XLI
fnfi i^fth u\mt
Ptype d?un bourgeois ! Lourde bénignité !
Voyez. Il passe, grave, et feint la modestie. Du haut de son lorgnon et de sa calvitie, Il envoie aux badauds son sourire édentè.
V ouvrier lui connaît un salut velouté, La grisette lui doit plus d'une repartie, Le décavé l'estime et le fat l'apprécie.
Il porte sa vertu comme un gant breveté.
Solennel et pédant comme Joseph Prudhomme ; Prodigue avec mesure, avec goût économe ; Aimant discrètement sa femme et ses amis ;
Sentimental et sec, libéral et soumis :
Il dîne avec le prêtre et soupe avec Voltaire,
Ne voyant qu'un nuage au ciel, le prolétaire.
ni
Le Carquois.
XLIÏ
T 'égoïsme nous ronge et la haine nous tue, ) Et Von ne nomme pas' tel cancer repoussant Qui dessèche la moelle et qui corrompt le sang : Le vice a des bas-fonds où recule la vue.
L'argent sacré, Vor dieu, pour qui Von £ évertue Dans un culte brutal t le Bahal tout-puissant Nous lie à ses autels, et V astre bienfaisant Qui btille, glorieux, au-dessus de la nue,
Semble prendre en pitié cet immense troupeau D'esclaves sans courage et d'esprits sans flambeau. — L'amour? pauvre calcul! L'honneur? rente qui crève!
La vertu? moins qu'un mot! La patrie? un vieux rêve! Le droit ? un piètre gueux ! L'art ? un maigre labeur ! Uu poète ? on en Ht! L'idéal ? V homme en meurt !
Le Carquois.
XLUI
mmn
/'ai regardé partout et fat trouvé la terre Abîmée en son deuil, je Vai trouvée en pleurs ; Et les rois criminels déploraient ses malheurs Et semblaient s'attendrir sur sa souffrance austère.
Elle les repoussait avec des cris de mère, Redoutant leurs complots infâmes de voleurs ; Et rien ne soulageait ses navrantes douleurs Qu'un immense sanglot dans la tempête amère.
Et ce sanglot humain était un désespoir Qui roulait sourdement, comme un océan noir, Des cités sans travail aux plaintives chaumières.
Car la guerre immolait les jeunes gens choisis.
Et les bourreaux, grand Dieu, te chantaient des prières !
Oit, se cacheront-ils au jour de Némèsis ?
Hru-
Le Carquois.
$p $*8* jte wfoe*
T B vî*ux nocher bourru, dont les rames glissantes J Battent sans fin les flots du fleuve de la mort, Me montra, — j'en frémis ! — entassé sur le port, Le convoi journalier des ombres gémissantes.
Après le chargement, ses prunelles perçantes Trouèrent cette nuit comme un rouge remord, Et dans la large nef, pleine par dessus botd, Je vis un grouillement déformes grimaçantes.
Tordant leurs nudités au vent de l'Achéron
Et courbant leurs laideurs sous les noires bourrasques \'
Les passagers hurlaient sous l'œil dur de Caron.
Et les vils imposteurs, sans voiles et sans masques, Mêlaient leurs grincements aux lamentables cris' Des tyrans enchaînés au bois des piloris.
Le Carquois.
i(tim i
Itmtmx
/^uand Dieu précipita de son trône rebelle
\L orgueilleux Lucifer, archange au front maudit, Il lui montra F abîme effrayant et lui dit :
« Roule éternellement dans une ombre éternelle ! »
Le superbe damné, dont V ml fauve étincelle, Fronça ses sourcils roux, grimaça dans la nuit, Poussa des hurlements sinistres et partit, Dans l'espace sans fin dilatant sa prunelle.
L homme habitait VEden, la terre souriait.
Jaloux de tant de paix et de douce harmonie, Satan de loin la vit comme un point qui brillait.
Par deux fois vomissant une bave jaunie D'où naquirent Tartufe et Basile menteur, Il jeta son enfer au fond de ce bonheur !
Me-
[24 Le Carquois, T
XLVr
T E diable, un jour, pensif en son laboratoire, J Prit un vieux alambic fait en peau de démon. Et jetant un coup d'œil sur le long répertoire Des damnés, V alchimiste infernal et bouffon,
A mille pieds plus bas que n'est le purgatoire, - Choisit, pour en pétrir un ignoble limon, Deux larves quHl empale au bout de sa lardoire, Deux sombres réprouvés plus hideux qu'un dragon ~
C'était le doux Tartufe et le pieux Basile.
Satan les jette en sa marmite et souffle un vent De mensonge et de fiel dans le brasier mouvant.
L'amalgame achevé, de l'infect ustensile Il leva le couvercle un matin de Toussaint :
O mystère! ô prodige / il en sortit un saint !
Le Carquois.
% %*lmt
T e temps illustre encor V éclat de ton grand nom / J A ton front glorieux, V auréole sublime Grandit comme un soleil levé sur une cime, Sur le dôme sacré de notre Panthéon.
