‹ Le clergé à l'AcadémieChapitre 13 sur 30 · CHAPITRE VIII LES TROIS CARDINAUX DE ROHAN · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII LES TROIS CARDINAUX DE ROHAN

Cinq membres de la famille de Rohan ont été revêtus de la pourpre ; quatre d'entre eux furent évoques de Strasbourg ; trois entrèrent à l'Académie.

Le premier, Armand-Gaston, cinquième fils de la princesse Anne, sur laquelle les innombrables mémoires du temps ont jeté un si troublant éclat, eut dès son enfance une réputation de beauté peu commune qui le fit plus tard surnommer la belle Éminence ^ Abbé de Moutier en Argonne à dixhuit ans, prieur de Sorbonne à vingt-quatre, docteur en théologie à vingt-cinq, chanoine de Strasbourgl'année suivante, il fut choisi en 1700 par le landgrave de Furstemberg, évêque de Strasbourg, pour coadjuteur, et le pape le nomma évêque de Gésarée de Palestine.

Presque parallèlement aux honneurs de l'Église, il connut ceux que peuvent le plus ambitionner

' « Ce fut le plus beau cardinal du Sacré-Collège. » (Saint-Simon).

i3a LE CLERGE A L ACADEMIE

les hommes de lettres, puisque cette même année il devenait membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et, en 1703, était élu membre de l'Académie française à l'unanimité des suffrages ^ On peut voir que le jeune évêque n'oublia pas pour cela les devoirs de sa charge pastorale, puisqu'il dit dans son discours de réception, après s'être félicité de pouvoir louer publiquement le roi : « Ce n'est pas le seul avantage que j'espère de trouver parmi vous, Messieurs : je scai que l'on apprend icy parfaitement à annoncer aux peuples la doctrine sacrée, en des termes capables d'augmenter la vénération qu'elle inspire et c'est le principal attrait qui doit engager un évêque à prendre place parmi vous. »

Un an s'était à peine écoulé, que la mort du cardinal de Furstemberg faisait Rohan évêque de Strasbourg. Louis XIV demanda aussitôt pour lui le chapeau de cardinal, mais il ne l'obtint que six ans plus tard, ce qui lui fit dire en recevant le nouvel élu : « Le Pape nous a fait attendre un peu longtemps, mais enfin cela est fini, et l'habit de cardinal vous siéra bien^. »

Revêtu de la pourpre, le prince de Rohan retourna dans son évèché : de nouvelles dignités

* « Il avait de merveilleuses facultés naturelles et vérifiait à la lettre, d'après le marquis d'Argenson, cette expression singulière et proverbiale : Les gens de qualité savent tout sans rien apprendre. Ses succès de collège, de séminaire, de Sorbonne avaient été éclatants, mais une paresse inouïe gaspillait de si beaux dons. » (Saint-Simon).

• Journal de Dangeau, XIV.

LES TROIS CARDINAUX DE ROHAN i33

^vinrent bientôt l'y chercher. Abbé de la Chaise- Dieu, Grand-Aumônier de France et commandeur de l'ordre du Saint-Esprit en 1713, il eut en 1716 la magnifique abbaye de Saint-Wast d'Arras qui rapportait 48.000 francs, fut ambassadeur à Rome en 1721, puis membre du Conseil de Régence en 1722. Il prit le rôle de chef de parti en faveur du Saint-Siège contre le cardinal de Noailles et les gallicans dans la célèbre affaire de la bulle Unigenitus\ prit part à trois conclaves où furent élus Benoît XIII, Clément XII et Benoît XIV, assista Louis XIV à ses derniers moments, fit faire la première communion à Louis XV, célébra plus tard le mariage du roi avec Marie Leczinska, et reçut magnifiquement ce monarque lorsqu'il alla en Alsace à ce château de Saverne que Bougainville SijipeWe un temple consacré par Sa Grandeur à l'hospitalité^.

Avant de mourir, il devait avoir la joie d'obtenir son petit-neveu comme coadjuteur et de le voir siéger auprès de lui à l'Académie française. Il s'éteignit à Paris, àl'hôtel de Strasbourg, le 19 juillet 1749, à l'âge de soixante-quinze ans, après trente-sept ans de cardinalat, ayant bien justifié le mot de Bougainville que son enfance fut Vaurore d'un beau jour. Personne ne posséda mieux que

* « Rohan se donne l'air de tout diriger, mais il ne tient que le troisième rôle. D'Aguesseau se fait un malin plaisir de rendre les deux premiers au P. Tellier et à l'évêque de Meaux. » (Saint-Simon).

