DE JOSÉPHIN SOULARY
A Frédéric Bataille.
De son carquois l'archer de Dieu Tire trois flèches métalliques Scandant de frissons éoliques Leur vol de feu .
La première en son mol essor Soupire et pleure comme une âme.
— Cours blesser le sein de la flamme, O flèche d'or !
78 Préface.
La seconde va prolongeant
La complainte du vieux Lazare.
— Fais rendre gorge au riche avare,
Flèche d'argent !
La troisième au loup carnassier Porte un orage dans sa note.
— Va frapper le front du despote.
Flèche d'acier !
L'archer de Dieu sur son carquois A dit trois syllabes sacrées, Et les flèches y sont rentrées Toutes les trois.
Joséphin SOULARY.
Lyon, 6 juin 18 ?8.
Le Carquois. 79
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Pans la grande mêlée où ce siècle s'élance, Embouchant le clairon sacré de l'espérance, La Liberté conduit ses fier es légions Au suprême combat qu'attendaient les lions.
Les fils régénérés de l'immortelle France Ont conquis sur ses pas l'heureuse délivrance, Et l'avenir sourit aux paisibles sillons.
Dans l'éblouissement glorieux des rayons.
Les beaux vainqueurs après la lutte \ à République ! Apportant devant toi leur offrande civique, Déposent à tes pieds les armes des héros.
Voici mon arc sans flèche : en tireur impassible, y ai vidé mon carquois, comme sur une cible, En visant droit au cœur la race des bourreaux.
Le Carquois.
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P ES fils de paysans j'ai la rude fierté : Cest tout mon héritage et toute ma noblesse.
Comme eux je sais haïr la chaîne qui me blesse ; J'ai leur froide énergie et leur virilité.
Libre, je sais comme eux aimer la liberté.
Or, ma vertu ri est pas affublée en duchesse : J'estime que V honneur est la grande richesse, Et qu J avec lui l'amour est toujours bien doté.
L'or, ce vieux charlatan qui change en acrobate Le plus pur moraliste et cause tant de deuils, N'a pas souillé le lit de mes vierges orgueils.
Il me plaît de flétrir l'imbécile automate
Qui grimace un sourire et singe des yeux francs
En rampant bassement sous les talons des grands.
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Le Carquois.
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E laissons pas l'oubli, fossoyeur sans remords, Dans sa cendre glacée ensevelir nos morts, £t la haine traîner, hideuse } aux gémonies, Ceux qui furent les bons, les vaillants ■, les génies.
Les ombres des héros protègent nos efforts.
La terre où sont couchés les ossements des forts
Est l'asile pieux où nos âmes flétries
Ne pleurent jamais sans se relever guéries.
A Vècole d! honneur de nos grands souvenirs, Allons rapprendre encor des pages immortelles. Sur le bord de leur tombe écoutons nos martyrs ;
Evoquons leurs vertus en des voix solennelles, Et jurons par leur sang, dans un pacte exalté, De mourir pour la France et pour la liberté.
Le Carquois.
/u nom de ce héros, le Français fier s^incline. Assez de crime, assez de sang, assez de deuil, Chargent son souvenir, pour qu'un instant d'orgueil Exalte alors le sang qui bout dans sa poitrine.
En des pages d'airain, que l'histoire burine Les exploits d'un César brisé sur un écueil ! Que l'immense océan pleure sur son cercueil,
Loin des peuples vengés que la peur discipline !
Pour nous qui te gardons un culte, ô liberté ! Qui te vouons nos bras et nos cœurs, ô patrie ! Nous savons bien que Hoche, âme de loyauté,
S'il revenait, dirait à la France meurtrie
Que Brumaire est V aïeul d'un autre coup d'Etat,
Et que le Deux-Décembre est né d'un attentat!
Le Carquois. 83
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Tl n'avait pas l'aspect farouche dei guerriers.
) On dit qu'il évitait les combats meurtriers,
Et qu'il devenait blême à l'odeur de la poudre.
Ses grands yeux clairs et doux s'effrayaient de la foudre.