Voici don yuan, Scapin, Trissotin, Harpagon, L'éternelle laideur et V éternel abîme; Voici Tartufe infâme et douteux comme un crime. Lâche comme un hibou, cruel comme un faucon.
Ton courage ) Molière, égala ton génie, Quand ton hardi scalpel, méprisant Vavanie, Mit à nu les recoins de l'homme ténébreux.
Le démon reconnut son profil aux traits sombres,
Et se mit à haïr ce portrait vigoureux
Se détachant en noir dans Vépaisseur des ombres.
j 126 Le Carquois.
$» ftatt it %h\i
PANS /« Aaitfe sapins noirs, est-ce le vent qui passe Et s* élève en grondant comme la voix des flots? Au loin, dans l'air paisible où chantent les bouleaux, Est-ce un bruit de combat qui fait frémir l'espace?
Daus les grottes où Vombre immobile s'amasse, Est-ce le cri d? éveil horrible des tombeaux ? Sur Us tours en ruine où veillent les corbeaux, Est-ce le vol suspect du vieux vautour rapace?
C'est le rappel sanglant éCun tambour furieux Qui monte sourdement dans les forêts antiques : , La fanfare terrible éclate aux coins des deux.
La peau de Ziska vibre en notes frénétiques ; On dirait la clameur puissante d'un démon, Et ce noir revenant fait trembler Sigismond !
Le Carquois.
$t $titfaititm i*u $m
A Eugène Rambert.
r\UANO les dieux sont tombés qu'elle adorait hier, \La foule au temple roule en long flot frénétique, Entonnant un blasphème en place d'un cantique Et jetant un outrage au nom qui lui fut cher.
Hier, Jérusalem montait comme une mer Sur les pas triomphants du doux Rêveur mystique, Et chantait Vhosanna de la gloire extatique : Demain, Jésus boira le lent calice amer l
L'immonde et le hideux railleront le sublime, Et des rameaux en fleurs semés sur son chemin La plèbe tressera la couronne du crime !
Dans le sang qui rougit son beau front surhumain Tomberont ces poisons : de l'écume de prêtre t De la bave de lâche et du crachat de traître l
Le Carquois.
fy ^mtx it $wk*
T 'Homme-Dieu, triste et doux, préside le repas, J Et sa main qui bénit fait les parts fraternelles. Autour de lui rangés, paisibles et fidèles^ Les disciples ont peur qu'il ne leur parle pas,
Car, ce soir, d.ins sjh front, d'invisibles combats Semblent livrer son cœur à des transes mortelles. Il sait que le démon, frappant d affreux coups d? ailes, Dans rame d'un des siens a pris ses noirs ébats !
Ah! ce fut pour Jésus un horrible supplice
De sentir la vipère au nid de V amitié !
Un doute amer gronda dans sa foi rédemptrice.
Cependant, il pleurait, — insondable pitié ! — Quand Dieu fit retentir cette voix de justice : « Le baiser de Judas ne peut être expié ! »
Le Carquois. 129
%ptmt t\ $étum
T E plaisir, c'est le but : jouir, c'est être heureux. J —Le but, c'est la vertu : lutter, c'est vraiment vivre.
— La nature étant mère, on doit en tout la suivre.
— V esprit créateur est le seul guide des preux.
— // n 'est de paradis qu'au cœur des amoureux.
— La mort est ici-bas l'amante qui dèlvûre.
— Les roses du printemps sont les feuillets du livre.
— Les pleurs y vont marquant leurs signets douloureux.
— Les baisers sont le chant divin de la jeunesse.
— Les regrets sont la plainte aigre de la vieillesse.
— Je vide mon plein verre et nargue le vieux sort.
— y attends la paix du soir en poursuivant ma route.
— Ma foi, c'est le néant : tout le reste est un doute.
— // n'est point de soleil sans ciel, de mer sans port.
T ijo Le Carquois.
Wpmbe
T a m* *s* ténébreuse, étroite et retirée, J L'air est humide t épais, souillé, n auséabond. Le passant qui se hâte au carrefour d'entrée Rencontre les regards de quelque vagabond.
Rôdant sur le trottoir comme une ombre égarée^ Une femme en tartan, à la voix déchirée.
Se glisse lentement le long d'une maison, En disant de ces mots qui donnent le frisson.
Elle hésite pourtant et baisse la paupière :
Pauvre perdue, hélas ! qui se souvient encor
Des jours joyeux et purs passés dans la chaumière !
Un jour, elle arriva dans V immense repaire ; Elle eut le tort d'aimer un beau fis gorgé d'or : Le vice, pour nourrir V enfant, vendit la mère !
Le Carquois. 131 I
LUI
^jfatMfat
/ux jours du clair soleil et de la franche joie, J'avais trois amis sûrs, fidèles, excellents : Je jurais par leur bouche et je voulais qu'on croie Notre sainte amitié sans fin, comme le temps.
Aux jours de brume sombre, où le bonheur se noie Dans la lutte inquiète et les doutes tremblants, Il me resta deux bons amis, que rien ne ploie : La femme et les vents seuls me semblaient inconstants.
Aux jours du deuil funeste, oit mes tristes chimères
S'enfuyaient en pleurant, pauvres sœurs éphémères,
J'eus pour me consoler les regrets d'un ami.