^ Éloge du cardinal de Rohan. Histoire de l'Académie des Instriplions.

i34 LE CLERGE A L ACADEMIE

lui le talent de plaire \ il soutint glorieusement dans son diocèse le double personnage de princesouverain et d'évêque catholique, et si Louis XV put dire, en apprenant sa mort : « C'est une vraie perte que celle du cardinal de Rohan : il a bien servi l'Etat», on peut ajouter avec non moins de vérité : il a bien servi l'Eglise.

Le cardinal, avons-nous dit, s'était adjoint son petit-neveu comme coadjuteur. C'était l'abbé de Ventadour, fils du duc de Rohan-Rohan et d'Armande de Melun et il était né en 1717. Ayant perdu tout jeune son père et sa mère, il fut élevé par son oncle qui devait le rendre capable de succéder à toutes ses dignités. Avant d'être évoque d'Acre et de Ptolémaïde et coadjuteur de Strasbourg, l'abbé de Ventadour avait été successivement recteur de la Sorbonne, conclaviste du cardinal de Rohan pour l'élection de Clément XII, chanoine de Strasbourg et membre de l'Académie française.

Il avait vingt-quatre ans lorsqu'il y fut élu, et il se produisit alors un fait sans précédent : c'est qu'on dut différer sa réception jusqu'à l'achèvement de ses études théologiques et à son doctorat. 11 fut reçu par l'évêque de Mirepoix qui lui dit : « Nous

* Il traîna trente années, dit Saint-Simon « avec un désinvolte merveilleux, sa princerie et sa pourpre ».

* Mémoires du marquis d'Argenson, iSîS.

LES TROIS CARDINAUX DE ROHAN i35

pensions à vous, Monsieur, nous ne le dissimulerons pas... au premier bruit, à la première nouvelle de la mort de M. le duc de la Trémoille, on n'entendit que votre nom. On ne délibéra pas longtemps, ou plutôt on ne délibéra point. Vous fûtes, pour ainsi dire, proclamé avant même que d'être élu ^ »

La réponse du jeune abbé est fort courte, mais charmante et modeste, pleine de dignité et de grâce. « Messieurs, commença-t-ii, je me présente à vous plein de vénération, de respect et de reconnaissance. Je sais tout ce qui est dû à vos talents et à l'utilité dont ils sont pour les lettres et pour la gloire de la nation française : je sais aussi tout ce que je vous dois personnellement, et mon cœur est si pénétré de ces deux objets qu'il m'est impossible de développer ici ce qui se passe en moi. » Et, plus loin, il ajoute : « Vous m'avez associé à vous pour perfectionner, comme maîtres de la parole, les leçons que j'avais reçues des docteurs de la loi '^ » Et comme le cardinal de Rohan assistait à la séance, l'évêque de Mirepoix lui fit un compliment très direct et termina sa harangue en disant : « Puissent enfin l'oncle et le neveu honorer toujours de leur bienvaillance une compagnie qui leur rend de cœur et d'inclination tout ce que l'élévation de leur état exige et tout ce que leur mérite personnel inspire. »

* Recueil des harangues de l'Académie, XXXIV,

* Ibid,

i36 LE CLERGÉ A l'aCADÉMIE

Goadjuteur de Strasbourg à vingt-cinq ans, sacré par son oncle le cardinal, élevé par Louis XV à la dignité de grand-aumônier de France en survivance, l'ancien abbé de Ventadour célébra à Versailles le mariage du Dauphin, en 1747, et reçut enfin la calotte rouge sur la demande du roi d'Angleterre. Il s'appela dès lors le cardinal de Soubise. Il n'avait pas trente ans.

Lorsque bientôt après il devint titulaire de Strasbourg par la mort de son oncle, qui avait gouverné cette église pendant un demi-siècle, il semblait qu'un aussi long avenir pût lui être réservé. Mais son état constamment maladif et ses crachements de sang entraînèrent vite un épuisement qui mina sourdement son organisme et le mit bientôt aux portes du tombeau. Tous les soins furent inutiles : il voulut cependant partir pour aller rendre le dernier soupir dans son diocèse et « pour ne pas donner à sa famille et surtout à madame sa sœur un triste spectacle^ ». « La mort, dit quelques mois plus tard l'évêque d'Autun, son successeur à l'Académie française, la mort nous trouvera moins courageux pour lui que lui-même... il ne cherche à en faire un objet ni d'admiration, ni de larmes, il ne pense qu'à la rendre chrétienne, utile : il va la chercher au milieu de ceux qu'il est chargé d'instruire et d'édifier K »

* Mémoires du duc de Luynes, IV.

