque individu même paraît avoir un goût à part? Il n’existe pas moins un goût universel, dont tous les goûts particuliers se rapprochent comme d’un centre commun ({). »
Le style Louis XVI avait fait entrer le classicisme dans la formation même du romantisme; il avait entretenu ce « centre commun » du goût.
(1) Discours sur la littérature, prononcé à l’Académie des Sciences et Belles-Lettres de Berlin le 9 août 1798, par Stanislas BOUFFLERS (Paris, Pougens, an VIII — 1800, p. 21.)