• Et quand j'aurai bien clos mes yeux dans la nuit douce,
Nul ne viendra bercer mon amour endormi,
Qu'un doux grillon plaintif sur mon tertre de mousse.
132 Le Carquois.
t 132 Le uarquois. j
UV
A Auguste Barrau.
1UT A riche sœur Automne, avec sa corne pleine J Et ses longs cheveux bruns mêlés de festons verts, Avec ses pampres d'or et ses trésors ouverts, Avec sa bouche rose à la suave haleine,
Méfait nargue en chantant et prend des airs de reine. — « Farouche épouvantait, triste Dieu des hivers, Tu peux venir, dit-elle, et tes anges pervers Peuvent souffler la mort sur ma face sereine.
« Mes fruits mûrs font ployer les planches des greniers, Le fumet de mon vin embaume les celliers, Le bon vieillard sourit à ma douce lumière,
« Les beaux enfants joyeux s'ébattent sous mon ciel. » La folle n'a pis vu, dans plus d'une chaumière, Passer ma barbe blinche et mon profil cruel.
hf-
Le Carquois.
ti*w
r\u AND j'aurai dépouillé mon cœur de ses extases,
\Défloré la candeur de mes premiers amours.
Déchiré les pans bleus et pudiques des gazes OU dort la volupté suave de? contours ;
Quand f aurait méprisant les miroirs et les phrases, Dénoué les chiffons menteurs qu'on nomme atours, Vidé mon amertume au fond de ces deux vases, Le regret, le dégoût, où s'épuisent mes jours ;
Quand mon ennui profond et ma triste ironie Auront, bourreaux glacés, hâté mon agonie, Flagellant jusqu'au sang mes lâches abandons ;
Quand mes doutes, charmés des lambeaux de mon âme, V auront jetée aux deux splendides et gloutons : y irai chercher Vouait sous les pieds d'une femme !
Le Carquois.
%mtti* h fytl
A Hippolyte Buffenotr.
T e ciel n % est pas toujours cet immense champ bleu J Dont la sérénité placide me tourmente; Parfois son vaste sein, triste et gonflé, fermente Et semble sangloter en vomissant du feu.
L'Éternel, Sabaoth remplit peut-être un vœu,
Et l'homme, que la guerre exécrable épouvante,
Préférant la tempête et la foudre clémente,
Croit que les pleurs du ciel sont des larmes de Dieu !
Quand les vents furieux s'élèvent des ténèbres, Couvrant le roulement sourd des canons funèbres, Et montent vers l'a sur comme un bruit de remords,
On dit que le Très-Haut mène un grand deuil de père.
Et que, se reprochant une vengeance amère,
Il pleure longuement ses pauvres enfants morts.
Le Carquois. 135
Je ^nmb
/'ERRE, /«w «fe nuit, sombre enfant du mystère, Recrutant des forçats pour le bagne infernal ; Sans pitié je les traîne au pilori fatal OU les cloue à jamais le châtiment sévère.
y erre, ferre de jour en tous lieux de la terre.
De la livide mort j'ai l'aspect' sépulcral,
J'ai sa voix ironique et son œil triomphal.
Mes baisers sont plus froids que sa caresse austère î
Mes appétits cruels sont plus inassouvis !
Par mon atroce amour sans cesse poursuivis, Les damnés voudraient fuir V impitoyable escrime
Qui pousse leur passé dans mes longs bras haineux : Car je suis le Remords, le vieux bourreau hideux Qui, torturant leurs cœurs, crois étouffer le crime !
tfr
hL
Le Carquois.
A Jules Chapelot.
T e poète avait pris la tranquille habitude ) De chercher loin du monde un amour sans revers : L'arbre n'est pas menteur, l'oiseau n'est pas pervers ï Le nid fut son amour et la fleur son étude.
La nature berçant sa douce quiétude,
Il cachait sa tendresse au fond des sentiers verts,
A l'abri de l'envie et des humains hivers :
Il trouvait un Èden dans une solitude.
Ce n'est qu'en revenant de sa chire forêt,
Qu'il était triste et las, soupirant en secret
Après la mort qui fait de nos chairs des brins d'herbe.
y accoste un magistrat marchant d'un air superbe, Qui me dit gravement : « Cest un conspirateur ! Mais nous avons des lois contre pareil rôdeur. »
Le Carquois
\ trot M\U <f jujwtu
O ans doute tes onguents, les parfums et les fards ) Sont nécessaires au bonheur de notre espèce ; Sans doute le corset souple et pincé qui presse Votre sein fait la joie intime des regards ;
Sans doute les chignons, les falbalas èpars, Donnent à la laideur la grâce ckarmeresse.
Un nœud papillonnant sur une fausse tresse Fait la damnation éternelle des gars,
Et le voile agaçant de nos mièvres coquettes Est un filet qui prend des âmes pour conquêtes : Il suffit d'un ruban pour enchaîner dix cœurs !
Mais ta ride se creuse et ta beauté se fane, Et ton époux caduc, sous ta peau diaphane, Peut lire les regrets de tes vieilles langueurs.