Une douleur semblait planer sur ses lauriers ; Et, parfois, quand passaient ses hardis grenadiers, Il s'arrêtait, pensif, et cherchant à résoudre Le problême qui joint à la grandeur d? absoudre
Le devoir de frapper, de vaincre ou de mourir. Il voulait, cet enfant glorieux des batailles, Apprendre à tes vaincus, ô France, à te chérir!
Il voulait qu'en la nuit sanglante des mitrailles, Les peuples, las de meurtre, épris d'humanité, Pussent voir le soleil de la fraternité.
Le Carquois.
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L est beau, quand Voyage éclate au ciel et gronde, Et qu'il ri* est plus d'abri pour F homme et pour l'oiseau. De s'asseoir sur la proue instable du vaisseau, En gourmandant les flots et la vague profonde!
Endormir le courant, mettre une digue à Fonde, Commander aux éclairs, s'appeler Mirabeau, Porter une ruine en sa force, c'est beau!
C'est beau de retarder l'effondrement d'un monde!
Oh! quand sa voix passait sur le forum mouvant, Quelle aurore d'espoir jaillissait dans le vent!
Quelle houle de foi montait dans la lumière!
Mais un homme debout, impassible et pensif, Répétait : « // s'écoute! Il va perdre l'esquif! » Et dans F ombre on voyait le front de Robespierre.
Le Carquois.
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Our son épaule large et son col de taureau, . J Son front cyclopêen forge un rêve tragique. Où grondent sourdement V effroyable logique De la foule et le bruit du fatal tombereau.
Quand la justice en deuil rôle sur le carreau, Ses lèvres, que lézarde un sourire cynique, • Se baignent lâchement dans un vertige inique, OU passe le profil atroce du bourreau.
Cependant une tête au sommet d'une pique V épouvante, et sa voix de tonnerre, demain Sublime, lancera cette canaille épique
Sur la horde des rois foulant notre chemin :
Cest Danton, le géant, qui proclame à la France V audace de la gloire et de la délivrance!
Le Carquois.
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/voir grave son nom au fronton de V histoire t Et , superbe dompteur, assoupli la victoire; Avoir, comme César, frappé le coup fatal, Et de son bras géant dressé son piédestal;
Avoir forcé la main avare de la gloire
Et fixé le soleil au front de sa mémoire;
Sur V échiquier du monde ouvrant son œil brutal.
Avoir joué les rois comme un léger métal;
Avoir au sort ravi tous les dés du prodige , Chevauchant, sombre et sourd, de la Seine à VAdige, Du Tessin au Danube et du Tibre au désert;
Avoir encor rêvé V Olympe pour conquête !
Puis, seul, échoué dans V éternelle tempête, Mesurer son génie et se dire : « A quoi sert? »
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r*OMME un lion captif ennuyé dans sa cage, J Le héros que César a jeté dans Us fers Courbe son front chargé de souvenirs amers.
Par un triste silence il répond à Voutrage.
On ne comprendrait pas son mâle et fier langage. En voyant les Romains servîtes et pervers, Il songe qu'au pays des chênes drus et verts, Les hommes marchent droit à Nombre du courage.
Alors le grand vaincu, tressaillant tout à coup, Se lève haut et noble, et redresse le cou !
Le tyran sent frémir son pâle et fin visage.
Creusé par la débauche et non par le remord.
La peur l'a rendu lâche ; il se dit : « Soyons sage :
Envoyons ce Gaulois téméraire à la mort! y>
Le Carquois.
"M"ous, /* peuple de France \ affranchi de tutelle ) Depuis Quatre-vingt-neuf, maître de notre pain De par le sang versé, de par le droit humain; Nous, la grande Unité, pacifique, immortelle,
La Commune féconde, ouverte et fraternelle ; Nous , les hommes d'outil et les semeurs de grain, V artiste, le savant et le penseur serein; Nous, le Paris superbe à la voix solennelle,
Les villes, les sillons, l'école, l'atelier; Nous, la Postérité grave et reconnaissante, Contresignons ta gloire en son éclat entier
Sur ce socle d'airain, d'où ta fougue puissante Semble encor remuer l'âme de la Cité, O grand tribun Marcel lion de liberté! •
Le Carquois.
f tété filiale
Mous sommes tes enfants, ô Révolution, ) Mère terrible et douce, inique et magnanime, Cruelle et généreuse, implacable et sublime, O toi qui fis surgir la grande nation !