* Harangues de l'Académie, XXXVII.

LES TROIS CARDINAUX DE ROHÂN iS;

Cette mort prématurée, survenue le 8 juin 1756 « interrompit pour quelques années la dynastie académique des Rohan ^ ». Les vertus du cardinal de Soubise, la droiture de son caractère, la correction de sa vie, Faménité de ses relations peuvent faire déplorer le brusque achèvement d'une carrière si brillante et si courte.

« Il y a des existences marquées par la Providence au coin de la bizarrerie et de l'extraordinaire ; des existences qui semblent devoir couler sans trouble ni obstacle, et qui se dérangent un beau jour de leur voie toute tracée sans que rien puisse les y ramener jamais. Le cardinal en est un exemple. » C'est ainsi que la baronne d'Oberkirch parle du prince Louis de Rohan. Il avait été nommé coadjuteur de Strasbourg à vingt-six ans ; membre de l'Académie française à vingt-sept ans 2.

Dans son regard d'un bleu limpide, « il y avait à la fois de la réserve et des caresses^ ». D'une taille élancée, d'une grâce infinie, il trahissait dans ses moindres mouvements l'aristocratie de sa race. Recevant Marie-Antoinette devant le portail de la cathédrale de Strasbourg, lorsque la jeune archi-

* René Kerviler. La Bretagne à l'Académie française.

* C'était le ii juin 1761. Le prince Louis était né en 1734. ^ F. Funck-Brentano. L'Affaire du Collier.

duchesse arriva en France pour épouser le futur Louis XVI, il lui dit : « Vous allez être parmi nous la vivante image de cette impératrice chérie^ depuis Xowgiem^^V admiration de V Europe, comme elle le sera de la postérité ; c'est Uâme de Marie-Thérèse qui va s'unir à l'âme des Bourbons. » Et il faut retenir ces paroles, car c'est justement l'antipathie de Marie-Thérèse pour le prince Louis qui entraîna celui-ci dans la catastrophe où a sombré sa vie.

Ambassadeur à Vienne à trente-six ans, il y parut dans un éclat dont nous n'avons plus aujourd'hui ridée. Cinquante chevaux garnissaient ses écuries dirigées par un brigadier des armées du roi, avec un grand écuyer et deux piqueurs. Il avait aussi « sept pages tirés de la noblesse de Bretagne et d'Alsace, richement habillés, avec un gouverneur et un précepteur ; des gentilshommes pour les honneurs de la chambre, dont le premier était bailli de Malte et l'autre capitaine de cavalerie ; six valets de chambre, un maître d'hôtel, un chef d'office avec des uniformes écarlates à larges galons d'or, deux heiduques, quatre coureurs dont chacun des habits, chamarrés de broderies d'or et d'argent à paillettes, avait coûté 4.000 livres, douze valets de pied, deux suisses, un pour les appartements et l'autre pour la porte, dont les habits de grande livrée étaient faits pour attirer les regards ; dix musiciens habillés d'écarlate, avec des galons d'or à la boutonnière, un intendant

LES TROIS CARDINAUX DE ROHAN iSg

de la maison, un trésorier, quatre gentilshommes d'ambassade nommés et brevetés par la Cour, sans le Secrétaire d'ambassade et quatre secrétaires ^ »

Dans son palais de Vienne, où il menait « un train ruineux et invraisemblable à raconter », dans son château des bords du Danube qui était « une merveille contre laquelle luttaient inutilement bien des palais de princes souverains », il donnait des fêtes magnifiques, des chasses, des soupers et jusqu'à des comédies. Vingt couverts étaient mis tous les soirs à sa table ^ Ses invitations étaient recherchées par la noblesse, charmée de sa bonne grâce et séduite par son esprit ^ Mais s'il avait conquis la société, les ministres, le roi lui-même, il ne pût jamais triompher de l'antipathie de Marie-Thérèse. Ce qui fut plus grave, c'est que l'impératrice arriva à faire partager ses sentiments à sa fille, et en 1774?

* M"»» d'OsERKiRGH. Mémoires.

* Un pauvre chevalier de Saint-Louis, qui avait goûté les charmes de cette table, prit la hardiesse d'y venir sans cesse ; mais sa pauvreté ne lui permettant pas de donner une pièce pour le valet de service, celui-ci résolut de s'en venger. Il signala donc à son maître ce convive importun qui venait sans cesse sans être invité. Le cardinal ordonna alors que la prochaine fois qu'il viendrait, on le mît à sa droite. Le chevalier ne parut pas peu surpris d'un pareil honneur et se tint sur ses gardes. Aussi le cardinal lui ayant demandé tout ù coup combien il connaissait de diables : « J'en connais trois, Éminence, répondit-il ; un pauvre diable qui trouve à manger chez un bon diable et qu'un mauvais diable a voulu mettre dans l'embarras. » Le prélat fut si charmé de cette spirituelle réponse qu'il ordonna que le couvert du chevalier fut toujours mis à la table épiscopale.

^ « Il n'était rien de ce qu'il devait être, dit M""» de Genlis, mais il était aimable autant qu'on le peut être en dehors de sa place et de son caractère. »

i4o LE CLERGE A L ACADEMIE

dès que celle-ci fut reine, le prince de Rohan fut rappelé à Paris *.

Il obtint cependant l'année suivante la grandeaumônerie, à la mort du cardinal de la Roche- Aymon, et, n'ayant pu empêcher cette nomination, Marie-Antoinette se hâta de mettre obstacle au cardinalat qui en était la suite ordinaire. Mais l'abbé Georgel, fort attaché à son maître, eut, de concert avec M""® GeofFrin, l'idée de lui faire obtenir le chapeau dont disposait le roi de Pologne, Stanislas, auquel le prince Louis avait rendu, durant son ambassade en Autriche, des services importants. Il y réussit et, en 1779, le coadjuteur de Strasbourg était revêtu de la pourpre. Au commencement de l'année suivante, la mort de son oncle le faisait évêque de cette ville.

Cependant le cardinal ne songeait qu'à reconquérir les bonnes grâces de la reine, et c'est pour y arriver qu'il se lança dans la déplorable Affaire du Collier qui fut, dit Mirabeau, le prélude de la Révolution ^ Son implacable ennemi, le baron de Breteuil, « ministre des vengeances delà reine », imagina la scène la plus théâtrale pour le déshonorer : le cardinal fut arrêté en habits pontificaux, en entrante la chapelle de Versailles le jour de l'Assomption (1785). Le scandale fut immense, l'agitation dans tous les partis extraordinaire.

* Louis XVI était monté sur le trône le 14 mai 1774. a Voir F. Funck-Brentano. L'Affaire du Collier. Cette célèbre afifaire est trop connue pour que nous en parlions ici.

LES TROIS CARDINAUX DE ROHAN i4i

Et le peuple de Paris chantait :

Notre Saint-Père l'a rougi ; Le roi, la reine l'ont noirci; Le Parlement le blanchira ; Alléluia !

Acquitté en effet par le Parlement, le cardinal fut exilé dans son abbaye de la Chaise-Dieu où il se fit aimer des moines et édifia les populations. L'année suivante, il obtint d'aller demeurer à l'abbaye de Marmoutiers, puis en 1787 en celle de Saint-Benoît-sur-Loire. Enfin, en 1788, Tordre du roi ayant été levé, Rohan eut la liberté de retourner dans son diocèse.

De grandes fêtes y furent organisées en son honneur par les habitants de Miitzig, première localité où il s'arrêta. Un détachement de dragons formait la haie. Le greffier de la ville fit une harangue. Des enfants offrirent des bouquets. Les juifs même, ayant à leur tête le rabbin, qui prononça un discours, prirent part aux démonstrations de la joie populaire. La ville était pavoisée ; on s'avançait au son des timbales et, le soir, les illuminations et les réjouissances publiques furent générales. « En un mot, tout le monde, riches, pauvres, jeunes gens, vieillards, donnèrent l'essor aux sentiments de respect, de tendresse et de réjouissance. Tous en général et chacun en son particulier, bénirent le retour heureux et si long-

i4a LE CLERGE A L ACADEMIE

temps désiré, de leur auguste prince-évêque. * » Le clergé de Haguenau députa le cardinal aux Etats généraux, mais celui-ci n'y fit rien de saillant. De retour dans son diocèse, il se retira sur la rive droite du Rhin, privé de ses immenses revenus, et employant néanmoins une large part de ses modestes ressources à soutenir généreusement les émigrés français et les prêtres déportés. Il excommunia l'intrus Brendel, évêque constitutionnel d'Alsace, ce qui lui valut un bref élogieux de Pie VI ^ et donna sa démission au moment du Concordat.

II mourut à Ettenheim le i6 février i8o3.

' Le Roy de Sainte-Croix. Les Quatre cardinaux de Rohan, évêquei de Strasbourg.

- « Nous vous écrivons, disait le Saint-Père, moins pour stimuler votre zèle que pour vous donner un témoignage de Notre estime. Nous reconnaissons dans votre conduite l'effet de la miséricorde divine, »

Page 1