Quatre-vingt-douze avait la sainte ambition De terrasser partout V esclavage, ce crime, D'allumer un flambeau puissant sur chaque cime, Et de clore à jamais les temps d'oppression.
La Liberté robuste enfantait le génie, Ensoleillait l'audace, exaltait les vertus, Suscitait des héros, brisait la tyrannie.
Mais alors nos soldats, sous des deux inconnus, Volaient avec l'idée immortelle et féconde El payaient de leur sang la liberté du monde.
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T A vision du Juste a pénètre vos yeux J De V ineffable paix qui dort au front des Dieux , Et le rêve immortel des aurores sereines Illumine vos nuits de clartés souveraines.
Votre voix grave et large, au rythme harmonieux, Eveille en nous l'écho des anciens jours pieux, OU les fils rayonnants de la tant douce Athènes Chantaient la mort des rois près des vertes fontaines.
Grand-prêtre de Vidée, apôtre fraternel,
Loin du troupeau vénal que Vègoïsme enchaîne,
Vous marchez, noble et fort, en regardant le ciel.
Tels, jadis, nos aïeux vénéraient sous un chêne
I*e gui, symbole des principes éternels,
Tel vous gardes le Droit sacré sur nos autels.
Le Carquois.
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A Vittor Hugo.
T e proscrit va s'asseoir tristement sur la grève, ) Quand les vieux mariniers allument leurs falots. Bercé dans la rumeur formidable des flots, Il s'abandonne au cours lugubre de son rêve.
Vers notre belle France où le soleil se lève, Comme un prophète antique il tourne ses yeux clos, Tandis que dans le vent du soir montent sans trêve De pauvres voix d'enfants éclatant en sanglots.
Tout à coup il tressaille en son âme attendrie : César, V agneau clément, pardonne à la Patrie! O frère des martyrs, il permet ton retour!
A ce défi moqueur le Poète s 'indigne.
Quoi ! devoir au tyran cette faveur insigne !
Plutôt l'exil amer jusqu'à son dernier jour !
Le Carquois.
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L a le front hardi des lutteurs indomptés Et le regard vainqueur des beaux héros d'Homère. Sa grande et noble voix s % emplit de la colère Formidable du peuple et des déshérités.
Quand son verbe puissant traverse nos cités, V ombre des vieux Romains, sereine et tuté laite, Le salue et lui dit : « Comèlie est ta mère, O lion qui défends les saintes libertés ! »
Baudin revient sourire au tribun populaire Dont la parole ardente aux fiers éclats vibrants Stigmatisa le crime et maudit les tyrans.
Patriote, il garda notre honneur séculaire, Et nous avons gravé les lettres de son nom Dans notre souvenir comme en un Panthéon.
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Le Carquois.
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T Tn épais brouillard gris pèse encor sur la plaine. J Accouplés sous le joug, les bœufs calmes et lents Marchent dans les sillons ouverts; déjà leurs flancs Fument et Von entend le bruit de leur haleine.
Pacifique ouvrier de la corvée humaine,
Le laboureur, courbé sur ses jarrets puissants,
Se relève et voit poindre aux deux resplendissants
V aurore avec V espoir que le soleil ramène.
Ignorant le destin qu attend son dur labeur,
Il jette dans le sol la semence bénie
Qui nourrira les rois ainsi que le semeur.
Les despotes ingrats t'abreuvent d'avanie :
Le champ que ta sueur féconde, ô paysan, Leurs esclaves, tes fils, V arrosent de leur sang!
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Le Carquois.
t A ville de saint Marc vers les étoiles dresse ) Ses campaniles d'or, tandis que le Lido, Comme un large velours moiré par la caresse De la lune, frissonne avec les trèfles d'eau.
Tout à coup des refrains d'une touchante ivresse Montent comme un espoir soulevant un fardeau. La lagune s'éveille et frémit d? allégresse; L'aurore ouvre les yeux et rit sous son rideau.
Barques, enflez la voile au gré des brises molles! Gais mariniers, chantez! glisses, ô mes gondoles! Le vieux lion nous garde et les plombs sont ouverts.
Daniel Manin, salut! salut à toi, Patrie!
Salut, liberté sainte, ô Venise chérie!
Les vautours sont partis quand nous brisions nos fers!
Le Carquois. 95
Les anges chantent: « Gloire à Dieu dans les hauts deux ! Gloire à Dieu ! gloire à Dieu! Paix! paix! paix sur la terre! » O Prince de la paix qui nous ouvris cette ère, Vois, nous souffrons toujours et le monde est bien vieux!
Noël, espoir sans fin des cœurs religieux, Noël, immense cri de V humaine misère, Noël, soupir profond de Vâme solitaire, Noël } tressaillement du progrès anxieux,
O Noël! que de brume en ta si longue aurore! Quand te lèveras-tu, bel astre de la paix?
Dix-huit siècles déjà dans la nuit pour jamais !
Dix-huit siècles criant au Maître qu'on adore : « Jusques à quand, Seigneur, tes joyeux séraphins Noieront-ils nos sanglots dans leurs hymnes divins?»
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Le Carquois.
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Tean-Jacque, en ce temps-là, n'était pas encor né. J Sa grande voix mystique, exaltant un vieux thème Comme un sophiste grec, n'avait pas fulminé Contre la mort voulue un fougueux anathème.
César était vainqueur. Le peuple consterné Saluait l'or sanglant du futur diadème.
Triomphant et brutal, le pâle efféminé Dans la pourpre étalait t insolence suprême.
Hideux accouplement, sinistre volupté :
On pouvait voir le crime avec la tyrannie Offrir à la vertu le pardon et la vie!
Mais Caton, périssant avec la liberté, Apprend aux opprimés dont V oreille est fidèle Qu'un beau coup de poignard rend la mort immortelle.
Le Carquois. ?Z I
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Quand le père n'est plus, qui défend la maison ? \ Qui veille sur le nid si V orage se lève?
Qui garde les enfants dans l'attaque sans trêve? Qui réchauffe leur cœur dans la rude saison?
Qui découvre des faux amis la trahison?
De la haine au front bas qui détourne le glaive? De r intrigue qui peut déjouer l'impur rêve?
Qui devine un serpent sous les fleurs du gazon ?
Quelle main te démasque, ô noire hypocrisie?
Et fouille en tes laideurs, infecte jalousie ? Quelle torche de feu brûle vos sourds complots,
Tas de tartufes, vils acheteurs, cœurs de boue? Quel poignet vigoureux, implacable, secoue Vos hontes au soleil et votre fange aux flots?
Le Carquois.
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IMITÉ DR KOTZBBUB
1UT ouches, craigne» Us jeux d'un prince qui s'ennuie ! J Hommes, craignez V ennui d'un ban prince fait roi.- Le caprice est sa règle et le plaisir sa loi. Que pèse entre ses mains une vulgaire vie?
Domitien transperce une mouche endormie :
Le futur monstre rit de son futur emploi.
Un roi chrétien qu'éclaire une pieuse foi Laisse V insecte en paix voler dans la prairie.
Plus moral qu'un Romain, il attend la raison
Pour apprendre à tuer avec précision,
Non la mouche, mais P homme, autre bête insensible.
Monarques à venir, puissiea-vous ne tuer
Que des mouches et prendre^ au lieu d'arme terrible,
Un joli poinçon d?or pour vous désennuyer!
La Carquois. 99
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T E soir, d'un pavillon de porphyre elle penche J Son corps souple en avant et regarde au lointain. Sa longue robe ondoie à plis mois sur sa hanche Et presse chastement la rondeur de son sein.
La lune fait trembler sur cette beauté blanche Un doux rayonnement au reflet incertain.
En attendant l'Aimé, P épouse triste épanche Des larmes sous les yeux ardents de Passassin.
David envoie Urie au guet-apens infâme.
Ton ttbble époux n'est plus, Bathsèba, sois sa femme !
Ouvre tes bras d'ipoire au lâche meurtrier ! ê
Le sang nourrit Vamour ainsi que le laurier.
Reine, pardonne au roi : son repentir sublime Lavera le forfait et blanchira le crime !
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Le Carquois.